‹ MirabeauChapitre 9 sur 104 · AVEC MADEMOISELLE DE MARIGNANE {|| SES DETTES {| L'AVENTURE DE GRASSE · texte numérisé non relu

AVEC MADEMOISELLE DE MARIGNANE {|| SES DETTES {| L'AVENTURE DE GRASSE

ABRIEL-HONORÉ - Riqueti de Mirabeau naquit au . Bignon le 9 mars 1749, avec deux molaires déjà | formées. C’était un enfant d’une force peu ordi- naire, grand et gros : à trois ans, il se battait et se À pourmait avec sa nourrice. Atteint à cet âge dela petite vérole, il fut victime d’un traitement, imprudemment appliqué par sa mère, et dont sa figure resta sillonnée de coutures. Cette laideur, qui contrastait avec la beauté de sa race, mécontenta son père, l’irrita contre lui et fut la cause initiale de sa sévérité. L'éducation de l'enfant fut | confiée à un homme intelligent et instruit, Poisson, depuis

très soignée, mais s’appliqua trop à contenir sa terrible F exubérance. Grand liseur, questionneur enragé, Gabriel avait, à cinq ans, un savoir qui étonnait. Mais il était en - même temps très espiègle et très turbulent, peu discipliné, __ péroreur, et d’une vivacité d'esprit dont les traits révé- Jaient une précocité surprenante. Les pénitences pleu- . vaient sur lui. « Je pourrai dire, écrivait-il plus tard à son

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père, que dès mon enfance et mes premiers pas dans le monde j'ai reçu peu de marques de votre bienveillance; que vous m'avez traité avec rigueur avant que je pusse

avoir démérité de vous; que vous avez dû voir de bonne

heure cependant que cette méthode excitait ma fougue

naturelle, au lieu de la réprimer; qu’il était également :

aisé de m'attendrir et de m'irriter; que le premier chemin me menait au but, que le second m'en écartait. »

C’est pourtant |’ « Ami des hommes » qui avait proclamé ce principe : « Partout, sans en excepter rien, les moyens coercitifs sont les plus propres de tous à faire sur l’homme un effet contraire à leur objet. » Ce fils, visiblement, le déconcertait. Il le trouvait « fantasque, fougueux, incommode, penchant vers le mal, matamore ébourifté, inouï de bassesse et de platitude ». Mais en même temps il ne pouvait se dispenser de reconnaître en lui : « des talents et de l'esprit, un cœur haut sous la jaquette d’un

bambin, un étrange instinct d’orgueil noble, une intelli-

gence, une mémoire, une vivacité qui saisissent, ébahissent, épouvantent >». Tantôt, cet enfant « prometait un fort joli sujet », tantôt, « il ne serait jamais

qu'un quart d'homme, si, par aventure, il était quelque , chose ». Ces jugements sont-ils aussi contradictoires

qu'ils le paraissent et faut-il en attribuer la diversité à l'inégalité d'humeur du marquis de Mirabeau? Je ne le crois pas, du moins pour le tout. Il y aura dans Mirabeau devenu homme le contraste de qualités et de défauts que son père relevait dans son tempérament d'enfant. L'éducation impitoyable, étroite et peu souple qu'on infligeait à Gabriel le condamnait à des alternatives d’hypocrisie et de révolte. De plus en plus irrité par la laideur croissante de son fils, le marquis était moins tenté d’ailleurs de louer en lui les vertus de sa race, que d’y

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démêler « les qualités viles de sa souche maternelle ».

: Une semblable constatation n’était pas faite pour le porter à la bienveillance.

