MÉMOIRE DE MA MÈRE
AVANT-PROPOS
Il n’est personne aujourd’hui qui n’en ait au moins l’obscure intuition, nous venons de vivre, nous vivons encore l’une des heures décisives de l’histoire universelle.
Un peuple s’est rencontré au début du xxe siècle pour rêver à son profit la reconstitution de l’Empire romain. Grisé par ses victoires, par le prodigieux développement de sa prospérité industrielle et commerciale, par les ambitieuses théories de ses philosophes et de ses historiens, surtout peut-être par le fol orgueil de son empe-
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reur, fier d’une puissance militaire soigneusement entretenue et accrue pendant près d’un demi-siècle, il a pensé qu’il pourrait venir à bout de toutes les résistances, imposer sa volonté et dicter sa loi à l’univers asservi. Et peu s’en est fallu, en effet, qu’il ne jetât un insolent défi à l’univers < entier.
Si ce rêve d’un autre âge avait pu être réalisé; si, sur les débris ou les ruines des différentes nationalités européennes , le colosse germanique avait pu dresser son hégémonie militaire, économique et politique, c’en était fait de ce principe d’équilibre qui, depuis trois siècles, semblait la loi nécessaire de notre monde occidental. Et, pour un temps plus ou moins long, l’Europe, en attendant les autres continents, serait devenue l’humble vassale de l’Allemagne.
Une autre question aussi angoissante allait se poser encore. Dans ce monde
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moderne où la force brutale avait progressivement accepté le frein régulateur d’un code encore bien imparfait de moralité internationale, les peuples ne connaîtraientils désormais que le droit du plus fort, et la faiblesse aurait-elle pour corollaire inéluctable la suppression? La concurrence vitale entre les divers groupements ethniques devrait-elle aboutir à cette monstrueuse conséquence, la disparition des petites nations?
A ces sauvages prétentions d’une race de proie trois grands peuples ont mis leur honneur à s’opposer par les armes. Aucun d’eux n’était préparé à cette lutte gigantesque. Le plus exposé, le plus faible peutêtre, fut aussi celui sur lequel se porta d’abord tout le principal effort du formidable ennemi. Si la France avait fléchi sous la terrible avalanche de fer et de feu, si en quelques jours, comme on s’en flattait outre-Rhin, elle s’était laissé réduire à
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merci, c’en était probablement fait d’elle comme puissance indépendante; et qui sait si l’Allemagne, la France abattue, n’aurait pas été sur le point de réaliser son rêve sanglant d’impérialisme? Galvanisée par l’exemple de l’héroïque Belgique, la France a résisté; la France a brisé l’élan du Barbare. Dans les plaines de la Marne, comme jadis au temps d’Attila, ou comme plus tard à Poitiers, elle a sauvé la liberté du monde, la cause sacrée de la civilisation méditerranéenne. Pour la troisième fois, la France a renouvelé le miracle de Salamine. Et aussi justement, plus justement peut-être, on aurait pu répéter le mot de Goethe à Valmy : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l’histoire du monde. »
Ce que seront, dans l’histoire universelle, les conséquences de la victoire de la Marne, nul encore ne peut le dire avec assurance. Elles sont incalculables. Au pro-
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chain Congrès, des questions dont quelques-unes étaient pendantes depuis plus d’un siècle vont recevoir enfin une solution conforme à la justice. Question d’Orient et questions balkaniques, question polonaise, question d’Alsace-Lorraine, question du Slesvig et question tchèque, question austro-hongroise, peut-être même question romaine : c’est une Europe nouvelle qui va sortir des délibérations où les diplomates statueront bientôt sur les destinées des trois empires vaincus; une Europe sans doute pacifiée pour de longues années, et où les causes de futurs conflits seront, sinon totalement abolies, du moins singulièrement réduites par les justes satisfactions données aux diverses aspirations nationales.
En ce qui nous concerne, nous ne pouvous guère encore qu’entrevoir ce que sera la France au lendemain de cette guerre. Tout simplement, au lieu d’être une puis-
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sance de second, presque de troisième ordre, elle va redevenir une puissance de premier plan. Nos défaites de 1870, habilement exploitées contre nous par nos adversaires, nous avaient fait peu à peu déchoir du rang enviable et envié que nous occupions il y un demi-siècle. On disait alors de la France qu’elle ne souffrait pas qu’il se tirât sans sa permission un seul coup de canon dans le monde. Cette vérité d’autrefois va redevenir une vérité de demain. A ceux qui doutaient de nous, nous venons de prouver que nous n’avions jamais cessé d’être une grande nation militaire. Et que nous ayons pu, sans trop en souffrir dans nos intérêts matériels, traverser cette terrible crise, n’est-ce pas une preuve, singulièrement éloquente, de notre vitalité financière, économique et industrielle? La richesse et la force des armes ne sont assurément pas tout dans la vie d’un peuple ; elles sont cependant quelque chose,
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et quelque chose de considérable. La santé et la vigueur physiques sont encore plus nécessaires aux peuples qu’aux individus; et, à cet égard, les plus déterminés de nos ennemis devront bien convenir, ils conviennent déjà, que nous sortirons prodigieusement grandis de l’épreuve actuelle.
Si peu dédaigneux que l’on puisse être pour son propre pays des grandeurs de chair, il est permis sans doute de leur préférer la grandeur morale. A ce point de vue encore, les plus exigeants d’entre nous n’auront pas à se plaindre de la destinée. Depuis que la guerre a éclaté, la France est apparue aux yeux de tous telle qu’elle était, dans la réalité profonde de sa vie spirituelle et de sa mission historique. Nous autres, ses enfants, nous savions bien qu’elle était telle; mais on l’avait tant calomniée, notre pauvre France, on avait si perfidement jeté l’opprobre sur elle, sur ses revers, ses erreurs ou ses moindres
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fautes, que nous nous demandions parfois avec inquiétude si elle parviendrait jamais à confondre ses détracteurs, à se faire rendre exacte et pleine justice. La guerre a ceci de bon qu’elle dissipe les illusions et les préjugés, et qu’elle révèle le fond des âmes. On a vu ce qu’il y avait d’orgueil, d’hypocrisie, d’esprit de rapine et de violence dans Pâme allemande. On a vu, par contraste, ce qu’il y avait de loyauté, de bravoure, de générosité et d’idéalisme dans l’âme française. Ce n’est pas une guerre de conquête que nous faisons, c’est une guerre de légitime défense et une guerre de justice. Ce n’est même pas, — ce qui eût été d’ailleurs notre droit, — pour récupérer l’Alsace- Lorraine que nous avons pris les armes; c’est pour faire honneur à notre signature, pour défendre un petit peuple libre, pour nous défendre nous-mêmes contre une odieuse agression que nous sommes délibérément entrés dans la lice. Et tout naturel-
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lement, sans l’avoir presque cherché, par la logique secrète des faits, en vertu d’une sorte de prédestination intérieure, nous nous sommes trouvés replacés dans la ligne même de notre tradition séculaire. La France des Croisades, la France de Jeanne d’Arc, la France révolutionnaire auraient pu se reconnaître dans la France de 1914. Et par l’élan unanime avec lequel elle a soutenu son rôle, par sa constance dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, par la continuité et la diversité de son héroïsme, par son ardeur de sacrifice, par l’obstination patiente de son long effort, la France a émerveillé ceux qui l’avaient méconnue; et à ceux qui, la connaissant bien, n’avaient jamais douté d’elle, elle a fourni de nouvelles raisons de tendresse, d’espérance et de fierté.
Leur espoir le plus vif, à ceux-là, est que la France de la victoire sera digne de la
France de la guerre. Ne nous dissimulons
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pas que la tâche, à tous égards, sera rude et délicate, et qu’elle exigera des qualités de prudence, de lucidité, de modération et de sang-froid, dont beaucoup voudraient nous croire incapables. Établir une paix solide et durable; mettre dans l’impossibilité de nuire désormais un ennemi pour lequel, de tout temps, la guerre a été « une industrie nationale », et qui s’est placé, de lui-même, hors du droit humain; constituer sur des bases d’équité, de sagesse et d’équilibre une Europe nouvelle : si telle est bien, d’abord, l’œuvre essentielle de demain, il est clair qu’il faudra pour l’accomplir, avec une immense bonne volonté, un sens singulièrement aigu des réalités profondes. Il y faudra peut-être surtout entre les vainqueurs, une union indéfectible, un désir passionné d’entente et de conciliation, une parfaite conformité et une très grande continuité de vues, une abolition totale des jalousies et des rivalités nationales. Notre
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ennemi, une fois abattu, nous pouvons en être certains, va déployer tout son génie de ruse, d’espionnage et d’intrigue pour essayer de nous désunir, d’aggraver nos divergences d’idées et d’intérêts, pour rompre en un mot à son profit la « sainte alliance » des peuples libres. Il n’y réussira pas, nous en sommes bien convaincus ; mais il faudra veiller. Pour une foule de raisons, la France peut jouer, à ce moment-là, un rôle des plus heureux, exercer une influence décisive. N’a-t-elle pas déjà été un trait d’union tout naturel entre la Russie et l’Angleterre? Sans sacrifier le moins du monde ses intérêts primordiaux, mais avec ce réalisme supérieur que ses grands hommes d’État ont constamment pratiqué, elle saura aplanir les difficultés, suggérer les concessions réciproques et nécessaires, trouver les solutions conciliatrices, subordonner à l’intérêt général de l’équilibre européen et de la paix européenne les
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volontés ou les ambitions trop particulières. L’action très clairvoyante et très fermement mesurée de la diplomatie française durant la crise récente nous est un sûr garant qu’elle continuera à s’exercer en ce sens.
Et quand elle aura assuré la paix internationale, la France pourra et devra se recueillir et se replier sur elle-même pour panser ses propres blessures. Elles seront nombreuses, bêlas! car il n’est pas douteux que nous ne payions cher notre victoire. Mais nous ne la payerons pas trop cher, si nous savons mettre à profit toutes les leçons de cette dure épreuve.
Il est tout d’abord permis d’espérer que la vie économique, après quelques difficultés passagères, reprendra vite son cours normal, et même que nous connaîtrons quelques années de grande prospérité matérielle.
Un pays riche, laborieux et économe comme le nôtre, dont la faculté de « rebondisse-
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ment » est justement légendaire, que les plus lourdes défaites ne parviennent pas à appauvrir, ne peut manquer, après la victoire, de voir son commerce et son industrie bénéficier de la faveur qui s’attache aux heureux. Si nous savons emprunter à nos adversaires quelques-unes de leurs plus rares qualités de méthode et d’initiative, et si nous savons exploiter nos succès à moitié seulement comme ils ont su exploiter les leurs, depuis quarante-quatre ans, nous ne tarderons pas à ressaisir la juste place que l’industrieuse Allemagne avait peu à peu dérobée.
