‹ Miracle françaisChapitre 8 sur 10 · ET LA · texte numérisé non relu

ET LA

Enfin! nous respirons. Il s’éloigne de nous, l’horrible cauchemar de l’invasion étrangère. Il s’éloigne lentement, mais il s’éloigne. La vaillance disciplinée, l’héroïsme tenace et continu, la merveilleuse endurance de nos soldats, la bravoure, la méthode, le sang-froid, les puissances d’intuition de nos généraux ont suppléé aux relatives insuffisances et aux lacunes de notre préparation militaire et ont eu raison de la plus formidable machine de guerre qu’ait connue l’histoire. Les Vandales, comme ils s’appellent volontiers eux-mêmes, quittent

peu à peu notre sol où ils ont amoncelé les souillures et accumulé les ruines. Il ne sont pas châtiés encore, ils le seront à leur heure, ou plutôt à la nôtre. En attendant, et sans cesser de penser à la chose uniquement nécessaire, on peut y penser d’un esprit plus libre et moins anxieux. Et ce n’est certes point cesser d’y penser que d’essayer de répondre à la question que voici : Cette guerre, qui va rénover tant de choses, ne renouvellera-t-elle point aussi notre littérature nationale? Et que sera, ou plutôt, — car, en pareille matière, les prévisions et les conjectures sont surtout des vœux et des espérances, — que devra être la littérature de demain?

Et d’abord, qu’elle soit assez différente de la littérature d’hier, c’est ce qui ne me paraît guère douteux. La littérature, même la plus impersonnelle, — histoire ou critique, — est l’expression d’une âme individuelle, ou elle n’existe pas. Or, l’âme française, nous le constatons tous les jours, a été remuée jusque dans ses profondeurs par les tragiques événements qui se déroulent depuis dix mois. La guerre est venue comme un voleur; elle a surpris même ceux qui auraient pu, qui devaient s’y attendre, et ceux aussi, — nous en étions, — qui, ayant vu l’étranger, étaient

Giraud. — Le Miracle français. 12

convaincus dans leur for intime que la seule chose qui manquât à la France contemporaine, pour reprendre son vrai rang dans le monde, était une guerre, et une guerre heureuse. Cette guerre, nous la redoutions et, même heureuse, nous n’osions pas la souhaiter; et nous nous abstenions par principe de jamais exprimer publiquement nos pressentiments ou nos craintes, de peur de paraître, fut-ce d’un mot, pousser à un conflit que nous prévoyions

devoir être effroyable Et que dire des autres,

de tous ceux qui, par nonchalance, oubli, naïveté ou ignorance, s’endormaient commodément sur le mol oreiller d’un rêve de paix perpétuelle! Ce fut pour beaucoup un terrible réveil, pour tous un sursaut formidable. La guerre! sur trente-neuf millions de Français, combien y en avait-il qui fussent capables de se représenter avec exactitude tout ce que ce mot exprime! Et, même parmi ceux qui avaient vu 70 ou les guerres coloniales, combien, des journées entières, n’ont pu s’habituer à l’idée d’une guerre européenne, ont eu quelque peine

à la « réaliser » ! Combien auraient pu s’appliquer ces lignes, qui sont datées du 10 août, et qui sont signées d’Emile Faguet!

Je ne pense pas à autre chose. Le malin, au réveil, il y a une demi-minute, peut-être, de « penser à rien ». Puis, brusquement, avec un je ne sais quoi qui pince le cœur : « Mais il y a la guerre ! Mais on se bat! » Et voilà la pensée de toute la journée qui s’installe dans mon esprit pour n’en pas sortir, avec ce sentiment intime qu’il serait criminel de n’y pas penser, et qu’on aurait du remords de penser à autre chose.

En fait, pouvions-nous penser à autre chose? Il n’est pas un Français qui n’ait eu alors, je ne dis même pas le sentiment, mais la sensation presque physique, que ce qui allait se jouer dans cette partie décisive, ce n’était rien de moins que Yexistence même de la patrie. Victorieuse, l’Allemagne, cela n’est pas douteux, eût, sous une forme ou sous une autre, annexé la France. A supposer même qu’il faille en rabattre des présomptueux desseins révélés par l’ineffable comte Bernstorf, — et ce n’est pas sûr! — nous n’aurions échappé ni à un

