‹ Mirabeau: sa vie, ses opinions et ses discoursChapitre 2 sur 11 · JEUNESSE DE MIRABEAU · texte numérisé non relu

JEUNESSE DE MIRABEAU

Gabriel-Honoré Riquetti de Mirabeau naquit le 9 mars 1749. Il descendait d*uhe ancienne famille Gibeline, chassée de Florence . yers 1S68, et qui s*était retirée en Provence depuis cette éjpNoque,— les Arrighetti, dont, par corruption. Riquetti. Mirabeau lui-même, durant sa captivité au château d*If , a tracé une notice sur ses ancêtres. Tous les Mirabeau furent nne race de gens singulièrement énergiques , indépendants et audacieux ; de cette audace qui, dans la notice dont nous parlons, inspirait à Mirabeau cette réflexion , où perce un remarquable sentiment de personnalité : « L'audace est vraiment odieuse pour peu qu'elle soit oppressive et qu'elle ne respecte pas le droit d'autrui, le faible soit de sexe, soit d'âçe, soit d*état, de rang ou de moyens. Elle devient orgueil alors , vice repoussant, ou insolence, vice lâche. Mais, jointe à l'équité et à la générosité , qui est la vertu naturelle des hommes forts et oouillants . l'audace s'attire infailliblement l'amour et le respect des petits, portion de la société la moins brillante, sans doute, mais la plus utile et celle qui exécute. Cette audace fut un des caractères distinctife de notre race , et lui attira toujours l'amour du peuple. » Ils avaient tous , à un

slnoére et vrai, qui, joint ft l'tiudace, forme ei constate les hommes doiainauts, clie& naturels des auJn:3' liomiues. >

On trouve les Wimbeau mfflës à tous lea mouvements pojiuliiii-es de la Provence : ~ • Mvent MM. de Minibeau ! Voulez-youa que lel tïoujarreiii tuuteis à la mar! ■ Ainsi hurlait, vers 1715, le peuple de Marseille, prêt de lancer dans la mer les sergents du fisc, qui avaient essujé de franenir le seuil re- I douté de Jean-Autoine Riquetti de Mirabeau, ^^e brave- ProveiifaL L'n tuitra trait distinctir das ^Bllrabaau,e'est une iodËpeadance quifaitd'eax, ^^Kroceasion, de font mauvaie courtisans. Ce ^^B^Ui- Antoine, l'nïeul de G^riel-Honoré qid ^Hhu consacre, les trois quarts de son impomnte ^^lotice sur sa maieoii, flit le héi'os de la fa- !■ mille. A la célf'lire journëq de Cassano, une année tout eiitiùre lui avait passé sur le corps; on l'avait ramassé sous un tas de morts, tout taillixléet perforé de blessures. Il n'était point mort pourtant; mais il fut obligée, le reste de sa vie, de tenir son bras droit ea écbarpe et de oorter un collier d'àreent

Îiour fioutenif au tête. A quelque temps (feÛi, I se Qt présenter par le duc de Vendâme a ■Louis XI V. (.'elui-cl ilalgna complimenter, le leijfueur de Mirabeau sur sas tiéroïques cicft Srices.— -Oui, sire, i'êpoad le colonel ffiquetti,' At ai , quittiiiit les drapi'aux , J^étals venu à la Ëôur payer quc-lquecatin, J'aurais eu roonavao- Temeiit et moins de blessures.—' J'aurais dfl Bconne^ti'e, dit Yenddme, mais désormais je *Btiiterai toujours à i ennemi , et JBÎnals

fïlïirabebik, dans une lettrs à Sophie, tacontâ

"i autre Irait de son onde le bailli de Ulni-

D L'Mibi,. dej^uis cardiual de Bemis,

Portait le Chevalier de Mirabeau au mMdtÔi^.

,e préliminaire essentiel était de le raccommoder avec la marquise de Pompadour. X.e clievalier , un des plus beaux et des plus spirituels hommes de son temps, est introduit à la toilette ; il cause longtemps; il .brille de tous ses talents naturels et acquis ; en un mot, il est charmant, et tu sens bien que d'un homme charmant à un homme dCEtat, il n'y a, en ceiiaines circonstances, qu'un pas. Dans un de ces moments d'eueirouement qui mènent par sauts et par bonds ton respectable sexe, madame de pompadour dit au chevalier : «Quel dommage que tous ces Mirabeau soient si mauvaises têtes I » Le chevalier de "Mirabeau reprend aussitôt toute Tâpreté d'un marin et répond ces mots remarquables : « Madame, il est vrai que c'est le titre de légitimité dans cette maison ; mais les bonnes et froides têtes ont fait tant de sottises et perdu tant d'Etats, qu'il ne serait peut-être pas fort imprudent d'essayer des mauvaises. Assurément, du moins, elles ne feraient pas pis. »

Le marquis de Mirabeau, père de Gabriel- Honoré, commença à tempérer le oaractère guerrier de sa race par les études économiques et ix)litiques ; il se fit lui-même appeler VAmi des hommes, du titre de l'un de ses ouvrages, et avait l'esprit assez indépendant pour avoir mérité d'être renfermé quelques jours k Vincennes pour sa Théorie de V impôt.

Mais voici venir celui qui va les faire oublier tous en inunortalisant leur nom ; voici venir celui qui réunit en lui tous les caractères héroïques, audacieux et révolutionnaires de cette race vigoureuse. Grabriel-Honoré, avons-nous dit, naquit le 9 mars 4749. Une grossesse orageuse ei la dimension surnaturelle de la tête de l'enfant mirent la mère dans le plus grand danger. La taille et la vigueur du nouveau-né

ét^eat sans exemple, et deux dents molaires étaient déjà formées dans sa boucbe. «Je n'ai lien à te dire de mon énorme fils, écrit le marquis à son frère le bailli, sinon qu'il bat sa nourrice, qui le lui rend bien ; Us se gourment & qui mieux mieux : cesont deux bonnes têtes ensemble. Cetl« nourrice est une maréchale ferrante verte et robuste qui ne laisse point chômer le commerce de son époux et bat chaque jour l'enclume pour se distraire. •

Trois ans après, une petite vérole fbnd sur l'enfant, confluentê et maligne, La mère éperdue applique sur le visag* du malade un collyre inopportun qui le cnble de marques éternelles. Désormais, le neveu du bailli est laid comme celui de Satan, ce dont le marquis enrage, car de tout temps les Riquetti furent beaux. Peut-être y a-t-il là. chez lui le germe de cett« sorte d'aversion involontaire, qui surprend quelquefois des parents, même sages et tendres, et qui n'est pas touioure sunnontée par les sugcestioua de la raison, de lajustiee et de la nature, et faut-il chercher dans ce sentiment l'orieine de l'inimitié aiotwtinée de laquelle plus tard il poui'suivra son flls ?