D’autres réformes, au moins aussi urgentes, devront solliciter notre effort. 11 est hors de doute qu’après la guerre, ou tout au moins, après la paix, la vie politique en France ne pourra être ce qu’elle était avant. Un peuple victorieux ne se gouverne et ne s’administre pas comme un peuple de vaincus. Malgré ses défauts et ses vices mêmes,
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le régime que la France s’est donné il y a quarante-cinq ans, aura eu au moins le mérite de lui procurer des alliances et de lui assurer la victoire, — et pour cela il lui sera beaucoup pardonné; il ne s’agit pas, bien entendu, de le changer, — je suis d’ailleurs de ceux qui pensent qu'il sortira fortifié de la présente crise, — mais simplement de l’améliorer, de l’épurer et de l’assainir.... N’en disons pas plus pour l’instant. Si les partis au pouvoir veulent durer, s’ils veulent faire oublier leurs fautes, — et ils en ont commis de bien graves, — s’ils ne méconnaissent pas, ne parlons même pas de leurs devoirs, mais leur intérêt le plus élémentaire, ils devront renoncer à certaines pratiques et à certains ostracismes. Considérer comme des parias, tracasser, expulser, proscrire d’excellents Français, qui, à l’heure du danger, ont versé leur sang sans compter, et dont on a accepté, dont on a même sol li-
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cité les sacrifices, ce serait là, tout à la fois, une vilaine besogne et un déplorable calcul. Le bas anticléricalisme dont on a durant tant d’années vécu chez nous a fait son temps : il est à la source de toutes nos discordes, de toutes nos difficultés intérieures; pendant la crise que nous venons de traverser, il nous a, au dehors, enlevé plus de sympathies que l’on ne saurait dire : il nous en a enlevé jusqu’en Alsace- Lorraine. S’il a, ce qui est certain, des origines nationales, il a aussi et surtout, nous le savons aujourd’hui, des origines « bismarckiennes » ; et cela seul devrait suffire à nous le faire répudier sans retour. Il a été, pour nous, pendant ce dernier demisiècle, un élément de faiblesse incomparable. Si demain, il se survivait à luimême, il paralyserait tout notre relèvement national. La France tout entière d’ailleurs, la France qui travaille et qui veut vivre y mettrait bon ordre. Avant
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tout, elle a besoin de la paix religieuse; et si on ne la lui donne pas de bonne grâce, elle saura bien l’exiger et la conquérir. On ne concevrait pas qu’un grand peuple victorieux s’attardât à une politique de vaincus, à une politique de décadence et de byzantinisme. La seule attitude morale qui soit vraiment digne de lui est celle d’une haute tolérance, d’un respect profond et sincère, d’une large sympathie à l’égard de toutes les formes de la vie spirituelle. Nous n’en demandons pas davantage; nous ne réclamons ni « traitement de faveur », ni privilèges, ni monopole. La liberté, telle qu’on l’entend aux États-Unis, nous suffit. Serions-nous par hasard incapables de résoudre un problème que la grande démocratie laborieuse d’outre-mer a si élégamment résolu pour son compte?
La paix religieuse une fois assurée, toutes les forces de la nation enfin rassemblées pourront s’employer librement aux diver-
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ses réformes sociales dont la guerre a clairement prouvé la nécessité et l’urgence.
Au premier rang de ces réformes il y a la lutte contre l’alcoolisme et contre la dépopulation. On a tout dit sur les dangers que ce terrible poison de l’alcool fait courir à notre race, et que notre régime politique, bien loin de réagir contre eux, n’a su jusqu’ici qu’entretenir et exploiter. Si l’on ne prend contre ce fléau des mesures très rigoureuses, à quoi cela nous servirait-il d’avoir sauvé la France de l’invasion allemande? Et de même, quand on songe que, pendant le premier semestre de l’année 1914, la population française, de par la diminution de la natalité et l’augmentation de la mortalité, a diminué de près de 25 000 âmes, on mesure toute la terrible justesse du mot du vieux de Moltke, déclarant que chaque année écoulée était pour l’Allemagne l’équivalent d’une victoire.
Nos ennemis avaient spéculé sur ces deux
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plaies nationales pour nous « rompre les os ». Prenons garde à ce que leurs calculs, qui se sont trouvés vains pour le présent, ne se réalisent pas dans l’avenir!
El tout ceci revient à dire que la guerre continuera après la guerre, et que, pour obtenir de nouvelles victoires, l’union sacrée de tous les Français sera, la paix une fois signée, plus nécessaire que jamais. Guerre toute pacifique, oui, sans doute, espéronsle du moins, mais qui exigera des qualités de patience, de discipline et d’organisation qui, si elles ne sont pas du tout incompatibles avec le caractère français, ne sont pourtant pas celles qu’il manifeste et surtout qu’on lui reconnaît le plus volontiers. Ces qualités, la guerre des tranchées a bien prouvé que nous n’en étions pas incapables. Au fond, ce sont bien là les qualités substantielles de ce que j’aime à appeler la troisième France, cette France ignorée, modeste et laborieuse qui répare sans bruit
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les fautes ou les inconséquences des deux autres, et qui, dans toutes les crises, se retrouve toujours la même pour réaliser l’œuvre nécessaire et pour sauver le pays. Ne laissons pas s’oblitérer ces qualités traditionnelles; sachons les utiliser et les développer; ce sont celles qui gagnent et assurent les victoires durables; 'ce sont celles qui en perpétuent le glorieux prestige; ce sont celles qui permettent d’en recueillir les bénéfices positifs. Il ne s’agit pas, bien entendu, de renoncer à nos qualités plus brillantes et plus inventives : il s’agit de les compléter, de mieux les exploiter, de les rendre plus fécondes et plus agissantes. Pour conserver et pour maintenir le haut rang que ses armes lui ont rendu, la France aura beaucoup à travailler, beaucoup à lutter. Préparée par un long, persévérant et discret effort, sa victoire n’a eu de l’improvisation que l’apparence. Mais cet effort doit se soutenir et s’étendre, sous
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peine de n’aboutir qu’à des résultats éphémères. Si notre succès n’était qu’une réussite accidentelle, il serait glorieux sans doute, mais il n’aurait qu’une portée assez médiocre. Il faut que l’esprit des tranchées survive à la guerre : esprit d’abnégation , de solidarité, d’endurance, de labeur modeste et continu. Si, comme nous l’espérons tous, c’est cet esprit-là qui domine dans la France de demain, ce sera, n’en doutons pas, le véritable Miracle français.
Sous ce titre un peu symbolique, et qui m’est à peine personnel, puisque l’ayant pensé dès les premiers jours de la guerre, je l’ai retrouvé depuis sous plusieurs plumes, je rassemble quelques-unes des pages qui m’ont été inspirées par les prodigieux événements auxquels nous assistons depuis bientôt dix mois. Elles n’ont rien d’original sans doute, et même, si elles
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avaient quelque mérite, ce serait précisément celui d’exprimer des sentiments et des réflexions communs à tous les Français depuis dix mois. Les hommes de ma génération ont vécu avec une rare intensité les émotions douloureuses et tragiques de cette heure incomparable d’histoire. Ils avaient beaucoup souffert, à leur entrée dans la vie, de se sentir les fils d’une patrie humiliée, meurtrie, diminuée, et à laquelle les nobles ambitions d’autrefois paraissaient désormais interdites. Que de fois ils avaient surpris sur des lèvres étrangères les traces d’une hostilité un peu méprisante ou d’une pitié un peu ironique à l’égard de la France! Que de fois ils avaient envié leurs pères d’avoir connu une vie plus intense, d’avoir contemplé de plus grands spectacles, d’avoir appartenu à une communauté plus forte et plus heureuse! Væ victisl Le monde est dur aux vaincus : nous en avions fait la cruelle expérience, et nous nous deman-
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dions si 1’ année terrible pèserait éternelle ment sur les destinées françaises.
Et pourtant, nous avions tous l’intime conviction que la France ne méritait pas son triste destin. Nous savions que la vie que les circonstances lui avaient faite n’était point conforme à son âme. Et tous, chacun dans notre sphère et à notre rang, nous travaillions à lui préparer un meilleur avenir. Seulement, les années passaient, les déceptions s’accumulaient; nous interrogions l’horizon avec anxiété, nous demandant de quel côté viendrait le salut.
Le salut est venu de nos adversaires eux-mêmes. Ces parvenus de l’histoire, en pleine prospérité, ivres d’un orgueil insensé, poursuivis par l’implacable Némésis, — ou plutôt par la Providence vengeresse, — ont détruit de leurs propres mains le laborieux et puissant édifice de leur opulence et de leur grandeur. Alors qu’ils n’avaient qu’à se laisser vivre, —
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nous le voyons clairement aujourd’hui, — pour devenir les maîtres pacifiques du monde, subitement, dans un accès de démence collective qui est vraiment sans exemple dans les annales de l’humanité, ils ont démasqué leur secret dessein; la fortune qu’ils avaient voulu brusquer s’est retournée contre eux. Demain, c’est le vaincu d’hier, qui, d’accord avec les rivaux d’aujourd’hui, leur dictera sa loi : loi qui sera d’autant plus dure que la guerre volontairement déchaînée par l’Allemagne aura été plus brutale et plus inhumaine, plus dénuée de scrupules et de loyauté; car ce qui importe, c’est de soustraire l’Europe nouvelle à des retours offensifs de la barbarie germanique, c’est d’épargner à nos descendants de pareilles effusions de sang. Et nous allons voir s’effondrer la grande force malfaisante qui, près d’un demi-siècle durant, a fait peser sur le monde son joug de fer. De pouvoir contempler ce gran-
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diose spectacle, d’assister à toutes les justes réparations nationales dont cetto chute retentissante sera l’heureux signal, cela vaudra nos quarante-quatre ans d’attente, de résignation, de vie inquiète et sans gloire. Et de se dire que la France aura été l’une des plus actives ouvrières de cette heure providentielle de purification et de libération, quel est le Français qui ne sentira battre son cœur de cette « fîère modestie » dont, tout récemment, un écrivain italien nous faisait justement honneur?
Je souhaite passionnément que les pages qu’on va lire apportent quelque réconfort et des motifs d’espérer à tous ceux qui, même dans les plus sombres jours, ont eu foi dans les destinées de notre admirable pays.
Victor Girauo.
Versailles, mai 1915.
LE
Souvenez-vous. C’est l’histoire d’hier, et il semble qu’elle soit vieille d’un siècle....
Mais au moment de rappeler cette histoire, c’est-à-dire de fixer les principaux traits de notre situation morale, politique et sociale avant la guerre, entre les élections générales du mois de mai et le coup de foudre du mois d’août, notre plume hésite et s’arrête. Dieu nous garde de réveiller nos vieilles querelles et de porter atteinte à la trêve des partis, à ce qu’on a appelé 1’ « union sacrée » d’aujourd’hui! Mais le souvenir est resté dans toutes les mémoires, et il nous suffit d’y faire allusion.
Giraud* ~ Le Miracle français*
Le moins qu’on puisse dire est que nous étions profondément divisés il y a dix mois. Les esprits étaient agités, les consciences troublées, les passions déchaînées, et notre mauvaise fortune ne nous avait même pas épargné ces scandales qui apparaissent à la fin d’un régime comme un inquiétant symptôme.... Les pessimistes criaient à la décadence. Les optimistes, ceux qui, dans les deux années précédentes, avaient cru voir se lever l’aurore d’une France nouvelle et avaient salué la naissance d’un esprit nouveau, ceux-là se demandaient avec inquiétude s’ils ne s’étaient pas trompés, ou si du moins il ne leur faudrait pas ajourner à une autre génération leurs tremblantes, leurs timides espérances. . . .
