‹ Mirabeau: sa vie, ses opinions et ses discoursChapitre 11 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les emprisonnements arbitraires et indéfinis, loin d'être nécessaires et légitimes dans les affaires d'Etat, sont alors plus injustes et plus funestes —La licence, loin d'être Textrême de la liberté et son effet naturel, est précisément son contraire.

Le grand mot de politique en impose tou-

jours à rimagination des hommes; ils pengent que tout est merveille, énigme et mystère dans cette science, où il faut, croient-ils encore, s'élever sans cesse au-dessus des régies ordinaires du bon sens, de la justice, et même de rhumanité, le tout pour le plus graoïd avantage des peuples, au moins si Ton en croit les éloquents manifestes et préambules et édits de leurs pasteurs.

Cette crédulité, sans bornes jusqu'à nos jours, a produit un raisonnement tant répété, et par cela même si accrédité, qu'on ne pense seulement pas à examiner s'il est sans réplique. « n n'y a, dit-on, aucun bien dans la vie qui ne soit mêlé de quelque mal. Il est possible que les lettres de cachet et les emprisonnements arbitraires entraînent quelques inconvénients; mais les cas particuliers disparaissent aux yeux de Tadministrateur public.

Quelques innocents souffrent peut-être; mais la société est paisible : les séditions, les révoltes sont aussitôt étouffées, et la tranquillité générale est maintenue. »

On pourrait répondre à ce grave argument avec im peu moins de flegme : S'il n'y a, dirait-on, aucun bien dans la vie qui ne soit mêlé de quelque mal, et s'il est vrai que quelque licence soit celui qui se joint à la liberté; on n'en doit pas conclure qu'il faille priver les honunes du premier de leurs droits et de leurs biens. Les États despotiques sont tranquilles; je le crois : les cadavres le sont aussi, car ils n'ont point de vie ; personne ne dispute là où il n'y a rien à disputer....

Mais il faut renverser cette objection frivole.

qui n'a nul fondement, au lieu de montrer qu*ell6 ne prouve pas ce qu'elle prétend prouver. Il faut surtout sortir des généralités va^ gués qui ont tant offusqué les hommes et si bien servi leurs oppresseurs. .

Je dis que la prérogative des emprisonnements arbitraires, et indéfinis n'est point, admissible dans ce qu'on appelle les affaire» éBEtût, et la raison que j'en apporte est sin^)le. Les lois savent pimir la trahison et la déisobéissance comme les autres crimes^ Ceux-là mêmes sont les plus sévèrement proscrits et doivent l'être comme les plus funestes à la société. Or le monarque qui peut faire arrêter et conduire un homme à la Bastille peut également le livrer au cours de la justice. . . ^

Il existe un complot, un crime d'Etat, c'està-dire un très grand crime. Peut-être le suppose-t-on, peut-être aussi le croit-on à tort. Si le prince est de bonne foi, il a d'autant moins d'intérêt à soustraire aux magistrats celui qu'il accuse, que la vérité sera certainement plus scrupuleusement examinée par eux que par ses ministres, surchargés de tant d'autres affaires, et d'ailleurs parties presque nécessaires dans toutes les intrigues. S'il n'est pas de bonne foi, le malheureux citoyen que vous abandonnez à sa merci sera sûrement égorgé ou ne reverra jamais le jour. Les ministres et les courtisans, ces courtisans féroces et lâches, qui conseillent le crime et le louent, diront à l'envie : qu'un faible individu n'est rien auprès de l'être privilégié au sort duquel le bonheur d'une nation est attaché ; qu'alors qi^un pdnce

hait ou craint, tout est examiné ; que sa sûreté ne saurait s'accommoder d'une lente justice, et que son intérêt seul, auquel tant d'autres intérêts sont liés, fait le crime ou Tinnocence. Voilà les principes et le langage des cours....

Observez que tout complot découvert, loin de devoir inspirer des inquiétudes plus vives et d'autoriser des précautions illégales, contribue à affermir l'autorité établie, puisque la trame que les conspirateurs avaient formée est rompue. Ils doivent par conséquent recommencer tout de nouveau, et îivec bien plus de désavantage qu'auparavant. Ainsi les recherches pour des projets problématiques, sont un piège tendu à la prévention et à la . crédulité. Ainsi ces principes, selon lesquels tout citoyen dont la physionomie a le malheur de déplaire à im homme en place est menacé de l'odieux séjour d'une prison, n'ont aucune raison solide qui les appuie, même dans le cas le plus favorable aux partisans des ordres arbitraires, celui où des temps orageux menacent l'autorité.

Mais loin de nous cette erreur que la licence soit l'extrême de la liberté; elle est précisément son contraire. Elle est le gouvernement par la volonté de quelques individus en opposition à la volonté et à l'intérêt dti corps social, connu et manifesté par les lois. La licence est l'esclavage des psirticuliers les moins forts ou les moins audacieux, et le despotisme des plus téméraires et des plus puissants. Or la liberté des particuliers est la base de.la li-

; publique, et la principale an de tout luvememeat équitable. La Uljertô est donc a une distance jôilnie de la licence : c'est le despotisme que la licence avoisiue et non la liberté. C'ttl tui, dit M. Helvétius, gui, »emblabic â l'empire du Chao* tel que l'a peint Miitott, étend ton pavillon lur un gouffre aride et désolé, oà la confusion entrelai-ée dam elfcméme entretient Vanarchie et la àiieorde dt* élémenlt, H gouverne chaque atome avec un fceplre de fer. Le despotisme n'est autre chose que la licence de quelques grands tour à tour avons et Tictimes, appuis et fléaux, despotes et esclaves du despote. Voilà pourquoi cette forme de gouvernement, si l'on peut l'appeler ainsi, nait et périt presque toujours par l'anarebie.

Or cette licence des grands est infiniraeat plus funeste que celle des petits, qui ne saui-iait être durable : le défaut de combinaiins, de moyens, de consistance, l'a bientôt " 'uite; ce poison porte avec lui-même son léde ; le despotisme est un mal intlniment iplus terrible que cette licence, et même que l'anarctiie, parce qu'il croît sans cesse et est soutenu de tout le pouvoir, de toutes les forces du gouvernement; parce qu'il abrutit l'homme en le courbant sous le poids de ses , en l'engourdissant daua une mortelle ; parce qu'il ne peut être vaincu que efforts convulsifs, dont le corps social presque plus capable lorsque l'esprit de :tude l'a comme anéanti, à moins que les de la tyrannie ne révelEent tous les esa'ouvreat tous les yeus, ne relëyeat

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