‹ MirabeauChapitre 21 sur 104 · LES UE Ÿ VS · texte numérisé non relu

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à l'heure même où tout le portait à les cueillir. Sophie avait vingt et un ans. Elle était grande, brune, grasse, bien faite et vigoureuse; elle avait le teint frais et blanc, des cheveux et des yeux noirs, peu de cils, un front large, le visage rond avec un nez à la Roxelane, de belles dents et le menton court, une gorge de déesse. Elle bredouillait parfois et elle penchait un peu la tête sur une épaule. Jolie? Non. Belle peut être, mais séduisante à coup sûr par sa douceur, sa sensibilité, son esprit naturel, son espièglerie ingénue, son besoin de tendresse, sa bonté, son abnégation.

Lui, haut, la tête énorme sur des épaules larges et

‘ épaisses, le visage boursouflé et marqué de petite vérole, des cheveux crépus, des yeux châtain, « fauves » s’il est

préoccupé et « couchés » quand il veut plaire, le nez gros, la bouche mince avec des dents bien rangées, la peau blanche, une main ravissante. Il plaisante avec esprit sur sa laideur et, non sans coquetterie, il l’exagère. Voluptueux et ardent, il possède une vigueur de constitution dont les exigences le dominent plus qu'il ne leur commande. Il se dit lui-même un « athlète en

amour ». D’une imagination passionnée et « sulfureuse », -

il fait succéder à une humeur enjouée, vive et même

pétulante, des excès de sensibilité, d'impatience ou de :

rage. Sa main va vite aux coups et aux violences. Mais il se contraint plus aisément dans les grandes contrariétés que dans les petites. « Je ne crie jamais dans la colère; je renverserais un mur, je mordrais des boulets rouges, mais je ne crie point. » Il a une voix admirable, tendre, caressante et flexible, dont il joue avec un art consommé. Quand il veut séduire, nul ne lui résiste, ni les ne ni les paysans, ni les femmes, ni les geôliers. Éblouissant et étourdissant, spontané et menteur, hâbleur et sincère, original et plagiaire, comédien n€ et achevé, capable de s’abaisser des idées et des spéculations les plus nobles aux trivialités les plus vulgaires et aux obscénités les plus répugnantes, animant de ses gestes

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une conversation variée et étincelante, où'il jette en pro-

| gieuse, ma vivacité excessive, a-t-il écrit, il fallait que je

mes délices, et je ne devais pas espérer que ces qualités

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regards mobiles, dé ses éclats de rire,

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digue les richesses tirées d'innombrables : lectures et accrues par ses réflexions, il est « une magnifique exagération ». Ce mot, que son père a dit sur sa fill aînée, est surtout vrai de lui. Tandis que celle-ci éteint ses passions dans un couvent, Mirabeau, audacieux et énergique, les répand dans le monde; il s’en pare et il les étale, il s’y ». soumet et il y soumet les autres. Sophie s’y plie tout de se suite. C’est par leurs contrastes qu'ils se rapprochent, qu’ils se plaisent, qu’ils se prennent et qu’ils se gardent. « Mon caractère est inégal, ma susceptibilité est prodi-

rencontrasse une femme douce et indulgente pour faire

précieuses se rencontrassent avec des vertus beaucoup plus rares, et qu’on regarde comme incompatibles. Cependant, ô mon épouse, j'ai trouvé tout cela réuni dans toi. » Ce titre d’épouse, qui rachète aux yeux des femmes leur abandon et semble excuser l’adultère par l'espoir ou simplement l'image du mariage, il le donne à son amante le 13 décembre. Sous cette promesse, qui caresse délicieusement les oreilles de la jeune femme, ses hésitations faiblissent, ses résistances cèdent, et les mots qu'elle exhale : « Ami, Ô mon bien... 6 mon tout! » confessent sa chute irréparable. La marquise de Monnier, devant son honneur et devant l’histoire, est devenue Sophie tout court.