Brusquement, dans cette atmosphère de corruption, de malaise et d’orage, comme un coup de tonnerre, la guerre éclate. Et soudain, voici qu’une France nouvelle apparaît : une France unie, fière sans bravade, calme et grave, cellelà même que nous avions rêvée, et que nous désespérions presque de jamais voir de nos
yeux de chair; une France qui accepte sans un murmure toute sa destinée, comme si, depuis quarante-quatre ans, elle attendait cette heure tragique et s’y préparait en silence. En une seconde, toutes les misères de la veille sont oubliées, abolies, s’abîment dans le passé. A la profonde stupéfaction de nos ennemis, de nos amis mêmes et, avouons-le, à la nôtre, toutes nos divisions s’évanouissent. Le déplorable assassinat d’un éloquent tribun socialiste n’arrive même pas à troubler une heure cette soudaine entente. La Chambre, subitement élevée au-dessus d’elle-même, dans une séance inoubliable, donne l’exemple de la concorde, de la sagesse patriotique, de la dignité frémissante. Les hommes au pouvoir trouvent les justes, fortes et sobres paroles qu’il faut dire, et leur éloquence simple, ramassée, nerveuse, digne des plus beaux jours de la tribune athénienne, est le plus bel hommage que l’on puisse rendre à la cause qu’ils défendent. Socialistes, conservateurs, monarchistes, républicains, toutes les théories politiques; catho-
liques, libres penseurs, israélites, protestants, toutes les conceptions philosophiques ou religieuses; artisans, bourgeois, nobles ou paysans, toutes les catégories sociales sont unies, confondues, soulevées dans le même élan. Un seul sentiment, une pensée unique dominent toutes les consciences françaises. Que parlions-nous, hier encore, des deux Frances *? Il n’y en a qu’une, la France éternelle, tout entière réconciliée et rassemblée contre le brutal envahisseur. Jamais, à aucune époque de notre histoire, l’unité morale du pays n’a été aussi complète, aussi profonde, aussi intime qu’au lendemain du jour où elle paraissait le plus tristement compromise.
Comment expliquer cette étonnante volteface, cette sorte de création spontanée d’une grande âme collective et nationale, cette soudaine transfiguration de tout un peuple, dont nous avons les yeux et le cœur encore tout éblouis? La raison analytique n’y suffira peut-
1. Voyez, dans nos Livres et Questions d'aujourd'hui, notre étude sur la Troisième France *
être pas; mais il est évident qu’elle peut rendre compte de certains aspects du phénomène.
Que les éléments conservateurs de Fopinion française aient accueilli avec une virile fermeté la perspective d'une guerre européenne, c’est ce qui ne saurait surprendre. Les conservateurs français ont sans doute leurs défauts : on n’a jamais pu incriminer sérieusement la sincérité et la vigilance inquiète de leur patriotisme; si on les avait plus souvent écoutés, qui pourrait nier que la France de 1914 eût été plus prête à la lutte? Beaucoup d’entre eux, à plus ou moins longue échéance, s’attendaient à la guerre; quelques-uns ne savaient s’ils devaient l’espérer ou la craindre; presque tous s’y préparaient et tâchaient d’y préparer l’opinion. Tous, en tout cas, bien convaincus qu’une nation, suivant le mot profond de Renan, est avant tout « une création militaire », déplorant que la France ne jouât plus dans le monde le rôle glorieux qu’elle y jouait autrefois, mettaient dans Farinée leur suprême espoir et leur suprême pensée et comptaient invinciblement sur elle
pour le moment où sonnerait l’heure du relèvement national. Royalistes, bonapartistes, nationalistes, progressistes, libéraux ou traditionalistes de toutes nuances politiques n’ont donc eu aucun mérite à courir immédiatement au drapeau; ils en ont eu davantage à oublier sur-le-champ les nuances ou les graves oppositions qui les séparaient les uns des autres, et, bien plus encore, des pouvoirs constitués, à se grouper sans hésitation autour des représentants d’un régime dont ils réprouvaient les errements et les tendances, et qu’hier encore ils combattaient de toute leur énergie. Nous voulons croire que leurs adversaires, à leur place, eussent fait preuve d’un semblable désintéressement.
Ceux qui se baptisaient « républicains de gauche », radicaux ou radicaux-socialistes, sont revenus de plus loin. Combien d’entre ces fiers descendants des « grands ancêtres » de 93 avaient glissé aux candides chimères du pacifisme, déclamé contre la guerre, dénoncé les dangers du « nationalisme » et du « milita-
risme », protesté contre notre expansion coloniale, cru à la possibilité d’une entente avec l’Allemagne, condamné l’idée de la revanche, et renoncé, dans le secret de leur cœur, à nos deux provinces perdues! Combien avaient imprudemment lésiné sur les crédits militaires, et même, parmi ceux qui s’étaient résignés à la loi de trois ans, combien s’apprêtaient, aussitôt que l’occasion s’en présenterait, à défaire leur œuvre! Combien enfin avaient, dans mille circonstances, témoigné à l’armée une défiance, ou même une hostilité aussi ridicules que dangereuses, comme si, dans chaque général, il y avait l’étoffe d’un héros de Brumaire! Eh bien! tous ces préjugés, toutes ces préventions, toutes ces nuées, l’ouragan qui venait de l’Est les a dissipés sans retour. La grâce a soufflé sur ces apologistes du « pouvoir civil » : ils se sont réveillés fervents patriotes; ils ont endossé l’uniforme; ils se sont soumis aux dures exigences de la discipline; ils ont retrouvé au fond de leur âme l’esprit qui animait les volontaires de 92.
Et assurément, de voir leurs amis politiques aux prises, en ces graves circonstances, avec les difficultés et les responsabilités du pouvoir, cela n'a pas nui à leur brusque conversion. Mais enfin, ils se sont convertis, et on n'a pas à leur demander autre chose.
Une conversion qui semblait devoir offrir plus de difficultés, et qui a eu lieu pourtant, est celle des divers groupes socialistes et révolutionnaires. Convenons-en : quand les premiers bruits de guerre commencèrent à circuler, c'est du côté de la Confédération générale du Travail que nous avons tous regardé avec le plus d’inquiétude. Et sans doute, nous avions tort d’être inquiets, l’événement l’a bien prouvé. Mais quoi! dans les milieux ouvriers, l’Evangile selon saint Marx avait fait tant de croyants ! On nous avait tant rebattu les oreilles de la « lutte des classes », de 1’ « Internationale », des revendications prolétariennes, de la « grève générale » ! On avait si souvent déclaré la « guerre à la guerre », déclamé contre « la société bourgeoise », contre le « préjugé »
patriotique! On nous avait si souvent menacés de « saboter » la mobilisation, de tirer sur les officiers, de désorganiser la défense nationale ! On professait un culte si aveugle pour la « Social-démocratie » ! Soyons bien assurés, — ils l’ont dit assez haut! — que nos ennemis comptaient sur Jean Jaurès pour provoquer une nouvelle Commune. Ce rêve a été déçu, comme tant d’autres. Nos socialistes ont fait tout leur devoir, comme les socialistes allemands ont fait le leur. Moins logiques que les nôtres, et surtout moins francs, plus officiellement embrigadés en tout cas, ces derniers, nous le savons aujourd’hui, s’étaient dérobés à l’offre d’une entente entre les « travailleurs » des deux pays en vue de faire avorter la guerre. Ce fut un trait de lumière pour les « camarades » français. Ils comprirent qu’on les avait dupés, et qu’à persévérer dans leurs théories et leurs velléités insurrectionnelles, c’est le jeu même de l’Allemagne belliqueuse et militariste qu’ils allaient jouer. Bien convaincus d’ailleurs que la France n’avait pas
voulu la guerre et qu’elle avait même tout fait pour l’éviter, ils se persuadèrent que combattre vaillamment pour elle, c’était combattre pour leur propre idéal, préparer l’avènement de la paix perpétuelle et de la « République allemande ». Et rassurés sur les principes, ils s’apprêtèrent à faire le coup de feu contre l’ennemi commun avec autant de sérénité et d’ardeur que les plus fougueux « nationalistes ».
On se représente donc assez bien les raisons diverses auxquelles ont obéi les différents partis qui se disputent la direction de la France contemporaine, en courant sans hésitation, d’un même élan, à la frontière menacée. Les uns prenaient les armes pour défendre l’ancienne France, celle des Croisades, de saint Louis, de Jeanne d’Arc, la « fille aînée de l’Église », dont la mission n’est pas près d’être achevée. Les autres combattaient pour la France rationaliste et libre penseuse, le pays de Voltaire et de Diderot. Les autres enfin luttaient pour la France démocratique et égalitaire, la France de la Révolution, la patrie
par excellence des revendications sociales et des libertés politiques. Et tous ensemble, à leur insu, sans tant de théories abstraites, ils allaient défendre la France, tout simplement parce qu’elle était la France, la douce et maternelle patrie, la terre des aïeux, le coin du sol sacré où sont ensevelis leurs morts, où ils sont nés eux-mêmes, où ils ont balbutié leurs premières paroles, dont les horizons familiers ont caressé leurs premiers regards, se sont mêlés à toutes leurs joies et à toutes leurs douleurs, et parce qu’ils ne pourraient plus vivre si ces bois, ces champs, ces villes qu’ont fondées les ancêtres venaient à tomber aux mains d’hommes d’une autre race, aux mœurs grossières, au parler rude, au lourd et fumeux génie. Et tout cela est vrai; toutes ces explications sont justes, et il faut les donner. Mais que toutes ces causes, apparentes ou profondes, de l’unanimité française aient pu jouer ensemble , qu’en une seconde elles aient fait d’une nation, hier si divisée, la moins disciplinée et, par moments, la plus anarchique,
un bloc intangible et sans fissures; que nous ayons vu se constituer L’union sacrée des esprits, des volontés et des cœurs; que sous nos yeux, comme par l’effet d’une brusque réaction chimique, se soit produite une sorte de soudaine cristallisation de l’âme française, c’est ce qui dépasse et confond la raison raisonnante, et, : — qu’on donne au mot le sens réel ou figuré que l’on voudra, peu m’importe, — c’est où je vois le premier miracle français.
