Et ceci ne veut pas dire que le grand poème épique
Mais le « fragment épique », à la manière de Victor Hugo, par exemple, est une forme bien vivante, et qui conviendrait à merveille pour glorifier les exploits de nos étonnantes armées. Car elle est partout dans cette guerre, l’épopée française, aussi glorieuse, aussi follement téméraire, aussi insouciante du danger, aussi dédaigneuse de la mort qu’aux plus belles journées des guerres de la Révolution ou de l’Empire. Ces jeunes gens que rien n’avait préparés à la vie des camps se sont, du premier coup, montrés les émules des vieux grognards leurs ancêtres. Il suffit d’ouvrir Y Officiel pour y trouver une matière épique susceptible d’alimenter je ne sais combien de Chansons de Roland ou d’Iliades, et il n’y a pas de bréviaires d’héroïsme qui vaille la lecture de nos journaux quotidiens. Les gestes le plus justement célèbres, les paroles même le plus admirées et le plus citées de nos héros d’autrefois, voilà que les plus obscurs de nos
moderne, à la façon de Lamartine par exemple, ne puisse pas désormais largement refleurir.
héros de 1914 les retrouvent comme d’instinct, et nous les voyons notés en deux lignes, avec la sécheresse d’un procès-verbal, à la place des insipides faits-divers qui, hier encore, s’étalaient dans nos gazettes. Matière toute chaude d’épopée, s’il en fut jamais! Ah! puissent tous ces héros de la grande guerre rencontrer quelque poète qui soit digne de les chanter, digne de perpétuer les émotions journalières que nous éprouvons à lire leurs hauts faits, à nous dire que la preuve est faite de l’impérissable vitalité de notre race!
Il se peut aussi, et pour les mêmes raisons, que, parallèlement à la renaissance de l’épopée, nous assistions à la renaissance de la tragédie. La tragédie, comme l’épopée, est le genre par excellence des grandes époques militaires. Ce sont les guerres de la fin du xvie et du xvne siècle qui ont fait naître tant de poèmes épiques mort-nés et tant de beaux poèmes tragiques. Corneille et Racine, — et qu’importe qu’ils n’en aient pas eu conscience? — - ont chanté, en les transportant dans l’antiquité gréco-latine, les
Giraud. — Le Miracle français.
exploits des grands hommes de guerre, leurs contemporains. C’est Condé, c’est Turenne qui ont été leur « modèle idéal », qui ont donné le ton à leurs œuvres et à leur public. Il va d’ailleurs sans dire que, si nous voyons renaître la tragédie, elle ne' sera point calquée sur la tragédie classique, pas plus qu’elle ne le sera sur le drame romantique. Mais si la peinture « artialisée » de fortes passions ou de hauts sentiments, de caractères énergiques et profonds, de douloureuses destinées, si la fidèle et sobre représentation d’une violente crise morale sont peut-être les éléments nécessaires et suffisants d’une tragédie véritable, ce n’est point la matière, ce ne sont pas les héros, ni les sujets, — ni le public, — qui manqueront désormais à nos auteurs dramatiques. Il y aurait peut-être, dans cette voie, à chercher et à trouver la formule d’un drame nouveau, d’un drame vraiment moderne, qui pourrait être, — toutes proportions gardées, — pour les générations nouvelles, l’équivalent de ce qu’a été la tragédie classique pour nos pères,
Plus sûrement encore, croyons-nous, le genre du roman va sortir transformé et rajeuni de la crise que nous traversons. D’abord, et comme le théâtre lui-même, en ce qui concerne ses sujets. Il évitera de les emprunter perpétuellement à la chronique galante. L’article « roman parisien » va très probablement disparaître à jamais de la circulation. Nous ne le regretterons pas : comme il était lu à l’étranger bien plus encore qu’en France, il a desservi notre cause au dehors plus qu’on ne saurait le dire. C’est dans nos « romans parisiens » que les Allemands se sont formé l’image, truculente et grotesque, de la « Babylone moderne », cette Babylone qu’ils vouaient à l’exécration, et où ils auraient été d’ailleurs si heureux de pénétrer pour y assouvir leurs très morales convoitises. Il y a tant de choses dans le monde, et à Paris même, qui sont plus intéressantes et plus dignes de la littérature que celles qui forment l’habituelle matière des « romans parisiens » ! La guerre nous en a révélé quelques-unes. Il est probable qu’elles alimenteront durant de
longues années notre production romanesque et que le « roman de la guerre » fera longtemps prime en librairie. Evidemment, on en abusera, et l’on aura tort d’en abuser; mais, abus pour abus, la glorification de l’héroïsme militaire vaudra bien le récit, toujours identique à luimême, de perpétuels adultères. Romans ou nouvelles, nos écrivains d’imagination n’auront qu’à puiser dans les journaux de ces derniers mois pour y trouver d’admirables données d’ « histoires vraies », si naturellement émouvantes qu’ils auront sans doute le bon goût de ne pas les gâter, et d’y mêler le moins possible de « littérature ». Yeut-on un exemple, pris entre bien d’autres, de ces nouvelles « toutes faites » comme nous en avons tant lu, tous ces derniers temps?
