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tion a franchi la porte et, si peu avenante qu’elle soit, suffit à révéler aux dix-neuf ans de Mme de Monnier la monotonie de l’existence dans laquelle celle-ci se con-
sume. Elle se lie avec des femmes de son âge, dont
toutes ne sont pas irréprochables; elle les attire chez elle;
elle y convoque les « beaux esprits et les élégantes »; on joue la comédie, les vers de Zaïre la troublent, et
surtout la jeunesse et la grâce modeste d’un Orosmane, qui s’enhardit à lui faire la cour. A ce jeu, encore innocent, avec un amoureux dont la timidité la sauve, succède l'attaque d’un officier d'artillerie, M. de Montperreux. Plus entreprenant, celui-ci obtient de l'argent, des lettres, un portrait. C'est beaucoup, mais c’est tout, s’il faut prêter foi aux récits que l’héroïne a faits de cette relation imprudente. Du moins était-ce assez pour la compromettre et pour faire jaser la petite ville. Sa réputation, sinon sa vertu, était donc loin d’être intacte lorsque Mirabeau la vit pour la première fois. Ce ne fut, ni de
part ni d'autre, le coup de foudre. Les sens de Mirabeau
étaient occupés ailleurs, dans la maison même du procu-
reur du roi, et ceux de Mme de Monnier le troublaient
moins que les ardeurs de son imagination et le vide de son cœur. L'été sépara pour quelques mois les jeunes gens.
Mirabeau chassait, lisait et travaillait. Il avait commencé un ouvrage sur les Salines de la Franche-Comté. Car jamais il ne resta inactif. Son cerveau était dans une ébullition continuelle. L'année précédente, pendant son exil à Manosque, il avait, au milieu des plus graves tracas, et tandis que se jouait le sort de sa liberté, écrit un Æssai sur le despotisme. Ce livre parut sans nom d'auteur, en novembre 1775, avec une épigraphe empruntée à Tacite : Dedimus profecto grando patientiæ documentum. C’est une compilation sans intérêt, où il est impossible de déméler, au milieu de réminiscences fastidieuses et de déclamations violentes, une seule idée originale qui vaille d’être retenue. Tout au plus peut-on
| DE MONNIER ‘ d'égayer la solitude. À cette femme qui s'ennuie, il offre son amour de sexagénaire. Elle se dérobe; mais la tenta-
faire honneur à ce jeune homme de vingt-sept ans d’avoir combattu, en: faveur des bienfaits de la société et de la civilisation, la théorie de l'état de nature de J.-J. Rousseau, dont il célébrait déjà d’ailleurs la droiture de cœur, la force de génie, l'élégance et l’éloquence. Tout le reste est long, diffus et ennuyeux. Et nul n’a mieux jugé ce livre de début, dont seule la gloire postérieure de l’auteur a sauvé le titre, que Mirabeau luimême : « Ce livre est détestable, a-t-il dit, car les détails ne font point un livre; c’est un tissu de lambeaux unis sans ordre, empreints de tous les défauts de l’âge auquel j'écrivais; il n’y a ni plan, ni forme, ni correction, ni méthode. » Tel quel, le livre avait de l’audace, et le gouvernement, dont il attaquait les bases et dont il dénonçait les abus, ordonna des recherches. Une imprudence de Mirabeau, la crainte éprouvée par M. de Saint-Mauris, qui avait facilité les voyages de l’auteur en Suisse où l’ouvrage s’imprimait, et peut-être aussi un dépit d'amour ressenti par le commandant du château de Joux, provoquèrent une catastrophe.
L'automne avait rapproché Mirabeau et Mme de Monnier. Leurs entrevues étaient devenues plus fréquentes et leur intimité plus étroite. Sollicitée de raconter sa vie, la jeune femme en avait dit les déboires, sans cacher les imprudences qu’elle avait commises avec M. de
. Montperreux. Celui-ci était en garnison à Metz, où il ne se faisait pas faute d’étaler et peut-être aussi d’exagérer sa bonne fortune. Mirabeau s’offrit pour aller retirer les lettres et le portrait. Y-alla-t-il? Ii l’affirmera plus tard dans les Dialogues enflammés où se développe son aventure, mais on est d'autant moins obligé de le croire que ce récit doit visiblement moins, et pour la physionomie des personnages, et pour la sincérité de leurs propos, à la fidélité de sa mémoire qu’à la magie d’une éloquence passionnée.
D'ailleurs, par reconnaissance, par faiblesse, ou par amour, Sophie céda. Cette fatalité, contre laquelle elle se défendit peu, pesait sur elle. Mirabeau devait achever ce
HS que ‘deux A moins “Hs” où moins RÉ avaiént commencé. Il était fatigué de l'aventure banaie qui avait apaisé, à Pontarlier même, ses premières ardeurs. Insensible à « la lettre la plus forte, la plus pressante, la plus étincelante de l’éloquence du moment et de la chose », sa femme refusait de s'associer à son sort, lui écrivait quelques lignes glacées, et, décidément, l’abandonnait. Le marquis de Mirabeau restait indifférent aux appels de son fils. Le baïilli lui-même se déchargeait sur son frère aîné du soin de répondre à une lettre que son neveu lui avait écrite au mois d’août. Et pourtant, la supplication était sincère, et si prophétique, et si douloureuse! « Les temps se régénèrent, disait Mirabeau, l’ambition est permise aujourd’hui, et croyez-vous, souffrez que j'ose vous le demander, croyez-vous que l’émulation qui m'inspire soit absolument stérile, et qu'à plus de vingt-six ans votre neveu ne soit capable d'aucun bien? Non, mon oncle, vous ne le croyez pas. Relevez-moi donc, daignez me-relever, sauvez-moi de la fermentation terrible où je suis, et qui pourrait détruire l’effet que les réflexions et l'épreuve du malheur ont produit sur moi. Il est des hommes qu’il faut occuper. L'activité, qui peut tout, et sans laquelle on ne peut rien, devient turbulence, alors qu'elle n’a ni emploi, ni objet. »
Cette fermentation terrible, dont l'intelligence, le cœur et les sens de Mirabeau étaient également travaillés, le jeta dans les bras de Mme de Monnier. Quoique troublé, il hésitait : il l’a dit, et je le crois, parce que n'ayant connu jusque-là, en dehors d’un mariage mal assorti, qu’un « commerce de galanterie, qui n’est point l’amour, qui n’est que le mensonge de l’amour », il se sentait entraîné vers une passion véritable. II a dit aussi : « Je craignais terriblement l'amour », et d’un tel homme il ne faut pas récuser un tel aveu. Et enfin, n’est-elle pas de lui cette image dont la poésie ne doit pas cacher l’ingéniosité? Parlant de sa femme, il disait : « J'avais tort de chercher des fruits sur un arbre qui ne portait que des fleurs ».