‹ Mirabeau: sa vie, ses opinions et ses discoursChapitre 1 sur 11 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On connaJt mal et on jug* mal géiiéi-aiemeut Mirabeau. Il n'est ptis possible de coatester la grandeuF et la force de sou gënia Mais on est disposé k condamner sévèrement son caractère; et oe sont des aasertiouB qui sont en quelque sorte devenues baaaiee, afbrœ d'être répétées sur tous les tons par les lûatorleDS les plus reeommaDdables, que : l'Immoralité de Mirabeau, — la corruption profouda de ses mœurs privées et politiques, — sa vénalité. On a été jusqu'à contester qu'il fût Itiiïteur de ses discours; et l'on a fiérieusemeot aOlrmé que ses plus admirables mouvements oratoires étaient l'œuTre d'une pMade de cdiaborateors obscurs.

Voici comment M. Louis Blanc apprécie Ml- I nibeau : — • Laideur resplenJiasante, fleure létrie, imposante et livide. elTrotlterie de la B BB mariant a l'éelair dos yeui, tel était

Mirabeau. Et il avait rame de son visajfc

{L'audace révolutionnai i-e de Mirabeau ne nit 'orgueil et d'èg'Oïsme...

n*avait ni la vigueur morale, ni les vertus dont l'amour de la liberté se compose, et l'austère image des républiques épouvantait de loin sa corruption... Libelliste pour vivre, détracteur acharné de Necker, dénonciateur de Lavater, adversaire de Beaumarchais, prôneur des chiffres suspectés de Clavière et de Panchaud, avocat de Calonne, il se fit un jeu de vendre des manuscrits déjà payés, il se mit à la solde de quelques ambitieux vulgaires, il se mit à la suite des pensées d'autrui, il mérita cette injure de son père : « Mon fils , le marchand de paroles.... »

Voilà pour le Mirabeau d'avant la Constituante t M. Cabet achève ainsi le portrait ébauché par M. Louis Blanc : — « La cour, qui connaît ses besoins, ses passions, ses vices, qui le sait ambitieux, entraîné, corruptible, ne néglige rien pour le corrompre et l'acheter; on lui offre beaucoup d'or, on lui promet le ministère..., et Mirabeau accepte l... Désormais il défendra le pouvoir royal et Louis XVI î II se gardera bien, sans doute, et la Cour aussi, de laisser connaître son in^Une marché, son odieuse corruption ; il mettra dans sa trahison toute r.adresse, toute l'habileté, tout le génie, dont est capable un honune et même im dé* mon ; les accusations et les soupçons viendi'ont b er devant l'apparence de son patrio- , et la puissance de son talent; il sera e au Panthéon! ^ïaisil n'en est pasmoms

un traître , sa trahison n'en sera pas moins découverte un jour; et ses cendres déshonorées seront arrachées du séjour des grands honunes pour être dispersées dans la boue. »

La réaction contre Mii'abeau n*a fait que se déchaîner plus vivement dans ces derniers temps; la publication en 1851 de la Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de Lamarck, contenant lés documents authenthiques de ses relations avec la cour, et cinquante notes écrites par lui pour le roi, a paru fournir la justification de toutes les attaques. Dans une notfce publiée il y a quelques mois par la Revue de Paris, et qui est annoncée pour paraître prochainement à la Librairie internationale, M. de Lamartine a en quelque sorte libellé' Tarrêt de condamnation en dernier ressort contre Mirabeau.

M. de Lamartine écrivait déjà dans V Histoire des Girondins : « Le génie de Mirabeau avait pâli devant celui de la Révolution; entraîné à un précipice inévitable par le char même qu'il avait lancé, il se cramponnait en vain à la tribune. Les derniers mémoires qu'il adressait au roi, et que Tarmoire de fer nous a livrés avec le secretdesavénalité, témoignent de l'affaissement et du découragement *de son intelhgence.... On sent qu'il a eu la main forcée par les passions qu'il a soulevées, et que, ne pouvant plus les diriger, il les trahit, mais sans pouvoir les perdre ; le grand agitateur

n*est plus qu'un courtisan effrayé qui se réfugie sous le trône, et qui, balbutiant encore les mots terribles de nation et de liberté qui sont dans son. rôle, a déjà contracté dans son âme toute la petitesse et toute la vanité des pensées de cour. »

M. de Lamartine nous indique quelque part les motifs de son antipathie pour Mirabeau :

• Le froid matérialisme de son siècle enlève à son âme le mobile, la force et le but des choses impérissables.... S*il eût cru en Dieu, il serait peut-être mort martyr, mais il aurait laissé après lui la religion de la raison et le règne de la démocratie. »

Des phrases! des phrases!

Si je venais simplement opposer mon opinion à d'autres opinions certainement et à bon droit plus autorisées que la mieime, j'hésiterais sans doute à formuler une téméraire contradiction. Mais ceux qui écrivent ou répètent ces choses ne connaissent pas Mirabeau, et rfont jamais pris sans aucun doute la peine d'étudier d*une façon sérieuse son œuvre et sa vie : c'est contre leur ignorance, encore . plus que contre leur mauvais jugement, ou contre leur parti pris que je viens protester. Le reproche est dur, et pourra paraître outre- (^dant ; mais on va voir s'il est ou non mérité.

On nous représente vulgairement Mirabeau comme un oura.ornp, tom])'^ pn qnelnno sorte

des nues au milieu de rassemblée constituante : sans études préalables, sans influence, sans considération, connu seulement par des aventures scandaleuses, Jétri par une précoce dépravation. On fait bon marché des ouvrages qu'il avait pu composer et écrire auparavant, quand on ne dénonce pas leur bassesse salariée ; et on croit avoir tout dit en répétant avec sufSsance que ces ouvrages ne vaudi^aient pas même d'être mentionnés si ca n'était Mirabeau qui les eût écrits.

Gommait s'étonner dès lors que ce débaudié, travesti soudain en homme d'État, ait eu besoin de collaborateurs pour suppléer à son insuffisance! que ce caractère vénal, p^du de mœurs et criblé de dettes, ait été accessible à la première tentative de corruption, et se soit jeté à corps perdu dans le parti de la court Son tempérament seul a produit les sablimes mouvements que Ton admire, et son temx)érament aussi qui n'avait pour contre-^ poids ni des études solides, ni des convictions fortes et arrêtées, l'a entraîné dans une chute ignominieuse !

A ce Mirat)eau de ccmvention, nous voulons opposer le Mirabeau de l'histoire : nous v<»i'- Ions restituer le vrai Mirabeau. Nous n'entreprendrons pas une apologie, faisant des phrases après tant d'autres : nous exposerons simplement cette vie mal connue: nous exhumerons des ouvrages admirables par la profpndeur des

idées et Ténergie des sentiments, non moin»

que par la vigueur et Toriginalitë du style, enfouis dans un oubli immérité. — Nous en appelons à Topinion publique du jugement inique d'historiens mal informés ou systématiquement hostiles.

Cet homme, dont on nous a raconté avec complaisance les amours romanesques, dont on a fait le héros fantaisiste de toutes sortes d'épopées galantes, dont oi} a scandaleusement exploité la vie privée, comme si lui-même avait abdiqué toute pudeur par la honte de ces débauches publiques, ~ nous le montrerons apôtre vigoureux et infatigable de la liberté, Tennemi juré du despotisme, le défenseur convaincu et courageux de tous les peuples opprimés.

- Il s*agit bien, ma foi, dans la jeunesse de cet homme, de Sophie ou de n'importe quelles autres fenunes charmantes et vulgaires! A vingt ans, il écrit Y Essai sur le despotismefqvày contrepartie admirable du Contrat «oaa(, magnifique profession de foi de citoyen, premier manifeste libéral de la Révolution, aujourd'hui encore, après quatre-vingts ans, nous frappe d'admiration par la nouveauté «hardie des aperçus. Dans ce livre, trop légèrement sacrifié par tous les biographes, même par le pieux Lucas-Montigny, sur la foi de la modestie de Fauteur, — nous trouvons : tracées avec beaucoup de netteté les Ihnites de l'État ; la mo^

Ee Béparéa de la reiEgion ; les armêea ^ •manentea dénoncées comme le premier

' inetrument du deepotisme; râFutée la théorie des pouvoirs forts, avec tous les pr^ugés qui s'ensuivent; la Téodalité appréciée; RicÂelieu, Louis xrv et les prétendus fondateurs de l'unité nationale mesurés à leur jauge véritable; exposées toutes les idées qui étaient encore neuves il j a dix ans, et pour nous ramener vers lesquelles il a fallu tout une révolution dans les études historiques, dont la plus large part d'initiative revient il M. Edgard Quinet

I et à sa Philosophie de Chiitoire de Franet.

ÉLe livre sur les Leltrti de enehct et la priitmt Étal , qui suivit de prds l'Euai mr U drspoime, restera long'temps encore comme une » revendications les plus intelligentes et les plus vigoureuses qui aient [amais été faites de la liberté individueile.

Les épanchements amoureux de Uirabeau

noua intéressent peu dans les Lcttrn écTitet

(lu donjon de Vtnccnnet. Cest là une source

d'émotions de laquelle ont abusé ceux qui

, cherchent à fouiller dans le fumier de l'his-

-.toire le mince grain de mil de leur piture lit-

" " ; mais ce qui nous touche vivement

} monument incomparable de femilia-

^té naïve, ce sont les préoccupations ardentes

~e la chose publique qui poursuivent Mira-

u milieu de ses plus terribles embarras

jeraonnels . et se mèleiit a ses sentiments les

plus intimes; ce sant ces afûrmatioiis éloquentes, dans leur simplicité sans ai^rêt^ de tous les droits immortels de la pensée humaine ; oe sont ces protestations yigoureuses que lui arrachent spontanément tous les abus et toutes les Texations, et qui, à Cliaque instant^ lui font oublier les maux de sa propre situation pour s'identifier, d'une façon générale, k la grande cause de Thumanité contre le despotisme.

C'est ainsi que, pendant sa captivité au fort de Joux, il se constitue l'avocat d'un malheureux porte-âdx, victime de la brutalité des emplojnés de la douane, et improvise pour lui un Mémoire, à la remarquable Vigueur duquel on peut pressentir le futur orateur de la Constituante, et qui est, avant tout, la revendication, au nom de son client^ d«« droits dt homme et de citoyen»-^ Cette expression se trouve textuellement dans la première phrase du Mémoire à contuUery pour Jean-Baptiste Jeanret, contre le nommé Bricardf employé des fermes.

Pendant ce même séjour au fort de Joux, Mirabeau , chargé , par le conunandant Saint- Mauris, de faire un Mémoire swr les salines de Franehe-Comté, y pose pour la première fois les principes d'économie politique en matière de finances qu'il devait défendre avec tant de persistance plus tard, et combat avec une grande énergie et une singulière indépendance l'esprit de fiscalité inepte, dur, «t par-

fois atroce, qui n*a pas complètement, hélas I cessé d'animer les gouvernements.

Fugitif en Hollande, les travaux de librairie auxquels il se dé voue courageusement pour subvenir à son existence et à l'existence de la femme qu'il a entraînée dans sa fuite, ne le détournent pas de son zèle pour la cause des peuples contre le despotisme. Il écrit son Avis aux Hessoie et aius autres peuples de i* Allemagne, vendus par leurs princes à V Angleterre, où il flétrit , avec une généreuse indignation, l'odieux marché par lequel Frédéric II, landgrave de Hesse- Cassël , avait promis aux Anglais le secours de 6,000 Hessois qui devaient être transportés en Amérique pour combattre les insurgens.