C’était aux environs de Reims, vers la fin de novembre. Une batterie d’artillerie lourde allemande nous faisait un mal terrible, et elle était si bien dissimulée qu’il était impossible de la repérer. Le commandant fait appel à deux volontaires : il s’agit d’aller à la découverte des
obusiers ennemis, et à l'aide d’un téléphone portatif, d’indiquer exactement leur position. Tou& les hommes s'offrent. On choisit deux maréchaux des logis. Ils parviennent, non sans peine, à une ferme d’où ils voient admirablement la batterie allemande. Le tir des pièces françaises, peu à peu rectifié, fait merveille, démonte un obusier, tue dix hommes. Mais bientôt le téléphone se fait de nouveau entendre :
Cessez le feu, mon commandant. Ils ont changé de place. Ils quittent le bois. Ils se défilent sur la route maintenant. Ils viennent vers la ferme.... Quelle ferme? Mais la nôtre, parbleu!... Ils viennent vers nous.... Nous sauver? Vous nous dites de nous sauver, mon commandant.... Mais qui vous donnera le repérage, alors? Non, non, nous restons.... D’ailleurs, nous sommes dans le grenier. Ils ne nous verront peut-être pas. Attendez une minute avant de reprendre.... Ils mettent en batterie à trente mètres de nous.... Je vous dirai quand ils seront bien installés.... Alors on pourra y aller carrément.... Partir? Oh! mon commandant, c’est trop tard.... Les Boches sont dans la cour.... Nous? Mais ça ne fait rien.... Ils sont en place.... Allez, vous pouvez tirer.... Tirez sur nous, mon commandant.... Mais tirez donc!
Quelques secondes après, les hommes, la ferme, la batterie allemande et ses servants,
tout était détruit1. — N’est-ce pas aussi beau que le mot fameux du chevalier d’Assas? Et voyez-vous ce sujet traité par Maupassant ou par Mérimée?
L’abondance, peut-être bientôt excessive, des nouvelles ou romans militaires ne sera pas, j’imagine, dans la littérature romanesque, l’unique conséquence de la guerre européenne. A côté des romans d’aventure, des romans de cape et d’épée et des romans historiques que nous pourrions bien voir se multiplier avec quelque profusion, nous allons, si je ne m’abuse, voir se développer ce que j’appellerais volontiers le roman de la saine vie française. Une fine observation des mœurs, des caractères et des milieux, une poésie familière et intime, le sens des problèmes moraux, une grande simplicité d’intrigue et de mise en scène, bref, une représentation discrète, exacte, et d’où ni la
1. J’emprunte ce récit, qui, renseignements pris, est parfaitement authentique, à la Presse du 14 décembre 1914. Mais pourquoi ne nous a-t-on pas fait connaître les noms de ces deux héros? Ils devraient voltiger sur toutes les lèvres françaises,
variété, ni la grandeur ne seront absentes, de la vraie France, de celle qui ne fait pas beaucoup de bruit et qui travaille, de celle que n’ont pas su voir les myopes espions du roi de Prusse, et qui s'est levée tout entière pour repousser l’envahisseur : on peut prédire aux romanciers de talent ou même de génie qui s’engageraient dans cette voie une très riche matière à exploiter et de durables succès d’excellent aloi.
