‹ Mirabeau: sa vie, ses opinions et ses discoursChapitre 3 sur 11 · MEMOIRE SU'R LE PORTEFAIX JEANRKT · texte numérisé non relu

MEMOIRE SU'R LE PORTEFAIX JEANRKT

HÉMOIRE SUR LES SALINES DE LA FRANCHE-GOHTtf

Les quelques extraits qui précédent et que nous aurions çu bien facilement multiplieront déjà montré que^ même dans les épanche-, ments les plus intnnes de la vie privée, on trouve en germe , chez Mirabeau, tous les caractères du publicisteet du tribun, en qui s'est inoiii i ée si partie ulièreuient cette haine du desp. is ne, qui est la pi*emière passion et le premier principe révolutionnaire. Mais des actes et des écrits publics inaugurent de bonne heure sa cariière politique, et nou.i attestent par quels travaux incessants , par quelles intrépides et vigoureuses protestations s'est prépare le puissant orateur de l'Assem- ' blée constituante.

seize ans. mais dont il ne reste aucune trace. Quoiqu'il en soit de ce premier essai, il est certain qu'à peine âgé de vingt ans , en mo, au milieu des courses, des travaux et des dangers d'une expédition en Coiv^e à laquelle il prit

part, il s'occupa sérieusement et ébaucha un ouvrage sur ce malheureux pays, qui ne fut pas imprimé, mais dont lui-même nous a indiqué resprit dans une notice placée en tête de \* Essai sur le despotisme, sous le pseudonyme de Saint'Mathieu. «Lacampagne finie, le comte de Mirabeau aperçoit partout les traces des dévastations génoises, les vestiges de leurs crimes, et, à ce signalement du despotisme, il reconnaît son ennemi; son cœur palpitant (rindignation ne peut se contenir ; son imagination, pressée d'idées, déborde : il écrit, il trace un tableau rapide des malheurs des Corses et des forfaits génois. »

Nous avons mentionné aussi la Notice sur sa maison, écrite pendant son séjour au château d'If. Mais quoique Mirabeau fût encore imbu à cette époque des préjugés de son éducation, il ne faut pas croire quil ait cédé le moins du monde, en écrivant cette notice, à un sentiment puéril d'orgueil nobiliaire. Après avoir rappelé une enquête très minutieuse fait par un de ses ancêtres k la recherche des monuments établissant l'antique généalogie de sa famille, il ajoute aussitôt :

Mais à quoi bon insister?... vanité des vanités ! n'avons-nous pas tous le ciel sur nos têtes ?

Mais quand la providence nous a chargé d'un nom, il convient de le soutenir, par la même raison qu'il convient de s'en faire un quand on n'en a point, c'est-à-dire qu'il faut lui conser^er ou mériter une sorte de reconnaissance publique, tôt ou tard, mais toujours accordée

ce qui a été fait pour l'utilité générale ; nous l'avons déjà dit, tout notable inutile à la société qui le reçoit et maintient tel, est un ban-

queroutîer. Toute notabilité a ses devoirs, le premier est de la conserver. Ainsi le soin de la famille est la première des fonctions sociales, les occasions et le temps font le reste. Je ne sais ce qu'il arrivera de notre maison, qui décline avec plus de rapidité qu'elle ne s'accrut, et dans quelles circonstances! Mais je sais qu'elle fût noble et voulut se maintenir telle dans tous les temps, par de nobles moyens et une grande considération; quoique la vanité soit bien commune, celle-ci n'est pas triviale : elle ne le fut pas surtout aux siècles où la mode d'acquérir la noblesse k prix d'argent n'avait pas confondu toutes les nuances de la hiérarchie sociale, et remplacé les inconvénients sans nombre de la noblesse héréditaire, invention bizarre et vraiment antl sociale, par l'abjection de la noblesse achetée, vendue, conunercée.

Mirabeau, on le voit, est bien là tout entier, comme dans les moindres écrits sortis de sa plume à n'importe quelle époque.