Une telle aventure, dont une grande ville aurait peut-être protégé le mystère, ne pouvait rester longtemps ignorée à Pontarlier. M. de Saint-Mauris ne fut pas le dernier à s’en apercevoir. Ses relations avec son prisonnier s’en ressentirent. Mirabeau n’a jamais cessé d'attribuer à la jalousie ce changement d’attitude. Ce changement peut s'expliquer par d’autres raisons. Le commandant du château de Joux n’était pas seulement responsable de la personne de Mirabeau : il devait rendre compte au père du prisonnier de la conduite de celui-ci, conduite à

laquelle les résolutiôtis du marquis étaient subordonnées. En janvier 1776;-.il eut connaissance, par un billet qui circulait, Gun emprunt de 1500 livres contracté par Mirabeau auprès d’un libraire de Neuchâtel. Cette dette s’aggrävait de cette circonstance que le libraire avait consenti cette avance en paiement de l’Essaz sur le Despo-

disme, qu'il avait publié. M. de Saint-Mauris comprit -. à quel point sa responsabilité risquait d’être engagée. Il donna l’ordre à Mirabeau de rentrer dans le château,

dont il ne voulait plus lui permettre désormais de sortir. Mirabeau, invité à un bal, qui se donnait à Pontarlier en son honneur chez M. de Monnier, demanda un sursis de quatre jours. Le commandant le lui accorda, et ïl semble bien que cette faveur, octroyée dans ces conditions, suffise à justifier M. de Saint-Mauris de l’accusation de s'être laissé entraîner par un dépit d'amour contrarié aux sévérités que Mirabeau lui reproche. |

Au lieu de revenir au château, Mirabeau écrivit au gouverneur une lettre d’injures dans laquelle il lui annonçait la résolution de se soustraire à son autorité tyrannique. Il passa la nuit du bal dans la maison même de M. de Monnier, puis il resta caché à Pontarlier. Surpris, le 16 février au soir, par les domestiques de M. de Monnier alors qu’il se rendait chez sa maîtresse, il se fit conduire auprès du Président, dont il trompa la crédulité au moyen d’un récit follement invraisemblable, débité avec un aplomb extraordinaire. Ainsi berné par l’amant

de sa femme dans une scène que la comédie la plus

bouffonne ne désavouerait pas, le malheureux mari autorisa Mme de Monnier à se rendre chez ses parents à Dijon. Naturellement, Mirabeau, qui avait combiné ce voyage avec Sophie, l’y suivit. Le soir de son arrivée, sachant que Mme de Monnier devait assister à un bal chez M. de Montherot, grand prévôt de Bourgogne, il eut l’extravagante audace de se rendre à la réunion sous le nom de « marquis de Lancefoudras ». M. de Montherot ne prit pas la chose au tragique. Pourtant il ne pouvait pas ignorer la situation irrégulière de Mirabeau. Il

nr à : —

| : : SOPHIE DE MONNIER demanda les ordres du ministre. M. de Malesherbes, au lendemain de la fuite du château de Joux, avait été sollicité

en sens contraire par le marquis de Mirabeau et par la

marquise : le père, hostile à son fils, la mère, plaidant chaleureusement sa cause. Après des pourparlers assez longs, le ministre ordonna que Mirabeau serait interné

au château de Dijon, mais avec une liberté assez grande, +3

dont le grand prévôt réglerait les conditions. Puis, sur l'avis d’une commission spéciale, il décida, le 30 avril, le transfert de Mirabeau à Doullens. Sa retraite suivit cet ordre. Fit-il dire à Mirabeau, comme celui-ci l’a prétendu, que son intérêt était de passer à l'étranger pour y prendre des grades, tandis que ses affaires s’arrangeraient en France? La chose n’est pas invraisemblable. Toujours est-il que Mirabeau, spontanément ou sur ce conseil,

décida de s'évader. Ïl avait, selon son habitude, conquis .