Il y en a d’autres. Au premier rang il faut placer les conditions internationales et diplomatiques du conflit. En vérité, elles étaient telles que nous n’aurions pu les rêver meilleures, et que nous n’avons pas eu à regretter d’avoir, quarante-quatre années durant, attendu patiemment l’heure de la destinée. Quand on connaîtra par le menu l’histoire diplomatique de ces quarante-quatre années, on saura tout ce qu’il a fallu à la France de longanimité, de souplesse, de sang-froid, de stoïque résignation, pour résister aux menaces, aux incessantes provocations de la brutalité allemande*
A nous en tenir aux faits universellement connus, nul ne pourra reprocher à notre pays d’avoir recherché fiévreusement l’occasion d’une revanche. Volontairement, systématiquement, afin que le monde ne pût nous accuser de troubler la paix universelle pour la satisfaction de nos rancunes nationales, toutes les fois qu’entre l’Allemagne et nous s’élevait une question purement personnelle, nous étions prêts à toutes les concessions compatibles avec notre dignité. Si la guerre a fini par éclater, c’est que l’Allemagne nous l’a déclarée. Et si nous nous y sommes si promptement résolus, c’est qu’il s’agissait tout d’abord de ne pas laisser écraser un petit peuple héroïque •par un Empire ambitieux et sans scrupules. Et ainsi, sans l’avoir cherché, la France s’est trouvée, aux yeux de tous, dans l’attitude même qui pouvait le mieux convenir à ses traditions séculaires : elle était victime, parce qu’elle était libératrice; on l’attaquait, parce qu’elle n’avait pas voulu laisser perpétrer une injustice internationale*
Cette noblesse d’attitude a eu tout de suite sa récompense. La Russie, que la maladroite politique allemande avait si bien réussi à jeter dans nos bras, la Russie dont nous épousions la juste cause, allait mettre toute sa puissance au service de nos communs intérêts. L’Italie, dont, en d’autres circonstances, nous aurions pu redouter les engagements, — mais à l’égard de laquelle nos adversaires avaient manqué, tout à la fois, de franchise et d’habileté, — l’Italie se déclarait neutre et ne tardait pas à affirmer que la neutralité ne pouvait être pour elle qu’une attitude provisoire. Restait l’Angleterre qui, à la vérité, depuis dix ans, s’était très cordialement rapprochée de nous, et dont l’intérêt général était visiblement conforme au nôtre. Mais l’Angleterre, pacifique d’instinct, en proie à de graves difficultés intérieures, très ouverte d’ailleurs à des influences allemandes, l’Angleterre était divisée contre elle-même. Le sort de la Serbie était pour elle un sujet d’émotion bien lointaine. L’odieuse violation de la neutralité belge
vint mettre fin à ses hésitations. Le loyalisme anglais et l’intérêt anglais se trouvèrent d’accord pour infliger à l’Allemagne une surprise irritée dont elle n’est pas encore revenue. Sa duplicité, sa violence, son manque de perspicacité consommaient cet « encerclement » qu’elle avait toujours redouté comme la pire des éventualités. Et la France, par la loyauté, la prudence, la générosité de ses procédés, grâce aussi à l’habileté de ses diplomates, se trouvait placée dans une situation morale et matérielle peut-être unique dans tout le cours de son histoire. A un siècle de distance, c’était, retournée en sa faveur, la situation qui devait aboutir à la chute de Napoléon. Tandis que le vide se faisait autour de son implacable ennemie, les alliances venaient à elle. Et, par une coïncidence véritablement symbolique, en même temps qu’elle se trouvait défendre la liberté du monde, et, on peut bien le dire sans déclamation, la cause de la civilisation chrétienne, elle luttait pour son existence même, pour l’avenir de son
génie, et pour les espérances réparatrices que, pendant près d’un demi-siècle, elle avait jalousement conservées dans son cœur.
Pour soutenir un pareil rôle, pour remplir une pareille mission et n’en pas être écrasée, pour justifier aussi tant d’espoirs et mériter tant de confiance, il fallait une puissance matérielle et une force d’âme dont beaucoup, même parmi nos amis, ne croyaient pas la France entièrement capable. Ils la savaient insuffisamment préparée, courageuse, certes, mais nerveuse, prompte à la désillusion, plus capable d’élan que d’endurance. Et ils savaient l’adversaire formidable, admirablement outillé, dressé depuis quarante ans à cette guerre qu’il avait déchaînée. Ils savaient qu’il serait d’autant plus violent et plus impitoyable que, se sentant lui-même menacé dans son existence, inquiet du lendemain, il avait eu des déceptions diplomatiques qui avaient froissé son orgueil et troublé sa sécurité. Ils savaient enfin que, pressé d’en finir et forcé de frapper dès l’abord des coups décisifs, il allait diriger
Giraud. — Le Miracle français.
presque tout son effort contre la France qu’il s’agissait à tout prix d’accabler et de mater en quelques semaines. Rappelons-nous l’article décisif du Times : « Il y eut des jours où, durant la rapide marche en avant allemande, nous craignions que les armées françaises ne fussent par trop inférieures à leurs adversaires, où nous croyions que l’Allemagne ne serait battue que sur mer et sur sa frontière orientale, et qu’après la guerre, la France ne subsisterait, en tant que puissance, que grâce à l’aide de ses alliés ». Les craintes de nos amis auraient été plus vives peut-être encore s’ils avaient connu, comme nous commençons à les connaître aujourd’hui, tout le mystérieux détail de l’extraordinaire préparation allemande, toutes les infinies ressources de nos ennemis en hommes, en matériel de guerre, en espions, — en espions peut-être surtout, — leur prodigieux génie d’organisation, leur absence absolue de scrupules, leur foi exaltante dans leur supériorité universelle et dans l’infaillible succès de leurs armes. En vérité,
on conçoit maintenant les raisons de leur maladif orgueil, leurs chants de triomphe avant la victoire, leurs cris de Barbares se ruant à la curée. Entre la France et eux, la partie ne semblait pas égale. Toutes les probabilités, toutes les chances étaient pour que la France fût écrasée sous le nombre des soldats, sous le feu des obus prodigalement dépensés, sous la supériorité d’un armement perfectionné suivant les dernières données de la science b.., Cependant, sans s’émouvoir, sans s’énerver, la France achevait ses derniers préparatifs de guerre. Ce calme émouvant, cette dignité tranquille et grave, ont tout de suite donné confiance aux plus pessimistes. Ceux qui n’ont pas vu de leurs yeux le bon ordre, la précision, la rapidité avec laquelle s’est effectuée la mobilisation ne sauront jamais de quelle souple méthode est susceptible le tempérament français. J’imagine que les innombrables espions de l’empereur Guillaume ont dû être bien surpris;
1. Voir la note A, à la fin du volume : V Armée allemande au début de la campagne ,
s’ils ont fait parvenir des rapports véridiques à leur maître, ils ont du reconnaître que les choses n’ont pas pu mieux se passer, même dans la méthodique Allemagne. Pour ma part, j’aurai toujours devant les yeux une double vision de ces premières journées de guerre. C’était le second jour de la mobilisation, dans un train de banlieue qui transportait à Paris nombre de mobilisés : leur décision, leur entrain, faisaient plaisir à voir. A l’une des stations monte un vieux général à la moustache toute blanche, qui, visiblement, vient de reprendre du service. Les hommes s’empressent, lui cèdent leur place : il refuse de s’asseoir, reste debout pendant tout le trajet, et engage la conversation. Sur ce ton de simplicité cordiale et familière que même un lieutenant allemand ne saura jamais prendre, il cause, il répond aux observations des uns et des autres; il dit que nous n’avons pas voulu la guerre, qu’elle nous a été imposée, et que chacun doit faire son devoir; qu’il y aura de rudes journées où tout le monde, lui comme
les autres, souffrira de la faim, de la soif, du manque de sommeil, mais que la France vaut bien tous ces sacrifices.... Et à mesure qu’il parle, traduisant la pensée de tous, on a comme la sensation anticipée de cette étroite et confiante solidarité qui, à la guerre, s’établit entre le troupier français et son chef, et dont on nous a, depuis, donné tant d’exemples. Quand le train s’arrête, des poignées de main, des vœux, s’échangent; l’officier a conquis tous ses hommes; demain, au feu, il fera d’eux ce qu’il voudra. — Entre temps, monte dans notre compartiment un jeune homme que sa femme, un bébé dans les bras, a accompagné jusqu’au bout; ils s’embrassent longuement, gravement; la femme est admirable de simplicité, de sérénité; pas une larme; dans ce visage un peu pâle on sent la volonté virile, presque tragique, de ne pas faiblir ; et je n’oublierai jamais le geste énergique et tendre avec lequel elle a tendu au père, par la portière ouverte, la tête de l’enfant pour un dernier baiser.... Ah! ces Allemands qui nous croyaient
un peuple fini, comme ils se sont trompés sur nous!
Et ces impressions qui nous ont mis dès l’abord tant d’espérance au cœur, quel est celui d’entre nous qui n’en a pas recueilli d’analogues? Voici, entre tant d’autres, celles de M. Émile Faguet :
Il août . — Les trains passent, chargés de solaats qui rejoignent. Beaucoup, trop à mon avis, chantent et crient. Mais la plupart sont calmes et fermes, avec une grande simplicité dans les attitudes et une admirable décision dans les regards. Somme toute, ils sont pleins de confiance et ils en donnent. On sent qu’ils sont prêts à tout et que rien, ne les surprendra ni ne les intimidera. Dieu! dans leurs vestes de toile et leurs pantalons de treillis, Dieu! qu’ils sont beaux! Leurs paroles sont sans trouble comme aussi sans jactance : « Ce ne sera pas long; mais, du reste, tant qu’il faudra ! » — « Quand chacun est sûr de tous les autres, il y a du bon. » Le bons sens français et le courage français sont dans chacune de leurs paroles. Braves enfants!
Trompés par notre modération, notre réserve, notre humeur conciliante des quarante dernières années, les Allemands s'imaginaient que nous
aurions peur de la guerre. Us s’étaient, une fois de plus, lourdement mépris sur notre compte.
Et ils s’étaient mépris aussi sur le compte d’un peuple d’humeur extrêmement pacifique, mais très jaloux de son indépendance et qui avait dans son passé des souvenirs héroïques dont il était justement fier. Escomptant certaines complicités, jugeant les autres d’après elle-même, habituée à ne jamais spéculer sur le sentiment de l’honneur, l’Allemagne était convaincue que la Belgique n’oserait pas lui résister, et qu’elle se contenterait d’une platonique protestation. Mais la Belgique avait un roi digne d’elle, un roi dans les veines duquel coulait d’ailleurs du sang français. Le roi Albert déclara qu’il défendrait énergiquement la neutralité de son pays. Et l’Allemagne étonnée, furieuse, retardée dans son élan, mit quinze jours à briser cet obstacle imprévu et, pour nous, providentiel. Ce fut en effet pour la France le commencement du salut. Que seraitil arrivé si, dès les premiers jours du mois
d’août, en pleine mobilisation française, la horde barbare, traversant librement la Belgique, avait pu foncer presque tout entière sur notre frontière du Nord? Aurions-nous pu soutenir assez longtemps ce premier choc pour permettre à nos armées de l’intérieur de se concentrer et d’accourir? Ce qui est sûr, c’est que l’admirable et si méritoire résistance belge, en ralentissant l’offensive allemande, en achevant d’imprimer au « mauvais coup » tenté par nos ennemis le caractère d’odieuse lâcheté dont ils ne parviendront pas à se laver, nous donnait, avec un nouvel allié, un répit précieux, et, par contraste, nous dressait, aux regards du monde civilisé, dans la posture moralement la plus souhaitable et la plus belle : celle du peuple champion du droit, gardien de la foi jurée, représentant incorruptible de la justice éternelle. A cet égard surtout l’histoire travaillait bien pour la France.