Cette indignation généreuse çiue lui ins-

F ire spontanément, en toute circonstance, arbitraire et le despotisme lui dicte, pendant sa captivité à Pontarlier, un Mémoire en faveur d'un simple portefaix, nommé Jeanret.

qui, porteur d^un fardeau, avait été arrêté et blesse par des employés des fermes, quoiqu'il n'eût fait aucune résistance, ni témoigné aucune intention de se soustraire aux déclarations et visites, non plus qu'au payement des droits.

Voici quelques passages vraiment remarquables de ce Mémoire \

— It8 —

Un citoyen ne peut être arbitrairement arrêté, s'il n'est point un malfaiteur ; et quand il le serait, il faudrait encore que les lois, ou les officiers de police constitués par le prince l'eussent jugé tel, avant qu'on put attenter à sa liberté. Si ces vérités sont incontestables, l'infortuné Jeanret réclame aujourd'hui, à trop juste titre, les droits d* homme et de citoyen.

Où. sommes-nous ? N'y a-t-il plus ni lois ni tribunaux? Et qui sont-ils, ces hommes qui, juges et bourreaux, décident dans leur propre cause, prononcent l'arrêt, l'exécutent, font du sabre d'un douanier le glaive de la loi, et vengent par le fer les délits dont ils sont les seuls témoins, les inventeurs quelquefois, et les accusateurs, crus sur parole (1)?

Cette défense est simple, tous autres principes que ceux sur lesquels elle est fondée seraient cruellement attentatoires aux droits les plus sacrés de l'homme, à sa liberté, à sa sûreté, à sa vie. Certes, ce n'est pas en France que la jurispriuience du sabre doit être étabtie.

[D Miraboau écrivait plus tard : « Il est des Etats où la nature de la pêne, «Mon nocesslte les exactions les

S lus atroces et met la société dans un véritable état e guerre: où les peuples sont opprimés par les traitants, plus destructeurs encore <)ue les pachas et plus avides; où ces insaliabits publicains. connaissant, à l'exclusion des cours de justice, de tous les crimes qu'ils oui inventés, et les punissant selon les lois qu'ils ont dictées, se trouvent à la lois léj^islateurs, ou, ce qui revient au mène, desi)otes du despote, juf^esel parties, et décident, par I oifrane de leurs stipendiés de la vie et de la lit^erté des citoyens gui n'ont violé d'autres lois que les leurs. » [Letir'es de cachet.)

Sans doute une trop longue impunité enhardit ces hommes dont l'insolence est le moindre tort, dont la barbarie est la première vertu, et qui souvent datent leur fortune de

leur premier crime Magistrats î ce n'est point

tme déclamation. Livrez-vous à toute l'horreur qu'inspire une telle idée.... Le frère même du malheureux qui vous demande justice, le frère de Jeanrety étant employé des fermes, tua deux hommes. Au premier meurtre, il fut fait brigadier; le second lui valut un bureau de 700 francs d'appointements et cent louis de gratification. En vain le premier tribunal de la province le poursuivit avec une vigueur opimiâtre et vraiment respectable ; son crime était trop utile pour que Vimpunité ne lui fût pas assurée» : aussi, quand Jeauret fut frappé, les camarades de son assassin dû'ent-ils : Lb wilà brigadieri

Mais Jeanret a levé le bâton sur Vemployé,.^ Sans doute, et sans cette précaution, il serait sans vie et l'employé aurait un grade de plus.

Quoi ! vous avancez sur moi le sabre levé et je m'offrirais sans défense à vos fureurs l Ah! c'est en Turquie, ce n'est qu'en Turquie qu'un vil esclave baise le cordon que lui envoie un

plus vil tyran Mais Jeanret devait obéir

A qui? Le règlement e^t muet sur le cas. Un employé des fermes est-il donc le législateur* Quand je ne fais point de mal, quand je ne désobéis pas au prince, (f est- à-dire à la loi »<-

vante, nul homme, nul homme au monde, n'a d'ordres à me donner.

Ce langage, sans doute, a un remarquable caractère de vigueur sous la plume d'un prisonnier, et il y a une incontestable générosité dans cet acte de se constituer ainsi, quand on est soi-même placé sous le coup de r arbitraire, l'avocat d'office d'une malheureuse victime de Tarbitraire. Mais Mirabeau tint un langage encore bien plus énergique dans un travail où la fermeté des principes, la critique des actes du pouvoir, la naine du monopole^ sont d'autant plus frappants que i'ouvragj était feit sur la demande de l'autorité même.