L'enfSnt se fait remarquer par iinerare précocité. A l'âge de cinq ans. Poisson, son précepteur, lui dit d'écrire ce qui lui viendrait dans la tête. Le petit, comme dit son père, écrivit litléraleraeat ceci ; — •< Monsieur, moi, je voua prie de prendre attention à votre écriture et de nepasfairedepâtéssurvotreexemple : d'être attentif à ce qu'on fait ; obéir à sou père, ô son maître, à sa mère ; ne point contrarier: point de détours, de l'honneur surtout. N'attaquez personne, hors qu'on, ne vous attaque, «e/éndti votre patrie. Ne soyez poûit méchant avec les domestiques, ne famitlartsez pas avec eux : cacher les défauts de son prochain, parce que cela peut arriver ùsoi-mênie."

A sept ans, Gabriel reçut la 'confirmation.

C'est au grand repas qui suivit cette cérémonie qu*il fit la singulière distinction rapportée par lui-même. — « On m'expliquait que Dieu ne pouvait faire les contraoïctoires, par exemple, un bâton qui n*'cût qu*un boutneaemanci^i si un miracle n'était pas un bâton qui n'eilt qu'un bout. Ma grand^mère ne me Ta jamais pardonné. »

A quelque temps de là, la mère de Mirabeau lui parlant en badinant de sa femme future, il répondit qu'il espérait qu'elle ne le considérerait pas au visage; la mère dit ingénument : Où veuX'tu qu^cUe te regarde? Et tous de rire, et lui de rétorquer : Le dessous emportera le dessus. « Et nous de rire de plus belle, continue le père qui racoilte cette anec» dote ; sans compter qu'il y a de quoi réfléchir sur cette saillie d'un oambin. »

A douze ans. son père disait de lui : « C'est un cœur haut sous la jaquette d'un bambin. Cela a un étrange instinct d'orgueil, noble pourtant. C'est un embryon de matamore ébouriffé qui veut avaler tout le monde avant d'avoir douze ans. »

Mais, cependant, les rigueurs de ce père ne vont pas tarder à commencer contre notre Mirabeau j pour se continuer sans plus de trêve, n éloigne de lui son fils et le place dans le pensionnat de l'abbé Choquard, homme raide et qui force les punitions.

On le dégrade de nouveau et on le fait inscrire dans cette école de correction, sous le nom de Pierre Bufflére : — «Et, dit le père, je ne lui rendrai mon nom qu'à bon escient. • Gabriel, emporté par la fougue de son âge, de son tempérament, de ses prodigieuses facultés qui fermentent pour éclore, entouré des embûches de la haine, noirci aux yeux défiants de son père, est privé de toute cor-

respondance, de tout conseil de la part de sa famille maternelle. Les gi'iefs de son père contre sa mère ne font, au contraire, cm'attircr les rigueurs dont il est victime. Néanmoins, l'enfant apprend tout à la fois avec ime rapidité et un succès sans exemple : langues italienne, antrlaise, allem nde, espagnole, mathématiques, dessin pittoresque et géometxal; il s'assimile tout en se jouant; la musique, qu'il lit à livre ouvert et qu'il compose de même; le chant où il excelle; 1 équitation, Tescrime, la danse, sont ses exercices favoris.

C'est chez Tabbé Choquart, à seize ans, que Mirabeau aurait fait et prononcé, et même selon quelques-uns, publie un Eloge du grand €ondé comparé à Scipion iwpricain. Mais il ne reste aucune trace de cet ouvrage présumé de Tadolescence de Mirabeau.

Ce n'est pas le lieu de retracer ici les péripéties diverses de la fougueuse jeunesse de Mirabeau, ni les cruelles persécutions par lesquelles son p(Te lui fit expier ses écarts. Nous ne détaillerons pas l'histoire de son mariage, et des aventures qui suivirent, ni ses emprisonnements sucee-^sifs au château d'If, puis à Pontarlier, où il fit la connaissance de madame de Monnier, et d*où il parvint à s'échapper en enlevant Sophie. Ils vont en Hollande, où Mirabeau gagne leur vie coinnmne par des travaux de librairie. L'an'estation des deux réfugiés est mise à prix, et victimes d'une indigne teihison. ils ne tardent pas à être saisis et conduits, Sophie da.is un couvent, Mirabeau au donjon de \'incennes.

On a publié et rtiédité souvent la correspondance volumineuse a<iressée de cette prison par Mirabeau à Sophie. C'est une œuvre passionnée, éloqueînte, remarquable par le coloris et la vigueur d'un stvle presque sans modèle, riche de faits piquants, de hardis aperçus lit-

téraires, politiques, philosophiques. Jamais auteur ne fut plus intiiiieinent identifié, à son ouvrage que Mirabeau dans ces lettres, écrite» au courant de ses inspirations brillantes^ et qui n'étaient pas destinées à la publicité. A côté de la force incomparable de Tecrivain, on y adinire à chaque pa^e ce hardi langage, quelquefois aigri, tonjoure véhément, de rhomme libre au milieu d^s fere ; cette haine innée, tenace, Implacable contre le despotisme, ce vigilant patriotisme qui voit toujours la cause publique dans sa propre cause, cette organisation toute spécinle, produit singulier^ œuvre inouïe de la nature tt de l'étude, du caractère et du soit, qui, d'un prisonnier pauvre, nu, infirme, fait naître un grand hommed'Eiat, et du fond d*un cachot surgir le restaurateur des libei-tés de son pays.

Les quelques extraits qui suivent feront mieux sentir que toutes nos p iroles ces puissants caractères de la correspondance de Mirabeau, et ils j ustifieront aussi réloge de La harpe, qui, apr^s avoir dit, que comme ouvrage de sentiment, cVst le seul qui puisse être comparé pour la vraie chnleur et la vraie sensibilité, aux plus belles lettres de la Julie de KouaseaU; ajoute:

« Jamais; on n'a mieux fait voir qu'il y a » dans l'amour un eharme (jui n'est qu'a lui : » c'est de n'avoir jamais (ju'une même chose » à dire, et de la dire toujours sans s'épuiser » ni se lasser jamais, et même sans lasHer les » autres, quand il a l'éloquence qui lui est » propre. »