Car, dans Tordre plus modeste des réalités matérielles, la grande, l’angoissante question subsistait toujours : la France pourrait-elle sans fléchir supporter le heurt terrible de ces trois millions d’hommes méthodiquement entraînés, armés jusqu’aux dents des engins les plus meurtriers, exaltés depuis leur enfance, dans leurs sentiments les plus élevés comme dans leurs instincts les plus bas, contre l’ennemie héréditaire? Contre un adversaire ainsi muni, la vaillance, la générosité, l’idéalisme ne sont pas des armes suffisantes. Il y faut la force. La France aurait-elle la force? Elle n’a-
vait pas le nombre; son armement présentait d’assez graves lacunes; elle n’était pas rompue au genre de guerre qu’on allait lui faire. Heureusement, elle avait pour elle un admirable canon de campagne, un haut commandement à l’origine un peu mêlé, mais qui pouvait aisément devenir de tout premier ordre, enfin une armée qui avait la foi, — la foi dans les destinées de la France et dans les infinies ressources du génie français. Mais enfin, tout cela suffirait-il? Nos amis étaient inquiets : M. Ferrero, M. Seippel, l’éloquent auteur de l’article du Times nous l’ont avoué depuis. Par sa taille, par sa brutalité, par sa pesante armure, le colosse germanique les effrayait justement, pour nous. C’était le combat de David et de Goliath. Qui allait l’emporter? « Le monde retenait sa respiration. » Par l’importance des questions soulevées, par l’énormité des forces engagées, jamais lutte plus grandiose et plus terrible n’avait passionné l’humanité tout entière.
Après quelques premières passes heureuses.
il arriva que David plia sous son formidable adversaire. Ce fut la bataille de Charleroi. L’anxiété redoubla dans le monde. Serionsnous capables de nous relever de cet échec? L’ennemi exultait. Il trouvait dans son triomphe la justification de ses crimes. On ne lui avait donc pas menti. Il allait fouler cette terre promise dont ses chefs lui' avaient vanté la richesse. Quelques jours encore, et il serait dans ce Paris dont sa grossière imagination rêvait depuis l’enfance, et dont on avait promis le pillage à sa convoitise. Quelques jours encore, et l’Empereur entrerait dans la cité superbe qui avait toujours repoussé ses avances, et dont il avait juré l’humiliation et la perte. L’attaque brusquée dont il nous avait si souvent menacés semblait sur le point d’aboutir.
C’est alors qu’un grand chef se révéla parmi nous. Le généralissime des armées françaises n’était guère jusqu’alors connu que de ses pairs qui appréciaient à leur vraie valeur sa compétence, sa vigueur, sa rude équité, son prodigieux sang-froid. Avec une admirable lucidité,
il vit la situation telle qu’elle était et sut prendre sans coup férir les dures décisions nécessaires. Il comprit que ce qu’il fallait sauver avant tout et maintenir intact et libre, c’était l’armée, instrument des victoires futures. Et sacrifiant tous les généraux qui s’étaient montrés inférieurs à leur tâche, sacrifiant une large bande du territoire national, il recula. Il recula rapidement, méthodiquement, infligeant, chemin faisant, à l’ennemi de partiels, mais sanglants échecs, l’affaiblissant, le fatiguant, l’usant par tous les moyens, faisant le vide devant lui, devinant ses plans, utilisant sa sauvage impatience, guettant ses moindres fautes, l’attirant enfin peu à peu sur le terrain où la lutte pouvait s’engager dans les conditions les plus favorables pour nos troupes. Le 5 septembre, ces conditions se trouvèrent réalisées. L’offensive fut commandée par un ordre du jour dont la mâle et sobre éloquence restera célèbre. La France allait être sauvée.
Et pendant ce temps-là, la France se montrait digne de ses soldats et de leurs chefs. Car, tan-
dis que la France du Nord et de l’Est acceptait en frémissant, mais sans se plaindre, d’être brutalement envahie, Paris, ses précautions prises, restait admirable de tranquille dignité. Paris vaquait à ses affaires, plus grave assurément que de coutume, mais sans fièvre, et avec cec air d’élégante intrépidité qui caractérise la bravoure française. Paris attendait. Quoi? Il ne savait. Il ne savait qu’une chose, c’est qu’il serait défendu « jusqu’au bout ». On lui avait donné comme gouverneur militaire un de ces généraux qui, formés à la rude école de nos guerres coloniales1, à l’instar d’un Joffre ou d’unLyautey, hommes de pensée et hommes d’action tout ensemble, savent préparer et gagner des batailles et en même temps organiser et administrer un pays. Choix heureux entre tous, s’il est vrai que l’armée de Paris ait singulièrement contribué à la victoire de la
1. « Les expéditions coloniales, a dit le général Joffre dans Tunique discours qu’il ait, je crois, prononcé, — les expéditions coloniales donnent à nos officiers le goût de l’initiative, l’habitude des décisions promptes, le courage des responsabilités. Ce sont des écoles permanentes d’héroïsme. »
30 le miracle français
Marne. Défendu par Galliéni, Paris avait confiance; mais il était prêt à tout, sachant les fortifications de son camp retranché provisoirement insuffisantes. De jour en jour, d’heure en heure^ il prêtait l’oreille au bruit prochain du canon. Un matin, il apprenait que la menace allemande s’éloignait, et, comme il y a quinze siècles, sans raison apparente, que les hordes barbares se détournaient de la capitale, marchant au fatidique rendez-vous des champs catalauniques. Paris était sauvé.
Pas plus qu’il y a quinze siècles Paris n’a compris le mystère de sa délivrance. J’ose dire que ce mystère est plus incompréhensible aujourd’hui qu’il ne le fut il y a quinze siècles. Car enfin, on ne saurait comparer, même de très loin, le Paris du temps d’Attila au Paris contemporain1. Que le roi des Huns ait négligé de prendre et de mettre à sac la vaillante cité
1. Paris n’était pas alors une ville très importante. Bien qu’elle eût été distinguée par César, par Constance Chlore et par Julien, elle ne fut jamais ni la capitale officielle de la Gaule, ni même la métropole d’une province. C’est Clovis qui, un demi-siècle plus tard, en fit la capitale de son royaume»
prédestinée, il n’est pas sûr que ce fût une faute, et, en tout cas, si c’en était une, c’était une faute qui ne compromettait nullement le succès de sa campagne : il lui importait infiniment plus de s’emparer d’Orléans, la clef du Midi, et c’est en effet sur cette ville qu’il lança sa meute hurlante. Mais ce qui était vrai d’Attila ne l’était pas de son moderne successeur. Prendre Paris et nous dicter la paix avant que la Russie ne fût prête, — ses généraux nous l’avaient assez dit, — tel était l’objectif essentiel de l’empereur Guillaume. C’était l’unique raison de cet immense déploiement de forces sur notre frontière du Nord, de la violation de la neutralité belge, de ces marches forcées de l’aile droite allemande. Et certes, ce n’était point mal calculé. Même sans l’appât d’un gouvernement à capturer, d’une Banque de France à dévaliser, Paris restait une proie assez désirable pour les convoitises d’outre- Rhin. Et assurément, Paris pris, ce n’était pas encore la fin de la France, ni la fin de la guerre, ni la victoire finale. Il nous serait msté
des armées, de l’argent, des alliés, du courage. Mais, sans parler du grand effet moral produit sur le monde, il faut bien avouer que la perte de notre capitale nous eut rendu moins facile la paix glorieuse à laquelle nous avons droit. Et il est bien vrai que Paris ne se serait pas laissé prendre sans résistance. Mais, les Allemands ne pouvaient pas l’ignorer, — à quoi leur eût servi leur armée d’espions, s’ils avaient ignoré cela? — Paris, son armée mise à part, n’était pas, alors, protégé comme il aurait pu et dû l’être. Une rapide et violente attaque brusquée, un hardi et heureux coup de main, — un d© ces coups de main où les Allemands ne comptent pas les vies humaines, — aurait fort bien pu réussir. Et alors, c était le rêve lointain du César germanique enfin réalisé ; c’était l’une de ces « entrées » triomphales qui lui ont toujours été refusées; c’était, pour son armée de pillards et d’incendiaires, l’orgie sanglante qu’on lui avait si souvent promise. Et, brusquement, sans qu’on sache pourquoi, voilà ce rêve, auquel ils ont tout sacrifié, qui, par leur
faute, s’évanouit en fumée. Voilà ces audacieux qui, tout d’un coup, n’osent pas, hésitent, reculent, se détournent. Voilà ces vainqueurs qui, volontairement, repoussent de leurs lèvres altérées la coupe enchantée. ou ils s’apprêtaient à boire.
Et j’entends bien que, dans leur pensée, c’était ajourner, non renoncer; et je sais toutes les explications que l’on a données de ce mouvement de l’aile droite allemande par lequel le général von Kliick, découvrant son flanc, au lieu de marcher sur Paris, s’est dirigé vers Meaux et Coulommiers. Je veux bien admettre qu’il pouvait lui paraître imprudent de tenter un coup de main sur Paris sans s’être, au préalable, débarrassé de l’armée du général Maunoury et des armées, après tout, intactes du général Jofîre. Mais, d’une part, dans une guerre dont le succès pouvait être une question d’heures, c’était laisser à la capitale le temps de compléter et d’organiser sa défense; et, d’autre part, en cas d’échec, c’était s’interdire toute possibilité de retour offensif sur la grande ville,
Giraud. — Le Miracle français.
objet des ambitions impériales. Et, je le sais bien, dans leur fol orgueil, les Allemands ne doutaient pas de la victoire. Mais que le haut commandement ennemi n’ait même pas envisagé l’hypothèse contraire; qu’un état-major qui, même lorsqu’il est sur du succès, s’assure méthodiquement contre un revers possible, ait eu la légèreté de jouer sur une carte unique tout l’avenir de la campagne occidentale; qu’il ait commis la faute stratégique qui a permis à notre généralissime, non pas de reprendre l’offensive, — l’offensive était décidée bien avant que la faute ne fut commise, — mais de la reprendre dans les meilleures conditions possibles, c’est ce qui me confond, c’est ce que je ne puis comprendre, — et l’on dit que « notre Joffre » lui non plus n’a pas compris. Peut-être, quand nous connaîtrons les explications allemandes, comprendrons-nous davantage.
Au reste, il est hors de doute que la partie qui allait s’engager, en même temps qu’elle s’annonçait décisive, était de nature à inspirer
quelque confiance à une armée meme moins présomptueuse que l’armée allemande. Dans cette étonnante retraite, à laTurenne, qu’après Charleroi notre général en chef avait imposée à la totalité des armées françaises, et dont l’exécution a émerveillé les connaisseurs, nos troupes risquaient de perdre quelques-unes de leurs qualités les plus précieuses et les moins contestées. Soumises à des fatigues sans nom, comment pourraient-elles retrouver le feu, l’entrain, le « mordant » dont, au début, elles avaient donné tant de preuves? D’autre part, le soldat français n’aime pas à battre en retraite; et quand il ne comprend pas, comme ce fut alors souvent le cas, les mouvements qu’on lui prescrit, il y a des chances pour qu’il s’énerve et perde courage. Chose extraordinaire, rien de tout cela n’arriva. Comme si, entre les mains d’un habile capitaine, le tempérament national recevait une nouvelle empreinte, nos soldats conservaient toute leur confiance et tout leur élan; et quand, au matin du 6 septembre, on leur dit que « le salut du pays » allait dépendre
de leur effort et qu’ils cc devraient, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer », comprenant tout le sens de cet héroïque langage, heureux enfin d’être rendus à leur vraie nature, ils coururent sus à l’ennemi avec la légendaire furie dont on nous a fait si souvent gloire.