Nous voulons parler d'un mémoire fort étendu sur les Salines de la Franche-Comté, fait dans les premiers temps de son séjour au fort de Joux. à la prière du commandant Saint-Mauris. Dans ce mémoire, il s'élève très vivement contre les abus des gabelles, et combat avec la plus grande énergie l'esprit de fiscalité inepte, dure, et parfois atroce, qui s'exerçait alors au pront de quelques intérêts particuliers, et qui n^est pas toiy'ours devenu plus intelli-

compi

que cette remarquable exhortation adressée à

Louis XVI, qui venait de monter sur le trône :

Louis! ô mon roi! vous qui aimez la Justice et la vertu, mettez le comble à vos bienfîBLits. Vos succès ont dû vous encourager; le plus grand reste encore à obtenir.

Fixez vos regards sur la classe nourricière, la plus nombreuse, la plus utile, la plus respectable partie de vos sujets.

-iîi-

fArracliez-iious aux extoraiuiis do cette (!0-

rte avide, ^uî, depuis i.i longtemps, détroft ^os richesses, ea ruinant et dêËolaut votre peuple.

L'instituteur de votre aï-'ul appelait les publlcaius les coloimee d^ l'Etat.., Ah! sire, vous êtes Le Sumson qui devttz j'enverser ces colonnes... Que le soc de la. ctisi'rue soit la tkase àe votre ti'ôuel Que vos vertus et la régénératio» de lu France en soient tes ornements 1 Que nof^ mœurs eo soientlessoutiensellesdérenseurs!

Rendez & votre peaple la liberté île travailler (raiement pour tous, de recueillir cd iMiii li'B richesses de ce teiTÎtoire fêconU, de ue jardin de l'univers que Im a départi lu nature et dont la Providence vous a con&é l'admmiBtrationpoui'le bonheur de vin ts't millions d' hommes

Bendez k vos au|ets leurs droibj naturels, leurs propriétés, . et que des richesses saus Doiul)re, une gloire immoi'telle, que l'hommage durable de leur amom* et de leur recounuia- Banco soit voti'e rêiiiuuêi'nteur de l'étei'nclle recotinaissance de vos vertus.

La Révolution n'a pus i^ucore passé sur ço lan^'age : mais eu ne sont pas là non plus certainement des flagonwries île courtls;in, <'t on y sent la respectueuse fermeté d'un homme "",: ne se révolte pas eucoi* contre l'ordre de .Oses établi, mais qui ne «e i-êsigii*^ pas pourt tant a supporter la violation Qugrante des l 'âioits naturels du peuple.

ESSAI SUR LE DCSPCTtS^B

Nous ai'rivous maintenant à un ouvrage im*

Sortant et de longue haleine, à YEssai sur le * espotisme, écrit en 1772 et publié seulement en 1775, avec cette épigraphe empruntée à Tacite : « Certes, nous avons donné un grand exemple de patience, et comme les âges précédents ont eu le plus haut degré de la liberté, de même nous avons atteint le dernier période de la servitude. Les délations nous ont arraché la douceur d^écouter et de parler ; et nous eussions perdu la mémoire avec la voix s'il était aussi oien en notre pouvoir d'oublier que de nous taire. » Ce livre, suivant Mirabeau, « fut écrit très rapidement, sans plan, sans ordre, et plutôt comme une profession de foi de citoyen que comme un morceau littéraire. » Cette légèreté à propos d'un ouvrage de sa jeunesse sied bien à un homme qui a conscience de sa force et de son avenir, mais elle a été trop facilement prise au mot par les biographes. Cette profession de foi de citoven est. en réalité, une œuvre qui eût pu sufbre à elle seule à justifier une réputation^ et ' uous en avons accepté plus d'une toute faite, qui ne se recommandait point à nous par des titres aussi méritoires.