Agitée d'espérance et d'inquiétude, de douleur ou de désir, mon âme, quoique gouvernée sans cesse et exclusivement par le même sentiment, est le jouet de mille sensations contraires qui s'entrechoquent et ne me laissent pas un moment de repos. Quelquefois je me repais de toutes sortes de chimères ; j'invente^ je conjecture, je combine, je me persuade presque que je puis compter sur des ressources qui n'existent peut-être que dans mon imagination. Mais, quand Tédifice de mon bonheur est élevé, une seule réflexion vient le détruire, et je trouve plus aisément encore des raisons de me désespérer, que je n'avais saisi celles de me flatter : c'est ainsi que mes Jours se passent. Quelque chose que je fasse, par quelque lecture que je m'eflbrce de me distraire, je ne puis donner de l'attention à rien. Entièrement absorbé par mon amour, aucune distraction n*a de prise sur moi; les belleslettres, qui avaient tant de charmes pour ton Gabriel, l'ennuient et le fatiguent; la politique, dont je fiusais mon étude la plus sérieuse, me dégoûte : je ne puis supporter que les hommes fassent tant de sacrifices et commettent tant de crimes pour des intérêts qui me paraissent si petits. L'histoire me met en colère, en m*offï'ant sans cesse la perfidie des hommes, la tyrannie des grands, la bassesse des subalternes, et suitout la lâcheté des historiens, qui font de la profession la plus respCN^table, la plus utile et la plus noble, un vil conmaerce d'adulations, d'erreurs et dfe mensonges. Je parcours des pages entières avec

humeur ou sans intérêt ; je tue le temps. Je ne m'occupe pas si je ne trouve un trait qui ait quelque rapport avec la disposition présente de mon âme. Je me réveille; je lis, je relis avec empressement : je médite ; le livre se ferme, et me voilà replongé dans mon ordinaire rêverie

La franchise, cette qualité noble et gêné reuse, qu*on ne trouve plus, pas même dans nos romans, et qui est aussi loin de nos mœurs que les vertugadins le sont de nos modes, n'est plus la manie que d'un certain nombre d'hommes qu*on nomme fous ou imprudents. Cepen* dant, ma chère amie, elle est presque toigours la marque d'une âme véritablement élevée, et le plus souvent aussi elle est accompagnée d'un courage indomptable ; mais tout contribue à réteindre. Cette vertu hors de mode, si je puis m'exprimer ainsi, n'est presque plus que dangereuse. Etre sincère dans le monde, c'est se présenter au combat avec des armes inégales, et lutter, le sein découvert, contre un homme plastronné qui vous tend un poignard. Les vains compliments, les perfides protestations qui surchargent tous nos discours, nous accoutument à tout altérer, à tout exagérer ; et l'on ne peut penser sans indignation, à quel bas prix on doit réduire, dans le cours de cette fausse monnaie, les expressions les plus énergiques d'amitié, de bienveil-

lance, de soumission. On se dit le serviteur de tont le monde, parce que l'on n'est l'ami de personne ; l'on offre tout^ parce que l'on ne peut rien donner. Eh î qu'on ne croie pas que ces faussetés de convention n'influent point sur la conduite et sur Tàme. Celui qui prostitue ses lèvres ne ptnit avoir un cœur pur : si sa conscience était dé.icate, sa bouche le serait aussi. L'habitude et l'exemple encouragent, parce que la plupart des hommes n'ont point de caractère, et l'on a bientôt, pour tout principe et toute conscience, un recueil de formules dont il n'y en a presque pas une qui ne soit une perfidie déguisée. Il me semble, mon amie chère, que je t'ai toujours dit cela, et que ce n'est pas l'humeur que peut me donner le malheur, qui me fait parler ainsi. Au reste^ quand j'invectiverais les hommes avec un peu trop d'aigreur, je serais bien excusable, car j'ai bien sujet d'être mécontent d'eux; et J'ai acquis le droit de me plaindre sans être accusé de misanthropie.

Celui qui a dit qu'on doit vivre avec son ami comme devant devenir notre ennemi, était peut-être fort prudent; mais cette maxime n'est pas à notre portée ; elle sent trop la ruse ; elle ravit un des plus grands {riaisirs de la vi^ elle ne saurait enfin s'accorder avec la droi-

ture de notre cœur, même aujourd'hui, que le n^alheur a dû nous rendre si défiants. Nous nous garderons bien de croire aux amis; mais si, sous ce nom, l'on nous surprenait encore, nous serions encore trompés, et le monde serait assez Til pour condamner plutôt notre imprudence que la perfidie dont nous serions victimes. Ne nous engageons donc plus dans de dangereuses amitiés, car nous ne devons compter ni sur notre expérience (elle ne nous ti donné que des craintes), ni sur notre discernement (quiconque touchera notre cœur aveu- :glera notre esprit). Quant à la finesse, c'est encore une faculté iiors de notre portée; et ne nous en plaignons pas, ma divine amie. Va , laisse dire ; la finesse ne fut et ne sera jamais que le partage des esprits médiocres et des cœurs équivoques : c'est une vue courte qui découvre les petits objets qui l'avoisinent, et ne peut saisir ceux qui sont éloignés. La ruse est le talent des égoïstes, et ne peut tromper que les sots, qui prennent la turbulence pour l'esprit, la gravité pour la prudence, l'effronterie pour le talent, rorgueil pour la dignité. Laissons le masque à ceux qii ne pourraient sans rougir, se montrer à visage découvert Pour nous, soyons francs et sincères : nous n'avons rien à perdre à nous montrer tels que nous sommes aux honnêtes gens. Soyons réservés avec les autres, discrets avec tous, mais ni faux, ni fins avec persoime

, Tu me fais une question bizarre : Comment je me trouve ici f Je commencerai par te dire fort sérieusement, qu'on a jutant de bontéf^ pour moi qu'on peut en avoir, vu les circonstances et la règle de la maison. Quand au reste, je te répondrai par une pasquinade : car comment veux-tu que je réponde autrement ?

Les prisonniers de Londres chantent poiu* se désennuyer ! « Alexandre était prisonnier au milieu de l'univers; le roi d'Angleterre l'est dans son île, le sultan dans son sérail, le moine dans sa cellule, le savant dans son cabinet, le seigneur dans sa voiture, le marchand dans sa boutique; tous les hommes enfin sont prisonniers, et la terre entière est une vaste prison ». Tu vois qu'il y s^ manière d'égayer tous les sujets; mais j'avoue que de tous les prisonniers, nous sommes les plus prisoniders.

Ma bonne amie, je n'aime plus du tout la guerre, à moins qu'elle ne me fasse sortir d'ici. Ceux qui me connaissent ne croiront pas que l'amour m'ait rendu poltron. Oh I non, pas poltron, mais on ne saurait être mohis ambitieux; et à raisonner de bonne foi et de sang-lroid, quoi de plus fou au monde que la fureur guerroyante ?.... O ma fanfan î que ne fait-on des hommes, et surtout des heureux, au lieu d'en tuer?

Ma Gabriel-Sophie, ce lâche Ovide,

qui a osé &ire un Art d*aimery rendait un culte à Auguste, son tyran et son persécuteur:

aussi tous ses écrits, où il est sans cesse question d'amour, ne sont empreints que d'esprit, et il y a bien peu de vers qui aillent au cœur, car un homme sans courage est un froid umant : Un mal sicuro amico, è fredde amante.

