LES TROIS DERNIERS MOIS
| L'APPLICATION DU SERMENT ECCLÉSIASTIQUE : ATTITUDE a EMBARRASSÉE DE MIRABEAU || PRÉSIDENCE DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE || SILENCE AUX TRENTE VOIX! || LA LOI SUR
L'ÉMIGRATION || LA SÉANCE DU 27 FÉVRIER 1701 AUX : JACOBINS || LA MORT DE MIRABEAU.
E fut au moment dela mise en vigueur de la Constitution civile du clergé que la cour, frappée des
contradictions de l'attitude de Mirabeau le soupçonna de duplicité. Mirabeau avait gardé le silence au cours
É des débats qui avaient préparé cette œuvre périlleuse. Sans doute ne voulait-il ni compromettre sa popularité en combattant la Constitution du clergé ni, en la soutenant, s’aliéner le roi, dont la susceptibilité était plus 4 grande dans le domaine des questions religieuses que 7 dans l’ordre des questions politiques proprement dites. 5 L'Assemblée nationale avait commis une lourde faute en __ s’immisçant dans des affaires qui n’étaient pas du ressort de la puissance civile. On ne saurait évidemment lui
reprocher de n'avoir pas outrepassé son mandat et de | n'avoir pas devancé les temps et les mœurs en prononçant EL la séparation des deux pouvoirs. Mais la Constitution civile qu’elle avait édictée heurtait si violemment la discipline ecclésiastique que son exécution devait inévitablement entraîner un conflit et ce qu'Edgar Quinet, dont la critique est si haute, appelle «une fureur en pleine nuit ». Mirabeau contribua à cette fureur. Au moment où il
F D ne suppression ‘des dt ï s'était D EE en faveur d’un clergé salarié. C’était un clergé constitué que l’Assemblée avait organisé par son décret du 17 juin 1700. Le Pape, auquel cette Constitution enlevait la nomination des évêques et la délimitation des sièges épiscopaux, suscita une résistance qui se traduisit par l'Exposition des principes sur la Constitution civile du clergé” que signèrent cent trente-neuf évêques. Des troubles S’ensuivirent, particulièrement en Bretagne : ils provoquèrent l'intervention de l’Assemblée. Celle-ci fut saisie, le 26 novembre, d’un rapport de Voidel, au nom des comités réunis d’aliénation ecclésiastique. di Mirabeau prit part au débat. Il avait annoncé au comte de La Marck qu'il était prêt, pour éviter la guerre reli-+ gieuse, à toute mesure « pacifique, négociatrice et conciliante ». Mais en même temps il lui déclarait qw « obligé de se tenir dans une certaine gamme, pour se donner le droit d’être raisonnable. », 1l prononcerait un discours : vigoureux. Il y eut, en effet, de la vigueur dans son discours et, au milieu de dissertations théologiques qui devaient béancoup à la compétence de l'abbé Lamourette, : une sorte de parti pris de violence contre les évêques de l’Assemblée qui avaient eu l'initiative de l'Exposition. Les mesures que Mirabeau proposait étaient-elles plus. modérées ? Il n’était question, au cours des articles, que de déchéances, de vacances d’ office, de suppressions ‘de trai- tements, de poursuites pour crime de lèse-nation. Une dis-. position surtout était grave. Tandis que le projet présenté par Voidel ne visait les ecclésiastiques que dans l’exercice de leurs fonctions salariées, Mirabeau interdisait à tout prêtre de se livrer au ministère de la confession s’il n avait, au préalable, prêté le serment civique par-devant sa municipalité. C'était étendre aux actes privés des ecclésiastiques libres les obligations et les sanctions que le rapport des comités n’édictait que contre les prêtres « constitués ». Pourtant, l'abbé de Pradt, l'évêque de Perpignan ÉteM der. ontanges lui-même, avant le discours de Mirabeau, qu'ils trouvèrent détestable, n'avaient pas été
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effrayés de ses A La raison en est que, ne fixant |
“aucune date d'exécution, ces propositions laissaient la :
porte ouverte aux atermoiements, aux pourparlers et aux transactions. Mais la violence du discours de Mirabeau compromit sa tactique et le tribun fut victime de sa trop grande habileté. Ce fut le projet Voidel qui l'emporta. Il astreignait, dans de très courts délais, les ecclésiastiques à regagner leurs domiciles et à prêter le serment constitutionnel.