Cest pendant son exil àManosque et son emprisonnement dans le fort de rUe-de-Rhé, que Mirabeau a écrit son* Essai sur le despotisme; ce fut pendant sa captivité au donjon de Vin* cennes qu'il écrivit les Lettres de cachet et les prisons dÉtat,

M. de Lamartine dît de Mirabeau, à propos de cette captivité qui dura trois ans : « Lassé et vaincu par la solitude, il descendit à d'ignobles fléchissements de caractère pour obtenir sa liberté... Il s'abaissa, vis-à-vis de son père, à des supplications et à des adulations ironi* ques, qui mentaient à ses sentiments et à son

honneur n flatta les haines et les amours

de son père pour racheter à de mauvais prix sa faveur, n sortit enfln, grâce à ces igno*

blés concessions de caractère et de cœur. »

M. Barthe, en 1820, époque où il était, comme on sait , à la tête du barreau libéral de Paris , a écrit une des meilleures notices qui aient été faites sur Mirabeau , et dans laquelle il a du moins l'avantage de parler en complète connaissance de cause. Or , voici comment il appréciait ces mêmes documents : — « C'est au milieu des angoisses d'une si pénible captivité qu'il s'adressait à son père... Ces lettres ne produisaient rien de favorable; il oubliait trop peut-être que c'était à un père qu'il ('crivait ; elles respirent toutes une grande indépendance de caractère. Mirabeau , en demandant sa liberté, ne parlait que de ses droits, n'invoquait que la justice; en général, ce n'est pas ce langage qu'il faut tenir à ceux qui ont violé dans votre «personne les lois les plus sacrées; pour obtenir d'eux quelque chose, il faut leur parler de pitié ; c'est-à-dire qu'après vous avoir fait du mal ils veulent encore avilir leur victime ; Mirabeau ne parlait que de ses droits , et il restait prisonnier. Cependant, au sein de sa captivité, son génie savait donner un grand caractère à ses malheurs, n semblait s'oublier lui-même pour no voir dans sa détention que la violation des principes protecteurs de la société, qu'un nouvel outrage fait à la liberté civile, dont l'existence sera toujours la condition essentielle de la légitimité des pouvoûrs. Son propre intérêt

disparaissait devant des intérêts plus éleyés, et il composa son Essai sur les lettres de cachet. »

Les Lettres écrites du donjon de Vincennes sont dans toutes les bibliothèques; on en trouvera plus loin quelques remarquables extraits : ceux qui yeulent savoir comment M. de Lamartine écrit l'histoire n'ont qu'à les relire, et à comparer ensuite, dans leur propre Jugement, sa version à celle de M. Barthe.

Sorti de prison, Mirabeau affronte hardiment ses adversaires , et dans une série de procès qu'il plaide lui-même , il fait annuler le jugement qui le condamnait pour Tapt, et obtient sa séparation d*avec sa femme. Ici encore il sait élever sa cause à la hauteur d'une cause publique qui intéresse tous les citoyens, il dénonce avec une courageuse vigueur les abus d'une organisation judiciaire vicieuse, et se révèle, en même temps qu'un puissant orateur, un audacieux révolutionnaire. Ses procès fondent en Provence l'immense popularité qui le fera entrer en triomphe aux Etats gén'^raux.

Dans rintervalle , il a été faire un séjour en Suisse, et bien que harcelé par les embarras de ses propres affaires, il a trouvé le temps de plaider auprès du gouvernement français la cause de la république de Genève, qui se trouvait dans une f&cheuse situation entre la France et la Savoie , — et d'adresser un Mé-

moire au contrôleur général Joly 4e Fleury pour réclamer raboUtion des douaDes.

Ses procès achevés, pour éviter les ressenthnents du garde des sceaux, dont U a ouvertement bravé l^autorité arbitraire^ il va se retremper en Angleterre dans le pays classique de la liberté. Il ne s'accorde pae de repos, ie aoa apostolat InfatigaJble; il lie se donne pas de trêve, de sa guerre à outrance <!ontre le despotisme. U dénonce au monde Tordre de Cincinnatus, germe d'une aristocratie nobiliaire dans TAmérique nouvellement conquise k la démocratie et à la liberté. Il prend en niain, avec l'ardeur qui caractérise toutes ses actions et tous ses écrits, la cause des Hollandais contre Joseph II, À propos de la liberté de l'Escaut.

De retour en France, il ouvre contre Tagiot$ge la plus méritoire de totites les campagnes. Il stimule l'esprit public qui se déprave dans de basses spéculations. Il dénonce les manœuvres qui conduisent l'Etat à la déeonsldâratâon et à la banqueroute, les . particuliers à une ruine honteuse ; il popularise en même temps les sains principes d'écojLomie politique, en matière de finances et de banque, et sape dans leur base, d'une façon générale, les monopi^s et les privilèges, quelle que soit leur origine, et qtieUes que puissent être les intentions sous lesquelles ils se d4gwsent. U écrit» coup sur coup, dans l'espace

de quelques mois, ses pamphlets : De\a Caisse d escompte; t^e la Banque d& Saint-Charles: Lettre à M. le Coulteux de la Noraffe ; Sur les Ac^ tidns 48 la Compagnie des eaux de Paris; Réponse à Vécrivain des administrateurs des eaux d» Paris,

« Preneur de» cîriflfi'es suspectés de Claviére et âe Panchaad, aroeat de Calonne », dit à ce propos M.Louis Blanc, qtii ne veut voir dans ses écrits sur Tagiotage que des documents de plus de la vénalité de Mirabeau. Une semblable iiyustioe, — des accusations^ aussi graves acceptées avec tant de légèreté, et formuléies avec tant d'assurance, quand il s'agit d*un tel liomme , — soiit faites pour indigner tous les esprits impartiaux.

On lira plus' loin de nombreuses citations de ces écrits; on lira une lettre écrite à cette occasion par Mirabeau à son père ; on lira enfin une lettre écrite par lui à de Calonne, pour être rendue publique^ dans laquelle il rappefle lui-même quels furent leurs rapports — « lettre, dit-ii avec raison, telle que jamais stipendié n'en écrivit de pareille à son acheteur. »

Ceux qui, avec M. Louis Blanc, ont répété les affirmations diffamatoires que nous avons relevées, ignoraient-ils d^ailleurs que. si le premier pamphlet de Mirabeau sur la Caisse d'escompte, fut vu avec feiveur par le ministère, celui sur la banque de Saint-Charles, la lettre à. M. le Coulteux de la Noraye, le mémoire

sur les actions de la Compagnie des Eaux de Paris, furent supprimés par des arrêtés du conseil?

Voilà comment Mirabeau était acoeat de Calonne»

Prôneur des chiffres suspectés de Clavière et de Panchaud, dit-on encore. Veut-on savoir quels étaient à cet égard les principes de Mimbeau? Nonnseulement il est avéré qu'il ne reçut pas d'argent directement pour ces écrits, et il suffit de les lire d'ailleurs pour se convaincre qu'ils sont inspirés par le plus pur patriotisme et non pas le résultat d'une besogne vénale; — mais encore Mirabeau, qui était alors conune toigours, dans la plus grande g^ne, ne joua jamais un sou, lui qui fiûsait fléchir, en quelque sorte à son gré, le balancier de la Bourse, et il pouvait écrire à ce propos à son père : « Sollicité par tous ceux de mes amis qui pariaient pour mes opinions, de prendre part à leurs affaires; provoqué par Dupont lui-même (Dupont de Nemours), que j'en atteste, bafoué par lui de ne m'être pas fait 40,000 francs de rente dans les vertiges de l'agiotage, — je suis resté étranger à toute spéculation même innocente : J'ai vécu, petitement vécu de mon travail et du secours de mes amis.... •

S'il était besoin encore d'une confirmation de cette honnêteté scrupuleuse de Mirabeau, nousla trouverions dans la Correspondance avec

■ tomU de ta ifarcft, si souvent invoquée Eeotnme un témoignage accnblant contra lui, et dont nous aurons à parler à notre tour.

En attendant, — voici ce que dit la Uarck, après avoir rappelé un service d'argent qu'il rendit & Mirabeau : — « Le léger service que je venais de lui rendre, me donnait quelque droit d'entrer avec lui dans des détails sur sa position pécuniaire, et j'acquis ainsi la certitude qne cet homme, que tout te monde regardait comme vânal, n'avait jamaia sacrifié aucun prineipe pour de l'argent. U avait dénoncé l'agiotage dans des brochures qui ne lui rapportaient presque rien, lorsque les agioteurs lui ofiïaient des Gommes considëriibles pour obtenir de lui d'écrire en leur faveur, ou du moins pour acheter %on silence. Et cependant au moment où II refusait leurs offres, îl envoyait au Mont-de-piété tout ce qu'il possédait d'effets. écrivit sur la banque de Saitit-Charlea un ouvrage à la«pubUcation duquel cette banque essaya vainement de le faire renoncer au moyen de propositions pécuniaires très avantageuses. Il refiisa tout. On lui a reproché plus tard d'avoir puisé dans la caisse du duc d'Orléans, et c'est au moment ménie où ces trésors devaient lui être prodigues (septembre n89) qu'il se présentait li moi d'un air ti- , mide et embarrassé, et me demandait de lui prêter quelques louis. Il est de mon devoir de ' 'itruire autant qu'il di-pend de mol ces

odieuses imputations, dont presque tous les écrits sur la Révolution française se sont faits les échos, et ie le dirai encore une fois : Non, famais Mirabeau ne sacrifia ses principes à ses intérêts pécuniaires, »

Mirabeau quitte' de nouveau la France pour éviter la vengeance de de Galonné. Il passe en Prusse, où il écrit successivement plusieurs brocJiures, toutes consacrées à la revendication des grands principes dont nous l'avons toijours trouvé en toute circonstance le défenseur ardent et convaincu. A propos de Moses Mendelsshon, il fait un éloquent plaidoyer en faveur de l'égalité civile et politique des Juifs; à propos de Cagliostro et de Lavater, il reyendique contre rilluminisme hypocrite ou fanatique les droits de la raison, et contre l'engouement persécuteur, les principes de la vraie liberté religieuse.

« Dénonciateur de Lavater, » répètent en chœur les détracteurs de Mirabeau. Nous renvoyons les lecteurs de bonne foi et désireux de juger par eux-mêmes, aux citations que nous fSaisons de cette brochure : et nous laissons à décider à chacun, de quel parti, pour Lavater ou bien pour Mirabeau, doivent être les amis de la liberté et de la libre pensée.

La Lettre à Frédéric- Guillaume II, qui fut effectivement adressée à ce souverain lors de son avènement au trône, est le programme le plus complet et aussi le plus ferme de poli-

tique sage et largement libâ*<de, qui iiit Jamais été soumis aux méditations d'un rai-phikhiopke. Après avoir réclamé toutes les libertés, même la liberté illimitée de la presse, après aroir montré l'utilité de répandre Finstruction dans le peuple, et s'être élevé en même temps contre les écoles d'Etat, Mirabeau termine ces sa^s recommandations par cette maxime profonde qu'il livre aux réflexions du jeune roi : « U est digne de vous de ne pas trop gouverner. •

Enfin Mirabeau utilise son séjour k Berlin pour recueillir les matériaux de son grand ouvrage sur la II9onarchie pmgsienne, qui est un des premders et reste un des plus vastes tableaux de statistique publiés en France; dans lequel peroe à chaque page la préoccupation de l'idée qui fait la grande unité de la vie de Mirabeau. « Tous ces ouvrages, écrivait-il à son ami et collaborateur MauviUon, doivent être faits conmie Tacite faisait les Mcewrs des Germains, pour encadrer la satire de Rome. C'est France que Je vois et veux voir dans Prusse, du moins pour l'exposition des principes que doivent dénaontrer les détails pour ici -et pour là, »

On va nous demander maintenant de nous expliquer sur la mission secrète dont Mirabeau fut chargé pendant son s^'our en Prusse, Cette explication est simple, et l'on n'a qu'à feuilleter VHistoire seerèu 4e la Cowr de BerHn,

où Mirabeau lui-même a fait comiaître tous les détails de cette mission. Ayant quitté la France, dans les circonstances que nous avons dites, ses amis qui nourrissaient depuis longtemps Tespoir d'obtenir du gouvernement qu*il employât Mirabeau d'une manière assortie à sa naissance et surtout à son talent, remontrèrent aux ministres l'utilité que la diplomatie pourrait retirer d'un tel homme séjournant à Berlin, au moment où la mort prochaine du roi qu'on appelait dès son vivant le grand Frédéric, et l'avènement d'un successeur à qui l'on supposait un tout autre système politique, pourraient amener des changements majeurs dans les rapports établis entre les grrands États de l'Europe. Ces représentations furent écoutées, et M. de Galonné ne fut pas fâché de se réconcilier avec un aussi redoutable adversaire. On demanda Mirabeau un Mémoire sur la situation actuelle de l'Europe; il l'envoya aussitôt, mais écrit avec une hardiesse et une liberté que Lucas-Montigny qualifie d*étrange, et que lui-même caractérisait fort bien, en disant qu'il le donnait en homme lUn'e et non en courtisan. Nous reproduirons ce Mémoire, publié en tête de VHistoire secrète de la cour de Berlin (1). Les ministres acceptèrent néan-

(1) La publication de cet ouvrage, qui eut lien aa moment où il poarsuivait son élection en Provence, est encore l'origine d'une des accusations les pins souvent répétées contre Mirabeau, qu'a en vue M. Ix>uis