Mais si grande que fût leur valeur, on pouvait craindre qu’elle ne vînt se briser encore une fois contre un trop redoutable adversaire. Nous ne savons pas l’exacte importance respective des effectifs engagés de part et d’autre; mais nous savons bien que l’infériorité numérique était de notre côté, et il semble que, sur plus d’un point, nous ayons eu parfois à lutter à un contre quatre ou cinq. En second lieu, et quoique depuis Charleroi, grâce à des prodiges de notre industrie française, nous eussions eu le temps de réparer certaines lacunes de notre organisation matérielle, notre armement restait inférieur à celui de nos adversaires : ni en mitrailleuses, ni en artillerie lourde, ni en réserves de munitions, nous ne
pouvions encore nous comparer à lui. Enfin il avait cette confiance en soi que donnent l’orgueil savamment entretenu et l’ivresse des premières victoires. Plus que jamais, nos amis s’inquiétaient. Rationnellement, il n’avaient point tort.
Comment l’héroïque vaillance de notre armée, la supériorité de notre commandement et celle de notre artillerie légère ont-elles fini par nous assurer la victoire? C’est ce qu’il est plus facile de constater que d’expliquer. Mathématiquement, si je puis dire, il semble bien que nous dussions être vaincus. Mais il faut croire que, dans l’art de la guerre, comme dans tous les autres arts, l’esprit géométrique doit abdiquer devant l’esprit de finesse, le calcul devant l’intuition, la raison devant le cœur. Cette armée qui luttait pour défendre contre l’envahisseur, avec le sol natal, la pérennité du génie français, avait un autre idéal que cette autre armée qui combattait pour « l’honneur » sans doute, mais aussi, mais surtout « pour le bien-être » de 1* Allemagne, — ce sont les termes mêmes de l’ordre
du jour allemand; — elle n’avait pas sur la conscience, cette armée française, tous les crimes de droit commun qui seront, devant l’histoire, la honte éternelle de l’armée allemande; disons le mot : elle avait une moralité supérieure. Et c’est pourquoi elle méritait de vaincre. Et c’est pourquoi elle a vaincu. Qui donc a dit, — n’est-ce pas le général Nogi? — ce mot profond que, dans toute bataille, la victoire est à celui qui sait souffrir un quart d’heure de plus que l’adversaire? Ce mot, on dirait que les vainqueurs de la Marne en avaient fait leur devise, et qu’ils ont voulu en fournir une illustration éclatante. Au moment où les Maunoury, les Foch, les Dubail, décimés, épuisés, assaillis de toutes parts par des forces supérieures, auraient pu perdre courage, ils ont persévéré dans leur volonté d’offensive, ils ont accepté, eux et leurs soldats, de souffrir encore; et c’est alors qu’ils ont vu l’ennemi, déconcerté et moins stoïque, rompre le combat et commencer une retraite qui, sur plus d’un point, a dégénéré en
déroute. Relisons l'émouvant ordre du jour qu’au lendemain de la victoire, le général Maunoury adressait à l’armée de Paris, mais qui s’applique aussi bien à l’armée française tout entière :
La sixième armée vient de soutenir, pendant cinq jours entiers, sans interruption ni accalmie, la lutte contre un adversaire nombreux et dont le succès avait jusqu’à présent exalté le moral. La lutte a été dure; les pertes par le feu, les fatigues dues à la privation de sommeil et parfois de nourriture ont dépassé tout ce que l’on pouvait imaginer; vous avez tout supporté avec une vaillance, une fermeté et une endurance que les mots sont impuissants à glorifier comme elles le méritent.
Ce fut en effet une lutte épique, et qui, au témoignage des hommes du métier, restera au nombre des quatre ou cinq grandes choses de notre histoire militaire. Nous n’en connaissons pas tous les détails, même importants, et c’est tout au plus si, avec quelques épisodes essentiels, nous en percevons le mouvement général et le rythme. Mais cela suffît pour nous faire pressentir tout ce qui s’est dépensé, chez
l'adversaire, de bravoure, d’obstination et d’habileté stratégique, et chez nous, d’héroïsme, de patiente énergie, de talent militaire. Hommes et chefs ont été également admirables. On avait demandé aux hommes, « au nom de la Patrie, de faire plus que leur devoir »; ils « répondent au delà meme de ce qui paraissait possible ». Et quant aux chefs, on ne sait ce qu’il faut admirer le plus en eux : l’esprit d’initiative avec lequel ils combattent l'ennemi qui s’oppose directement à eux, observant tous ses mouvements, épiant toutes ses défaillances, les exploitant à la minute précise où ils peuvent en tirer avantage; ou bien l’esprit de souple et stricte discipline avec lequel ils se conforment aux instructions du généralissime, réalisant scrupuleusement ses desseins, appliquant et développant sa pensée, la devinant même et s y soumettant d’avance, en parfaite union de doctrine et d’intention avec lui. Collaboration étroite et féconde qui a fait converger vers un même objet toutes les énergies, tous les efforts individuels, et qui a fait de la victoire de la
Marne une de ces puissantes œuvres collectives dont la réussite a pour condition l’utilisation nécessaire de multiples et robustes personnalités. Quelle a été, dans notre victoire, la part d’action d’un, Galliéni, d’un Foch, d’un Castelnau, d’un Maunoury, d’un Dubail? Nous ne le savons pas encore avec une entière exactitude : nous pressentons simplement
qu’elle a été considérable, et que si l’un ou l’autre de ces chefs, — pour ne parler que de ceux-là, — n’avait pas agi comme il l’a fait, au lieu d’une victoire décisive, c’est un revers peut-être que nous aurions à déplorer. Jamais encore, sur un champ de bataille aussi vaste, d’aussi puissantes masses d’hommes n’avaient été conduites et manœuvrées avec une pareille maîtrise par des généraux plus valeureux, plus fraternellement unis, d’une science militaire plus consommée. Les historiens de l’avenir diront probablement de la victoire de la Marne qu’elle est un des chefs-d’œuvre du génie français.
De cette victoire « complète » et « incontes-
table », — « la revanche de 1870 », que nous attendions depuis quarante- quatre ans, — nous avons été heureux, nous avons été fiers sans doute; mais nous l’avons été avec une extrême modestie et une rare discrétion. Je ne crois pas que Paris, enfin sauvé de l’invasion, — et qui en avait parfaitement conscience, - — ait arboré un drapeau de plus. Paris n’a pas imité Berlin, qui avait pavoisé avec frénésie après la bataille de Charleroi. Les espions prussiens qui s’y trouvaient encore n’ont pas dû en croire leurs yeux : Paris, le nerveux et vibrant Paris, a eu la joie grave. Consulté par les pouvoirs publics sur la question de savoir si l’on devait illuminer après la victoire, le général Jofîre a répondu par cette parole admirable, digne de Turenne ou de Yauban : « Non, nous avons eu trop de morts ». Paris a été de l’avis du généralissime. Ce peuple auquel ses ennemis surtout ont si souvent reproché ses fanfaronnades, et qui, certes, ne déteste point un peu de panache, a vu s’accomplir avec une souriante sérénité ce « renversement » de sa destinée. Et peut-
être n’est-ce pas Tune des choses les moins surprenantes auxquelles nous assistons depuis dix mois, que cette sorte de transformation spontanée du tempérament national, cette absence complète d’exaltation, ce sang-froid conservé dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
Car ce fut bien dans ces héroïques journées de la Marne que la fortune décidément se retourna, que « l’espoir changea de camp », pour ne plus quitter le nôtre. La « supériorité morale » dont nos troupes firent preuve sur les armées adverses dans ces sanglantes batailles, elles ne l’ont point perdue depuis; elles en ont eu une conscience croissante. Le charme était rompu. Cette redoutable armée allemande, qui passait pour invincible, parce qu’elle nous avait vaincus en 1870, qui croyait l’être, et qui surtout se vantait de l’être, venait d’être battue à n’y rien souhaiter. Son offensive était brisée;
et, quelques efforts parfois furieux qu’elle ait faits depuis pour la reprendre, quelques succès partiels, et d’ailleurs sans lendemain, qu’elle ait, çà et là, obtenus, qu’elle obtiendra peutêtre encore, elle n’a pu ni percer nos lignes, ni envelopper l’une de nos armées, ni nous faire abandonner sérieusement du terrain. Au contraire, c’est elle qui a dû, presque toujours, céder sous notre pression, et qui, pour mieux y résister, a inauguré cette guerre de tranchées qui dure depuis plus de huit mois, et à laquelle nous avons dû nous plier nous aussi.
Il n’en était pas qui parût — a priori — moins adaptée au tempérament français; et c’est sans doute là-dessus qu’on comptait outre- Rhin pour lasser notre patience et nous contraindre à ce qu’on appelle là-bas « une paix honorable », et ce qui eût été pour nous une paix un peu déshonorante, et, en tout cas, singulièrement précaire. Avouons-le : nous redoutions pour nos soldats cette épreuve d’une guerre toute nouvelle, et à laquelle, à ce qu’il semble, ils avaient été peu préparés. Le
Français n’aime pas à « remuer de la terre », pas plus qu’il n’aime à battre en retraite. La guerre d’offensive hardie et brillante, la guerre de manœuvres rapides et savantes, voilà quel est, pensions-nous, son élément propre. Comme nous connaissions mal l’élasticité, la souplesse, l’étonnante faculté d’assimilation et d’adaptation, la plasticité du caractère français ! Au bout de fort peu de temps, nos soldats surent construire des tranchées aussi ingénieuses, aussi confortables que celles des Allemands; leurs mains de paysans prirent même un certain plaisir à manier la terre maternelle; et, quelque dure que fût leur vie dans la boue glacée, sous la pluie, sous les « marmites » et sous les balles, avec ce stoïcisme tranquille, cette patience tenace, cette bonne humeur gouailleuse qui fleurissent dans nos campagnes françaises, ils rivalisèrent d’endurance avec leurs adversaires, auxquels, finalement, la guerre d’usure n’a pas réussi mieux que l’autre1. Que nos troupiers aient quelquefois
1. Voir la note B, à la fin du volume : la Vie des tranchées.
regretté l’ancienne guerre française, c’est ce qui rend leur abnégation plus émouvante encore et plus admirable.
Six mois d’une guerre de taupes, où manque l’excitation des marches triomphales, des panaches flottants, des batailles glorieuses, gagnées debout, en marchant dans l’enivrement de la musique et des chants de victoire !
Six mois qui n’en sont que plus grands et plus glorieux, parce qu’ils ont enlevé à la guerre toute sa grandeur et toute sa chevalerie.
Six mois de lutte contre des sangliers terrés dans leurs bauges, auxquels le grand jour et le combat loyal, à armes égales, front contre front, poitrine contre poitrine, semble faire peur!