ceux qui étaient préposés à sa garde. Le grand prévôt et le commandant du château le traitaient moins en prisonnier qu'en ami. Il s'enfuit de Dijon dans la nuit du 24 au 256 mars et se rendit en Suisse, aux Verrières. N'ayant pu ni reprendre du service, malgré un appel pathétique au ministre de la Guerre, ni se justifier contradictoirement, comme il ne cessait de le demander, devant un tribunal, il n'avait peut-être pas d’autre parti à prendre. Mais qu’allait-il faire? Qu’allait faire Sophie? Mirabeau sentait que « c'était la plus grande des folies que de l'enlever ». Malheureusement il s'était mis « dans cette conjoncture où l’on ne peut plus faire que des fautes ». Enfermée dans sa famille, surveillée, espionnée, menacée de la Salpêtrière ou d’un couvent, Mme de Monnier n’a, ou ne croit avoir, que le choix entre la mort et la fuite. Mirabeau va-t-il « la laisser avaler la coupe fatale »? Il faut dire, à son honneur, qu’il n’y songe pas. Sophie

essaie de le rejoindre aux Verrières. Elle échoue. Mira-

beau, que la famille de Ruffey fait traquer par un exempt, est obligé de fuir en Savoie. Sa sœur, Mme de Cabris, et l’amant de celle-ci, Briançon, sa cousine, Mile de la Tour- Baulieu, âgée de vingt-trois ans, viennent le rejoindre à

MIRABEAU a

Thonon le 16 juin. C’est une oo dre équipée.

Mirabeau ne manque pas de séduire la jeune cousine qui, quoique fiancée, se défend mal. Poursuivis par deux limiers que le marquis de Mirabeau a lancés à la chasse de son fils, et qu’ils dépistent, Mirabeau et Briançon vont à Genève, au château de la Balme, à Lyon, à Lorgues en Provence d’où Mirabeau, qui y est resté seul, s’en va brusquement le 13 août par le Piémont, les Alpes et la Suisse, attendre Sophie aux Verrières. Celle-ci, qui a peu à peu réussi à relâcher la surveillance dont elle est l’objet, vient l'y rejoindre dans la nuit du 24 août. On ne s'aperçut de sa fuite qu’au moment de la prière en commun qui se faisait tous les soirs dans la maison.

Était-ce un enlèvement? Mirabeau l’a nié, et les circonstances paraissent lui donner raison. Il semble même qu'il ait subi ce départ plutôt qu’il ne l’ait projeté et voulu. Ses lettres à Mme de Cabris prouvent ses hésitations. Sa fuite à l’étranger pouvait libérer sa situation. Au contraire, la présence de Sophie l’embarrassait et, de toutes façons, l'aggravait. Ce n’est pas l’aveuglement de sa passion qui aurait pu déterminer sa résolution. Certes il aimait

Mme de Monnier, si différente, malgré ses légèretés ou ses imprudences, des conquêtes faciles qu’il avait rencontrées sur sa route d'Hercule insatiable. Mais sa nature se refusait à un attachement profond et durable. Ce qui le liait à Sophie, c'était, non son amour à lui, mais sa passion à elle. L’ayant trouvée « moins capable des émotions des sens que de celles de l’âme », il avait éveillé ses sens et, avec son âme, elle lui avait donné sa vie. Elle ne ressemblait décidément pas aux autres femmes qu’il avait connues. Elle était très douce et d’apparences calmes, mais « les passions d’une femme douce, peut-être plus lentes à émouvoir, sont infiniment plus ardentes que celles de toutes les autres et vraiment invincibles

lorsqu'elles sont bien enflammées ». La flamme dévorait le

cœur de Sophie. « Gabriel ou mourir », disait-elle. Elle ne sortait pas de cette alternative : « Écoute-moi; je ne peux plus tenir à cet état de souffrance; il est trop affreux