DOîns les senrices de Mirabeau, qui, dés lors, nis à Taise, ût, en 8*adressant au pouvoir, de la )ropagande révolutionnaire, et, ne perdant )as de Tue la France, détermina la convoca-

tlanc lorsgnMI dit : « H t$ fit un jeu de venétê dei nanuseriis déjà payés. » Voici le récit de Di-oz, dans on Histoire de Louis Ii7, qui a servi de théine aai écriniinations que chacun a accommodfïes à sa Taçon: Mirabeau toujours besogneux, imagina, pour sub* renir aux dépenses de son voyage (iiour la Provence), le tirer parti des lettres secrètes quMl avait écrites sar a cour de Berlin pendant sa mission ; il en composa in libelle, et flt proposer par le duc de Lauzun an -omte Montinorin. de ne pas publier son manuscrit, il le ministre voulait l'acheter. Celui-ci imposa pour conditions que l'auteur renoncerait à se faire élire léputé et n'irait point en Provence. Le duc accepta: Mirabeau reput l'argent, et ne re^rda point sa parole •omme engig^e, 11 lit plus : un libraire, qui était prés le tomber en raillite, ei dont la Femme était sa matresse. le pre<«sa de lui livrer le manttscrit dont le K^andaie assurait la vente rapide, et, w qu'on ne pent 'épéter sans honte, non-seulement Mirabeau consentit, nais il prit un nouveau salaire. »

Ce qu'on ne peut repéter sans honte pour M.Droz )t pour tous ceux qui ont gratuiieiiicnt endossé celte aloranie, c'est que ce récit est complètement faux. Jne lettre du comte de Montmorin à Mirabeau, préâsément à l'occasion de {'Histoire secrète de la cour ie Berlin^ et la réponse de celui-ci , publiées dans la 'Correspondance avec le comte de Ut Marek . déruisent formellement cette odieuse accusation. Reste lonc le fait de cette publication, qui pouvait être im- )olitique, et, en tout cas. peu délicate vis-à-vis des leux gouvernements intéressés. Mais ce n'est là après out qu'une peccadille révolutionnaire. Quant au fond neroe de l'ouvrage. Il n'a rien que d'honorable pour iliraboau ; il montre sous son vrai Jour sa mission i Berlin, et ceux qui s'attendraient a y trouver des inecdotes scandaleuses ou orduriéres seraient à coup lùr fort désappointes.

tion de rAssemblée des notables, puis celle des États ge'néraax.

Sitôt qu'il vit ses conseils porter leurs fruits, et le mouTement commencer en Fn^ce par la réunion de TAssemblée des notables, il eut hâte de quitter la Prusse. « Je me croirais mille fois honoré, écrit-il le 13 janvier 1787, d'être le secrétaire de cette Asswnblée, dont j'ai eu le bonheur de donner l'idée... Mais rester ici condamné au supplice des bêtes, à sonder et remuer les sinuosités fangeuses d*une administration qui signala chacune de ses journées par un nouveau trait de pusillanimité et d'impéritie, c*est ce dont je n'ai plus la force, parce que cela ne me paraît bon en rien : faites-moi donc revenir. »

Mirabeau avait hâte de jeter aux orties le Ay>c de la diplomatie, qui ne convenait nullement à son âme franche et impatiente. Il ne resta que trois jours à Berlin après l'envoi de cette lettre. Mais il n'arriva pas à Paris avec la gravité d'un personnage officiel en retour de mission. Il signala son retour par la pu> blication de sa Dénonciation de tagiotaoe, qu'il avait méditée dans sa route. Son courage à flétrir ce qu'il considérait comme la cause de la ruine des finances du royaume lui valut nne lettre de cachet. Cette nouvelle persécution, à laquelle il fut assez heureux pour pouvoir se soustraire, ne fit que redoubler ses forces, et il fit paraître la Suite de la dénonciation defagiotage.

Mirabeau jouissait dés lors non-seulement en France, mais dans tous les pays qu'agitait la poursuite de la liberté, d'une influence considérable, que Ton ig-nore généralement, et tlontles historiens n'ont en aucune façon tenu compte. La preuve en ressort clairement des démarches offîcielles qui furent faites auprès de lui par les Bataves, soulevés contre le stathoudérat, pour obtenir qu'il prît en main leur cause. On considérait à bon droit Mirabeau comme le véritable avocat des peuplea Voici ce que nous lisons dans la lettre officielle qui lui fut adressée par les patriotes hollandais : « Votre éloquence courageuse est consacrée à défendre les droits des peuples... U s'agit de la liberté d'un peuple, et d'annoncer à nos politiques combien cette révolution, qu'ils regardent avec une stupide indifférence, peut être funeste à la liberté générale... La vérité ne perce souvent qu'après bien des années, et les oppresseurs jouissent tranquillement du fruit de leur tyrannie. Le génie seul a le privil^e de faire triompher la liberté dés qu'il a parlé. S'il se tait lorsqu'il peut élever la voix, il est coupatde ; et ce genre de tort ne peut pas être celui d'un homme qui, comme vous, s'est toujours montré le défenseur de la liberté et l'antagoniste persévérant et courageux du despotisme. »

Mirabeau ne pouvait résister à une semblable invitation , et son Adresse aitx Bataves est

un des morceaux les plus éloquents qui soient sortis de sa plume. C'est d'un bout à l'autre un encouragement à ce peuple de persister dans sa généreuse insurrection , un appel révolutionnaire et un manifeste républicain : c'est une revendication nette et énergique de la souveraineté du peuple.

Il faut citer encore parmi les écrits de Mîra-^ beau antérieurs à son rôle politique , ses Observations sur la prison de Bicétre et sur les effets de la sévérité des peines y qui présentent les véritables bases sur lesquelles doit reposer toute législation criminelle, et qui sont animées d'un esprit démocratique, à travers lequel on sent souffler le vent prochain de la révolution : « J'ai parlé avec énergie , dit Mirabeau en commençant cette brochure, des attentats sur la liberté personnelle des citoyens, des lettres de cachet, des prisons d'État ; et comme si la rouille aristôcintique entachait l'esprit le pla<? exempt du préjugé qui classe les hommes par le rang et par la fortune; comme si les angoisses du plébéien et du pauvre méritaient moins d'indignation que celles du riche et du patricien , Je me suis à peine occupé des maisons de force. • Nous terminerons cette énumération en rappelant la brochure sur la Liberté de la presse , imitée de l'anglais de Milton, avec cette épigraphe enrpruntée à l'auteur républicain du Paradis perdu: • Tuer un homme, c'est tuer ime créa-

î j-aisonnable ; mais étoufTef uu bon livre, c'est tuer la r

Voilà comment a été occupée la jeunesse du MU^sbeau ! voilà par quelles passions elle a été uonaumée! voilà par quels travaux il s'ûtail pi-éparé à son rôle politique 1

Oapourras'asBurer.^eu parcourant les admll'ables citations que nous multiplions de ces ouvrages si méconnus, et qui ont en quelque sorte tout l'uttrait d'une découveil^ inédite, ~ on pourra s'assurer si Mirabeau n'était pas écrivain autant qu'orateur. Révolution- UBÔre par le style, noa moins que par la p^^nsée, il a le pressentiment de la lan;riie moderne, comme du droit nouveau. Avec Camille DesmouliDS, ee furent peut-être les seuls écrivains romantiques d'une époque enoore toute classique, dont la littérature devait se IN^rsonniBer dans A.ndré Cbénier et l'art dans David, — et dont aobospierre avec son rigol'iïnie guindé, son seiitim entai isme religieux, i t sa froide rhétorique, fut incontestablement l'uxpressiou la plus complète.

A la vérité, tous ces écrits de Mirabeau ont une aiuplaur et une véhâiueace oratoires (1) ) ils

m (Ij U. Nlsvdqnl, comme U. B&rrhe.a euwiihearF

^1( <il>èraN9<iie, «riv 11 aussi f^ur Uiialaaa&uniiepD'

qoB oa II n'iiLau pa» Knuore de nioile \iArini eeux. qui

«e proulamaitinl le» Ikirlller- ilo In Dévolu lion, de vl-

lIpflDdsr leiii>'Nil«r «iitsiir do cnib! R«io1uI)dn. Il ath

BtiiM ainsi, d'unn facnn irûs reui&niu&ble, dam le aHorml ûv t jaUtti 1831, le |ir<Keilt H le sijle de

ont même parfois dans leur forme expressive, une violence qui peut paraître excéder les

Mirabeau écrivain avant d'être orateur : « Mirabeau apprend à mesure qu ii écrit, écrit à mesure qu'il apprend. Concevoir et produire sont chez lui deux choses simultanées; en mèine temps qu'il lit, il juge; en même temps nu'ii juge, il prend la plume; sa main court à la suite de son esprit, ou son esprit a la suite de sa main; ii pense et écrit à, tire d'aile; mais il n'écrit que parce qu'il ne peut pas parler. Tâchez de comprendre comment un homme ne pour les luttes de la parole, pour les longues improvisations, pour rendre les idées en même temps et par le même «Tort qu'il les reçoit ; comment cet homme, tour à. tour emprisonné, exilé, ne trouvant dans toutes ces solitudes personne à qui parler, n'ayant autour de lui cjue des murs sans écho ou des geôliers sans intelligence, cherche à s'épancher sur ce papier, où semble s^lasser son écriture, comme s'il craignait d^n manquer. Sa plume, libre et déchaînée, remplace sa parole interdite et mise sous les verroux. Voilà pourquoi Mirabeau est écrivain comme on e$t orateur. C'est rorateor empêché, comprimé, qui se soulage par la voie de l'écrivain . son slyie est ample, abondant, peu' coupé, comme sera quelque jour sa parole ; et il donne sa période pleine et peu variée, comme il donnera sa phrase oratoire, de toute l'haleine d'une vaste poitrine, de la poitrine des Mirabeau. 11 semble que tout ce qui a été ecri la été parlé, et qu'une main mal cachée sténographiait àson insu ces allocutions solitaires. Mirabeau n'est écrivain qu'en atiendant : vienne une révolution, nne assemblée, une tribune, il jettera la plsme pour prendre la parole. « Celle appré iation a spécialement en vue la Correspondance de V'ncennes ;— M. Nisard, pas plus que le commun des biogi'aphes, n'en savait

Sas plus long, — mais elle peut s'appliquer à l'ensemle des écrits de Minibeau. Ce n'était pas un ciseleur de phrases, et il n'avait pas le temps de peser ses mots; il ne prenait la plume que sobs l'émotion dHina grande cause à défendre ou d'un vif sentiment à exprimer, et il courait à l'idée sans prendre le temps d# s'arrêter à la forme, lous ses écrits n'en sont pas moins frappés du cachet de l'originalité d'un graod écrivain.

lionies; mais si l'on Bong« à Tépoque où fl'éeriTÎdt, aux abus terribles et profondément enracinés qu'il s'agissait d'abattre, on sent qnfil n*j a là ni exagération, niomphaae, mais une passion noble et vivement ressentie, qui fiftit la puissance en même temps que la grandeur de Msabeau. Cest un torrent rérolutionnaire qui se précipite et entrs^e tout après lui. Il écrivait lui-même dans une de ses Lettres mr Vadministration de Necker :

« Peut-on régénérer, peut -on même réformer ce pays-d sans attaquer aussi véhémentement les personnes que les choses? •

« Mirabeau, dit Laharpe, a été vraiment Phomme de la Kévolution. » Le Dictionnaire aUemand de la conversation traduit ainsi cette pensée de Laharpe : « Nous ne devons point Juger Mirabeau d*après la mesure ordinaire ; c'est quelque chose de plus qu'un simple mortel individuel , c'est, pour ainsi dire , une époq^ incamée dans un individu. • Vie»

tor Hugo a répété dans son langage sublime : • Mirabeau , ce n'est pas un homme, ce n'est pas un peuple, c'est un événement qui parle. Un immense événement I La chute de la forme monarchique en France. » — Sans doute, toutes les idées étaient formulées avant la Révolution, et il n'est pas une de ses revendications les plus absolues qui n'ait été exprimée avec netteté par Vol*taire, Rousseau, îMably. Tnrrot, ou Vauban»

mais il s'agissait de faire passer les idées dans les faits, il s'agissait de renverser de fond en comble un vieil édifice, étayé sur des abus monstrueux, légitimés en quelque sorte par l'habitude (1), et de le reconstruire sur des bases nouvelles; Or, Ténergie et Taudace d'un semblable rôle, dans quel autre contemporain que Mirabeau, la trouvons-nous t II fallut son impulsion puissante pour révéler à eux-mêmes Robespierre, Danton, et les autres.

Mirabeau a été Tâme vivante de la révolution; il l'avait préparée de longue main; quoi qu'en dise M. de Lamartine , son génie ne pâlit pas devant elle; il éclata dans tout son resplendissement au contraire; lui seul peut-être n'eut pas le vertige en présence de ce bouleversement inouï, dont il calculait avec sûreté la marche, prévoyant les écueils semés sur la route aussi bien que les obstacles qui allaient se dresser de toutes parts, et dont il avait dès longtemps mûri la direction, se sentant assez fort pour tenir le gouvernail au milieu de la tempête, et pour modérer l'ouragan déchaîné par lui.