Àh ! quel charme est donc celui de l'amour, qui peut ainsi changer et les choses et les lieux, et les circonstances, et les idées, et jusqu'aux sensations î Au milieu des peines les plus cuisantes et d'une situation presque désespérée, il me distrait, il m'enivre encore par des illusions, hélas ! trop passagères, et que j'ai la faiblesse de regretter. Ta lettre m'a trouvé dans un profond abattement de corps et d'esprit, et elle me rend un peu de force d'énergie. Ah! Sophie, ne me reproche pas cet état d'affaissement, si étranger à mon âme ; hélas ! cette âme longtemps forte et toujom*s honnête, cette âme pleine de toi est brisée. J'ai lutté contre le sort plus peut-être qu'il n'appartenait à im être humain; il est inexorable; mes forces s'épuisent; et je n'ai plus que le courage de l'honneur. Accablé de tristesse, de maux, d*ennuis et de craintes, ne voyant autour de moi rien, absolument rien

qui puisse remplir le vide affreux q sence fait dans ma vie, j'ai peut-êti mérite à ne pas me manquer à u Quand je deviendrais pusillanime et aurait le droit de s'en étonner ? Un etLtrême, continu, sans compensa^ rdlâctie, ne peut-il donc pas dénatu même la plus forte?... Mais non^ j« draiy dans cette affreuse captivité, q blés talents que j'y ai portés, et pe Tie, la moindre de toutes les perte.* s'affaiblit, mon imagination s'éteint, r devient paresseux : il a du moins flexibilité ; mais j'ose croire que ma f m'abandonnera pas à un certain poi céderai point en lâche à l'adversité ; liciteial pas ceux que je méprise.

Quoi, parce que je t'a

était oniel d'être mort pour son pa^ l'âge de trente ans, la fureur guerro repris t car on ne peut faire pour sco }h guerre apparemment. Obi la pai elenne ! Mais puisque ceci t'inquiôt parler ici sérieusement. Sans doute, j' grande passion pour mon métier. Ce sez simple. Elevé dans la pr^ugé di bouillant d'ambition, avide de gloire audacieux, ardent, et cependant tré

tare un coup d'ceil cxcclli^iit et rapide, je 78ÏB me croire fiut pour le service. Toiitos s Tttes s'étnient dmiy toimiPes de ce côté- Mais il 7 a Jongtemps que mes idées sont ehangiées sur ce suji^t : i" Je crois que les iiomntes, et par coii^qiient Les rois, se pea- Tent donner que ce tiu'ils possèdent : le dnrit de Mre et de coturnaitJer de!:; actions justee, . coBfijnxieB à l'ordre et tiux lois iniiDusbles de la n&ture. Un Loii)ine vertueux doit donc être le seul ju§% delà lé/îtiuiiii^ dtt la i,iieiTe qu'il ^'agit de Mre. Cette pLilo^ptiie, qui est et ' mitune, n'est pus compatible avec un oe. V Les troupes rég-léen, les armées ïrpétuelles n'ont ét>>, ne sont et ne aemnt Emnes qu'à établii' r^ntonté xi'bltraiie et ik la maintojir. Or, Je ne suis \ms de ces mercenai Tes qui, se connaiiisant que celui dont ils reçoivent la Eokte, ne se rappellent jamais que cette solde est payée par le peujile, qui s'ho' nûTfflit de servir un houini ■, tnnclis qu'ils de- Tfuieat se croire uuiquenieiit destinés à la défense de leur patrie: qui volent nux ordres de ce qu'Us appel. eut leur aakn; mot ùiffime, înjnrieux au roi et à la nation, sans penser qu'ils se réduisent à porter une livrée plutât qu'un onUbrme, sans savoir que le plus vil, le plus odieux, le plus détestable des métiers 3t celui de satellite d'un de^ot*, de ^ôlier e ses frères. Le ser\ice ne me convient donc

Certes, ce qu'osent tous les rois indigne un homme qui est homme. Mais combien peu y en a-t-il? Et que ne mérite pas notre lâcheté? Les princes entendent vanter tous les jours leur bienfaisance au delà môme des limites du pays où leur despotisme nécessite le mensonge ou le silence. Grâce à nos infâmes flatteries, tandis qu'ils désolent d'immense contrées sur lesquelles ils n'ont d'autres droits que les désirs de l'ambition la plus effrénée qui fut jamais, ils se croient peut-être de bonne foi acquittés envera l'humanité, parce qu'ils ont fait deux ou trois bonnes actions qui ne leur ont rien coûté que de vouloir, qui n'intéressent que deux ou trois particuliers, qui font récrier les courtisans et excitent l'enthousiasme des sots. Trahirons-nous toujours la vérité pour ceux-là mêmes que nous n'avons aucun intérêt à flatter î Conspirerons-nous sans cesse contre notice propre tranquillité et celle de nos semblables ? Nous divinisons des actions sur lesquelles l'être le plus ordinaire, l'âme la plus vulgaire rougirait de balancer. Le plus souvent, nous nous épuisons en éloges sur des forfaits qui armeraient les tribunaux humains contre tous autres que des princes, n faut que nous ayons une étrange idée de ce dont ils sont capables ! Cessons de confondre leurs devoirs et les nôtres et de séparer leur morale ' e la nôtre. Ils ne sont pas faits pour se livrer à des détails sur lesquels ils sont le plus souvent trompés, et dont ils ne s'occupent presque jamais qu'au préjudice 4es lois et des juridictions légales. Mais ils nous doivent surtout

..^.o ue la justice qu*ils nous foi*ceQt à respecter. Bh! qu^kupoile à rhumanité dévouée à souffrir presque également de leurs erreurs et de leurs crimes, désolée par leurs passions, leurs plaisirs, leurs fureurs, leurs jeux, leurs caprices, leur union, leurs querelles? Qu'importe k TEurope partagée entre quelques individus qui semblent s'être faits des lois, des principes, des intérêts séparés, et regarder la morale des autres humains comme un préjugé qui ne mérite que leur mépris? Qu'importe à l'Europe que ses maîtres, dont le pouY(Hr s'accroît chaque jour davantage, et dont la considération est une fois plus redoutable que leurs gruerres les plus sanglantes, puisqu'elle n'annonce que la paix terrible de la servitude pidsque désormais les traités décideront au gré des fantaisies de cinq ou six despotes, de la liberté, de la propriété, de la vie des hommes; puisque le pouvoir arbitraire montrera de toutes parts un front menaçant, un rempart inexpugnable; que nous importe, dis-je, que l'orgueil ou la pitin, les sensations du moment ou les ruses de Tamour-propre arrachent à nos princes» des larmes stériles, des maximes infructueuses, des dons intéressés?