Des mains de Poisson, que déjà il dépassait, l'enfant, âgé de quinze ans, fut confié à un ami de la famille,

| Sirius officier been €. D Honnétes et romanesque »

Sigrais, dont il fit la conquête immédiate par son esprit,

sa mémoire et son bon cœur. L’essai, trop doux au gré » iTOP 8

du père, dura à peine quelques mois, et Gabriel, devenu Pierre-Buffière, du nom de la terre qui appartenait à sa

mère en Limousin, entra, en mai 1764, dans une pension

militaire tenue à Paris par l’abbé Choquard. Quelque sottise qu'il y fit allait déterminer le marquis à l'envoyer dans une maison de correction, lorsqu'il fut sauvé par une

députation de ses camarades, « avec une grande pancarte de rogations, signées de tous ». Cette démarche, qui :

fléchit la sévérité du père, démontre l'influence que Mirabeau, quoique tranchant et suffisant, avait prise dans la pension. Il exerçait déjà ce don de séduction irrésistible qui sera, durant sa vie orageuse, un des secrets de sa

prodigieuse domination. La supériorité de son intelligence et de son talent s’affirmait avec éclat. Il apprit à la

pension Choquard tout ce qu’on pouvait apprendre, les langues anciennes, les langues modernes, les mathématiques pour lesquelles il avouait un goût particulier, et aussi la musique (il avait une voix admirable), et le dessin, qui seront ses délassements pendant ses détentions futures.

Le temps de la pension fini, l’heure était venue de

prendre un parti. Le marquis se plaignait toujours du

caractère fougueux et indiscipliné de son fils. Fidèle au système d'éducation qu'il avait adopté à Son égard, il se préoccupait seulement de « le changer de lisières ». Voulant une « école un peu rude » et « une main forte », il le confia au marquis de Lambert, réputé pour sa sévérité, qui commandait à Saintes le régiment de Berri-Cavalerie.

Mirabeau arriva à Saintes le 19 juillet 1767. Le marquis

de Lambert prétendait qu’en forçant un homme à ne respirer que l’honneur, on lui refait les poumons. Mira-

. beau ne répugnait pas à subir l’école du métier militaire.

Il se croyait surtout né pour être homme de guerre. Et de fait, l'expérience, tout d’abord, ne parut pas mal réussir. Mais, une année à peine s'était écoulée qu’à la suite d’une perte au jeu et de quelques autres fredaines, il s’enfuvyait

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de son régiment pour se réfugier à Paris chez le Nivernais. Son colonel lui avait, à l'en croire, fait deux affronts sanglants : Gabriel en attribuait la cause à une intrigue d'amour dans laquelle il aurait supplanté son supérieur. L'intervention de son beau-frère, le marquis du Saillant, réussit à arranger l'affaire et à lui éviter la grave sanction qu’il pouvait encourir. Mais il ne pouvait être complètement indemne. Prompt à envisager les partis les plus violents, et après avoir un instant songé à l'envoyer aux colonies hollandaises, son père le fit « encager » dans l’île de Ré, dont la citadelle était commandée par le baïlli d’Aulan. Celui-ci ne tarda pas à être ensorcelé par son prisonnier, qui en obtint des facilités particulières et l’intéressa à son sort au point de Jui faire demander la révocation de sa lettre de cachet.

Cette révocation obtenue, Pierre-Buffière (il continuait à porter ce nom), enrégimenté dans l'infanterie de la légion de Lorraine, sous les ordres du colonel. de Viomesnil,. fut admis à faire partie de l'expédition de Corse. En passant à La Rochelle, il eut, avec un officier, un duel qu’il regrettera plus tard, ayant été, dit-il, plus

heureux qu’il ne le méritait. Il s’'embarqua à Toulon le

16 avril 1769. L'expédition fut courte. Elle suffit pourtant,

au témoignage de ses chefs, pour permettre au jeune

sous-lieutenant de faire valoir ses aptitudes militaires. Il

rapporta aussi de sa campagne les éléments d’une histoire de la Corse, qui ne fut jamais écrite. Son père, presque

reconquis par ces preuves de vaillance, d'intelligence et

de travail, écrivait à son frère : « Quant au talent et à

l'esprit, une tête active et huit heures de cabinet par jour, il est peut-être unique; mais Dieu sait quelle tête:

nous verrons. » Cette tête, le bailli la vit le premier.

Débarqué à Toulon le 8 mars 1770, Pierre-Buffière fit, -six jours après, au château de Mirabeau, la surprise à

son oncle d’une visite. Enchanté, et le cœur élargi, le

baïlli ménagea à son neveu un accueil cordial. Il le trouva laid, mais ayant « derrière ses coutures de petite vérole et ses traits, qui sont beaucoup changés, du fin,

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