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à ee j # & re L> ‘réunissons-nous, ou laisse-moi 1 mourir; je ne verrai pas

l’année prochaine ici; je ne le peux ni ne le veux : vivre séparée de toi, c’est mourir mille fois chaque jour... Ne . recevrai-je donc j jamais le signal du départ? Tu me disais que nous ne manquerions pas dans notre retraite; que tu te ferais maître de langues, de musique, de peinture, tu penses sans doute encore de même; et moi-même, que ne ferai-je pas? Que je travaille chez moi, ou en boutique, ‘ gouvernante d'enfants, ou tout ce que tu voudras, pourvu que nous soyons ensemble, il n’est rien que je ne fasse pour me réunir à toi, aucun parti ne m'effraierait, et je le suis terriblement de mon état actuel (sic), je ne puis plus le supporter; il faut que cela finisse, je le répète . Gabriel ou mourir! »

Est-ce seulement à ce cri d’ « assistance », à ce rappel des « serments » échangés, que Gabriel répondit? Il l’a toujours dit, sans prendre garde d’ailleurs qu'il enlevait à l'amour tout ce qu'il donnait à la pitié et à l'honneur. Mais peut-être y eut-il autre chose. N’avait-il pas, dans un moment d'exaspération solitaire, de monstrueuse et criminelle folie, écrit à Sophie une lettre inavouable où il s’accusait par un horrible mensonge d’avoir séduit sa

sœur, Mme de Cabris? Cette lettre s'était perdue. Perdue?

non. Elle avait été interceptée grâce à la surveillance de toutes parts ou aux trahisons dont il était environné. Com-

ment résister à la production de cette pièce infâme et

stupide? Quelle arme terrible entre les mains de son père! Elle ruinait tous ses projets, brisait toutes ses défenses,

.le livrait aux rancunes de ses parents et de ceux de sa

femme, associés par l'horreur d’un commun dégoût! Où se réfugier? Sophie l’appelait. Il vola aux Verrières..…. Faut-il aller plus loin et dénoncer une aberration non moins odieuse ? Mirabeau s’est défendu avec indignation contre l’accusation des parents de Sophie qui lui reprochaient « d'avoir enlevé Mme de Monnier pour s’approprier son argent ». Cette « accusation infâme » le laisse « sans réponse et sans voix ». Malheureusement, s’il est

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MIRABEAU 2 de os possible, malgré leur précision et leur concordance, de . tenir pour suspectes les déclarations des témoins entendus plus tard à l'enquête, il y a des lettres de Sophie, et aussi des lettres de Mirabeau, qui, sans toutavouer, en disenttrop pour n'être pas tristement révélatrices. Ni le réel dénûment de Mirabeau ni certaines mœurs de son époque ne suffisent à excuser sa faiblesse. L'argent sera, hélas! et toujours, la plaie incurable de sa vie!

Les deux fugitifs, après trois semaines passées dans une auberge de Verrières, où la maréchaussée ne réussit pas à les surprendre, partirent, le 15 septembre, pour la Hollande. Ce pays avait une librairie active et renommée dont Mirabeau espérait tirer des ressources. Ils s’installèrent à Amsterdam. Les premières nouvelles qui leur: vinrent de France leur apprirent la suite donnée à l'affaire Villeneuve. Mirabeau était condamné, par contumace, à . 6000 livres d'amende envers M. de Mouans, à des réparations humiliantes et à la peine du « blâme ».. Ts

I se mit sans retard à rechercher du travail. {l's’offrit au libraire Rey en se révélant comme l’auteur de l’Essai

sur le despotisme. Il ajoutait : « Je sais quelques langues,

J'ai beaucoup de facilité, la volonté et le besoin de tra- vailler ». L'ouvrage sollicité ne vint qu’au bout de trois mois. Ce furent, d’abord, des traductions de l'anglais que Mirabeau avait appris tout seul. Il comprenait ou lisait cinq ou six langues. On ne lui avait appris que le latin, mais il avait dû « le rapprendre », ce qui lui inspirait cette réflexion curieuse, où s'affirme une excellente méthode de pédagogie : « En général les maîtres n’apprennent qu’à étudier ». Il n'avait pas sur l'étude deslangues étrangères des vues moins originales: elles devancent leur temps, au point qu'il faut presque arriver au nôtre pour en constater l’heureuse et féconde applica-

ton : « Quant à païler, un maître ne vous l’apprendrait pas =.