Qu'importe à ces malheureux pays envahis par trois brigands couronnés, que l'un ait des talents sublimes, et balance par l'admiration qu'ils excitent dans l'imagination des humains, 'indignation qu'inspirent ses vexations atroces, t ses funestes excès qui le condamnent à une bemelle renommée? que rawtre, souillé de 'imes qui font frémir la natui^, mette à con- Ibution tous les beaux esprits de son siècle

fpour écrire en phrases pompeuses ce qui ne fut jamais dans son coeur, ce que démenteni chaque jour son administration et sa conduite' que le troisième enfin, ambitieax insatiable prince sans foi, ami perfide, astucieux lennemi sèche les larmes d'une veure ou d'un orphelin, 6*occupe des détails de police du resscd d'un commissaire de quartier, taaidis qa*Bi:

mépris des lois divines et humainesi, «et contre :aes vrais intérêts, il opprime des nations enti^s, il étend sur ses sujets et sur ses voisins le sceptre de fer du plus inflexible despotisme, il prend pour modèle un prinoe dont il n'aura jamais les talents, dont il nMmite que les viotences? Quelques bienfaits obscurs rachètent-ils tant de crimes? Non, nom, sans sdoute, la haine des méchants, voilà la bonté «des rois; la vigilance et l'intégrité, voilà leui bienfaisance ; l'économie, voilà leur libéralité ; te respect des hommes, l'observation irréfragable des lois naturelles et positives, voilà leur justice; quiconque dit autrement est un sot ou un lâche. Je dis et je soutiendrai à toutes •les puissances de la terre que les esclaves sont aussi coupables que leurs tyrans ; et Je ne saû si la libeité a plus à se plaindre de ceux qui <nit l'insolence de l'envahir, que de rimbéciUité de ceux qui ne savent pas la défendre. . . .

.... La liberté de la presse, ohl oui, vraiment, fy voilà! Eh! ne vois-tu pas que œfi vizirs et demi-vizirs, sultanes et soubrettes de sultanes, agioteurs titrés , valets décorés, voleurs protégés, monopoleurs privilégiés, etc •et deux milliards d'flt cœtera, croiraient ou diraient que le roi n'est plus roi s'il voulait pro

fiter des lamières publiques au lieu de les étouffer? Un certain Œiiomaiis jeta au miliea des prêtres qui expliquaient les oracles» un livre intitulé le& Fourbis déœuoertsi voilà à. jamais le crime des philosophes. Or, je t'ai montré comment ces hounètes gens de mb> nistres et ces honnêtes gens de prêtres sont des charlatans de même espèce ; ainsi, metstoi bien dans la tête que le despotisme et le bon plaisir sont les plus sains des régimes, parce quils constituent la méthode la plus simple et la plus rapide de gouverner. Or, tu sens bien que le despotisme peut et doit toi\iour8. être équitable ; car les rois ont tous été,, sont et seront tous les pères de leurs peuples, et leurs préposés furent, sont et seront infailliblement et jusqu'à la consommation des siècles d'honnêtes gens; et ces nouveaux Argus ont eu, ont et auront assez d'yeux pour tout voir, et aucun Mercure n'a pu, ne peut et nepourra endormir ces yeux ; et il a existé^ existe et existera un§i race d'hommes impassibles, infaillibles, parfaits, tout exprès pour servir un despote parfait; et des générations angéliques succéderont à ces êtres angéliques. Tout cela est indubitable. Qu'avonsnous donc besoin de la liberté de la presse?

Pauvres imbéciles que nous sommes I laissonsnous mener : il n'est pas bon que des esclaves y voient si clair

Mais enfin que penses-tu? me dira

peut-être Sophie. Y a-t-il un Dieu ? n'y en a-til pas? Semêle-t-il des affaires de ce monde? ne s'en mêle-t-il pas? Ici, je te répondrai naïvement ce que je t*ai répondu, et ce que je te répondrai bien souvent : Je iCen sais rien : ce sont quatre grands mots, crois-moi. Je n'en sais rien, et peu m'importe, parce que je suis assuré qu'il m'est impossible d'en savoir plus que j'en sais, et que ma bonne foi, mes sentiments, mes intentions, ne sauraient déplaire à l'être infiniment juste, s'il en est un. Je ne sais ni s'il existe, ni comment il existe; mais je sais que le bien moraJ, utile, et même nécessaire à l'homme, indispensable à l'organisation et au maintien de la société, est indispensable pour tout être raisonnable et même assez fréquemment inspiré à tout être sensible par son institution, dont il faut bien se garder de Bégliger les inspirations. Je sais que s'il est un Dieu, l'homme juste et bon lui sera agréable. Je sais que, s'il n'en est pas, l'homme juste et bon sera souvent le plus heureux et le moins agité, et qu'alors même qu'il sera persécuté et malheureux, le témoignage de sa conscience adoucira ses maux, que des remords envenimeraient, comme ils empoisonnent sans doute la prétendue félicité des méchants. Je ^ais que j'en serai mieux avec moi-même, et plus aimé de mon amante, quand j'aurai été vertueux : cela me suffit pour idolâtrer «ia vertu, et ces sentiments droits et simples, ces opinions estimables et salutaires ne peuvent jamais faire do mal ni à moi ni aux autres....

Mon amie, le tort que tu reproches à notre nation, et qui en est un bien réel, dont elle s'est rendue coupable envers presque tous ses grands homines, tient à notre défaut absolu de caractère et d'énergie, n faut traiter les légers Françajs comme l'on traite ces estomacs faibles et délicats, auxquels on ne permet qu'une petite quantité d'aliments à la fois, et ne pas nous offrir ni trop de rapides succès, ni trop de titres à notre admiration, parce que nous savons nous engouer, mais non pas admirer. Nous ne voyons pas par nos yeux, nous ne pensons point d'après nous; nous n'avons ni caractère, ni originalité, ni génie, par conséquent; car l'empreinte et le sceau du génie c'est l'originalité, lorsqu'elle est accompagnée de raison et de goût. Je ne parle pas des individus ; certes, nous avons eu de grands, de très grands hommes, et nous en avons encore; mais c'est le siècle, et non le terroir, qui a fait ces hommes-là : le terroir, dis-je, et je compte dans cette expression, pour la grande partie, le gouvernement. Nous n'offrons aux artistes, et le plus souvent aux gens de lettres, pour prix de leurs veilles, que des applaudissements de mode ou d'habitude, fruits passagers d'un vain caprice. Ceux que le plus grand talent ne tommente pas resteront toiyours médiocres; les autres seront toujours malheureux. Certainement la beauté en tout genre tient beaucoup aux m- Eurs et aux circonstances. La beauté physique elle-même n'est-elle pas soumise aux caprices des sens, du climat et de Topinion?

■IBABBAU, OPIN. IT DISC. — I.

Mais en poussant ce raisonnement, on anéan^ tirait le beau dans tous les genres possibles. Un art fait des progrès lorsque ses moyens js'augmentent, que sa carrière s'étend, que ses objets s'agrandissent, et nous nous rapetisiBons sans cesse. Les productions d'un art sont d'autant plus belles, qu'elles atteignent à un but plus reculé, plus important, plus difficile, et qu'elles donnent le sentiment du beau à des hommes plus exercés et plus délicats, pour qui l'énergie, la variété, la chaleur n'auront jamais rien de capricieux ni d'arbitraire. Chez nous, tout est mode et caprice. Comment veux-tu que les arts et les sciences n'y dépérissent pas?. ...........

Nous terminons ces extraits en citant en entier une lettre qui est un chef-d'œuvre d'exquise sensibilité et de. touchante éloquence ; C*est celle dans laquelle Mirabeau annonce a Sophie la mort de renfant qui avait été le fruit de leur imion !