Il écrivait à son ami MauviUon, en août 1789 :

(I) « An nombre des maux les pins affligeants de la sociélé, dit Mirabeau au début de ses Obtervationi sur la maiêon de force appelée Bicètre, Je compte nnsouciance à laquelle l'habitude nous entraîne sur les excès les plus déplorables, lorsqu'ils se répélen' joiîrnoll*»mf»n! «ons nos yeux. »

• La nature de mes afliiires, de mca pi-ojets ' et de mes perspectives est devenue telle, qu'il estabsolumentimpossiblequeje m'en explique par écrit. Il faudra un vayhge, et un voyage d'aidé pour cela. Vous saurez alors que j'ai mis plus de suite qu'un autre mortel quelconque peut-être à vouloir opérer, améliorer et étendre une révolution qui . plus qu'aucune autr; avancera l'e^ëce bumaioe. Vous verrez aussi que ee qui n'a tiû vous paraître longtemps que les aperçus électriques d'une tête très active, était la combinaison d'un énergique pliilanthrope qui a su tourner & son but toutes les Chances, toutes les circonstances, tous les hasards d'une vie singulièrement étrange et féconde en bizarreries et en singularités. »

Vn homme qui a senti, lui aussi, combien étaient mal connues les originea de la révolution et déQgiiré son esprit par nos brillants et systématiques historiens, et qui s'est dévoué à l'œuvre patienb; et méritoire de reconstituer le oiaie de la Tévolution, M. Ch. Louis ChaBsin, dana le second volume de son grand ouvrage qui paraît en même temps que le nôtre, et dont il a bien voulu nous communiquer d'aTance les épreuves , a Justement constaté l'influeuce considérable de Uirabeau dans la revendication des droits qui constituent le v^ pltable héritage de Iî89; il ressort clairement des nomtireudes citations faites par notre an etcoreligionnaire politique. <|iie Mirabeau ppii

et doit être considéré comme le fondateur de la liberté individuelle en France.

Voilà rhomme. Son rôle à la Constituante est conmx. De même qu^l personniûe dans les ââts le grand mouvement qui entrs^na la révolution, il représente dans les idées Tex pression la plus complète et à la fois la plus couragpeuse et la plus nette de tous les grands principes de liberté et de justice dont la révolution nous a légué le glorieux héritage. Une des plus grandes erreurs de la Convention a consisté dans une notion exagérée des droits, dans un sentiment excessif de la responsabilité de l'État , qui lui firent trop souvent méconnaitre les privilèges inviolables de la pensée humaine et de la liberté individuelle. Mirabeau, lui, était en garde contre de semblables doctrines, et il peut être considéré comme le précurseur de la démocratie libérale. Bn toute occasion, nous le voyons proclamer les droits absolus de l'individu , et protester oontre ce qu'on appeUe la raison d'État : il demande l'in violabilité du secret des lettres; il veut que 1 liberté individueUe la plus étendue soit re I)ectée dans toutes ses manifestations, mêo dans ceUe qui consisterait à émigrer hors la patrie, lorsqu'on n'y est pas retenu par ^ obligations 8péciales,r-et cette opinion ne fut pas dictée , comme le prétendent ses tracteurs, par sa tendresse nouvelle pou cour, h propos du voyn?« k Rome des ta

du kA : — on la trouve d'avance exprimée, d'uiae façon non moins explicite, iJane sa teUra à Frédério-GuUtaame. H «st partisan de la 11^

. berté illimitée de la presse; la liberté la plus iUimitée de la religion et des cultes est k sea yeox, dit-il, un droit si sacré, ■ que le mot toiérance, çui voudrait l'exprimer, lui parait en quelqoe sorte tyraunique lui-même, puisque l'existeuoe de l'autorilé qui a le pouvoii' de tolérer, attente à la liberté de penser, par cela même qu'elle tolère, et qu'ainsi elle pourrait ne pas tolérer. ■ H est vrai qu'en dépit de cette profcssiou de foi.il trempa dans la ConS' titutioa ciTîte du clergé; m^ils ou peut affirmer avec sûreté qu'il eut la maiu forcée par l'entraînement, en quelque sorte impérieux, des circonstancee, et il ne se dissimulait pas les embarras qu'allait causer & la révolution une mesure non moins impolitique que vexatoire. 11 s'en exprimiût ainsi dans une lettre COT:^iJentielle :

• Voilà une plaie toute nouvelle , mais la

' plus envenimée de toutes, qui va ajouter «aeere un foyer de gangrène à tous ceux qui rongent, corrodent et diseolvent le corps poiltique... Nous arrangeons le scliisme religieux i, cà\é du schisme politique; nous n'avions pas assez de reaistances, noua en suscitons à plaiïir ; de dangers , nous évoquons le pire de tous ; d'embarras, nou^ soulevons le plus inextricable ; c'est de quoi amener lu Ou de tout.

SI l'Assemblée ne se lasse pas bientôt d'obéii» aux anarchistes. »

C'est un des caractères les plus remarquables de Mirabeau que ce respect de toutes les opiaions quelles qu'elles soient, en politique non moins qu'en philosophie et en religion. Il voulait la liberté, même pour les jésuites; la tolérance, w^me pour les gens à chapelets. Nous le verrons tout à l'heure engager le roi à appeler successivement tous les partis au ministère , même les Jacobins. La page suivante, extraite des Lettres à Mauvillony résume sous une forme remarquable toute sa pensée à cet égard :

« Nous sommes un singulier mélange d'Oromase et d'Arimane, ou, plus philosophiquement parlant, de l'esprit céleste de Dieu animant ime matière imparfaite et réfractaire.

Aussi ne devons-nous jamais, ni trop admirer, ni trop mépriser : ce que nous devons encore moins, c'est désespérer et haïr. Trois chemins doivent nous conduire à la plus inaltérable indulgence : la conscience de nos propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste; et l'envie de bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit chercher à tirer parti de tout ce qui est, conmie il est Je me crois obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les opinions philosophiques et religieuses. Il faut réprimer les mauvaises j ons, mais souffrir les mauvaises pe îes ei "tout les

mauvais raisonnements. Le dévot et Tathée, réconomlste et le réglementaire aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider, autant que le peut notre faiblesse, au bien-être du genre humain. Tolérons donc les écrivains quelconques; s'ils appellent à la raison, c*est très bien tait: nous leur parlerons raison; s'ils invoquent la liberté, c'est encore mieux fait : nous leur dirons que la liberté de penser, d'écrire, surtout celle des actions innocentes, celle du travail et du commerce, sont l'âme de la politique... ils battront des mains , le répéteront avec nous, et leurs élèves en feront autant. Tolérons de même jusqu'aux gens à chapelets; ils adorent la Providence, ils ont raison. Nous leur dirons qu'elle est toute bienfaisante, et qu'elle nous prescrit de l'imiter; qu'elle a chargé l'homme de besoins, qu'elle nous oblige de ne pas Tempecher d'y pourvoir; qu'elle lui a donné des droits, imposé des devoirs, et nous ferons de notre philosophie secourable, une religion, un culte. En vérité, dans un certain sens, tout m'est bon ; les événements, les honmies, les choses, les opinions; tout a une anse, une prise. Je deviens trop vieux pour user mon reste de force à des guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident; quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils

«IRABBAD, OPI?f. n OIflC. S

sont très utiles. Que m'importe, àr d'autresconditions, la gloire qu'il ne faut employer elle-même que comme un outil? ce serait vanité d'en faire un autre usage. N'excommunions personne et associons-nous à quiconque a un côté sociable. Mal est ce qui nuit, bien est ce qui sert. Nous devons nous garder d'être ennemis des autres écoles; c'est la postérité qui marquera les rangs. Notre affaire à nous, c'est d'avancer, si nous le pouvons, de quelques années, de quelques mois, de quelques jours le règne de la propriété^ de la liberté et des secours réciproques. »

Quant aux opinions religieuses de Mirabeau, elles sont également éloignées de la religiosité bigote, et, dans une certaine mesure ftmatique de Robespierre, imposant à la République le culte officiel de l'Etre suprême,— et de l'impiété bruyante, inconséquente et superstitieuse au fond de l'école voltairienne. U est supérieur aux préjugés du sentiment religieux. Il ne croyait pas en Dieu, nous dît avec une onction douloureuse M. de Lamartine. Mais il croyait en l'humanité qui port» en elle-même la conscience de sa propre loi. D séparait la morale de la religion. U respectait cette dernière, comme il estimait que Ton devait respecter tous les sentiments individuels, mais il lui interdisait avec raison toute influence sociale ou politique. Sa brochure sur Lavater, qiy^lques unes des Lettres écrites du

donjon de Vincmnes et certaines pages de r£^«0i sur le despatitmej nous font bien connaître toute sa pensée.

En matière de commerce et de finances, Mirabeau était l'ennemi de toutes les mesures autoritaires et prohibitives. U se déclara, en toute occasion, Tadversaire de tous les monopoles, de tous les privilèges et de toutes les mesures fiscales, et le défenseur de la liberté la plus étendue du oonmierce et de Tindustrie. Enfin, la question sociale, dans les termes larges et radicaux où elle commence depuis quelque temps seulement à s'imposer à nos économistes, n'échappa pas à ses prévisions profondes. Déjà, dans sa Lettre à Fi^déric-Guillaumc, il l'invitait à établir des ateliers de travail pour les ouvriers; dans le discours qu'il prononça à la Constituante à propos de la caisse Lafarge, se trouve en germe le principe de toutes les institutions^ développées plus tard dans le but de substituer la mutualité à l'assistance; enfin M. Lucas-Montigny nous a transmis un projet remarquable écrit de sa main, relatif aux distributions de secours que nécessitaient à Paris le mauvais état des affaires et les rigueurs de l'hiver de 1790. Il y établissait le principe d'un prélèvement modique fait sur le salaire de tous les ouvriers, pour subvenir aux premiers frais de ces distributions de secours, afin qu'elles perdissent leur caractère d'assistance gratuite; et il recommandait que, en motivant

les mesures qu'il proposait, on fît bi«ii sentir • le danger et l'immoralité de l'aumône proprement dite. >

On a répété souvent que Mirabeau netfétait point élevé jusqu'à la perception républicaine, et que son programme s'était arrêté à la forme monarchique tempérée et constitutionnelle.

Cel argument a été surtout invoqué par les historiens les plus Tuvorablement disposés, en Tue d'excuser et dejustiller ses rapporta avec la cour. Cette atténuation de la Kévolutiou n'existait point dans l'esprit de Mirabeau. Mais en môme temps qu'il allait aussi loin que personne dans le donmiue idéal des idées absolues, il avait à un vif degré le sentiment pratique des situations. 11 savait que l'on peut tout compromettre en voulant Uiut précipiter, et, tenant plus à la satisfaction vraie défaire triompher ses principes qu'à la vaine popularité qu'on peut gagner à flatter les passions populaires, il calculait d'un œil froid et sûr la marelie des idées qui pénétraient graduellement dans les mœurs, et mesurait son action sur les progrès de l'opinion publique. A ce point de vue, il cro.valt à ta nécessité temporaire "d'une monurchie.il ne se dissimulait paad'aillews les inconvéments de cette sagesse. • ■ L'effervescence est prodigieuse, et l'on est irrité de ce que Je suis toujours aux partift modérés, écrivait-il à Mauvillou, mais je suis si convaincu qu'il y a un diflerence énorme

entre voyager sur la mappemonde ou en réalité sur la terre; je le suis tellement que nos commettants s'intéressent extrêmement peu h nos discussions métaphysiques, tout importantes qu*elles puissent êti*e, et que nous ne pourrons compter vraiment sur leur appui, qu'alors que nous toucherons directement au pot-au-feu; je le suis tellement que le meilleur moyen de fahre avorter la révolution, c'est de trop demander, que je mériterai encore longtemps cet honorable reproche. »

Il écrivait à la même époque dans le Courrier de Provence : « Si le projet de réclamer hautement les grands principes de la liberté est un de ceux qui entraînent le plus fortement un ami des hommes, aussitôt qu'il veut passer à l'exécution, il se trouve placé entre deux écueils. La vérité commande de tout dire, et la sagesse invite à temporiser; d'un côté, la force de la justice p^rte à franchir les timides considérations de la prudence; de l'autre, la crainte d'exciter une fermentation dangereuse, alarme ceux qui ne voudraient pas acheter le bien de la postérité au prix du malheur de la génération actuelle. O vous, tyrans de la terre, vous ne ressentez pas, en la couvrant de maux et de ravages, la moitié des inquiétudes qu'éprouvent ses bienfaiteurs en cherchant à les réparer! Le philosophe qui travaille pour le temps, et qui. dans son époque , ne s'adresse pas à la multitude , doit

'venger rhumanîtê saiis iininae-ement ; sa eîr- CDOSpection serait faiblsFRe. ses égards lâchaté, sa tolérance prévarication. Mais l'homme d'Etat qui agit sur tous, et dans un moment donné, rfassujettit à une mwxdie plus mesurée, il ne livre des armes au peuple qu'en lui aj^renant k s'en servir, de peur que, àana un premier accéa d'ivresse, U n'en abuse, et ensuite De les tourne contre lui-même, et ue les rejette après avec autant de remords que d'effroi. .