Sans vouloir faire tort à la littérature d’imagination, on peut penser que la littérature historique, elle aussi, va recevoir des événements actuels une très heureuse impulsion; et même, si quelques jeunes écrivains, plutôt que de s’enrôler dans la légion des romanciers médiocres, avaient la bonne pensée d’employer leurs réelles qualités d’imagination et de style & l’élaboration de quelques livres d’histoire, le bénéfice ne serait pas mince. Car, — je sais les exceptions, et je les honore comme il convient, — ce qui a manqué le plus à nos récentes écoles historiques, ce sont précisément ces qua-
lités littéraires pour lesquelles elles avaient le tort d’affecter le plus souverain mépris. Sous l’influence d’une fausse idée de « Science », — qui nous vient d' Allemagne, on ne saurait trop le redire, — on s’était mis, chez’nous, dans le pays d’Augustin Thierry et de Michelet, à professer l’horreur du talent et le culte, disons mieux, la superstition du « document ». Il était convenu que l’histoire devait être une science, c’est-à-dire une nomenclature de faits et une juxtaposition de textes documentaires. Et l’on « compilait, compilait, compilait » ; et l’on entassait les uns sur les autres les livres illisibles. Il est à croire que cette douce manie nous passera; que nous nous apercevrons, a la lumière des faits contemporains, que l’histoire est chose vivante, et que, pour reproduire tout le mouvement de la vie, les ressources de l’art et celles mêmes de la philosophie ne doivent pas inutilement s’ajouter à l’exacte connaissante des pièces d’archives. Et pareillement, il faut espérer que nous en avons fini avec certain préjugé pacifiste qui s’était glissé
un peu partout, et notamment dans les divers programmes d’enseignement universitaire. On déclarait gravement que les temps étaient abolis de ce qu’on appelait « l’histoire-batailles », et qu’à cette conception gothique il fallait en substituer une autre plus philosophique, plus moderne et plus humaine. Et l’on s’écriait : « Place à l’histoire des institutions et des mœurs! Place à l’histoire de la civilisation! » Comme si un demi-siècle d’histoire de France et d’histoire d’Allemagne, — disons mieux, comme si un demi-siècle d’histoire européenne n’avait pas été « conditionné » par la bataille de Sedan! Nous tous qui, pendant la semaine tragique qui a précédé la bataille de la Marne, avons senti, — avec quelle angoisse! — que c’était le sort même de la civilisation française qui allait se jouer là, une fois de plus, dans les champs catalauniques, entre les successeurs des Huns et les descendants des Gallo-Romains, nous ne répéterons plus pareille niaiserie. Sans vouloir tout réduire dans l’histoire à c< l’histoire-batailles », nous saurons, dans
l’histoire générale de la civilisation humaine, faire à « l’histoire-batailles » la place à laquelle elle a droit. Et s’il se trouve un nouvel Henry Houssaye pour nous conter avec la maîtrise que nous souhaitons les campagnes de 1914 - 1915, nous lui ferons un succès analogue à celui qui a salué les livres sur 1811 et sur 1815. Le sujet est de ceux qui appelleraient un nouveau Thucydide1.
1. « Ce n’est point à l’espionnage que nous avons recours pour faire la guerre; ce n’est point à des tromperies préparées en temps de paix. C’est dans notre courage que nous mettons notre confiance. Nos ennemis, longtemps à l’avance, s’astreignent à une discipline brutale et inhumaine. Nous, au contraire, nous vivons sans contrainte. Cependant, à l’heure du danger, nous ne sommes pas moins valeureux que nos adversaires.
« Et si nous aimons mieux courir au péril le sourire aux lèvres qu’avec un front soucieux, n’avons-nous pas du moins l’avantage de ne pas nous tourmenter à l’avance des maux qui nous attendent?
« Même ceux d’entre nous dont la vie n’avait pas été exemplaire ont acquis, en mourant pour la patrie, le droit de n’être jugés que sur cette fin.... Beaucoup de nos compatriotes menaient avant la guerre une existence facile et voluptueuse. Aucun d’eux pourtant n,’a hésité à faire son devoir. Aucun n’a fui le danger. Pour punir d’infâmes agresseurs, tous ont jugé glorieux d’affronter le trépas.... »
Ce n’est pas un Français du xxe siècle qui parle ainsi; c’est un Grec du ve siècle avant notre ère; c’est Thucydide, dans l’oraison funèbre des guerriers morts qu’il prête à Pèriclès.