. La modération, dissimulée dans une allocution agres-
sive, ne lui ayant pas réussi, Mirabeau, embarrassé de son rôle, garda le silence sur la question ecclésiastique pen- .
dant piusieurs semaines et ne le rompit qu’au début de
l’année 1701. Le 1° janvier, tout en donnant son assen-
timent à une motion de Barnave qui avait pour but |
d'assurer l'exécution du décret du 27 novembre, il
s’attacha à expliquer que le refus de serment était incom- .
patible avec la fonction publique, mais que celui qui le refuserait serait simplement considéré comme démissionnaire, sans encourir d’autre. sanction que celle de sa démission. Il ajouta que l’Assemblée n'avait pas touché
auspirituel. Le 4 janvier, à l’occasion de troubles excités
dans sa paroisse par le curé de Péronne, il fit voter toute une série de mesures qui avaient pour but de rendre plus faciles les élections des évêques et des curés et les nominations des vicaires. Il voulait éviter ainsi une trop longue interruption du ministère religieux, que tout citoyen sage regarderait « comme l’assoupissement d’un ressort très
nécessaire au zèle patriotique des peuples » et enlever aux
ennemis de la Révolution un moyen d’indisposer l’opinion publique contre elle en la dénonçant comme ayant porté atteinte « à la puissance de sa foi, de son culte et de ses espérances ». “
Ces deux discours étaient Re d’une en |
très sage qui cherchait plutôt à calmer les maux qu’à les aggraver et à faciliter la paix qu’à exciter les hosti-
lités. N’étaient-ils pas ainsi en contradiction avec le plan
développé par Mirabeau pour faire naître de l’excès du (273)
MIRASEAU. 18
à | MIRABEAU
lement de n'avoir pas laissé l’Assemblée « s’enferrer ». Mirabeau répliqua que « si l’Assemblée croyait que la démission de vingt mille curés ne ferait aucun effet dans le royaume, elle avait d’étranges lunettes ». Chargé, quoiqu'il ne fit pas partie du comité ecclésiastique, d’un projet d'adresse aux Français sur la Constitution civile du clergé, il en donna lecture le 14 janvier. Cette fois, revenu à la violence, par entraînement plus que par calcul, il employa un ton qui déplut à la fois à la droite et à des membres peu suspects de la majorité, au point qu’il ne put achever sa lecture. Il ne fallut rien moins que son admirable rapport du 28 janvier sur la situation extérieure, applaudi par tous lès partis, pour le relever de ce malencontreux échec.
Obstiné dans l'exécution de la partie du plan qui consistait à « désinfluencer » l’Assemblée, M. de La Marck l’'engagea de nouveau à profiter de la question du clergé pour accroître le discrédit législatif. Mirabeau envoya en ce sens à la cour deux notes (21 et 24 janvier) qu’on ne peut lire sans un sentiment pénible. Afin d'augmenter le nombre des mécontents, et de « conserver au feu des matières combustibles », il suggérait toute une série de mesures, détaillées et précises. Mais, par une contradiction étrange, il combattait, devant l’Assemblée, l'attitude de l'abbé Maury et de Cazalès, qui, à leur insu, favorisaient le plan même qu'il préconisait.
L'incohérence agitée de Mirabeau au cours de tous
ces débats contraste trop avec l'importance de la redoutable question religieuse pour qu'il soit possible de ne pas s’en étonner et de ne pas s’en affliger. Son esprit d’intrigue l’emportait sur son esprit politique au moment
où celui-ci lui était le plus nécessaire. Mirabeau eût mieux
fait, s’il lui était interdit d’avoir le courage de sa sagesse, de persister dans un silence qui aurait moins desservi que ses discours l'intérêt public et sa réputation. Il pensait et il écrivait mieux qu’il n’agissait : « Voilà une plaie aouvelle,
mal la nécessité et la à posstbilité du Ed? Le comte dé ; La Marck lui en fit l'observation et lui reprocha amica-
disait-il ‘dans une lettre du 27 janvier, mais la plus envenimée de toutes, qui va encore ajouter un foyer de gangrène à tous ceux qui rongent, corrodent et dissolvent le corps politique. Nous nous étions fait un roi en effigie, sans pouvoir, et un corps législatif qui administre, qui informe, qui juge, qui récompense, qui punit, qui fait tout, excepté ce qu'il doit faire. À présent nous arrangeons le schisme religieux à côté du schisme politique. Nous n'avions pas assez de résistances, nous en suscitons à plaisir; des dangers, nous évoquons le pire de tous; d’embarras, nous soulevons le plus inextricable; c’est de quoi amener la fin de tout, si l’Assemblée ne se lasse pas
bientôt d’obéir aux anarchistes! » On ne saurait tenir un
langage plus clairvoyant et plus ferme. Que le même homme ait pu écrire une lettre aussi noble et la contredire par sa conduite, qu’il ait prévu avec tant de pénétration les dangers du schisme religieux et qu’il y ait contribué, voilà certes un déconcertant problème de psychologie politique. Aucune réponse ne le résoudra en dehors du jugement que le marquis de Mirabeau portait sur son fils : « Tout est contraste en lui ».