Id. de Lamartine lui<EQ^me a rendu une justice remarquable de sa p^irt, à ce rôle de Mirabeau, et le poseur suivant de sa iVoticn feit un heureux coutnuite arec les réeriminatlona sans réserve comme s;ms mesure qui la déparent : • H faut le dire ici, pour Iiiwcom' pnndre l'impulsion tantôt violente, tantât modératrice et souvent amliig'iië du grand homme de la révolution, — Mirabeau, — extrême quelquefois dans ses paroles, quand Ténei^e de l'élocutiou chez l'orateur dépassait la mesure de la pensée chez l'homme d'état, ou quand l'ivresse des applaudissements altérait, au lieu de rassasier le tri tiun,— était bien loin d'être extrême dans ses opinions. Lee principes plûlosophiques qui l'animaient et qu'il s'était juré à lui-iiiËme de faire prévaloir sur les servitudes, sur les routines et sur les auperstmons invétërées des peuples, n'avait peint daoa m large tête ce caractère aveuBio

et emporté du fanatisme qui renyerse au hasard tout ce qui existe devant lui pour faire place à Tabsolu ou à Timpo^ible. Son intelligence dominait en lui-même ses passions; son expérience historique, et pour ainsi dire innée, réglait et mesurait Tapplication de ses théories; il se rendait compte des obstacles; il pactisait avec les habitudes ; il savait la place immense qu'un passé même mauvais occupe dans le présent et dans l'avenir d'une nation ; il ne se fiait pas à l'enthousiasme même qui l'inspirait, comme à une force permanente; il savait que cet enthousiasme, qui élève momentanément, comme le bouillonnement de l'eau sur le feu, un peuple au-dessus de son niveau naturel, le laisse retomber,[quand il est refroidi, au-dessous de lui-même. Il voulait remplacer en détruisant ; il sentait, avec l'immense majorité de la nation à cette époque,^ que les Institutions sans racines et sans ancêtres, importées d'Amérique en France par Lafayette, étaient des institutions prématurées pour la vieille Europe, que la place considérable et presque unique, occupée par un trône depuis treize siècles . en France, laisserait, s'il venait à disparaître trop tôt, un vide qui ne serait comblé que par des anarchies, des dictatures, des despotismes soldatesques ou populaires, n ne croyait ni au droit préexistant, ni à l'éternité de la monarchie, mais il croyait à sa nécessité temporaire... En prin-

Pd-, l'

eipt', Il lie demandait à la révolution quo de tnmsromier le régime du pouvoir absolu eu royauté constitutionnelle ef pondérée, d'ouvrir d'une main hardie, maïs non violente, le gou- [■vemement à la raison, ii ia liberté, aux idées,

la philosophie, au talent des hommes supéneurs de la nation représentée par ses plus Intelligents organes, et d'assurer par des Instttutious pennaueutes mais régulières , ces conquêtes d'unerévolution passagère et promptement Qnie, le régne de la raison humaine, la destmction du pouvoir tliéocratique et de la féodalité aristocratique, une Dation souverainii exei'çant son pouvoir législatif par une représentation élective et un roi investi du pouvoir executif tout entier, gouvernant dans l'intérêt général, au nom de la volonté publique, au lieu de gouverner dans l'intérêt d'une noblesse et d'une arisloi^ratie, au nom d'une possession prétendue divine, des peuples uu^I Avorables k la tyrannie qu'à la révolte.*

On ne peut pas rendie de plus magnlBijue bonunage assurément à la force politique de Mirabeau, etausal au déelntéresseuieut de son patriotisme. Mirabeau prévoyait, avec une lucidité remarquable, l'anarchie sanglante do ipotisine, ohoutiasement inévitable

'une démagogie sans ft'ein. Il voulait prévi?-

'il se pouvait, ce déchaînement et ses

Âonséiiuences: il voulait épargner ii son paja

ces ilésordree et ces rudes épreuve*, et leur

funeste mfluence pour la liberté; il voulait assurer les conquêtes de la révolution d*une Ikçon stab.e, et empêcher qu*à la suite d'une secousse terrible, les forces vives de la nation désorganisées, on retournât vers un inconnu misérable et vers un nouveau despotisme.

Ce furent ces considérations qui lui dictèrent notanmient son discours en faveur du veto royal. Le même jour où, pour la première fois, il disait aux communes encore séparées des deux entres privilégiés, que le peuple est toutf il prononçait aussi ces paroles : « Et moi aussi, je crois le veto du roi tellement nécessaire, que j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'à Home s'il ne l'avait pas.» Ce rapprochement de principes nous paruît expliquer toute sa politique. Il développa lui-mêuie avec une sincérité remarquable dans le Courrier de Provence, le fond de sa pensée. U reprend les points principaux de son discours, et montre qu'il faut toujours en politique faire contre-poids là où réquilibre paraît compromis, n livre aux méditations de ses lecteurs les réflexions suivantes, dont nous pourrons, mieux que les contemporains, apercevoir aujourd'hui la portée, après Texpérience de la Convention et du Directoire, suivis du Consulat et de l'Empire.

« Quand le pouvoir exécutif, livré à ses propres excès, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même; il retourne à la nation qui l'a départi. Tous

réparent alors les fautes d'un seul ; la machine politique se recompo^ et la libei-té naît sondain ou se rajeunit dans cette crise. Noua n'irons pas loin en chercher Teiemple. Mais 8l la Hévolutton était inversée, si le Corps législatif, avec de granUa moyens de devenir ambitieuK et oppresseur, le devetiait en effet... des factions teiriblea naîtraient de ce grand corps décomposé; les chels les plus puissants aéraient le centre de divers partis, qui eher- (iwraient à se subjuguer les uns les autres; l'anarchie anéantirait tout gouvernement. Et fil la puissance royale, après des années de di' vision et de malheurs, triomphait enflu, ce aérait en mettant tout de niveau, c'eat-à-dffc en éra'asant tout. La liberté publique resterait flœevelie sous les ruines. On n'aurait qu'un Siaitre absolu sous le nom de roi, et le peu- ^e vivrait tranquillement dans le mépris, amis nn despotisme presque nécessaire. •

Ainsi doBo Mirabeau qui, comme on le voit, avait une prévision très clairvoyante, des écueils d'anarchie suivie de despotisme auxquels courait s'ena:loutir Ia révolution, lancée par lui, voulait ta sauver'du naufrage, et c'est au contre-poids du pouvoir exécutif qu'il croyait devoir s'adresser pour modérer sa marche. 11 ne fiiut p;is oublier que ce pouvoir, per- Bonuiflé dans une royauté encore inviolable, avait alors une tout autre force et un tout autre prestige que n

gurer aujourd'hui. D'ailleurs c'était l'époque des rois-philosophes, et, durant tout le dixhuitième siècle, les publicistes les plus dé- Youés aux réformes radicales, tous ceux qui, avant Mirabeau, avaient le plus fait pour préparer la révolution dans les idées et dans les mœurs, attendaient d'en haut toute l'impulsion. Mirabeau, le premier, révéla au peuple fi^ force latente, et fit entrer sur la scène politique cet élément nouveau (l). Mais en attendant que le peuple fût préparé au rôle qui désonnais lui appai'tenait dans la direction des destinées du monde, et que la multitude fût suffisamment éclairée, une dernière mission restait à la royauté, — paratonnerre placé aurdessus de la révolution pour la préserver de l'anarchie qui entraînerait une rechute au despotisme. Mirabeau l'avait compris. Il ne croyait pas à l'intelligence ni au désintéressement des rois-philosophes, et il avait senti la nécessité de faire intervenir le peuple pour débattre directement avec ses despotes les intérêts de sa prospérité et de sa liberté. Mais la royauté avait alors une force propre qui, dans sa main puissante, pouvait devenir im instrument utile. Admis après Voltaire, dans l'intimité de Frédéric le Grand, il avait subi le

(1) a Mirabeau, le premier, dans rAssemblée des députés des communes, dit M. Barthe, révéla au peuple nrançaisson existence morale, trop longtemps méconnue, en proclamant ses dioils et sa puissance.

irme de l'homme, mais ne s'en était pas

<sé imposer par le despotisme du souverain; ît saJua l'aïénemeiit de Frédéric-Guillaume, comme une aurore de délivrance pour le peuple prussien, et le plus essentiel des conseils qu'il donna au nouïeau monarque fut de " ne pas trop gouverner. ■

L'e.spérance dëposée par Mirabeau sur Frédéric-Guillaume , Louis XVI en France l'avait réalisée, dans une certaine mesure ; Mirabeau, qui, k l'avénement de Louis XVI au trône, lui avait dédié son Etiai lur te drtpolismt, devait éprouver de la sympathie pour ce roi honniîte homme et bien intentionné, qui ne pécbait que jpar indécision et par faiblesse, victime dêeiétre immolée sur l'autel de ia révoluholoeauste expiatoire des forfaits de la

'auté, acceptant son sort avec résignation, 'îloii moins que vers le peuple Mirabeau avait donc eu saiis censé les yeux tournés vers ce nouveau monarque, et on comprend que, voyant l'action funeste des partis qui se disputaient l'Assemblée , et déposaient d'avance tdes germes de dissolution dans la Constituifion qui devait tout régénérer, il en soit venu & confondre le roi et le peuple dans une solidarité commune, qui, bien comprifie et sincèrement acceptée des deux parts, pouvait consacrer la révolution et confondre les fuctieui.

Ce fut là le principe de ses relations avec la keur; relations qui, à proprement parler, n'a-

valent jamais cessé d'exister depuis l'époque où Mirabeau, chargé de la mission que nous avons dite, à Berlin, avait déterminé la convocation de l'Assemblée des notables, puis celle des États généraux. Nous n'avons pas à justifier ici ces relations, mais à les expliquer. Pour qu'elles pussent être incriminées, et pour que l'on pût, à leur occasion, accuser Mirabeau de trahison, il fieiudrait que,— comme on Ta prétendu d'ailleurs , — s'effrayant de son propre ouvrage, il ait voulu faire rentrer dans son lit le flot révolutionnaire déchaîné par lui, et qu'il ait conclu dans ce but avec la cour une criminelle alliance contre les droits du peuple. Mais si au contraire ce fut toujours au nom de la révolution et dans l'intérêt du peuple que Mirabeau négocia avec la cour; s'il ne fit que chercher à gagner auprès du roi la cause révolutionnaire, à l'identifier avec elle, et à asseoir sur des bases plus larges et plus sûres les principes qu'il avait le premier et le plus nettement proclamés ; s'il apporta dans ces relations toute l'indépendance et toute la fougue de son caractère, — elles ne servent qu'à compléter son rôle et à accentuer plus nettement sa physionomie. Elles ne font ni ombre à sa gloire, ni déshonneur à sa mémoire.

Or, les relations de Mirabeau avec la cour ne furent pas en réalité d'une autre nature ; nous le retrouvons tout entier dans ses notes

écrites pour la cour, — le même que dans les lettres intimes écrites du donjon de Vincenjies, le même que dans ses ouvrages qui précédèrent la révolution, le même que dans sa correspondance particulière avec Mauvillon et ses autres amis, le même que dans ses discours à l'Assemblée constituante, et dans ses articles au Courrier de Provence. Mirabeau est un bloc de bronze fondu d'un seul jet; tous les documents publiés sur son compte,— et certes, il est peu d'hommes dont la vie ait été ainsi mise à jour et surprise dans son intimité la plus fiuniliére,— ne nous font que mieux apercevoir l'unité de caractère et de principes qui domine toute sa vie.

Le premier Mémoire de Mirabeau, adressé au roi est du 15 octobre 1789, Mirabeau répond aux Inquiétudes qui agitent la cour après les journées séditieuses des 5 et 6 octobre ; mais tfest pour faire ressortir plus vivement l'imprudence irréparable qu'il y aurait à sortir de France, à se sépaîerde la révolution; à divorcer avec son peuple, à recourir aux armes : — avec qui î avec une noblesse qui, isolée, n'est rien; avec des étrangers? moyen odieux et impuissant, qui enlèverait toute créance aux intentions paternelles et généreuses du roi. — Le salut du roi est : à accepter franchement la révolution et à en con rer les conquêtes, — à se coaliser avec sofa pf • i^^gntre les factieux, ^ quelque parti qu ent, qui

Toudraient détruire ou faire avorter la eoitth txtation.