» mal 1780.

Mon amie, le moment est venu de me prouver la force et l'étendue de ton amour. Certes, ji*en ai déjà reçu des preuves sans nombre et bien chères, et cependant tu n'as point encore été soumise à une épreuve si délicate. Tu le sais, mon amante ! la tendresse de Qabri^ est sans bornes, mais elle a tous les caractères d'ardeur et de fidélité qui composent son être, Rassuré par la ferme conviction que mo' cœur n'exige que ce tribut qu'elle paye, je r

croirais peu aimé si je ne Te'tais uniquement,' si quelque objet dans la natuie pouvait te distraire de ta passion, ou te i-enJre difficiles lest plus grands sacrifices... Mais, mon Gabriel», doutes-tu donc qu'un sacrifice, quel qu'il s(^t' quand il t*est otiert, ne soit une jouissance? Voilà ce que me répond tout bas ma tend»tî Sophie en lisant ceci... Non, mon épouse, non^ bonheur de ma vie ! idole de mon cœur, je ne; doute pas de ton courage, je sais qu'il ne coûte< rien à ton amour ; et cette idée a soutenu le mien dans ce moment où il me faut te der mander ce dont j'ai à peine la force de te donner l'exemple.

Chère amie! loin de nous les ménagements des âmes pusillanimes... Notre enfant n'est plus I eh bien ! je te reste : tu m'aimais en elle ; rends-moi tout l'amour que tu lui portais, et que ton affection, jusqu'ici divisée, se concentre en un seul objet... mon tout t ô mon bien ! je vois tes douleurs, et tu sais si je les partage... Hélas ! je ne puis de même mêler mes pleurs aux tiens ! L*amour ne peut impo* ser silence à la nature, mais il peut et doit la consoler, n peut et doit obtenir qu'un découragement funeste ne nuise pas à tes plus chers intérêts, à ta santé, à ta vie. Fais-moi donc le sacrifice, non pas de ta douleur, mais de tes égarements. Verse des larmes, répands4e8 dans mon cœur ; épanche tes re« grets, mais n'en aiguise point la pointe, d^À trop acérée, par une opiniâtreté qui f arrache^ rait à tes devoirs, désespérerait ton ami, et lui ferait prendre en horreur la vie, arec laquelle tu dois le réconcil e . Tu le peux seule.

ô mon ange î Un crêpe affreux voile à mes regards le bonheur; toi seule, qui le soulèves toujours, peux le déchirer tout à fait. Tu vois quel est mon sort ! tu vois à quelles épreuves j*étais destiné ! Veux-tu que ma seule consolation, la conviction d*êfre infiniment aimé m'échappe encore î Oui, je croirais être aimé faiblement si la mort d'un enfant auquel, hélas ! nous ne comptions pas survivre, mais que nous savions cependant né de la condition des mortels, te rendait sourde à ma voix, à mes consolations, à mes caresses... Je sais quel bonheur tu te promettais de cet enfant, et quel plaisir c'était pour toi que de projeter le sien... Mais oserais-tu dire ou croire qu'il n'est plus de bonheur pour toi dans le monde quand tu peux tout pour le mien, quand j'existe, quand je vis pour toi, quand je touche peut-être au moment de t'être rendu ? O mon amie ! nous sommes déjà trop payés pour regarder la mort comme la plus belle invention de la nature. A combien de maux, peatêtre, elle a dérobé ta fille ! C'est donc sur nous qu'il faut pleurer ; et les pleurs que commande Famour de soi, ne doivent pas longtemps prolonger la douleur, quand un sentiment plus tendre et plus noble lui ordonne de secahner. Hélas ! ma Sophie, je te disais, il y a quelques mois, ces paroles touchantes d'un ancien : Les funérailles des enfants sont toujours prématurées, lorsque les mères y assistent. Cette idée est vraie et touchante ; mais combien de mères se désolent sur leurs enfants vivant.^:, et dis-moi si tu pouvais, loin de Têtre, t*ai*rètor Fiui* Ui limite de l'existprîrf» rt «In }iH:)îit, vt

lire au livre des destinées ? Réponds-tu qu'en voyant la longue liste des maux qui f attendaient, tu voudrais exister? Non, si Ton te Toffhdt sans le dédommagement de notre amour.

Eh bien, cet amour te reste ; cet amour me console d'une vie tissue d'alarmes, de périls et de douleurs. Que dis-je 1 il me les fait oublier en me ramenant à toi, à toi dont je n'étais pa& digne, et que je n'aurai jamais trop chèrement IMiyée... Sophie, ma chère Sophie! je te conjure, et j'espère que tu ne refuseras pas au plus tendre des amants, à qui tu n'as jamais rien refusé, de mettre un terme à tes regrets, et même d'apporter dans ceux qu'il faut bien t'accorder, une modération qui calme mes inquiétudes sur les suites qu'un si fatal événement pourrait avoir pour ta santé.

Tu me plaindras sans doute d'être obligé de te donner cette cruelle nouvelle. Hélas! si j'eusse pu te la dire en te serrant dans mes bras, nos cœurs, en s'unissant, se seraient mutuellement fortifiés; mais l'absence aigrit tout. J'ai balancé si je tedirais sitôt quelle perte nous avons faite ; mais la crainte que tu ne reçusses ce coup d'une autre main qui ne saurait pas te l'adoucir, ma confiance en ton courage, la haute opinion que j'ai de ta tendresse, et qui ne me laisse pas douter que la mienne ne supplée suffisamment à cette privation terrible, m'ont engagé à te parler sans détour. Ah!

Sophie, ton ami n est pas moins malheureux que toi, lorsqu'il s'occupe de tes chagrins.

Je serais inconsolable si tu n'étais qu'une amante vulgaire. Hélas! me dirais-je, voilà un de mes liens, et le plus sacré de tons,

rompu; mais je te ferais injure de penser ainsi. L'amour et l'honneur nous unissent indépendamment de tous autres motifs, detoua autres devoirs, de tous autres objets; et il n'est pas au pouvoir des hmnains ni de la nature de relâcher nos nœuds, aussi longtemps qu'elle nous laissera la vie. Si nous sommes destinés à presser dans nos bras de nouveaux gages de notre amour, nous pourrons porter sur eux un regard plus serein. Un certain nombre d'enfants doit payer le tribut à la:

mort : elle a frappé le premier fruit de notre tendresse ; nous devons, nous pouvons espérer qu'elle épargnera les autres mon

amie! nous avons éprouvé de plus grands, malheurs î C'est sur nous-mêmes, et une partie détachée de nous, que l'infortune s'est exercée, quand elle nous a arrachés j'un à l'autre. L'amour, l'espoir et nos bienfaiteurs ont cicar trisé cette plaie profonde : ta nouvelle blesh sure doit être encore plus facile à guérir.