D'ailleurs ie rôle que Mirabeau avait joué dans la question du clergé ne le satisfaisait pas. Il avait le sentiment, ou d’avoir trop cédé au désir de conserver sa popularité, ou d’avoir déconsidéré son attitude par des raffinements trop subtils et mal compris. Le courageux bon sens dont il donnait la preuve dans sa lettre ayant repris le dessus, il exprima, le 2 mars, en quelques mots significatifs, la même opinion à la tribune : « En général, disait-il, nous
nous occupons prodigieusement trop du clergé; nousne
devrions nous occuper d'autre chose, dans ce moment, que de lui faire payer ses pensions et de le laisser dormir en paix. »
Au début de l’année 1791, la popularité de Mirabeau était immense. Le peuple parisien avait la reconnaissance de ses services et la fierté de son génie. Mirabeau était devenu une gloire nationale. Le quartier de la Chaussée d’Antin, où il avait transporté son domicile et
Li LES TROIS DERNIERS OS
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oùil menait une vie CR de fastueuse, Je nomma,
le 18 janvier, chef de bataillon de la garde nationale. Il ;
en eut une joie d'autant plus vive que La Fayette avait combattu son élection. Il espérait, d’autre part, que sa fonction, en lui donnant « l'avantage d'accompagner Monseigneur le Dauphin à la promenade », lui procurerait aussi celui de communiquer avec la reine, dont il avait
en vain sollicité une seconde entrevue. Il fut trompé dans
cet espoir. Mais l’Assemblée lui décerna un honneur qui
compensa sa déconvenue.
Depuis sa réunion elle avait eu quarante-deux prési-
‘ dents, peu de célèbres, quelques-uns connus, d’autres: fort médiocres. Il n était que temps d’appeler au fauteuil
l’orateur de génie dont les luttes pour la liberté avaient racheté les erreurs d’une vie agitée et aventureuse. A plusieurs reprises, Mirabeau avait pu croire qu'il serait élu.
Au moment des fêtes de la Fédération, l’ombrageuse vertu
de La Fayette s’y était opposée, sans lui prêter depuis le
concours promis. L'adresse de Mirabeau sur la Consti-.
tution civile avait affaibli ses chances, devenues sérieuses.
& Je m'en bats l'œil », écrivait-il au comte de La Marck
. avec une familiarité dédaigneuse, mais, au fond, il en avait le désir, que tout, d’ailleurs, explique. Nommé le 29 janvier, il fut un président incomparable. Jamais la fonction
n'avait été exercée avec cet éclat, cette aisance enjouée,
cette clarté souveraine et cette spirituelle impartialité. Les - discours qu’il prononça en réponse aux délégations admises
à la barre témoignent d’une merveilleuse RUbIERe d'esprit -et de forme.
Aux auteurs lyriques, il fit l’ 00e de la musique, avec. une compétence délicate et déliée qui évoquait le sou-
venir de son opuscule Le Lecteur y mettra le titre.
À la municipalité de Paris, qui protestait contre le régime spécial des droits d’entrée, il répondit : « Ne
soyez point effrayés du poids de vos peines; c’est une !/
avance faite à la liberté ». Il proclama la nécessité de la
tranquillité publique et. de l'union des citoyens. Et, -. oubliant la duplicité des conseils qu’il avait donnés dans
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. LES TROIS DERNIERS. MOIS Ut.
son a secret, il blâma « les intrigants qui voudraient
compromettre l'ordre pour en être ensuite les’ modéra teurs ».