Verrons-nous se dessiner dans la critique une évolution parallèle? Je le crois, pour ma part, et je l'espère fermement. Dans ce domaine aussi, l’idole de la « Science » avait exercé ses funestes ravages. Que de bons esprits, auxquels ne manquaient ni les idées, ni le goût, ni le style, se sont évertués, par scrupule soi-disant « scientifique » , et par un ascétisme d’un nouveau genre, à des compilations sans originalité et, parfois même, sans utilité! L’érudition, sous les formes les moins aimables et les plus pédantesques, envahissait toute cette vaste province de l’esprit français, l’une de celles où notre génie national, de l’aveu même des étrangers, a produit quelques-unes de ses fleurs les plus exquises et les plus rares. En poésie, en histoire, au théâtre, dans le roman, les Français ont à l’étranger des émules ou même des maîtres; ils n’en ont point en critique : dans aucune littérature, on ne trouvera l’équivalent de Sainte-Beuve. En dépit des efforts et des protestations de quelques trop rares écrivains, nous avons failli faire trop bon marché
de cette supériorité native ; nous nous sommes mis à la remorque de la lourde et arrogante Allemagne; et, dans le genre même où nos traditionnelles qualités de tact, d’ingéniosité, d’intuition, sont le plus nécessaires, nous sommes allés* demander des leçons de « méthode » au pays où « l’esprit géométrique » fleurit peut-être avec abondance, mais qui, assurément, est aussi dépourvu que possible d’ « esprit de finesse ». Et il n’a plus été question que de a bibliographie », de « critique de textes», de « monographies », que sais-je encore? Chaque critique s’est cru « un savant », et, autant qu’il était en lui, a essayé de transformer en un « laboratoire » son modeste cabinet de travail. J’ai peur qu’à cet égard la docte Université de France n’ait plus d’un reproche à s’adresser à elle-même. Il n’y a d’ailleurs pas .à craindre qu’elle meure dans l’impénitence finale. La guerre l’a éclairée elle aussi. La « barbarie savante » qui nous arrive d’Allemagne, et dont elle vient d’avoir la brusque révélation, l’a fait reculer d’horreur.
Elle s’est ressaisie. Grâce en partie à elle, la critique française va retrouver sa vivante et si humaine tradition, — une tradition dont elle est très loin d’avoir épuisé toutes les ressources. Sans cesser d’être précise, exacte, érudite même, s’il le faut, et autant qu’il le faudra, elle saura ne pas se contenter de ces qualités négatives ^ elle n’aura pas peur des idées, et elle gardera le sens de l’art; elle entretiendra avec piété le culte des chefs-d’œuvre et des grands écrivains ; elle sera accueillante au jeune talent; elle l’aidera à dégager son originalité, elle lui en donnera une claire conscience; elle l’imposera au public; elle dédaignera la camaraderie, et son autorité sera faite de sa conscience et de son indépendance; enfin, elle se mêlera passionnément à la vie, et, de tout son pouvoir, elle travaillera à la diffusion des idées et des sentiments sans lesquels un grand peuple est voué à une irrémédiable décadence. Entendue ainsi, la critique n’est pas un divertissement de cuistres, et elle a un rôle à jouer, non seulement dans la littérature* mais dans la
222 la littérature de demain
vie nationale. Bacon définissait Fart « l’homme ajouté à la nature »; je définirais volontiers la critique, — celle de demain comme celle d’hier, — l’homme ajouté aux livres, homo additus libris.