Ah! ma généreuse Sophie, ne m'aecahle pas^ du nouveau tourment de tes souffîrances ou de tes dangers; ne nous punis pas tous deux de notre infortune -, n'augmente pas tes propres maux. Pleuie, mon enfant, pleure, mais non pas sans mesure; que ta douleur soit douce et tendre conune toi. Tu n'as pas joui de la douceur de voir lon^^emps ta fille, de Ul tendresse de lâes embrasa ments, des caresses de son enfamce... Hélas ! que regrettes-tu Ik ? tu n'en serai.-^ que plus malheureuse ; et si. Je t'envie le pkisir de l'avoir embrassée, c'est que je voudrais avoir autant de motifs de r&-> grets que ijion amie.

Si les pleurs fléchissaient le destin, je te dirais : Chère amie, pleurons ensemble, pleurons des larmes de sang- ; que tous nos jours se passent dans le deuil, toutes nos nuits dans la tristesse et Tinsomnie ; notre douleur est utile à ce que nous aimons. Mais les gémissements ne raniment pas les morts ; il ne faut donc pas se laisser emporter pour eux à une violence nuisible à ceux qui leur survivent. Ne nourris pas ton chagrin trop amer, trop naturel, mais qui ne durera qu'en proportion de ce que tu sentiras le plus vivement ; or j'espère, et je crois, et je demande, en te coxivrant de mes baisers et de mes larmes, que ce soit*ton amour pour moi que tu sentes et que tu veuilles sentir le plus vivement.... Oh! qu'ils sont durs et insensés, ces parents qui, au lieu de se hâter de jouir de leurs enfants , de se livrer à eux sans délai, d'épuiser réciproquement toute leur tendresse mutueUé, an lieu de profiter du moment présent qui leur appafrtient à peine, les vexent, les oppriment, et se réservent, pour un avenir qu'ils ne verront pas, des réparations, dont la fortune ne leur laisse que le projet vain et déchirant t.... Eh bien ! les enfants de ces êtres-là vivent pour souffrir, et ceux des mères tendres sont moissonnés au berceau!...

Ce n'est pas le moment de te parler affaires, ô mon tout! Ces intérêts si médiocres, si tiédes auprès des grandes affections de Tâme, ne me touchent pas plus que toi. Je dois cependant t'ôter un de tes chagrins, qui paraît t^avoir vivement émue au moment où tu écrivais ta dernière lettre. Mon ami, M. B , qui par-

tage vivement notre perte, m'avait écrit avant que de la savoir : « Ne prenez point à la let- » tre les précautions que ie vous ai demandées

• sur notre correspondance. Laissez-vous con- » fier tout, ne répondez que ce que la prudence

• pourra vous dicter; longez sur tous les

• points importants et délicats qui font con- » naître votre touche. Je ne vous dis que ce

• que vous savez aussi bien que moi, et que

• vous-même avez pratiqué. »

Ces mots pleins de douceur, de sagesse et d'amitié, doivent t*ôter tout soupçon que Ton veuille te priver du secours de mes avis. Au reste, tu n'en as que trop perdu le besoin, puisque la seule propriété qui te restât, et qu'encore, au mépris de la justice et de la nature, on te disputait, t'est enlevée par le sort... Je te supplie de ne point écrire dans ces premiers moments à ta mère ; elle ne peut pas partager ta douleur; et toi, tu ne peux pas sentir assez cela : mais, mon adorable amie, la douleur même doit être décente, et il ne flEiut pas aigrir des maux déjà trop dévorants.

Oh! mon amie, ce n'est pas toi que le regret de ce que tu n'as plus peut rendre injuste pour ce qui te reste. Envisage ton amant , et son^e combien la fortune t'a épargnée, même en te maltraitant, et tu avoueras qu'il te reste plus de consolations. Voilà, ô mon tout, ce qui m'a fait supporter ma douleur, et ce qui me donne la force de t'écrire peu d'heures après avoir reçu une nouvelle qui a serré mon coeur au point de m'inquiéter, car tu me fais aimer la vie. J'ai beaucoup pleuré depuis, et voilà ma poitrine

soulagée; mais mon âme ne le sera que quand j'aurai ta promesse de tout sacrifier à l'amour, et de chercher dans son sein les remèdes à tes maux, sans m'en cacher la profondeur ou l'activité. Ecris-moi bientôt, ma Sophie-Gabriel, je te répondrai à l'ini^tant ; et M. B... voudra bien te faire passer ma lettre. Hélas! tu recevras toujours trop tôt celleci, mais je n'aurai jamais la tienne assez vite.

Adieu, ma bien-aimée, montre-moi ce courage que j'attends de ta grande àme : élèvela au-dessus du deuil où elle est plongée, et ne pense qu'à Tamour éternel et inviolable que mon cœur t'a juré, que mes tendres caresses te répètent, et sur lequel nul bras ua peut attenter.

Ta fille n'a pu résister aux convulsions des dents. Sa nourrice est, dit-on, inconsolable. Je prie M. B... d^ lui donner le peu que je puis dans cette triste occasion. Ceux qui ont aimé notre enfant, ont tous des droits sur nous... Hélas! tu ne verra&que trop que c'est, la main appuyée sur ma plaie, que je cherche à guérir la tienne.

Sorti enfin du donjon de Vincennes, après une longue négociation, dans laquelle il fut aidé par sa mère, son oncle et sa sœur, madame du Saillant, Mirabeau ne fut pas pour cela au bout de ses traverses. C'est ici que se placent ses procès, non moins fameux et non moins retentissants dans des publications souvent rééditées, que ses lettres à Sophie. Il lui fallut d'abord purger la sentence rendue par contumace à Vei*sailles, pour le rapt de Sophie ; puis repousser la demande en sépara-

de corps de sa femme. Nous n'entrerons dans les détiiils de ces procès, qui par la ence déploj^ée contre notre liéros, fui-ent ept.onnels, comme tous les orages qu'il »voqua. A cette occasion il publia des Mé- )ii*es si éloqutmts. qu'on y a vu un des plus uts modèles de la polémique judiciaire, et l'on y reconnut dés lors le principe de 1 imense talent d'oi-ateur qu'il a déployé depuis. Quant au ton de ces Mémoires, et aussi à élévation que Mirabeau sut donner à ces débats personnels, on en pourra juger par l'exjait suivant, qui explique et justiâe préciséaaent la publicité qu'n prit soin de donner à ses procès!