La Cour reculait devant de semblables con<^ seàiïs, et devant on semblable allié. Mirabeau voulait rester lui, et ce n'était pas à lui à £Eiire des concessions. Les relations, inten*ompues après cette première note, se renouent à partir du 16 mai 17Ô0 et depuis cette date se poursuivent d'une façon plus régulière. Les considérations préliminaires sur lesquelles Mirabeau insiste dans le nouveau Mémoire qui loi est demandé, parce que ce sont les conditions rigoureuses, auxquelles seules il peut prêter au roi le concours qui lui est demandé, c^est que -- < ce serait une entreprise au-dessus des forces humaines que de vouloir rétablir la monarchie sur les antiques bases que la révolution a détruites. Il n'est pas de puissance^, •quelque habile et quelque vigoureuse qu'(Mi veuille la supposer, capable d'y parvenir. Une contre-révolution serait aussi impolitique et dangereuse que crimineUe. Tout le monde, en France, depuis le roi lui-même jusqu'au dernier de ses sujets, a, par intention, action ou omission, pris part à cette révolution. Ce n'est que lorsqu'elles s'aperçurent que le mouvement ne suivait pas ladirection qu'elles avaient voulu lui imprimer, et que les ruines de l'édiâce commençaient à tomber sur elles, que quelques personnes firent pour le soutenir des efforts plus dangereux qu'utiles. Aussi n'est«

ce point, dit-il dans sa lettre au roi, cette antique monarchie qu'il a l'intention de défendre. Ce qu'il veut, c'est la modifier, la régénérer, arriver enfin à une forme de gouvernement plus ou moins semblable à celle qui a conduit l'Angleterre à l'apogée de sa puissance et de sa gloire. »

Pour mieux convaincre le roi, il entreprend de lui démontrer que la révolution a été en définitive profitable au pouvoir royal : « Avant la .révolution actuelle, l'autorité royale était incomplète parce qu'elle n'était pas fondée sur des lois ; insuffisante parce qu'elle tenait à la force publique plus qu'à l'opinion ; incertaine parce qu'une révolution toujours prête à éclater était capable de la renverser. Le roi était forcé de ménager sa noblesse, de négocier avec le clergé, de composer avec les parlements, de combler la cour de faveurs; il n'avait pas plus qu'aiyourd'hui le pouvoir absolu, qui n'existe nulle' part. Le roi faisait les lois, l'opinion publique les sanctionnait, mais le pouvoir de gouverner ne tire pas sa force du pouvoir législatif. La nouvelle constitution donne au monarque le droit de suspendre les mauvaises lois, et ne le prive pas des moyens d'en faire adopter de bonnes. — Le roi établissait seul les impôts : c'était un embarras de plus, une source étemelle de dissensions entre lui et ses peuples. Sera-t-il moins puissant parce qu'il n'aura que des bienfaits à accorder

en échange de Tamour? — La volonté, même arbitraire» s'exécutait sans obstacles; mais ce genre d'autorité n'était utile qu'aux ministres; ils doivent seuls le regretter; il faudra désormais qu'ils soient plus habiles. En établissant la responsabilité des ministres, l'Assemblée nationale a consacré l'impeccabilité du roi...

» Comparez maintenant le nouvel état de choses avec l'ancien régime ; c'est de là que naissent les mesures et les dangers, les consolations et les espérances... N'est-ce rien que d'être sans parlements, sans pays d'Etats, sans corps de clergé, de privilégiés, de noblesse? L'idée de ne former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à Richelieu. Si cette surface égale. convient à la liberté, elle facilite l'exercice du pouvoir. Plusieurs règnes d'un gouvernement absolu n'auraient pas fait autant qu'une seule année de liberté pour l'autorité royale... Une autre partie de la Constitution n'est favorable ni au roi ni au peuple. C'est surtout cette complication de corps administratifs, qui n'est propre qu'à embarrasser.

Bientôt l'usurpation du pouvoir, des conflits d'autorité, les résistances individuelles, l'insuffisance de la responsabilité et l'anarchie, développeront tous les inconvéûients que les esprits de quelque étendue ont déjà prévus. Telle partie de nos nouvelles institutions se corrigera d'elle-même ; il ne faut que scinder l'opinion qui les attaque sourdement.

» Cette comparaison de rancien régime et du nouveau fournit deux résultats. Si la plua grande partie des décrets de TAssemblée nationale est ^vorable au roi, il est donc int^ resaé à la Constitution, et doit confirmer da toutes les manières son vœu déjà très marqué de la maintenir. Si quelques décrets seulement lui sont contraires, c^est à les corriger sans danger qu'il faut se borner. Un seul moyen se présente pour cela, mais il est invincible* C'est Topinion publique, souveraine des légis» lateurs. »

Voilà toutes les mesures de réaction dont Mirabeau se fait Tapologiste; laisser à tous les partis la liberté la plus absolue ; mais pren* dre tous les moyens de faire triompher dans l'opinion publique le système qu'il juge le plus avantageux au salut de TEtat. Ces moyens sa Téduisent à trois : « Il faut établir une correspondance entre la capitale et les provinces pour connaître Toplnion. Il faut un Journal et des ouvrages pour la diriger vers un seul but. Il faut des ministres habiles et fermes pour la soutenir, pour en profiter. » Mirabeau n'admet pas que l'action d'aucun gouvernement ait le droit d'outrepasser ces limites tracées par le respect absolu de la liberté.

« J'ai dit souvent, répète Mirabeau dans une

autre note (24 août 1790), qu'on devait changer

de manière de gouverner, lorsque le gouver-

; n'est plus le même. L'opinion publi-

— S!-^ a toat détroit; c'est à ropfnion [mbliqne k âfitabUr; Où ne peut déterniiuer l'opinion pu- "ique que par des chcl^ d'opinion: on ne âésormajsdispaserdeln multitude qae la popularité de quelques bomnim; le moapprochB où cette règle de conduite doit DIT une application; le ministôpe public sur le point d'être formé. ■ li dit formellement dans une note du I"Bep imlire 1190 : • Le despotisme est pour jam^ fini en France. La révolution pourra ftTorter, la Conslitution pourra être subvertic, le royaume décliiré en Uimlwaux p»r l'anarchie; — mais on ne rëtro^'niiern jamais vers le deepottsme. ■ La dernière niisaion qui reste au pouvoir royal et b laquelle Mirabeau eonvle Louis XVI, c'est d^Bclleve^ rémancipatlon du peuple en rinsii'uiaaiit : . Il importe surtout que le peuple soit dirigé par des principes unifiimies, qui, l'instruisent sans l'égarer, et astoue ses droits sans dissimuler ses do- .■rôirs, sans lut Inspirer ni de fausses espérances ai de toui désirs, permettent de créer des lots pluB djenes d'une nation éclairée. > — • Que la nation, dit-llailleat-s, rendue au calme de la réflexion et dp la sécurité, puisse porter toute son attention sur les nouvelles lois, sur les abus anns nombre qu'elles ont fWt naftrei sur leur Inéïitahle chiingement, et bientôt Constitutioa épurée ne servira qu'à forUl'autorité royale : bieiitOt la liberté, -réglée

KJ)

— Oiù ^^

par la loi, ne sera plus l'effroi du citoyen. » Dans une note, en date du 14 octobre 1790, il expose d'une façon très précise son programme: « Première question: Que doit-on entendre par les bases de la Constitution? —Réponse : Royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons; Corps législatif périodiquement élu et permanent, borné dans ses fonctions à la confection de la loi ; unité et très grande latitude du pouvoir exécutif supérieur dans tout ce qui tient à l'administration du royaume, à l'exécution des lois, à la direction de la force publique; attribution exclusive de l'impôt au Corps législatif; nouvelle division du royaume; justice gratuite ; liberté de la presse ; responsabilité des ministres ;' vente des biens du domaine et du clergé ; établissement d'une liste civile , et plus de distinction d'ordres, plus de privilèges ni d'exemptions pécuniaires; plus de féodalité ni de parlement ; plus de corps de noblesse ni de clergé ; plus de pays d'État ni de corps de province; — voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution. Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.

» Seconde question : Que doit-on entendre par le parti populaire auquel il faut se réunir? — Réponse: Le parti véritablement populaire est celui qui veut maintenir la Constitution contre les mépontents; la coursera de ce parti si

elle ne leur donne aucun espoir^ si, abandonnant sans retour Vancienne magistrature, la noblesse et le clergé, elle paraît soutenir de toute son influence la majorité actuelle de l'Assemblée; car se réunir à elle, c'est acquérir le droit et le moyen de la diriger, et diriger, c'est gouverner ; là seulement est la véritable puissance. »

Mirabeau dit encore à ce sujet, dans une autre note : « Il faut se mettre en mesure de faire tourner au profit du roi • le mécontentement du royaume. Et il n'y a de mécontents utiles que cette classe de citoyens bien intentionnés qui veulent l'ordre, mais non l'ancien ordre; qui sont révoltés du despotisme de l'Assemblée , mais qui ne voudraient pas d'un autre despotisme ; qui périront pour le gouvernement monarchique comme pour la liberté.

Or, pour être évidemment coalisé avec ces mécontents, il faut cesser de l'être avec leurs ennemis, avec ce clergé, ces possesseurs de flefe, ces parlements que personne ne veut plus défendre ; et, sous ce rapport, un ministère agréable à la majorité, et non dévoué à un seul homme, et non l'instrument d'une petite faction, est encore indispensable. C'est la confiance qu'il faut inspirer ; ce sont ces humiliantes barrières placées entre la nation et le roi qu'il faut renverser; ce sont les combats entre la majorité de l'Assemblée et le ministère qu'il faut prévenir, parce qu'une telle si-

tuation, faiïnnt croire au peuple que le rot n'est pas pour lui, pei-pcttie les déllances, la résistance et l'anarcljie, place la cour d une minorité dangereuse, et rend toujoura plus nécessaire l'existence de cet homme, qrf persuade au peuple que lui seul contient la cour, lorsqu'D dît à la cour que lui seul contient le peuple. ■

D y a, daus cette dernière plirase , une flne allusion au propre rôle que jouait alors Mirabeau ; mais on voit qu'il est le premier à déplorer les circonstances qui rendent ce rôle nécess^re, et ce qui frappera assurément di ces extraits de sea Notes adressées à la co C'est son désintéressement et son abnégation patriotiques. Il ne ctierche pas tant à établll' es propre influence qu'à déterminer le Systems le plus avanta^ux au pays, et celui qui rends ses destinées plus indépendantes d'une L flaence personnelle quelle qu'elle soit, n as demande pas un ministère pour lui , dans laqnelilÊisse entrer ses créatures. □ veut y appeler iùaa les bomutes yralment capables da serrineur paya. Dans la même Note du li octobre que nous avons déjà citée, Mirabeau répond a cette troiaiC'tne question, ou plutdt k cette troisième objection qui lui ét^ fylte — « Des ministres, choisis parmi les Jocobina, donneront ta fièvre républicaine 4 tout le royaume. S'ils sont pris hors des Jncnbins, eeux-ct les df^Joueront, et l'embarras aclae! re-

finîtra. ■ — Voici sa réponse : • Les miaistres peuveBt être pris [iniiiléreainient parmi les Jacobine ou dans toute aiiti-e secte. Des Jaco- Vns ministres ne seraient pas des miniatres fe| ^Koluns. Pour un homme, quel qn'i] soit, une If |p«nde éléyatioE est une crise qui guérit les 5 maux qu'il a et lui donne ceux qu'il n'a pomt. Placé au timon des affaires , le démagogue le plus enragé, voyant de plus près les maux du royaume, reconnaîtrait rinstilftsance du pouvoir royaL Plue ii serait flatté de consolider son ouvrage, plus il mettrait de soia k le cotriger. Bientôt son parti, pour lui rester Adèle, ae relScberait de ses principes ; il croirait être inébranlable dans ses opinions, et, sans le vouloir, sans le savoir, il se trouverait tout à coup neutralisé et ne serait plus le même. 8i les ministres étaient pris hors des Jacobins, mais dans le parti populaire, il na serait pas aussi facile qu'on le pense, de les déjouer. La majorité de l'ABseniblëe, sur une foule de questions, ne tient pas à un grand nombre de voii, * et plus d'habileté, plus de mojcns pourraient

Pïientot faire pencher la balance... Uais, d'ailleurs, pourquoi ne choisirait-on pas quelques ^ 'ministres parmi les Jacobins, et les autres dans une section différente du parti populaire?— L'identité des pouvoirs est un moyen bien fort de rappnwhemeut, et certainement ils parviendraient à s'entendre. Cette réunion ^^BB corrigerait les uus pur lus autres, et, en

ralliant les divers partis, tournerait tout entière au profit de Tautorité royale. » Dans une autre note, Mirabeau, en manifestant le désir d'être consulté sur le choix des ministres, disait : « Je veux donner au roi de vô-