Il n’y a pas de vraie critique sans un peu de philosophie, et la philosophie touche de trop près à la littérature pour ne pas suivre, — ou précéder, — cette dernière dans son évolution. Il est infiniment probable que la philosophie que nous allons voir, je ne dis pas naître, — car elle est déjà née, — mais se développer, au lieu d’être, comme celle qui l’avait précédée, une philosophie presque purement intellectualiste, sera essentiellement une philosophie de la vie. Elle ne se jouera pas à la surface, et, en quelque sorte, au seuil de la réalité; elle s’efforcera d’en saisir l’intimité profonde. Elle n’ignorera, certes, pas la science ; mais elle la dépassera, et elle la critiquera; elle ne se laissera pas asservir à cet épais scientisme qu’on a élaboré en Allemagne et dont quelques grands esprits de chez nous ont, jadis, été dupes; rien
de ce qui intéresse l’homme ne lui restera étranger; elle aura une curiosité passionnée de la vie morale et de toutes les questions qui s’y rapportent; elle n’aura pas peur de poser le problème religieux. En un mot, elle sera libre, vivante, humaine, et elle renouera sans effort les plus hautes traditions de l’esprit français. Enfin, elle ne se croira pas tenue d’adopter le jargon obscur que nombre d’apprentis philosophes ont mis à la mode; elle se souviendra que de bons et même de très grands écrivains français ont été philosophes, et que Descartes, Pascal, Malebranche, Taine et Renan ont aussi une place dans l’histoire de notre littérature. Ainsi renouvelée, retrempée à ses sources profondes, dégagée des influences adverses qui en entravaient le libre développement, la pensée française va retrouver dans le monde des esprits le rang et la dignité que le peuple de France est en train de reconquérir dans le monde des nations vivantes.
Sont-ce bien là les caractères que revêtira la littérature qui, demain, va naître de la guerre? Évidemment, en pareille matière, les affirmations dogmatiques auraient quelque chose d’un peu puéril, et l’histoire serait trop simple si l’on pouvait ainsi en prévoir à coup sûr les vicissitudes. Ce qui pourtant nous ferait croire que tout n’est pas absolument vain dans les pressentiments, — dans les espérances, si l’on préfère, — que nous venons de formuler, c’est que la plupart des tendances que nous avons analysées, nous les trouvons déjà, plus ou moins nettes, plus ou moins mêlées, dans la
littérature d'aujourd’hui ou d’hier; et nous n’avons eu, pour ainsi dire, qu’à les prolonger par la pensée, qu’à les préciser, et qu’à les projeter dans l’avenir, pour entrevoir les probables destinées prochaines des Lettres françaises. Oui, quelques-uns de ces jeunes gens qui seront les écrivains de demain, et qui, aujourd’hui, combattent l’envahisseur, les armes à la main, — hélas! plusieurs d’entre eux déjà sont morts, — avaient déjà, avant la guerre, essayé, dans quelques livres, d’exprimer leur personnalité; et sous les imitations, les gaucheries, les intempérances de la jeunesse, on voyait s’élaborer et s’esquisser leur idéal intérieur. Et comme rien ne naît de rien, en littérature comme ailleurs, cet idéal, ils le tenaient, pour une large part, de quelques maîtres vivants ou morts, dont l’œuvre, issue de la guerre de 1870, avait été de réparer le passé et de préparer l’avenir1. A proprement parler, quand ils quitteront le fusil pour la
1. Me sera-t-il permis de rappeler que j’ai déjà, à plusieurs reprises, indiqué cette filiation, notamment dans le dernier chapitre de mes Maîtres de l'heure (t* II, p. 313 et suivantes)?
Giraud. — Le Miracle français.
plume, ils auront bien plutôt, avec quelques nuances nouvelles, à se continuer et à se développer qu’à se transformer.
Et si la fortune continue à leur sourire, si les talents ou les génies ne manquent pas aux œuvres, nous pourrons voir se lever une grande littérature, une littérature peut-être aussi grande que notre littérature romantique, ou même que notre littérature classique. Je crains cependant que, pour égaler complètement cette dernière, il ne lui manque une qualité ou une vertu, difficile à suppléer, ce me semble, et dont l’absence s’est déjà fait sentir dans plus d’un ouvrage contemporain. Il faut préciser cette crainte, tout en souhaitant très sincèrement qu’elle ne se réalise pas.