Les voilà nettement exposes les motifs de mes plaintes. Est-il bien vrai qu'on se soit étonné de leur éner^arie, ou qu'gn l'ait improtiyée? Mais en ai-Je proféré qui ne fussent pas fondées î M'accusera-t-on d'avoir frappé dans les ténèbres? Non J'ai nommé hautement mes délateurs. On ose me reprocher jusqu'à cette franchise, jusqu'à cette fermeté; je le crois, ils voudraient me ravaler à leur niveau ; ils voudraient me voir employer des armes dont l'usage leur est si fomilier ; ils ne craignent pas d'être vaincus dans leur science. Pour mol, je n'ai qu'un rempart à opposer à tant de manœuvres et de dénonciations cachées, qui plus d'une fois m'ont mis en danger. C*est récLat de ma défense, c'est la fierté véhémente de Vinrnocence outragée. Les procédures, les mémoires manuscrits ensevelis dans les greffes, sont fàci* lement mis à l'écart et plus fîaîcilement encwe oubliés. Cest tai grand jour que les crimes ou

B Gaiomoies duivent l'tre exposés : c'est nu "'■" "1 fnut 'l^'nig-iiT lea acceptions de Ir- i-i. ..■■ ,■■■. 'iwi'iires, iMBubor- ■- iledp.tail. Alors ■ .1 pniir 80 (îiaperi- [■,■ I-. .1 ' - . i ' .i\ des hoimt'teB iiipiiir'er u l'iiijiji'ritictlon ûea lois, t oontemr daus le» bornes de fiiquitiS ceux e portioD queluoiiqi»! île l'autorita, t, ainsi (|iif Iw nnîi'^ homm**, ae-

slblùS anï passi"tw .......i;. bincAre-

lOt mas jimes; m- ■ ■ ■ •■<■ rea-

rt même que i'n-.\ ■iMique

B graude iiifluen 'its; il

* tellait donc in \- Innf^,

t puisque hipf; en. .mus :ili..'!ilPiit Ean3 a Botoi'iiSté qu'ils viiX faitu. Tf! est, tel la unique déeit en écriTaut mes Më-

eet l'arbiti-jurH, t.ii .le uns Mpidoires,

u laorociit iiK'uit ili; -.ii nul li'-iiiuii, est sup-

-=016 pif. .■ :, ;\. Mira-

I faetum portA le titra suivant ; Simoire

mmtf de Mrnbiim, nippiimf nu moment

(me df m pvMltalinii jinr «nlrr parWeuKcr *;

t. te gante ibft*Kitux! et réimprimé, par niptcl

pourîc roi et lajubticcj acre une conversation de M. le garde des sceaux et du comte de Mirabeau à ce sujet.

Il est dédié : A mes concitoyens, et cette dédicace est accompagnée d'un éloquent commentaire :

La nécessité où je me trouve de publier de nouveaux malheurs, de nouvelles injastices, ne peut qu'être affligeante pour moi, indépendamment m^me des ennemis puissants qu'elle va me susciter. L'homme de bien ne peut désirer d'être sur la scène que lorsqu'il s'agit de servir ses semblables. C'est quand on travaille pour le public qu'il est doux d'être sous ses yeux, animé par sa justice, éclairé par sa censure.

Mais quand on ne doit s'occuper que de soi, quand on ne peut s'en occuper qu'en gémissant, on voudrait se dérober à la nature entière; on voudrait épargner aux hommes le speciâcle affligeant de la modération inutile, et la connaissance d cette triste vérité qu'on peut être à la fois infiniment honnête et infiniment calomnié; infiniment courageux et infiniment opprimé. La justice même qu'on éprouve ne console pas de la pitié qu'on essuie.

N'importe; outre ce qu'on se doit à soimême et au soin de son propre honneur; lorsque les iryustices que l'on défère au tribunal du public, à ce tiibunal qui juge tous les juges, tous les grands de la terre, intéressent la liberté individuelle, la propriété la plus chère de tout citoyen, en un mot, les droits

le.s plus émiiienis de la nature humaine, répugnance qu'un homme doué de quelqi pudeur ressent à occuper les autres dte ses a faires particulières doit céder au devoir < dii-e, de soutenir, de publier toute vérité util à la défense de laquelle sa situation Tappell Chacun peut et doit alors se considérer comi iléfenseur de la société : chacun doit, voir da sa cause celle de ses concitoyens. C'est ai miens à juger si je suis en droit d'app leurs regards sur les obstacles presque in\i cibles que j'ai rencontrés en réclamant, so un prince infiniment juste, la justice de conseil.

S'il faut en croire ensuite la relation de s entretien avec le garde des sceaux , il pai beaucoup moins en plaideur suppliant qn' tribun, en publiciste , et même en législal Voici comment se termine cette conversativ

■. LE GARDE DES SCEAUX. — MOUSiCUr, jC VO

ai dit la loi; vous savez le fait ; je n'ai rien plus à vous dire. Je ne vous dois nul comj de ma conduite ; je n'en dois compte qu' roi. Vous auriez dH l'apprendre avant que d'< trer ici.

MOI. — Monsieur , veuillez faire quelque i tention à ma réponse. Quand j'ai apporté ds ce cabinet mes représentations, j'ai cru par au chef de la magistrature, protecteur de te les drpits, et, pour ainsi dire, médiateur en le souverain et les lois ; et non h un vizir « n'a de règle que sa volonté et son bon i-l Je respecte la magistrature et son chei , méprise trop les 'vizirats et les vizirs pour

— no -^

redouter. J'ai pesé ma démarche; j*en ai calculé les suites ; je connais le caractère moral du roi et les principes de la plupart de ses ministres. J'irai droit au souverain* Je lui déférerai le déni de justice que vous me faites éprouver en cet instant; et ne croyez pas que xien puisse m'intimider dans cette poursuite. JElle est plus sérieuse pour vous que pour moi; car vous avez quatre cent mille livres de rentes, et une g-rande place à perdre ; et moi qui ne risque rien , je m'assure tout au moins le plaisir.de ne pas diminuer le nombre de vos ennemis. Ré(î('chissez-y donc ; je ne veux, ni ne puis désirer un éclnt ; il ne; m'est bon à rien. Rendez-moi, par tolérance même si vous voulez , mes mémoires , et tout est fini ; mais je ne céderai pas , je vous jure sur mon honneur que je ne céderai pas ; et si vous parvenez à étouffer mes réclamations , ce qui est possible, en frappant du pied à terre, j'en ferai sortir dix mille exemplaires d'an mémoire dont on saura l'Jjistoire et l'occasion.

M. LE GARDE DES SCEAUX. — Monsieur, si cela arrive, par con.sidéiation pour vous je voudrais l'ignorer.

MOI. — Eh bien! monsieur, je tâcherai que vops seul dans le royaume, et même eu Europe, l'ignoriez.

Mirabeau, en étudiant ses procès en était arrivé à faire une étude complète sur les vices de la législation et de la proc(»dure, et il se proposait sans doute de la publier dans un

frand ouvra.L'e, sur le même plan que ses cttres de cachet et prisons cCHtat, comme il

Je TOis tout. Je saie tout; le théâtre de tant d'intrigues est trop resserré pour qu'il soit né cessaire de les développer au put)lic: mais, ji l'assure, un jour viendra où la nation entièiv en connaîtra l'histoire, et mu to!):, dés longtemps essayée wvx Térités liardies, dévoilera touB les détails des trumes les plus odieuses qui aient déshonoré l'ordre jadidaiTe et le ' mple de la Justice.

milCE SUR SA MAISON

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