* ritables hommes et non des valets de mi-

• ^istres. »

'i Mirabeau se rapproche ainsi du pouvoir royal, c'est pour affermir la Constitution, non pour rébranler ; c'est pour conserver la révolution, non pour la faire rétrograder; c'est, qu'il craint que la réaction que pourraient provoquer certains germes de dissolution contenus dans la Constitution ne soit plus à redouter encore que celle qui pourrait venir du côté de la cour et qu'il prend, du reste, les moyens de prévenir. Il dit dans une note du 6 octobre 1790 : « J'ai parlé, dans ma dernière note, des moyens de corriger la Constitution, et j'aurais dû parler aussi des moyens qui peuvent la renverser. Il en est un contre lequel nous devons tous être en garde, parce que, en détruisant les mauvais lois, il ressusciterait en même temps tous les abus ; parce qu'il ne nous ferait pas seulement rétrograder, mais nous replacerait au premier point d'où nous sommes partis, nous rendrait une noblesse turbulente, un clergé factieux, des magistrats ]*ebelles, des États de province toigours menaçants, des privilèges odieux, des abus intolérables : ce moyen, c'est la mort que la Constl-

tution porte dans son sein ; c'est l'impossibilité de donner un mouvement paisible et régulier aux différents corps que nous avons organisés. »

n s'agit donc d'éviter cette désorganisation anarcbique^ et c'est là le but que poursuit Mirabeau, dans l'intérêt du peuple, il ne s'en cache pas au roi, non moins que dans celui de ce dernier : « Si l'on ne voulait que laisser renverser la Constitution, il n'y aurait presque rien à faire; car il est presque inévitable qu'elle se détruise d'elle-même; mais il en faut conserver tout ce qui est avantageux à la nation et au monarque. Ceci demande les plus grands soins et la politique la plus habile.

D'ailleurs, ne rien faire serait perpétuer Tanarchie, courir les hasards de mille convulsions et le danger d'une guerre civile. Ne rien faire serait exposer l'empire à une dissolution qui le détruirait pour l'autorité du roi, comme pour tous les citoyens ; ce serait laisser grossir un torrent qu'aucune digue assez puissante ne serait capable de détourner. 11 faut donc agir, non poiy exciter l'opinion publique contre les mauvaises lois, mal inévitable, et malheureusement nécessaire, mais pour diriger cette opinion vers un but utile ; ce but est la réformation légale et non orageuse des vices de la Constitution, soit dans cette Assemblée si le mécontentement éclate avant qu'elle soit remplacée, soit dans la seconde législature, en

montrant la nécessité de lui déférer un pouvoir constituant ou ratificateur, •

C'est sur cette nouvelle Assemblée, convoquée dans des circonstances plus favorables et sous rinfluence d*une opinion publique mieux éclairée, que Mirabeau se repose en dernière analyse, pour toutes les réformes désirables. Mais il veut que tout se fasse régulièrement et légalepient, et il réprouve un coup d'Etat, quelles que puissent être les intentions que Von pourrait invoquer, non moins absolument qu'une contre-révolution.

Nous trouvons résumées toutes ces idées, qui forment le fond de sa correspondance avec la cour, dans une note plus longue et plus complète que les autres, écrite quelques semaines avant sa mort, et qui porte ce titre : Aperçu de la situation de la France et des mojfens de concilier la liberté publique avecVautorité royale. — «Rétablir l'autorité royale est une idée trop complexe, dit Mirabeau dans cette note, pour que l'on pût s'entendre suf&samment sur les détails et sur les conséquences, si l'on se bor* nait à énoncer ce simple résultat. Attaquer la révolution serait aller au delà du but ; car le mouvement qui porte un grand peuple à se donner de meilleures lois mérite d'être secondé plutôt qu'arrêté, quand même on pourrait, sans démence, vouloir aujourd'iiui que la nation française reprît sa première assiette, renonçât k toutes ses espérances et perdît le fruit de

tons ses efforts. On ferait disparaître d'un seul coup une génération entière, on ôterait la mémoire à vingt-cinq millions d'hommes que ce succès serait encore impossible. Respecter la révolution, et cependant attaquer la Constitution tout entière et vouloir remettre les Français au point d*où ils sont partis le 27 avril 1789, serait encore un projet cliimérique, qu'aucune puissance ne pourrait réaliser avec une nation naturellement impatiente, qui veut pardessus tout se donner une Constitution, qui croit l'avoir obtenue, et qui ne verrait pas impunément son espoir trompé. Il faut donc ad* mettre tout à. la fois la révolution dans son esprit et la Constitution dans plusieurs de ses bases; il n'y a point de composition possible ni avec le peuple, ni avec ses chefs, ni même avec la classe des mécontents, qui peuvent avoir quelque influence si l'on ne souscrit pas à ces premières conditions. Tendre à une meilleure Constitution, voilà donc le seul but que la prudence, l'honneur et le véritable intérêt du roi, ûiséparable de celui de la nation, permettent d'adopter. »

Dans le système qu'expose Mirabeau, « l'autorité royale est un des domaines du peuple, et l'un des plus inexpugnables remparts qui doivent le préserver de l'anarchie. C'est pour lui que l'on dote cette autorité, c'est lui que l'on blesse dans ses droits lorsqu'on cherche à la renverser. » La réforme de la Constitution

— co —

qu'il indique doit-elle être fUite par TAssemblée actuelle ou par une autre Assemblée? Là est toute la question. — « Mais, ne manquerat-on pas de dire, n'y a-t-il pas un troisième moym? ne serait-il pas possible de corriger la CotistUution, par une simple, proclamation royale ou un. acte quelconque du pouvoir exécutif? — Non, non! mille fois non! répond Mirabeau.

Queilesque fussent les circonstances, lesformes, les préparations, ce serait tout manquer ; Tintention, le mérite, le bienfait, tout serait më^ connUytout serait perdu. Rien au monde n'empêcheraitles conséquences:— «Rien n'est à faire, rien n'est à tenter, si Ton n'est pas convaincu de cette vérité. Les dispositions du 2fl juin, présentées comme vceu du mona^ que, auraient mis le royaume à ses pieds. D*où vient qu'elles n'excitèrent que la colèi*e et la terreur? C'est qu'elles furent imposées comme une loi. »

Ainsi donc rien n'est à faire par le pouvoir exécutif seul ; il n'y a qu'une législature nommée par le peuple qui puisse opérer utilement, et Mirabeau développe longruement les moyens par lesquels, en agissant activement sur l'opinion publique, au défaut de TAssemblée actuelle, on pourrait s*assurer le concours de celle qui lui succédera. Mais il ne propose ni ne veut aucune mesure violente ou arbitraire. Tous ses moyens se résument à ceci : « Voilà la bonne guerre : avoir toujours raison. • Nous nous sommes longuement arrêté sur

— Gl —

ces relations de Mirabeau avec la cour. C'était un des points importants et délicats de notre tâche. La publication faite en 1861, de la Correspondance entre Mirabeau et l» comte de La MarcHf aurait, s'il faut en croire une opinion assez g'énéraleinent répétée, révélé d'une façon désormais irrécusable la trahison de Mirabeau. C'est à cette Correspondance que nous avons emprunté nos nombreuses citations.

Lucas-Montigny avait déjà analysé, dans les Mémoires de Mirabeau, publiés en 1835, toutes les Tfoles les plus impqrtantes dont cette publication nous a fourni le texte. Quant au fait même de la publication, il a fallu évidemment le parti pris des nouveaux historiens de la Révolution pour y voir la condamnation de Mirabeau. Elle a rendu service à sa mémoire au contraire, en faisant le grand jour sur des circonstances délicates à bon droit suspectées, et en mettant une réalité appréciable à la place de soupçons toujours terribles quand ils flottent dans le vague. Une chose y frappe, dès la première page, les lecteurs non prévenus, c'est le pri^ que Mirabeau lui-même attachait à la publication de ces papiers, confiés par lui à La Marck : a Ou je serai moissonné bientôt, lui disait-il, ou je laisserai dans vos mains de nobles éléments d'apologie. » Et trois jours avant sa mort il lui écrivait ; « Il serait peutêtre prudent de détruire tous ces papiers, mais je vous avoue que je ne puis m'yi résoudre ;

c'est dans ces papiers que la postérité trouvera, je l'espère, la meilleure justifleation de ma conduite dans ces derniers temps ; c'est là qu'existe l'honneur de ma mémoire. » Certes de semblables paroles, émanant d'un tel homme, seraient au moins étranges si elles devaient s'appliquer à des documents d'ignominie et de vénalité.

Mais en réalité, toute la correspondance éditée par La Marck, toutes les notes ou lettres adressées soit à La Marck lui-même, soit au roi, soit à des ministres ou à des hommes politiques divers, attestent cette complète indépendance, qui est le caractère principal de la personnalité de Mirabeau. La seule chose fâcheuse qu'il y ait dans tout cela, c'est que l'éditeur de tous ces documents, qui n'était nullement en communauté d'idées avec le grand révolutionnaire, ait travesti son héros en voulant le justifier ; pareille chose était arrivée déjà dans la publication de M. Lucas Montigny, lequel, pas un zélé malentendu, avait prétendu faire de Mirabeau un serviteur dévoué du trône et même de l'autel. Mais en quoi Mirabeau peut-il être responsable de ces travestissements ? Pour notre compte, nous n'admettons comme devant peser dans la balance de la postérité que les lignes écrites de sa main et les paroles sorties de sa bouche suffisamment authentiques, — c'est-à-dire ses discours à l'Assemblée. Un des apologistes de Mirabeau observe avec raison

a souvent répi-te qu'il s'était veadaft r la cour, mais qao l'on e^^t assez en peioe dB déteniiiner la date & laquelle il faudrait laire remonter cette troliiaou, t:uiriis que, si de semblables accuBatloua étaient fondées, rien ne ■erait pltu &cile que de préciser cette date par un ehangeraent eenaible à tout le monde dans (tes allures et dans son langage & l'Assemblée. Or, cette prolinodie n'exista Jamais dans la pensée intime, pas plus que dans is conduite publique de ailrabeau. Ce fut, au contraire, alors que ses relations avec la cour étaient le mieux mioéee qu'il prononça un de ses discours les plus rêvolutionoaires sur la tubetitutlon du iHivillou aux couleurs natJO' m nies au pavillon blanc. Aux reprocties qui I W Airent adren^éB par La Marck, U répmidit * par cette lettre qui est le téinoi;rnagB le plTis ' significatif des sentimetits qui ne cessèrent pas un seul iastant de l'animer t

V^âredJ, Sï ai'iobre ITW.

• Uou cher comte. J'ai mérité de voue de ï Jugé par vous que d'après vous-même, r, je n'ai point été uii démagogue ; J'ai étâ a g:rand citoj'mi, et peut-être un habile orar. Quoi! ces atiipidea coquins, enivrés d'un ■s de pur hasard, vous offrent tout platoaent la eoutre-râvolution, et on croit que je

— Gi —

ne tonnerai pas I En vérité, mon ami, je n'ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la cour ma tête. Si je n*étais que politique, Je dirais : «J'ai besoin que ces gens-là me craignent. » Mais, je suis un bon citoyen, qui aime la gloire, Tbonneur et la liberté avant tout, et certes messieurs du rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer. Hier j'ai pu les faire massacrer ; s'ils continuaient sur cette piste, ils me forceraient à le vouloir, ne fût-ce que pour le salut du petit nombre d'honnêtes gens d'entre eux. En un mot, je suis l'homme du rétablissement de Tordre, et non d'un rétablissement de l'ancien oi^re.

Vous avez une manière très simple de vous tirej: de l'embarras dont vous me parlez, et que je ne comprends pas bien (i) , c'est de montrer mon billet. Vole et me ama. »

La Marck suivit le conseil de Mirabeau et montra ce billet, que l'archevêque de Toulouse lui renvoya en lui avouant qu'tf lui faisait horreur. La Marck, qui sans doute éprouvait les mêmes sentiments, essaye d'expliquer cette conduite de Mirabeau par une prétendue jalousie contre Bergasse, auquel la cour avait également demandé des conseils. Nous aimons mieux croire que c'étaient là les vrais sentiments de Mirabeaa^ et ce qui le prouve

(1) L'embarras que La Marck éprouvait vis-à-vis de la cour, auprès de laquelle il s'était flatté sans doute d'avoir ramené et converti Mirabeaa

mieux que tout ce que pourraient dire les maladroits amis ou les détracteurs de parti pris, c'est que, le lendemain, 23 octobre, Mirabeau adressa directement au roi une note dans laquelle il lui demandait un éclatant désaveu, pour satisfaire à Topinion publique et il; lui-même, qui mettait à ce prix la continuation de ses conseils.