Ce n’est point médire des jeunes générations qui vont arriver à la vie littéraire, que de croire qu’elles n’apporteront pas un fonds très solide de culture classique. Formées pour la plupart par les fameux programmes de 1902, elles n’auront point reçu, dans toute son intégrité, la vieille tradition humaniste qui, au total,
depuis quatre siècles, a formé comme le fondement substantiel de toute notre littérature. L’antiquité gréco-latine ne leur sera pas très familière; du moins, elles n’en seront pas pénétrées, nourries, comme l’étaient encore leurs aînés que nous sommes, et elles n’auront pas fait, ou elles n’auront pas bien fait leur « rhétorique ». Faut-il rapporter à cette demilacune ce que, hier encore, on appelait la « crise du français », et qui me paraît un fait indéniable? Je suis, pour ma part, très tenté de le croire. Un notable fléchissement de la langue, et comme une dégradation du sens de la composition, si ce sont bien là quelques-uns des défauts que nous constatons dans les livres des nouveaux venus, comment ne pas voir autre ehose qu’une simple coïncidence entre l’apparition de ces fâcheuses tendances et cette dépréciation parallèle de l’humanisme dans notre éducation littéraire? Le culte très réel que professent d’autre part les générations nouvelles pour notre pure tradition classique française, les besoins d’esprit qu’aura fait naître la guerre
suffiront-ils à rétablir l’équilibre, à nous rendre ces vertus intellectuelles dont la disparition complète serait, à tous égards, si profondément regrettable? Je le souhaite, je voudrais l’espérer; mais je n’en suis pas très sûr. Raison de plus, en tout cas, pour revenir, le plus tôt possible, comme le demandait, tout récemment, M. René Doumic, à une discipline spirituelle et pédagogique qui a fait ses preuves, et à laquelle nous devons peut-être la plupart de nos grands écrivains d’autrefois. Le cas des poètes de la Pléiade refaisant leurs études d’ « humanités » et s’enfermant au collège de Coqueret pourrait bien avoir, pour nous Français, la valeur instructive d’un symbole.
L’un des caractères les plus originaux de notre classicisme français a été, après sa ferveur d'humanisme, sa très grande indépendance à l’égard des littératures étrangères. Cette indépendance, assurément, n’a pas été absolue, et si nos classiques ont entièrement ignoré l’anglais et l’allemand, ils ont bien connu la littérature espagnole et la littérature italienne,
et ils s’en sont inspirés fort heureusement, à plusieurs reprises. Cependant, on ne peut dire que l'imitation ou l’inspiration étrangères fassent partie intégrante de notre classicisme. D’abord, l’importance des éléments italiens ou espagnols qui sont entrés dans la composition de nos œuvres classiques françaises ne saurait être comparée à celle des éléments gréco -latins. Et, en second lieu, le principe même de notre classicisme était extérieur et supérieur à celui des inspirations d’œuvres étrangères. De sorte que, si les influences étrangères exercées sur notre littérature classique ont été réelles, elles n’ont jamais été que secondaires, et, pour ainsi parler, adventices. Il n’en a pas été de même de notre littérature romantique. Le romantisme est d’origine étrangère. Avant d’être un fait français, c’est un fait européen1. Il a mis au
i. Objectera- t-on que l’humanisme lui aussi, avant d’être un fait français, est un fait européen? Et c’est parfaitement exact. Seulement, pour nous Français et Latins, l’humanisme a été comme une tradition de famille retrouvée, à la différence du romantisme qui, à bien des égards, était une rupture avec notre passé. Gallo-Romains que nous sommes, nous prêcher l’inspiration de Virgile ou de Sophocle, ce n’était pas tout à fait la même chose que nous recommander l’imitation de Shakespeare ou de Gcethe.
premier plan de son programme, non pas l’inspiration antique, mais l’imitation plus ou moins libre des grandes œuvres des littératures modernes, notamment des littératures septentrionales, l’anglaise et l’allemande.
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière,
s’écriait-il très volontiers. Et si la pratique n’a pas toujours répondu à la théorie, si le romantisme français est, malgré tout, resté beaucoup plus « latin » qu’il ne prétendait l’être, si, par exemple, — le regretté Joseph Texte l’avait bien montré jadis1, — l’influence allemande n’a pas été aussi directe, ni aussi considérable, sur nos romantiques, qu’on l’a cru parfois, il n’en est pas moins vrai que, dans son ensemble, la littérature romantique française a été beaucoup plus pénétrée d’influences étrangères que notre littérature classique.
La littérature de demain, si je ne m’abuse, ressemblera sur ce point beaucoup plus à notre littérature classique qu’à notre littérature