L'avènement de Louis XVI fut l'occasion de la publication de l'ouvrage, et, dans sa pre-

face, l'auteur s'explique à cet égard de la façon suivante :

J*ai cru que Tavénement d'un jeune roi plein d'émulation et de bonne volonté était le véritable moment où Ton devait l'effrayer sur les moyens arbitraires et les suites du despotisme. Louis XVI ne voit encore aujourd'hui autour de son trône que les nombreux monuments du gaspillage effréné d'argent fait par son aïeul. Cette image effrayante doit lui inspirer le rfésir des privations et le goût de l'économie. Cest quelque chose sans doute que l'économie de détail; mais ce n'est pas tout à beaucoup prés ; tant qu'une perception arbitraire sul^ astera, on n'opérera que de petits biens, et l'on fera de .grands maux. La perception est. l'unique base de la félicité publique, et la vé* ritable pierre de touche d'un homme d'Etat ;. les rois ne naissent pas tels ; ils le deviennent difficilement même, parce 4ii'il8 savent rarcr ment combien ils ont besoin de le devenir.

Un jeune prince peut, avec les meilleures intentions, imaginer de bonne foi, d'après l'exemple de ses prédécesseurs et l'habitude introduite dans l'administration de son Étal^ qu'on ne peut remédier à rien que par des coups d'autorité. S'il n'est pas en garde contre cette erreur meurtrière, il fera le mal malgré son cœur, et achèvera de. briser de»

ressorts déjà trop usés.

n doit donc apprendre que les coups d'autorité sont toujours dangereux, et jamais bons k rien dans radministratloQ civile et politique d'un Etat,

n doit apprendre surtout que c'est au régime arbitraire lui-même qu'il faut attribuer le désordre des finances, qui a mis son royaume à deux doigts de sa perte.

En un mot, il faut l'éclairer avant qu'on ait pu régarer et le corrompre. Si l'on avait remporté sur lui ce succès funeste, il ne serait plus temps d'y remédier, notre perte serait consommée.

Si le développement de ces vérités n'est pas nécessaire au prince, ce qu'on ne peut guère présumer de son éducation et de sa jeunesse, du moins imporie-t-il à la nation, dont les rois ne seront pas étemels, et qui ne redeviendra jamais heureuse et libre d'une manière assurée, qu'elle ne soit inWuite.

Si les Français enfin sont assez beureux pour qu'un tel ouvrage leur soit inutile, il doit intéresser au moins le reste des hommes. L'Europe, la servile Europe, ne manquera jamais de despotes, qu'alors que les sujets sauront comment on. forge leurs chaînes, et comment ils peuvent les briser.

La première partie de l'ouvrage est consacrée a justifier contre Rousseau l'état de société, et à repousser le prétendu état de nature préconisé par le philosophe genevois^ contre equel la pire objection est qu'il n'existe pas, :andis que le principal argument en feveur de l'état de société, c'est qu'il est : il faut donc bien en prendre son parti. « On prétend que les institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes plus malheureux: si nous embrassons cette opinion, tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des pal-

liatifis à nos maux ; cette recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs sociétés. » — Non-seulement d'ailleurs, l'homme semble fait pour la société, « mais il n'est vraiment homme. c'est-à-Jire un être réfléchissant et sensible que lorsqu'elle commence à s'organiser ; car. tant qu'il ne forme avec ses semblables qu*une association momen^née, il est encore féi*oce, dévastateur, et n'a guère que des idées de carnage, de bra* voure, d'indépendance et de spoliations. »

Les hommes n'ont rien voulu ni dû sacrifier en se réunissant en société ; ils ont voulu et dû étendre leurs jouissances et l'usage de la iibei-té, par le secours et la garantie réciproques, car le besoin de s'entre-protéger, besoin très réel et sensible ; car la nature est bornée dans ses largesses ; elle les a réparties d'une luain équitable, mais économe, c'est-à-dire très également, à peu de choses prés ; et si nous calculions tous les avantages et désavantages physiques et moreaux de chaque individu, nous tix)uverions une bien petite différence d'homme à homme.