plus que vous tout seul; il faut chercher les nationaux et parler. Quand vous sentirezle besoin d'un dictionnaire, demandez. Cherchez les papiers anglais, tout le monde a cela :

vous commencerez à apprendre là en vous amusant... » (56)

FT ÉMiteae travaillait depais & six Poires du ad jusqu à

et heures du soir. Il a dépeint son existence avec des traits charmants : « Une heure de musique me délassait; et mon adorable compagne qui, élevée et établie dans . l'opulence, ne fut jamais si gaie, si courageuse, si atten- — tive, si égale et si tendre que dans la pauvreté, embellissait ma vie. Elle faisait mes extraits; elle travaillait, lisait, peignait, revoyait des épreuves. Son inaltérable douceur, son intarissable sensibilité se développaient dans toute leur étendue. Le pinceau échappe de ma main, et je n’achèverai point le tableau. » Ajoutons, pour l’'achever, que Sophie, aussi vaillante qu’elle avait promis de l'être, donnait des leçons d’'italien.

Aux traductions qui le faisaient vivre, Mirabeau ajou= tait des travaux personnels. ee Il était franc-maçon depuis sa jeunesse. On a retrouvé dans ses papiers, écrite de la main d’un copiste, une organisation internationale de la franc-maçonnerie, qu'il dicta sans doute à Amsterdam. Ce projet renferme sur la solidarité des hommes, sur les bienfaits de l'instruction et sur « la correction du système des gouvernements et des législations » des vues très supérieures à l'Essar sur le despotisme. L'esprit de Mirabeau a mûri. Les devoirs qu'il trace aux « frères du grade supérieur» constituent même tout un plan de réformes qui ressemble beaucoup, dans certaines de ses parties, à l’œuvre accomplie plus: tard par la Constituante : suppression des servitudes de la glèbe et des droits de mainmorte, abolition des corvées, des corps de métiers et des maîtrises, des douanes et des accises, diminution des impôts, liberté des opinions religieuses et de la presse, disparition des juridictions spéciales. Pour s'organiser, se développer et aboutir, Mirabeau invoque l'exemple des Jésuites : « Nous | avons des vues toutes contraires, dit-il, celle d'éclairer les, ‘hommes, de les rendre libres et” Heureux 2 mais nous devons et nous pouvons y parvenir par les mêmes moyens : et qui empêcherait de faire pour le bien ce que les Jésuites ont fait pour le mal? »

D MIRA MBA ee D À

Un Avis aux Hessois, d'inspiration élevée et d’intentions généreuses, enflammé et pressant, protestait contre la vente de soldats faite par le Prince de Hesse à l'Angleterre, qui les expédiait en Amérique pour y combattre les insurgens.Il y a dans cette protestation, malgré des répétitions et un ton trop déclamatoire, du mouvement, de la vie et de la chaleur. On y sent plus l’orateur que l’écrivain. Mais c’est surtout dans une réplique, provoquée par un factum dirigé contre l'Avis, qu’on trouve les idées de Mirabeau sur les devoirs de l’autorité et les droits des peuples. Cette réplique a de la force et de la finesse: l'esprit y vient au secours de la raison. Elle est, par la forme, d’allure bien française. Et, déjà, la menace apparaît: ce n'est pas seulement en Hesse qu’on entendra des déclarations comme celle-ci : « Quand l'autorité devient arbitraire et oppressive; quand elle attente aux propriétés pour la protection desquelles elle fut instituée; quand elle rompt le contrat qui lui assura des droits et les limita, la résistance est le devoir et ne peut s'appeler révolte ».