A une députation des Quinze-Vingts, il Arme avec . l'émotion d’un homme dont la vue avait été compromise, toutes les sympathies de l’Assemblée pour «cette cruelle infortune qui prive un individu de toutes les consolations
de la vie, et qui cependant n’est point la mort ». Il ajouta
qu'un aveugle sans guide devrait être un spectacle
inconnu parmi les nations policées. N'y a-t-il pas encore a
hélas! trop de nations, et des pe civilisées, qui donnent
* ce triste spectacle?
Aux quakers, qui demandaient la permission de pra-
tiquer leur religion en France et d'y faire constater, selon des formes particulières, leur état civil, il répondit par une
allocution dont la courtoisie prudente, la sagesse politique et la haute philosophie provoquèrent, à plusieurs reprises, les applaudissements unanimes de l’Assemblée. Certes, à présider ainsi, Mirabeau débordait sa fonction.
Mais qui songeait à le lui reprocher quand il exprimait
avec tant de délicatesse ou de force des pensées si ingénieusesS ou si touchantes? Les quakers avaient invoqué l’article de leur religion qui leur défendait de prendre les
armes et de tuer, sous quelque prétexte que ce fût:«<C'est sans doute, répliqua-t-il, un beau principe philosophique
que celui qui donne en quelque sorte ce culte à l’humanité; mais prenez garde que la défense de soi-même et de , ses semblables ne soit aussi un devoir religieux ».
Aux agrégés de droit, il fit un magnifique éloge du
“droit public et du droit privé, de « ces vérités éternelles
qui, prises dans la nature de l’homme et de la société, voient tout changer autour d’elles sans changer ellesmêmes, et qui sont le principe de toute régénération durable >. |
S'il est vrai que certains ennemis de Mirabeau l'avaient poussé à la présidence pour l’effacer et le réduire au silence, l'événement servit mal leurs desseins. Cette
fonction fut la révélation publique de certaines qualités
du puissant HbUb que ses amis intimes avaient seuls appréciées jusque-là. Sa gloire s’en accrut. Les circonstances, peu de jours après qu'il eut cédé le fauteuil à Duport, allaient la grandir encore par la résistance héroïque que Mirabeau opposa aux « anarchistes », dont une fraction de l’Assemblée, sans partager leurs opinions, favorisait les excès grâce à sa complaisante faiblesse. 2 Cette popularité de Mirabeau inquiétait M. de La Marck : « Si jamais il désespère d’un gouvernement, ot avait-il écrit, et qu’il place sa gloire dans la popularité, il en sera insatiable ». Le rôle que joua Mirabeau dans l’organisation d’un voyage de M. de La Marck à Metz pour y pressentir le marquis de Bouillé en vue d’un départ du roi suffit à dissiper ces préventions. Ce projet, dont les circonstances sont mal connues, n’aboutit pas. Il est difficile de dire sous quelle forme et dans quelle intention Mirabeau en aurait facilité la réalisation. On peut seulement en conclure qu'il n’abandonnait pas ses € pupilles », comme il qualifiait le roi et la reine. Jamais ceux-ci n'avaient eu un plus grand besoin de sa tutelle. Malheureusement ils le consultaient plus qu’ils ne le suivaient et, soit par méfiance, soit par faiblesse, ils se dérobaient, Je roi surtout, à la part personnelle d'exécution que toute initiative comportait.
Averti d'un voyage à Rome projeté par Mesdames, tantes du roi, Mirabeau comprit tout de suite et il essaya de faire comprendre à la cour les dangers multiples que de fausses interprétations et les violences des « factieux » pouvaient faire naître : « Qu’on ramène Mesdames de trop près, disait-il,la commotion peut se porter. jusqu’au château, et, quand on habite un toit de chaume, il est permis de craindre ou la tempête ou l'incendie. »
Il engageait le roi à prendre l'initiative d’une démarche devant l’Assemblée afin de lui exposer que, n’osant pas défendre, pour ne pas excéder ses pouvoirs, un voyage dont il apercevait les inconvénients, il attendait des députés un décret fixant ses droits sur les membres de sa famille. Pareille démarche aurait donné à Louis XVI la