De là une conséquence nécessaire ; « droits et devoirs, voil^ le balancier de l'humanité : ceci n'est point un étalage affecté de morale, c'est la base du calcul de la société. »

Or, dans l'état de société, comme dans l'état de nature, « l'homme veut être heureux, il veut jouir, il veut jouir avec tranquillité, car les jouissances tumultueuses ou troublées ne sont pas des jouissances. Or, on ne jouit guère que par le travail, car la terre que nous nabitons est une bonne mère, mais elle veut être sollicitée. »

venu tincti que nous avons semée est à nous ; que qui-*

conque veut nous en priver est méchant, injuste, est notre ennemi, que nous pouvons, i^ue nous devons repousser, réprimer, mettre dans l'impossibilité de nous nuire, par tous les moyens qui sont en notre pouvoir. L'instinct nous démontre tout cela, avant que les combinaisons sociales nous aient appris et démontré, par exemple, que qui attaque une propriété par cela même les attaque toutes.

Mais se trouvant trop partagés entre les soins de culture et de défense, les hommes ont mis toutes leurs propriétés sous la sauvegarde d'un seul, ou de plusieurs, revêtus du pouvoir de ce que nous w^^elonsY autorité lutélaire] c'està-dire du pouvoir d'exercer la police^ pour qu'on puisse semer et recueillir en paix ; de sonner l'alarme dans la commune lorsque l'ennemi du dehors la menace : de rémiir, en im mot, les forces de tous pour l'avantage de totis. Voilà le motif de la subordination qu*ils rendent à l'autorité souveraine à qui le peuple a confié sa défense et sa police.

Ainsi l'homme s'est donné un chef et un maître. Mais les hommes conservent dans la société bien ordonnée toute l'étendue de leurs droits naturels, et acquièrent une beaucoup plus ^ande faculté d'user de ces droits. Tout ce qm leur était permis dans l'état primitif leur est encore permis ; tout ce qui leur était défendu leur est encore défendu; et ce tout se réduit à garder et à multiplier ses propriétés et à respecter celles d'autrui. La seule différence entre l'état primitif et l'état social, c'est que plus la société est complète et plqji chacun a de propriétés

Ainsi donc, l'état de société ne justifie nullement le despotisme; c'en est. au contrairela condamnation la plus formelle. Cet instinct dominateur même (jui est dans notre cœur à tous ne doit servir qu'à nous faire mieux

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apercevoir la nécessité d'être justes. Car, quel droit ai-je de repousser roppression si j opprime? Quel espoir ai-je d'être tranquille si je donne l'exemple du trouble?

Cherchant alors les causes du despotisme, Mirabeau établit tout d'abord cette grande vérité que les lois positives sont les pires ennemis de la loi naturelle : Les hommes forgèrent leurs chaînes en établissant leurs législations! Vomt détruire le despotisme dans nos cœurs, commençons donc par abolir toutes les lois positives •

Pourquoi faire circuler parmi les hommes le droit du plus fort? C'est un code bien triste et bien dangereux. L'instruction, cette arme plus douce, plus puissante même, suffira à l'organisation des sociétés et les préservera des convulsions de la violence.

La nature est une parfaite législatrice, ou plutôt elle est la seule, et je n'ai prétendu parler que des institutions humaines quand j'ai avoué qu'elles étaient la base de la tyrannie et le berceau de la servitude.

C^est en comparant ces institutions à la loi noLturelle, à cette loi obligatoire pour tous, ineffaçable malgré les préjugés délirants de rhumânité; imprescriptible, quelque contradiction qu'elle rencontre dans les législations humaines, qui ne sont cependant fondées que sur elle ; c'est en les comparant, dis-je, à cette loi simple, une et sublime, que nous démontrerions l'insuffisance, la défectuosité et le danger de nos codes législatifs....

Loin de rechercher et de développer cette loi naturelle, aussi essentiellement existante

que le soleil qui nous éclaire, et qui féconde le globe que nous habitons, les légi^teurs, semblables à ces hommes qui adoraient les ouvrages de leurs mains, ont osé croire qu'il était en leur pouvoir de créer des lois pour rhomme.... Que n'entreprenaient-ils aussi de reculer ou d'avancer à leur gré les saisons?

Ainsi, la nature et les institutions humaines, les passions et les législations se sont heui'tées; les contradictions se sont amoncelées, les codes se sont multipliés, et la connaissance des lois positives est devenue pour les peuples policés une science immense ; leur étude est plus fatigante pour la mémoire que pour l'entendement.....