C’est un colonel qui, récemment, dans une lettre intime, s’exprimait ainsi i. Et nous savons par tous les témoignages qui nous arrivent du front, que cette « guerre de taupes » n’a pas été moins féconde que l’autre en actes d’héroïsme, en dévouements obscurs, en sacrifices sublimes2. Et d’ailleurs, si, depuis la
1. Lettre citée dans le Journal des Débats, du 4 février 1915.
2. Entre tant de lettres admirables que Ton a publiées, je ne puis m’empêcher de citer ici quelques lignes d’une lettre trouvée sur le cadavre de Jean Chatanay, lieutenant réserviste, tué à Vermelles, le 15 octobre 1914 : « Ma chérie,
bataille de la Marne, la guerre de siège a été la caractéristique générale de la lutte, on sait que cette guerre a comporté de sanglantes exceptions. A plus d’une reprise, les armées allemandes ont essayé de reprendre l’offensive sur tel ou tel point du front. Partout et toujours, elles ont rencontré devant elles, avec un commandement toujours prêt, des troupes souvent inférieures en nombre, mais bien déci-
écrivait-il à sa femme, j’écris à tout hasard cette lettre, car on ne sait pas.... Si elle t’arrive, c’est que la France aura eu besoin de moi jusqu’au bout. Il ne faudra pas pleurer, car, je te le jure, je mourrai heureux s’il me faut donner ma vie pour elle.
« Mon seul souci, c’est la situation difficile où tu te trouveras, toi et les enfants.... Comment pourras-tu assurer le sort des bébés et le tien? Tu peux heureusement compter sur ton ancienne situation de professeur et sur l’entier concours de tous les miens. Que je voudrais donc être sûr que l’on pourra trouver un arrangement possible!
« De l’éducation des petites, je ne suis pas inquiet, tu sauras la diriger comme je l’aurais fait moi-même. J’espère qu’elles pourront se créer la situation indépendante que je comptais leur assurer si j’avais vécu. La seule grosse difficulté sera Zette, car il te sera difficile, sinon impossible, de vivre à Paris.... Tu embrasseras pour leur papa les chères petites, tu leur diras qu’il est parti, pour un long, très long voyage, sans cesser de les aimer, de penser à elles, et de les protéger de loin. Je voudrais que Cotte au moins se souvînt de moi.... Il y aura aussi un petit bébé, tout petit, que je n’aurai pas connu. Si c’est un fils, mon vœu, c’est qu’il soit un jour médecin, à moins cependant qu’après cette
dées à se laisser tuer sur place plutôt que de reculer. Il n’y a rien qui fasse plus d’honneur à l’armée française que les batailles d’Ypres et de l’Yser, où nos soldats ont opposé à la ruée sur Calais une barrière infranchissable. Il n’y a peut-être pas, dans cette guerre qui aura été un renouveau de l’héroïsme français, de page plus glorieuse que cette défense de Dixmude contre trois corps allemands par nos 6 000 fusiliers marins aidés de 5 000 Belges 1. La race des «braves gens » n’est pas éteinte, et il y a lieu de
guerre la France n’ait encore besoin d’officiers. Tu lui diras, lorsqu’il sera en âge de comprendre, que son papa a donné sa vie pour un grand idéal , celui de notre patrie reconstituée et forte
« Je crois que j’ai dit l’essentiel. Au revoir, ma chérie, mon amour. Promets-moi de n'en pas vouloir à la France , si elle m’a voulu tout entier. Promets-moi aussi de consoler maman et papa, et dis bien aux petites filles que leur père, si loin soit-il, ne cessera jamais de veiller sur elles et de les aimer. Nous nous retrouverons un jour réunis, je l’espère, auprès de Celui qui guide nos existences et qui m’a donné auprès de toi et par toi un tel bonheur. Pauvre chérie, je n’ai même pas le temps de longuement penser à notre amour, si grand cependant et si fort!
« Au revoir, au grand revoir, le vrai. Sois forte.
« Ton Jean. »
[Ancien normalien, Jean Chatanay était chef de la station entomologique de Châlons-sur-Marne : il n’avait pas trente ans.]
1. Voir là-dessus le beau livre de M. Charles Le Goffic, Dixmude , Plon, 1915.
Giraud. — Le Miracle français.
croire que, dorénavant, nos ennemis parleront moins facilement de la décadence française.
Nous autres, si nous ne parlons pas de la décadence, nous pourrons parler tout au moins de la folle présomption et de l’imprévoyance allemandes. Ils avaient, au point de vue matériel, préparé la guerre, — une guerre très courte, — dans le dernier détail. Pleins de confiance dans la force brutale, leur force, ils avaient entièrement négligé de préparer la guerre au point de vue diplomatique, et, en dépit de tous les avertissements loyalement donnés, ce leur fut une terrible surprise de voir l’Angleterre intervenir dans le conflit. Ils avaient outrageusement méprisé toutes les puissances d’opinion, laissant, comme l’a dit Maximilien Harden, à la victoire le soin de les justifier; et, en dépit de leur propagande effrénée auprès des neutres, ils ont vu peu à peu l’opinion du monde entier se retourner contre eux. Ils avaient, pour briser les résistances, spéculé sur la lâcheté humaine et répandu systématiquement la terreur; les seuls
sentiments qu’ils aient réussi à faire naître, c’est l’horreur, l’indignation, la haine courageuse, vengeresse et inexpiable. Ils ont voulu user la volonté de l’adversaire, et ils n’ont abouti qu’à la tendre au delà des limites connues . Ayant échoué dans leur attaque brusquée, ils ont voulu prolonger la lutte en ayant recours à la guerre souterraine; et ils n’ont pas vu qu’ils rendaient ainsi de jour en jour plus formidable le blocus qu’ils n’avaient pas su éviter, qu’ils donnaient à leurs ennemis le temps de réparer toutes les lacunes de leur préparation antérieure, et, pendant qu’euxmêmes s’usaient sans profit et sans gloire, d’accumuler et de jeter contre eux des forces sous le poids desquelles ils ne pourraient manquer de périr. Le miracle de la victoire française a pour pendant le prodige de l’aberration allemande.
En France, comme chez nos alliés, on sut, en effet, bien utiliser le répit que l’imprudente Allemagne nous accordait. Nous avions eu tous le tort de nous laisser surprendre par une
guerre que nos ennemis avaient mis, eux, quarante-quatre ans à préparer et à machiner, et à laquelle, nous, nous n’avions même pas songé quarante-quatre mois. En huit mois, tout le temps perdu fut presque regagné. On saura un jour le prodigieux effort d’improvisation, d’invention, d’activité, que la France tout entière a fourni depuis dix mois. Sans méconnaître le moins du monde tout ce qu’elle a dû à ses alliés, on devra avouer qu’elle s’est surtout sauvée elle-même. Sur plus d’un point essentiel, nous étions, au début de la guerre, très inférieurs à nos adversaires; nous leur sommes maintenant au moins égaux, souvent supérieurs, et, pourtant, leurs usines et leurs arsenaux, à eux aussi, n’ont point chômé depuis dix mois. On conte que notre artillerie lourde les désespère aujourd’hui, tout autant que notre artillerie de campagne ; et si, parfois, nos réserves de munitions ont jadis été insuffisantes, nous pouvons maintenant être aussi prodigues de nos obus et de nos balles qu’ils l’ont été, au début, à notre égard, — * sans
avoir, nous, la crainte de voir le cuivre nous manquer un jour.
Ces observations, qui sont aujourd’hui familières au bon sens français, justifient l’endurance allègre dont font preuve nos soldats dans les tranchées, et la patience dont la population civile ne s’est guère départie durant ces dix mois de guerre et d’invasion; mais peut-être ne suffisent-elles pas à les expliquer entièrement. La raison, le bon sens, — l’Allemagne nous le prouve assez tous les jours, — ce n’est pas toujours ce qui guide les peuples; et l’endurance et la patience, qui passaient pour des vertus germaniques , n’étaient point, jusqu’à présent, considérées comme des vertus particulièrement françaises. Devons-nous y voir des qualités toutes nouvelles, et comme inédites, issues de cette grande crise par une sorte de création spontanée? Ou des qualités cachées jusqu’à présent dans la profondeur obscure de nos réserves ethniques, et qui n’avaient pas encore eu l’occasion de se manifester? Ou des qualités acquises et qui témoi-
gnent tout simplement de la merveilleuse facilité de transformation que possède le tempérament français? Qu’on adopte F une ou l’autre de ces hypothèses, une chose est sûre, et un fait indéniable. Mal, ou tout au moins médiocrement préparée à une guerre effroyable dont le succès dépendait presque uniquement de sa force de résistance, puisqu’elle devait presque seule supporter tout le premier choc, la France a résisté; elle a « tenu » avec une vigueur d’héroïsme, avec une souple ténacité, avec une patience indomptable sur laquelle ses amis, et nous-mêmes peut-être, à certaines heures, nous n’osions pas trop compter. Elle a, pour le passé, mérité toutes les admirations qu’on nous a prodiguées, et, pour l’avenir, justifié toutes les espérances1.
1. Parmi tous les traits d’héroïsme, parmi tous les mots épiques qui nous ont été rapportés de nos soldats, je n’en connais peut-être pas de plus beau, de plus digne de passer à la postérité que celui-ci, qui est peut-être, hélas! destiné à rester éternellement anonyme. Dans une tranchée conquise, et qu’on aménage, soudain éclate une pluie de bombes. Dix hommes s’affaissent, les autres se replient, et une vingtaine d’Allemands envahissent la tranchée. Alors un des blessés se relève et, s’emparant d’une poignée de
Ce qui est sûr encore, c’est que la France vient de vivre une heure incomparable de son histoire. Je doute qu’il y en ait eu de plus décisive depuis Jeanne d’Arc. Dans l’un et l’autre cas, ce qui était enjeu, c’était l’existence même de la patrie : to be or not tô be. Ce qu’il s’agissait uniquement de savoir, c’était, auxve siècle, si la France deviendrait une vassale de l’Angleterre, et, au xxc, une vassale de l’Allemagne. La seconde perspective était, pour mille raisons, de nature à nous faire frémir plus que jadis la première. Devenir Allemand, pour un Français d’aujourd’hui, quelle humiliation*, quelle régression, et quelle déchéance! Quel est celui d’entre nous qui, si ce monstrueux cauchemar avait pris corps, eût trouvé désormais quelque douceur à vivre? La France a si nettement senti toute la gravité de la menace, qu’elle s’est soulevée tout entière dans un surgrenades, jette ce cri sublime : « Debout, les morts ! » A son appel, trois autres mutilés se redressent, et à coups de fusil, de grenades et de baïonnettes, ils abattent la moitié des assaillants et forcent les autres à s’enfuir. Le héros de « Debout, les morts! » est tombé, mais la tranchée nous reste.
