Voyez ses Études de littérature européenne (A. Colin
romantique. Chose singulière, les jeunes générations, auxquelles, à défaut du grec et du latin, on a enseigné les langues vivantes, — qu’elles ne savent, semble-t-il, pas beaucoup mieux d’ailleurs que leurs aînées, — ne paraissent pas très curieuses, ni très éprises des littératures étrangères. Elles ne goûtent et n’admirent bien profondément que la littérature française, et, dans la littérature française, que les parties les plus autochtones, les plus dégagées des influences extérieures, à savoir la littérature proprement classique. Elles sont sévères jusqu’à l’injustice pour le romantisme. Elles professent une sorte de nationalisme littéraire qui a, certes, ses étroitesses et ses préjugés, mais qui a aussi sa fierté et sa grandeur. Il est possible que la guerre, en nous rendant notre confiance d’autrefois dans nos énergies nationales, entretienne et développe cet état d’esprit, et que nous voyions naître une littérature d’aspirations très fortement classiques, à tendances un peu jalousement traditionalistes. Il est possible aussi, — et l’hypothèse du reste ne contredit
pas la précédente, — que, sans cesser d’être résolument nationale, la littérature de demain s’ouvre fort librement à certaines influences étrangères. Mais ici, il y a lieu sans doute d’établir quelques distinctions. Selon toutes les vraisemblances, la guerre actuelle aura pour effet de nous rapprocher de certains peuples, de nous éloigner de certains autres. Par la déloyauté grossière de ses procédés diplomatiques, par la démence « colossale » de son orgueil et de sa mégalomanie, par l’épaisse barbarie de sa « culture », par la violence et l’inhumanité systématiques de ses méthodes de guerre et de ses rapines, l’Allemagne s’est mise elle-même, de gaîté de cœur, au ban des nations civilisées, et presque de l’humanité même. Elle commence à s’en apercevoir; elle s’en apercevra de plus en plus. Après avoir trop subi, et trop longtemps, le lourd prestige des réelles qualités de l’Allemagne victorieuse, et plus encore de ses bluffs , la France, cela est à prévoir, ne voudra plus rien savoir d’un peuple qui s’est déshonoré par des crimes dont
l'horreur nous fait remonter aux pires époques de l’histoire. Elle voudra ne rien lui devoir, même au point de vue intellectuel. Elle le mettra, ou peu s’en faut, à l’index. Déjà l’on nous annonce que les enfants des collèges se détournent en .masse de l’enseignement de l’allemand. Il y aura là, — est-il besoin de le dire? — * un excès, > et un excès fâcheux, après un autre tout contraire : il faut tout connaître, même, et peut-être surtout ses ennemis. Mais enfin, et puisque, aussi bien, le fait sera là, et que nous n’y pourrons pas grand’chose, il faut bien avouer que si, en philosophie et en musique, par exemple, l’ignorance de l’Allemagne peut constituer, pour un Français du xxe siècle, une regrettable lacune, il n’en va pas de même en littérature. A la prendre dans son ensemble, la littérature allemande est infiniment moins originale, moins riche, et, pour nous Français, moins féconde, moins éducative que la littérature anglaise, la littérature italienne ou la littérature espagnole1. A trop pra-
1. Voyez à cet égard le témoignage d’un juge particulièrement compétent, M. Arthur Chuquet, dans l’allocution qu’il
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tiquer les Allemands, nous risquerions d’altérer notre génie propre; à les ignorer, nous ne perdrons probablement rien d’essentiel.
Se détacher de l’Allemagne, ce sera en même temps se rapprocher des nations alliées. Que des rapports fréquents, et de plus en plus étroits, s’établissent désormais entre nous et la Russie, et surtout, — à cause du voisinage, — avec l’Angleterre et l’Italie, c’est ce qui me paraît l’évidence même. Rien n’unit les peuples comme d’avoir versé leur sang, côte à côte, pour une même cause générale, sur les mêmes champs de bataille. Soyons assurés que la guerre européenne aura plus fait, pour hâter la construction du tunnel sous la Manche, que dix années de négociations diplomatiques et de conférences commerciales ou parlementaires. Les relations économiques seront vite doublées de relations intellectuelles et littéraires.
a prononcée le 24 décembre 1914 à l’assemblée générale de la Société d’histoire littéraire de la France (Revue d'histoire littéraire de la France , juillet-décembre 1914, p. 820-821). — Rien d’ailleurs de plus pauvre et de plus médiocre que la littérature allemande contemporaine, maintenant surtout que Nietzsche est mort.
Je crois que l’Angleterre, l’Italie et la Russie auront tout intérêt à mieux connaître la France; mais je crois aussi que la France pourra puiser d’heureuses inspirations dans les littératures russe, italienne et anglaise. Des échanges féconds, — et, comme on sait, ce ne seront pas les premiers, — s’établiront entre ces quatre peuples qui, s’ils savent rester unis, seront demain les arbitres souverains du monde. Tout compte fait, si les littératures « alliées » tiennent à l’avenir dans nos préoccupations la place qu’y occupait naguère la littérature allemande, le mal ne sera pas grand; et même, y aura-t-il quelque mal?
Mais, quels que soient les emprunts que nos écrivains fassent aux littératures étrangères, ils sauront se les convertir « en sang et en nourriture »; ils n’en retiendront que ce qui sera assimilable à notre génie national ; et, conformément à ce qui a été la tradition constante, la mission propre de notre littérature, et la formule même ou la définition de notre classicisme, ils se donneront pour tâche d 'humaniser ce qu’ils
puiseront à d’autres sources. Adoucir, épurer, clarifier, rendre vrais surtout et ramener à l’humaine nature leurs modèles espagnols ou grecs, n’est-ce pas en procédant ainsi que Corneille a composé le Cid, Racine Andromaque, et Molière Don Juan? D’autres littératures ont été plus poétiques que la nôtre, d’autres plus philosophiques, d’autres plus mystiques, d’autres plus artistes; aucune n’aura été plus humaine. Quand un instinct secret ne nous avertirait pas de persévérer dans cette voie, la guerre que nous subissons nous en ferait un devoir. Car cette guerre est pour nous, Français, plus qu’une guerre nationale : c’est une croisade. Nous combattons pour l’indépendance de notre sol, c’est entendu; nous combattons aussi pour la liberté du monde. De cela, il n’est pasjusqu’au plus humble de nos soldats qui n’ait obscurément conscience. Il y aurait moins d’héroïsme dans nos armées, moins d’endurance et moins d’union, si la cause de la France n’était pas en même temps celle de l’humanité.
NOTES