Mirabeau continue :

Je prétends prouver que le despotisme est dans les souverains, l'amour des jouissances peu éclairées, et par conséquent, que la soumission du despotisme est dans les peuples, l'ignorance et l'oubli de leurs droits. Instruisez les rois et les sujets, et le despotisme est coupé par le pied.

L'homme, je le répète, est un animal bon et juste, qui veut jouir. Le despotisme ne peut être admis par lui, ni souffeit par lui, dès qu'il est suffisamment instruit, attendu que le despotisme n'est ni bon, ni juste ; qu'il n'augmente pas les jouissances des princes, qu'il diminue leur puissance, qu'il détruit les jouissances des citoyens et qu'il attente à la sûreté de tous.

Tous les peuples que j'ai cités, en commen-

çant cet ouvrage, tous ceux qu'on pourrait leur joindre, tous ceux en un mot qui seront jamais conquérants ou despotes, étaient, sont ou seront des ignorants. Ceux qui Tont souffert ou le souffriront furent et fK)nt d'autres ignorants.

Tous les actes du despotisme ne sont que des combats dans l'obscurité, entre gens qui cependant craignent les coups; car l'homme tend au bonheur et ne veut qu'être tranquille. Apportez la lumière, et vous les verrez tous en paix.

Cette lumière, à l'approche de laquelle les dissensions civiles, les crimes sociaux, les attentats publics, les préjugés, le fanatisme, s'anéantirent toiyours, est la seule barrière que Ton doive élever contre toutes les erreurs, tous les brigandages politiques et les maux de la société.

L'instruction et la liberté sont les bases de toute harmonie sociale et de toute prospérité humaine; j'aurais pu dire seulement l'instruction, car la liberté en dépend très absolument, puisque l'instruction universelle est l'ennemie la plus inexpugnable des despotes ; ou plutôt, à l'époque de cette universalité de lumières, le despotisme deviendra un être de raison impossible à réaliser, ce qui vaut bien mieux encore; car il serait absurde et cruel de blesser les hommes sous le prétexte d'une guérison infaillible.

Il est évident, et l'on ne saurait trop se le persuader, que l'instruction générale qui fournirait à chacun des principes fixes et raisonnés et deviendrait la boussole invariable de

nos jugements, nous apprendrait à assigner aux noms, aux idées, aux choses, leur véritable valeur, et que dorénavant on n'aurait plus à redouter, pour la tranquillité publique, les illusions qui séduisent encore les honunes après les avoir déjà tant séduits.

n est évident que nul homme ne laisserait tranquillement incendier ses moissons; mais il est tout aussi évident que si chaque volonté arbitraire , chaque brigandage en finance, chaque coup d'autorité portait avec lui, grâce à l'universalité de Tinstruction, ridée d'un forfait social aussi direct qu'un incendie volontaire, tous s'opposeraient à son exécution.

Il n'est pas moins certain que si tous les princes envisageaient les suites d'une administration arbitraire , suites affreuses pour les honmies et non moins terribles pour euxmêmes , ils se garderaient bien d'être despotes.

Jetez les yeux sur l'histoire, laissez-les retomber sur vous-mêmes, et voyez ce qu'a pu l'ignorance des droits, des devoirs de l'homme et des principes naturels. Ecoutez les éloquents déclamateurs qui vous décriront en termes très fastueux les maux dont l'espèce humaine est et fut rongée, et répondez-leur : tt Eclairez les hommes ; vous à'aurez plus » d'autre emploi à faire de votre âoquence » que celui de vanter leur bonheur. »

Eclairons donc les hommes et surtout les princes. Car, il faut en convenir, il est beaucoup moins étonnant qu'un roi se dise à luimême : « La nature entière est soumise à mon pouvoir, et mes sujets n'ont de des-

tination que celle de m'obéir et de me servir, » qu'il n'est croyable que des hommes aient soutenu de bonne foi le dogme de Vobéissance passive.

Le despotisme n'est pas la conséquence de la société, comme des frénétiques ont osé l'avancer, mais bien l'anéantissement de la société. Ce n'est pas une forme de gouvernement; c'est l'anéantissement de toute forme essentielle de gouvernement : c'est un Etat

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