A peu près vers le même temps, dans les premiers mois de 1777, Mirabeau envoya aux journaux d'Amsterdam un essai, Le lecteur y mettra le titre, qui témoigne de la prodigieuse souplesse de son esprit. La musique, qu'il avait étudiée dans sa jeunesse, était un de ses délassements favoris. On donnait à Amsterdam des concerts de musique vocale et instrumentale : il ne manquait pas d'y assister, et même d’aller à La Haye pour goûter le même plaisir. Ces séances étaient très suivies, mais cette affluence ne faisait pas illusion à Mirabeau sur les sentiments divers qui l’attiraient. « On va au concert à Amsterdam, disait-il, parce que c’est un moyen de se

rassembler dans un pays où l’on n'a point de sociétés, .parce que ceux qui n'aiment pas la musique y admirent des femmes jolies et surtout aimables; parce que celles qui n’entendent rien à l’art de combiner les sons y sont du moins regardées, et qu'être regardé a bien un prix, lorsqu'on est sûr, ou qu’on croit, ou qu’on espère mériter

cette attention.

1777, que ce tableau était ressemblant?

Mirabeau, lui, écoutait, comprenait et jugeait. C’ est à l’occasion de deux symphonies nouvelles qu’il exposait ses idées sur la musique. Le lecteur y mettra le titre, c’est comme un titre de Diderot, dont l'essai rappelle la manière alerte, spirituelle et claire : il est rempli d'idées neuves, soit sur la critique musicale, soit sur la musique elle-même; Mirabeau se réclame de Rousseau, pour lequel il ne manque pas une occasion d'affirmer son admiration, mais il n’en est pas moins original et hardi. Il abonde en formules heureuses : « Tout jusqu’au silence est renfermé dans l’étendue de ce que la mélodie peut exprimer. » — « Le poète occupe ma pensée; le musicien remue mon cœur. » — Est-elle de 1777, ou ne peut-elle pas trouver

encore aujourd’hui son application, cette critique d’une

certaine musique ? « Ce n’est point mon dessein d'examiner ici si, depuis l'invention du contrepoint, on n’a pas trop

laissé briller l'harmonie aux dépens de la mélodie, parce

qu'il est plus aisé d’être savant que d'inventer; si ces ornements outrés n’ont pas beaucoup appauvri la musique; si la diversité des parties introduites par l'harmonie et les efforts multipliés des harmonies n’ont pas nui à la mélodie? »

Mirabeau établit, avec une justesse d'expressions très frappante, les rapports de la musique et de la poésie et du concours qu’elles se donnent l’une à l’autre. Sa thèse essentielle consiste à défendre la musique instrumentale, « qui est et sera toujours le principal objet du compositeur, la base de son art, et son premier talent ». Il en précise les conditions, les lois et les limites. En dehors de Rousseau il n’est personne, à ma connaissance, qui, dans cette fin du xviri° siècle, ait écrit sur la musique avec plus de force et d’art que Mirabeau, On l’ignore trop pour qu’il n’y ait pas plaisir et justice à lui restituer ce mérite par lequel s’atteste une face imprévue de son esprit si extraordinairement varié, étendu et complexe.

Il y avait aussi en Mirabeau un polémiste, Malheureu-

» Est-ce seulement à Amsterdam, et en.

sement pour lui, c’est contre son père qu’il exerçait en

. ce moment son redoutable talent. L'année précédente, il

avait laissé sa mère et sa sœur transformer en factum, avec une introduction « mal faite et mal écrite », les lettres qu’il avait écrites à M. de Malesherbes et où il ne ménageait pas l'Awi des Hommes. L'imputation odieuse qu'il avait dirigée contre Mme de Cabris irrita violemment sa mère, dont cette fille avait toujours été, dans ses

.démêlés avec son mari, l’alliée fidèle, et qui, même, lui

avait donné de l’argent pour soutenir ses procès. Sommé de s'expliquer, Mirabeau nia avec impudence avoir écrit la lettre abominable. Cette dénégation apaisa la marquise. Elle n’insista même plus pour que Mirabeau renvoyât Sophie chez « son respectable mari ». Elle se faisait

appeler par elle « maman », de même qu’elle appelait

« mon gendre Briançon » l'amant de sa fille. Elle payait

ainsi les services que ses enfants lui rendaient contre leur.

père.