La Marck, auquel Mirabeau écrit en l'appelant « cher comte, que Dieu n'a mis sur la terre que i)our que je ne broie pas jusqu'au dernier aristocrate, » se flatte d'avoir gagné Mirabeau à la cause de la monarchie ; mais n'est-il pas plus vraisemblable que lui et les autres, à commencer par le roi lui-même, n'étaient que des instruments dans la Qiain de ce puissant homme d'Etat pour arriver à ses fins : à savoir d'assurer le triomphe de la Révolution en dépit des menées factieuses et anarchiques aussi bien que des complots réactionnaires ?

Notre grand historien, M. Michelet, avec sa sûreté de vision et sa largeur d'appréciation, a déjà rendu justice à Mirabeau et vengé sa mémoire indignement attaquée : • Sacré par la Révolution, dit-il, identifié avec elle, avec nous par conséquent, nous ne ' pouvons dégrader cet honmie sans nous dégrader nousmêmes, sans découronner la France. Le temps, qui révèle tout, n'a d'ailleurs rien révélé qui motive réellement le reproche de trahison. Le

MIRABFAr, giM!<. ET OiSC. — I. 3

tort de Mirabeau fut une erreur, une grave et funeste erreur, mais alors pai-tagce de tous à des degrés différents. Tous alors, les hommes de tous les partis, depuis Cazalès et Maury lusqu'à Robespierie, jusqu'à Marat, croyaient que la France était royaliste, tous voulaient un roi. Le nombre des républicains était vraiment imperceptible. Mirabeau croyait qu'il faut un roi fort, ou point de roi. L'expérience a prouvé contre les essais intermédiaires, les Constitutions bâtardes qui, par les voies du mensonge, mènent aux tyrannies hypocrites.

Le moyen qu'il propose au roi pour se relever, c'est d'être plus révolutiomiaire que TAssemblée même. »

M. Michelet ajoute : « n n'y eut pas trahison, mais il y eut corruption. Quel genre de corruption? l'argent? Mirabeau, il est vrai, paraît avoir reçu des sommes qui devaient couvrir la dépense de son immense correspondance avec les départements, une sorte de ministère qu'il organisait chez lui. n a dit ce mot subtil, cette excuse qui n'excuse pas :

qu*on ne l'avait point acheté, quHl était payé, non vendu, • — « Maintenant, poursuit M. Michelet, assemblons en jury les hommes iiTéprochables, ceux qui ont le droit de juger, ceux qui se sentent par eux-mêmes, purs (Targent, ce qui n'est pas rare, purs de haine, co qui est rare. (Que de puritains qui préfèrent à rargent la vengeance et le sang versé!....) As-

•semblés, interrogés, nous nous figurons quHs n'hésèfeeront pas à décider comme nous! — Y eut-il trahison? Non. — Y eut-il corruption?,.. Oui. — Oui, l'accusé est coupable. — Aussi, quelque douloureuse que la chose soit "à dire, il a été Justement expulsé du Panthéon. »

Nous nous permettrons d'ouvrir sur cette grave question de la corruption de Mirabeau un avis mofais sévère que celui de M. Michelet. n est bien certain d'abord que Mirabeau reçut moins d'argent qiTon ne pourrait le penser, et en réalité il mourut insolvable, n est certain aussi que l'on ne trouve, à cet égard, dans toute la correspondance de La Marck, aucune sollicitation basse, ni même aucune allusion directe ou indirecte. Toutes les note» écrites par Mirabeau à Padresse de la cour ont la gravité constante du grand homme d'Etat et du citoyen zélé pour le bien de son pays; nous avons remarqué déjà quel désintéressement, même politique, y apporta Mirabeau. Les billets familiers au comte de La Marck, intermédiaire intime de ses relations avec la cour, ne contiennent pas davantîige rien absolument qui ait trait à des intérêts pécuniaires quelconques ; et toute cette correspondance ^t là qui proteste contre le cynisme qu'on prête volontiers à Mirabeau. Quant à ce mot, répété par M. Michelet, qui fait dire à Mirabeau :

qu^U était payé, non vendu, est-il bien certain qu'il ait été jamais réellement pronoooé;

N*en est-il pas de ce mot comme de tant d'autres, que ron fait em*egistrer bénévolement par l'àistoire, et qui ne sont que des inventions plus ou moins heureuses? Nous lisons dans V Histoire de France de M. de Grenoude: « Mirabeau eut des rapports avec le roi; il reçut même de l'argent ; mais il pouvait dire au rebours de Rivarol qui s'écriait : « Je suis vendu et non payé. — Je suis payé et non vendu. » M. de Genoude, on le voit, n'attribue pas le mot, à Mirabeau, mais il joue à son propos sur un mot prêté à Rivarol. N'est-ce pas là l'origine première de la version répétée depuis par des liistoriens moins consciencieux que M. de Genoude (i)?

n est un seul passage dans tous les documents publiés par La Marck, où Mirabeau parle du payement de ses dettes, et il le fait avec tant de noblesse et de dignité que nous ne craindrions pas de citer ce passage, alors même que, au lieu de mettre impartialement sous les yeux du public les pièces d'un grand

(1) Puisque nous avons Toccasion de citer ici M. de Genoude, nous ne devons pas omeUrede dire que c'est un des historiens qui, bien que peu sympathiques à la révolution en général, ont le mieux apprécié Mirabeau et lui ont rendu justice avec le plus d'impartialité :« Il faut Tavouer, parce que c'est la vérité, dit-iU Mirabeau a eu des convictions politiques siacères et un amour de l'humanité réel, il avait quelquefois des doutes sur Dieu. Mais la conscience, ce lien entre Dieu et l'homme, n'était pas détruite en lui, et il portait très haut le sentiment de l'indépendance des opinions el die te puissance du talent. »

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et intéressant procès, nous eussions entrepris un plaidoyer apologétique. C'est dans une lettre adressée à Lafayette, où il discute un plan par lequel, en s*entendant ensemble pour exercer une utile influence sur la cour, ils pourraient assurer contre tous ses ennemis le triomphe de la cause qui leur tient à cœur à tous deux : — « Je regarde, pariai les moyens de réussir, dit-il, le soulèvement des obstacles que mes ennemis m'opposent sans cesse, soit en mettant d'assez longues erreurs de ma vie privée en opposition avec ma conduite publique, soit en tourmentant mon existence domestique pour me détourner 'de mes travaux, soit en détachant de moi la confiance de ces hommes qui ne connaissent d'autres vertus que l'ordre et l'économie. Peu importe, sans doute, si l'on ne me croit d'aucune influence, ou si l'on ne met aucun prix à me seconder, que je sois sans cesse dévoré par ces vers rongeurs qui répandent un si cruel poison sur ma vie, qui me rendent le moindre succès, la moindre faveur populaire, une fois plus difficile à obtenir q'.i'à tout autre. Mais si Ton pense qu'il n'est point indifl'érent d'attacher l'opinion à de certains chefs, pourquoi ne chercherait-on pas à ravir des prétextes à mes ennemis, et à me rendre, non pour moi-même, mais pour la pat:ie en danger, toutes mes forces I C'est sous ce rapport seulement que je désire que mes dettes soient payées, et qu'un ami indiqué par

moi Boit chargé ûea fonds et des opération nécessaires pour me ]ii]uider. o

En regard de ces paroles de Mirabeau, q ne sont certes point celles d'im homme i; se vend (1), nous soumettrons quelques sii pies observations à uos lecteurs. A l'époqu où fut élevé et ou, en définitive, vécutjusqu*! sa' mort Mirabeau, n'était-ce point un priij cipc admis dans les mœurs, et n'entraînai aucune idée de d<!shonneu"r, que le roi, repn sentant l'Etat, prît le soin de rémunérer 1 services rendus au pays? Cest là le point i départ de la noblesse Et si on s'aiicordai dés cette époque, h âêLrïr la noblesse, acheta au prix de la courttsanerio ou de la ba ne respecte-tnsn pas fiicore aujourd'hui la a^ Uesse digneniect acquise par quelque actldj

lui as dîFIanuiai ,iniibean:«Mirnv J'aïutiasssde de c.

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d'éclat ou par quelque service signalé rendu à la patrie commune? Nous avons Mt depuis des progrès sur la vraie notion de la dignité humaine. Mais il ne faut pas demander à. un homme plus que ne comportait son époque.

DèslorSy rargent reçu de la cour par Mirabeau, ne serait pas davantage incriminable que ses relations avec la cour. Si au prix de cet argent, Mirabeau a sacrifié la cause du peuple,, et a fléchi dans la revendication d'un de ses principes quelconques, la corruption existe certainement. Mais s'il e&i resté lui-même, et s'il n'a consenti à recevoir de l'argent que pour recouvrer son entière indépendance , non pour l'aliéner, et pour pouvoir mettre mieux toutes sea forces au service de la patrie en daoger, sa conduite n'a rien eu de honteux ni de blâmable. Aujourd'hui, des principes différents ont prévalu, et ca n'est pâs nous qui iamais relâcherons rien de leur vigueur dans l'appréciatioa des hommes entrés dans la vie politique depuis 1792; mais il y aurait de l'injustice, quand il s'agit de Mirabeau ou de tout autre de ses contemporains, à ne pas tenir compte de l'ér poque où ils ont vécu.

Nous dirons la même chose au sujet de l'iu»moralité si souvent reprochée à Mirabeau.Quelle était la moralité de Voltaire, de Diderot, de tous les hommes du dix-huitième siècle les plus justement estimés pour leur influence et leur» idées, de Rousseau lui-même? Tout ce que

Ton rapporte de Mirabeau atteste qu'il était un homme passionné, beaucoup plus qu'un débauché^ et, certainement, il n'a pas mérité les violentes récriminatioQS dont on a voulu le flétrir. Mais une simple réflexion doit mettre terme à toute discussion sur ce point. Cest que la vie privée des hommes politiques ne doit point entrer dans l'appréciation de leur conduite publique, à moins cependant qu'elle n'influence cette conduite, ce qui n'est point le cas pour Mirabeau. Un homme vaut seulement par l'héritage des grandes pensées et des grands exemples qu'il lègue à la postérité ; et à ce point de vue, il est peu d'hommes qui nous apparaissent plus grands que Mirabeau.

Comment donc se fait-il qu'on l'ait traité presque constamment avec une aussi criante injustice ? On a mis en si grand oubli tous les titres qui font la gloire de son nom et l'honneur de sa mémoire, que la plupart des œuvres dont nous rééditons aujourd'hui les plus importants fragments, toutes celles qui ont précédé son rôle à l'Assemblée constituante, sont à peu près complètement ignorées ; et notre travail, qui n'est, dans son principe, qu'une simple compilation, a toute l'importance réelle d'une restitution historique (1).

(1) La dernière édition qoi ait été faite des œuvres de Mirabeau est de i85i,daos la collection de \sl France parlementaire, par MM. Euj^ène Dumez el Meivii- Bloncourt, qui ne Tut pa*< conlmuée au delà de ce \o*

^H Mirabeau, qui, comme sous l'avons vu, est ^KDort en ayant cooRcience 4'avoir jusqu'à la fia ^^be sa vie, bien mérité de Bon pays, et rempli ^BoBqu'au bout son devoir de citoyen, se repo- ^^%ait avec confiance dans le jugement que porterait sur lui le temps et la postérité. • Soutbni^-ïous, écrivait-ii, que la seule dédicace qui npus soit venue de l'antiquité, celle d'Eschyle, ne porte que ces mots: Ad Teips. Eh bien!

cette dédicace est la devise de quiconque aime Bîncèremfnt et avant tout la gloire. Ao Tihpk : Us auront tieau fiiire, je serai moissonné jeune et bientôt, ou le Temps répondra pour moi, car j'écris et j'écrirai pour le Temi'î et non pom' les partis. • La réparation a été lente et tardive pour IuL On peut même dire qu'elle n'est pas encore venue. Mais on ne peut mieux honorer .sa mémoire qu'en attestant après lui cette même confiance, et il ne noua a paa paru qu'aucun monument plus digne pât lui être é que cette édition populaire, dans laquelle nés Tait une loi de constamlent etTacer notre propre personnalité , et s borné tout notre soin ftbien met'

. I. Cclu* édition si> bomp d'aillsun aui nuvres .nilnirm. A l'nrt les Vf nio m fort Inléressanls sut — JUrabEan, puiillès en IB3S par son nis ariopliF. Luras Uoniigny, auranc nuire éitiriaD des (cnvreE de en firaniThomme n'avait êlé faite depuis cellu cnirvpitee

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