saut de dégoût, d’indignation et d’effroi. L’Allemagne s’imaginait trouver devant elle une nouvelle Pologne à démembrer : elle eut affaire à une nation unie, résolue, disciplinée, qui avait des chefs et qui leur obéissait. Et toute la force et toute la ruse allemandes n’ont pu rompre ce rigide faisceau de volontés vivantes. Une fois encore, la France s’est dressée comme une personne morale qui veut vivre, qui est digne de vivre, et dont le monde a besoin pour vivre. Depuis quarante-quatre ans que, meurtrie, humiliée, mutilée, déchue de son rang de première Puissance, la France ne tenait plus, dans les conseils de l’Europe, le fier et généreux langage qu’elle tenait jadis, le monde a pu s’apercevoir que la moralité internationale avait singulièrement baissé, et que les grandes causes idéalistes ne trouvaient plus guère de champion. Après quarante-quatre ans écoulés, l’occasion s’est offerte pour elle de donner toute sa vraie mesure, de ressaisir, avec son ancien prestige, le rang qu’une défaite accidentelle lui avait fait perdre, de reconquérir
la pleine liberté de sa mission civilisatrice. La France a répondu virilement à l’appel de la destinée. Elle a accepté avec une sereine et grave confiance le pari que la Providence lui proposait. Elle l’a déjà plus d’à moitié gagné. Aidée de ses puissants et généreux alliés, elle achèvera, tout en se délivrant ellemême, de libérer l’univers du joug odieux et brutal qui pesait sur lui. Dans cette humanité qui, depuis un demi-siècle, n’était que le règne de la force, elle s’efforcera, suivant sa tradition séculaire, de faire régner un peu plus de justice. Elle dépouillera cette mentalité de vaincue qui était la vraie cause de toutes ses discordes civiles : l’union sacrée, qui a fait sa force devant l’ennemi, devra survivre à la victoire. Une France agrandie, une France respectée, une France unanime dans une Europe purifiée et pacifique, ô vous, jeunes gens qui êtes aujourd’hui couchés dans les plaines de la Marne, de l’Alsace ou des Flandres, c’est pour cette grande œuvre réparatrice que vous avez donné héroïquement votre vie. Ce spectacle
que vous ne verrez pas, nous voulons l’offrir longtemps au monde. Nous ne serions pas dignes de vous, si de nos propres mains désormais nous nous déchirions nous-mêmes. Nous n’aurions pas dû accepter votre sacrifice, si nous étions résolus à le rendre inutile par l’obstination de nos vieilles, de nos absurdes querelles. Mais non, votre sang n’aura pas coulé en vain. Nous avons compris l’austère leçon qui se dégage de vos tombes si fraternellement unies. Nous continuerons, nous achèverons votre œuvre. Si, en dépit des deuils, des misères et des ruines, nous sommes fiers d’avoir vécu les heures que nous venons de vivre, c’est que nous sommes sûrs que la France victorieuse saura prolonger le miracle français.
AUX JEUNES GENS
Jeunes gens qui êtes sur le front, vous qui risquez pour la patrie commune la fraîche fleur de vos vingt ans, que je vous envie, et que je m’en veux de gâcher du papier, tandis que le canon gronde et que vous du moins vous agissez héroïquement! Vous ne connaîtrez pas ce sentiment, douloureux jusqu’à l’angoisse, qui consiste à se voir inutile, perdu pour la seule œuvre qui maintenant compte, alors que d’autres sont à la peine, à la mort, à l’honneur....
Que d’autres choses vous ne connaîtrez pas! Voyez-vous, depuis quarante-quatre ans, nous
AUX JEUNES GENS
avions une mentalité de vaincus. Nous pensions, nous sentions, nous agissions, comme si Sedan avait sonné le glas de notre France. Nos insolents vainqueurs étaient si naïvement convaincus de leur supériorité sur nous, qu’ils avaient failli nous en convaincre à notre tour. Nous doutions de nous-mêmes. Nous avions la mélancolie des peuples qui se croient sur leur déclin. Nous n’osions croire à notre vitalité, en dépit des preuves que nous en donnions tous les jours, dans les ordres les plus divers. Nous nous exagérions comme à plaisir nos faiblesses et nos imperfections, et nous ne nous apercevions pas qu’elles étaient presque toutes le fruit de notre défaite. Nos divisions intérieures, notre antimilitarisme, notre pacifisme, notre anticléricalisme, notre faible natalité, notre internationalisme, — que sais-je encore? — nous ne comprenions pas que tout cela, c’était la forme passagère et paradoxale de notre goût héréditaire de Faction qui, ne sachant où se prendre, s’échappait en paroles d’impatience et en gestes de mauvaise humeur.
AUX JEUNES GENS
A certaines heures de découragement et de tristesse, les plus optimistes d’entre nous avaient quelque peine à se défendre d’une pensée que nous suggéraient à l’envi nos intéressés voisins, et parfois, avouons-le aujourd’hui, l’idée de la décadence hantait nos rêves. Oh! nous la repoussions bien vite, cette idée impie; mais enfin, elle se présentait à nous malgré nous. Et nous vivions, certes, et nous agissions, et notre industrie, nos lettres, nos sciences et nos arts prouvaient que jamais nos facultés d’invention n’avaient été plus fraîches, plus neuves et plus diverses. Mais cependant, nous étions tristes, ombrageux et inquiets. Nous avions, au fond de l’âme, une plaie vive qui saignait toujours. Nous étions comme un homme que Ton a amputé d’un membre, et qui souffre à ce membre absent. Il nous manquait nos chères provinces perdues, et de ne plus les avoir à nos côtés, de nous sentir amoindris, mutilés, nous gardions comme un goût de cendre qui nous empoisonnait l’existence* La
AUX JEUNES GENS
famille nationale n’était plus au complet : un voile de deuil était jeté sur toutes nos fêtes. Nous avions perdu l’équilibre intérieur, et nous ne parvenions pas à le ressaisir.
Grâce à vous, jeunes gens, voilà qui est en train de changer. Vous allez panser nos blessures. Vous allez ramener au foyer les deux filles qu’un orgueilleux vainqueur avait ravies et tenait brutalement captives. Vous allez nous rendre confiance dans la vie, puisque nous avons confiance en vous. Vous allez ressusciter la joie. Vous faites l’une des guerres les plus saintes que le pays des Croisades, de Jeanne d’Arc, de Marceau ait entreprises. Non seulement vous défendez le sol natal odieusement envahi, mais encore contre le mensonge, la rapine et la violence, vous représentez le droit, la justice éternelle, la liberté des peuples faibles, la sainte indépendance des nationalités opprimées, tout ce qui fait la parure et la fierté de nos civilisations occidentales, tout ce qui les distingue des primitives barbaries. Contre
AUX JEUNES GENS
la Matière aveugle et féroce, vous êtes les champions de l’Esprit.
Aussi voyez : la vertu de votre cause est telle que déjà elle a opéré des miracles. Aux premiers bruits de guerre, soudain, toutes nos divisions ont cessé; toutes nos absurdes querelles se sont évanouies, balayées par le grand souffle purificateur qui venait du large. En une minute, l’unité morale du pays s’est recréée sous nos yeux émerveillés, plus robuste qu’elle n’avait jamais été, même au temps de Yalmy, même au temps de Jeanne d’Arc. Une France toute nouvelle s’est dressée, fière de son droit, forte de sa conscience intacte, et des puissantes armées qu’elle avait silencieusement préparées, calme, digne et grave, toute prête pour la haute mission que la Providence lui assignait. Spectacle incomparable, et que nous n’oublierons jamais! Et voici qu’autour de nous se sont immédiatement groupées des amitiés fidèles, dont l’une au moins, l’amitié anglaise, a tenu plus qu’elle n’avait jamais promis. Yoici qu’un petit peuple, petit par la
AUX JEUNES GENS
population et par le territoire, mais très grand par le cœur, joignant héroïquement sa cause à la nôtre, a brisé par son courage le premier élan du colosse aux pieds d'argile. Voici que des peuples neutres, tout frémissants d’impatience et d’espoir, s’émeuvent et s’agitent, les uns pour entrer demain en lice à nos côtés, les autres pour nous prodiguer en secret leurs vœux et leurs ardentes sympathies. Voici que de tous côtés surgissent des volontaires qui nQus réclament leur part de périls et de gloire: il nous en vient de Suisse, d’Italie, de Grèce, de Hollande, du Canada, de l’Egypte, des Indes, d’Amérique, d’Australie; il nous en vient même d’Autriche et d’Allemagne. L’Allemagne, à qui les mensonges ne coûtent guère, n’a jamais osé dire qu’un seul soldat français lui eût offert ses services. La brutale immoralité allemande a réussi à soulever contre elle et pour nous l’unanimité de la conscience humaine.
Quand on combat pour une cause si juste, si haute, et en même temps si forte, comment
AUX JEUNES GENS
n’aurait-on pas la victoire? C’est ce que sentent, plus ou moins obscurément, les moins informés d’entre vous, jeunes gens, et c’est ce qui, fait de vous, pour nos ennemis, des adversaires si redoutables. Eux, ils ne savent pas pourquoi ils se battent; tout au plus entrevoient-ils, au bout de leurs efforts, les grossiers intérêts généraux qu’ils servent, ou la ripaille prochaine qu’ils se promettent dans la terre élue du meilleur vin de chez nous. Vous autres, soldats de notre pays, vous luttez pour des idées qui nous dépassent tous, et dont la noblesse déjà vous transfigure; ce que vous emportez dans les plis de votre drapeau, c’est tout l’idéalisme français. Et quand vous reviendrez vainqueurs, quand, sous les fleurs et aux acclamations joyeuses de tout un peuple, vous passerez sous l’Arc de Triomphe, c’est l’âme purifiée, rajeunie de la France éternelle qui chantera dans vos gais clairons.
Jeunes gens qui déjà nous avez fait connaître l’âpre et mâle volupté de la victoire, bientôt vous serez en Allemagne. Nos ennemis.
Giraud. — Le Miracle français.
AUX JEUNES GENS
vous le savez, ont commis sur le sol belge, sur notre sol à nous, des forfaits sans nom. Ne les imitez pas. Ne rendez pas le mal pour le mal. Respectez leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs villes ouvertes, leurs églises, leurs bibliothèques et leurs œuvres d’art. Ce sont des barbares, nous le savons. Nous sommes, nous, d’une autre et plus haute famille humaine. Soyez dignes de notre vieille réputation chevaleresque. Humiliez-les par votre générosité, par votre humanité. Montrezleur, forcez-les à reconnaître que vous valez mieux qu’eux, et que la civilisation, la « culture », comme ils disent avec emphase, c’est vous qui la représentez, et non pas eux.
Dans un bien beau livre que beaucoup d’entre vous connaissent, et que les autres liront à leur retour, Maurice Barres met en scène un volontaire alsacien qui, durant tout le temps qu’il est « au service de l’Allemagne », s’est imposé pour tâche et pour mission de contraindre ses camarades et ses chefs à s’avouer qu’il est, lui, d’une autre race qu’eux-mêmes,
AUX JEUNES GENS
plus fine, plus souple, moins matérielle, plus généreuse, bref, supérieure. Et il y parvient. Le jour béni où il quitte l’uniforme allemand, il va prendre congé de son maréchal des logis, qu’il trouve en pleurs : le brave homme venait de perdre son unique enfant. Gentiment, à la française, il commande une couronne. Le lendemain, le maréchal des logis arrive dans sa chambre, sanglotant, et lui prenant les mains avec effusion :
« Vous êtes vraiment un grand cœur, monsieur Ehrmann. Au moment où je ne peux plus vous servir de rien ! Monsieur, on doit le dire, les Français ont plus d’humanité que les autres. »
Petits soldats de la France nouvelle, vous qui aurez la joie d’entrer dans la vie avec l’auréole d’une victoire au front, — ah! comme vos aînés seraient heureux si les Allemands pouvaient dire cela de vous!
LES BARBARES