… Mirabeau avait rédigé pour elle certain Précis, que

l'on a perdu, mais dont le marquis disait qu’il dépassait en violences tout cé qui avait été imprimé contre lui. Un autre pamphlet paraissait en Hollande, sous ce titré qui promettait : Anecdote à ajouter au volumineux recueil

des Hypocrisies Philosophiques. Sous le prétexte de ré-

pondre à un article de la Gazette littéraire d'Amsterdam qui critiquait, d’ailleurs avec bienveillance, l’'Essai sur le despotisme, Mirabeau racontait les principaux événements de sa vie. S'il s’était contenté de n’y faire que son apologie et de donner pour mobiles à tous ses actes la sensibilité, le patriotisme et l’honneur, il n’y aurait pas eu grand’ chose à dire. On aurait même pu approuver, au passage, cette heureuse formule : « Dépourvu de conseil et de guide, il écrivait : c'était un arbre jeune et vigoureux, qui, tourmenté de sa sève, produisait mille brahches gourmandes, qu'uñ habile jardinier eût élaguées, en veillant avec soin et dirigeant la végétation. » Mais l'Anecdote n'était en réalité que l'occasion voulue d’un nouveau réquisitoire contre le marquis. Une phrase suffit pour en donner le

SOPHIE DE MONNIER ton : « Il est de notoriété publique, disait Mirabeau, que l « Ami des hommes » ne fut celui ni de sa femme ni de ses enfants; qu'il prêche la vertu, la bienfaisance, l « Ordre » et les mœurs; tandis qu’il était à la fois le plus mauvais des maris, le plus dur et le plus dissipateur des pères! »

Cette attaque tombait mal. Bien inspiré ou bien conseillé, le marquis avait, depuis quelques mois, renoncé à s'occuper de son fils. Il avait refusé de s’associer aux démarches projetées par la famille de Ruffey pour provoquer l'arrestation des deux fugitifs et même il s'était désisté de la curatelle qui lui avait été confiée après l'interdiction de son fils. L'Anecdote réveilla sa colère. D'accordavecles Ruffey, il fitenvoyer en Hollande l’exempt des Bruguières, « renard routé et vrai roué de police », qui avait pourtant une revanche à prendre de son insuccès dans la poursuite de Mirabeau après sa fuite de Dijon. M. de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, avait demandé l’extradition des deux fugitifs au gouvernement hollandais, par l'entremise du duc de Vauguyon, ministre de France dans les Provinces-Unies. Mirabeau s'était fait recevoir « bourgeois » et se croyait

garanti : il fallut, pour le livrer, un ordre des États Géné-

raux de Hollande. Il fut arrêté, avec Sophie, le 14 mai, le jour même où, tous deux, avertis, devaient fuir. Quatre jours auparavant, le lieutenant criminel du bailliage de Pontarlier avait statué sur le procès intenté par M. de Monnier aux deux amants. Mirabeau « atteint et convaincu du crime de rapt et de séduction » était condammé, disait la sentence, à « avoir la tête tranchée, ce qui sera exécuté en

effigie par le bourreau », plus à payer 5000 livres

d'amende et 40 000 livres de dommages intérêts. Mme de Monnier, pour crime d’adultère, était condamnée « à être renfermée, sa vie durant, dans la maison de refuge établie à Besançon, à y être rasée et flétrie comme les filles de la communauté ». Ces jugements étaient rendus par contumace.

La demande d’extradition avait été consentie sous la

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