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démembrement, ni à une formidable indemnité de guerre, ni à un asservissement économique; nous aurions été mis cette fois dans l’impossibilité absolue, quelle que fût notre vitalité, de nous relever jamais. C’était donc bien la lutte pour la vie qui allait s’engager. Qu’on veuille songer que jamais encore, dans les temps modernes, pareille question ne s’était posée avec une aussi angoissante évidence. Ni en 1870, ni sous la Révolution et sous l’Empire, ni sous Louis XIV, ni pendant les guerres de religion, jamais l’enjeu n’avait été aussi grave; et pour trouver au cours de notre histoire une situation comparable, un danger aussi pressant, je crois bien qu’il faut remonter jusqu’à la guerre de Cent ans et jusqu’à Jeanne d’Arc. Voilà ce dont on a eu, jusque dans les plus humbles villages de France, l’obscur pressentiment et la brusque intuition. Paysans, ouvriers, commerçants, petits bourgeois, gens d’étude et de réflexion, il n’est personne, au moment de la déclaration de guerre, qui n’ait senti avec une force singulière qu’il allait com-

battre pro aris et focis. Et telle est, à n’en pas douter la principale raison de l’élan prodigieusement unanime qui, d’un bout à l’autre du territoire, a soulevé l’opinion française et lui a fait accepter virilement, presque avec joie, les durs et sanglants sacrifices de la victoire. On avait escompté nos divisions intérieures, notre soi-disant anarchie chronique : à la grande surprise non seulement de nos ennemis, mais de nos amis mêmes, instantanément le bloc français s’est reformé. Le danger commun a créé une âme commune, une âme à bien des égards nouvelle. Mieux qu’en 1870, plus complètement qu’en 1792, tous les Français, sans distinction de parti, d’école ou d’église/ ont communié dans la ferveur spontanée d’un de ces grands sentiments simples qui sont à l’origine de toutes les grandes actions collectives. Il y a dans la vie des peuples comme dan§ celle des individus des heures qui, par l’intensité d’émotion qu’elles dégagent, par l’ébranlement moral qu’elles provoquent, par les conséquences qu’elles entraînent, valent bien

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des années de vie courante et moyenne. Nous venons de vivre une de ces heures-là : nul d’entre nous ne sera après ce qu’il était avant.

Et nul d’entre nous n’écrira, ne pourra écrire après comme il écrivait avant. Déjà, comme elles sont loin de nous, les pages que nous écrivions encore dans la première quinzaine de juillet! Comme elles nous semblent vieillies, si nous nous avisons de les relire! Elles nous font l’effet d’être d’une main étrangère. Nous ne nous reconnaissons plus en elles. Trop d’événements, et de trop importants, se sont écoulés depuis lors! Trop d’émotions diverses et profondes ont agité nos cœurs! Trop de morts se sont entassés sur les champs de bataille! On dirait qu’un monde est en train de s’abîmer dans le passé, dont nous sommes les témoins étonnés et les éphémères épaves. Quelques mois ont suffi pour nous vieillir d’un demi-siècle. On nous a littéralement changé notre âme. Comment, pour l’exprimer, n’aurions-nous pas désormais recours à des moyens d’expression un peu diffe-

rents de ceux dont nous usions jusqu’ici?

Ce que seront ces moyens d’expression, c’est ce qu’il serait sans doute bien prématuré, et un peu téméraire, de vouloir trop nettement indiquer. Ce que l’on peut dire, ce me semble, d’une manière un peu générale, c’est que la littérature de demain, prose et poésie, aura vraisemblablement, dans la forme, quelque chose d’un peu plus simple, d’un peu plus direct, d’un peu plus viril, en un mot, que celle dont nous nous nourrissions jusqu’alors. Je ne veux assurément pas médire de nos prosateurs, ni de nos poètes, et je sais que la réforme que je souhaite et que j’espère est déjà représentée et commencée par d’excellents écrivains. Mais n’est-il pas vrai qu’il y a, même chez quelques-uns des plus beaux talents d’aujourd’hui ou d’hier, des raffinements de style, des complications de facture, des subtilités d’exécution, des mièvreries ou des gentillesses qui, déjà, nous déconcertent quelquefois, et qui, en tout cas, font plus d’honneur à l’ingéniosité de l’artiste qu’à la sûreté de son

goût. Il est probable que bientôt on se montrera un peu sévère pour ces recherches où l’on ne voudra voir que des ornements de décadence; la préciosité paraîtra insupportable. Exprimer fortement, avec une brièveté un peu nue, les sentiments ou les idées dont on est plein, fuir les développements verbeux, tout ce qui est rhétorique ou pure virtuosité de style, rechercher la simplicité des lignes, la netteté du tour, voilà quel sera probablement l’idéal littéraire de demain. A ces jeunes gens qui auront vécu si dangereusement pendant des mois entiers, qui auront connu l’action sous sa forme la plus mâle et la plus exaltante, Jd faudra une nourriture spirituelle appropriée à leurs besoins nouveaux. Ils auront peu de loisirs pour s’attarder aux mystères de Y « écriture artiste », pour déchiffrer les rébus que, sous prétexte d’originalité, nous offrent plus d’un des nouveaux venus dans les lettres; ils voudront sous l’écrivain trouver un homme, et un homme qui leur parle le langage robuste et clair, alerte et plein, dont ils se sont fait une heureuse habitude.

— En d’autres termes, dira-t-on, ils ne priseront que l’art classique, et ils réclameront un retour pur et simple aux qualités de forme qui caractérisent les œuvres d’un Corneille ou d’un Pascal, d’un Racine ou d’un Molière.

— Je ne pense pas qu’ils répudient toutes les acquisitions, tous les enrichissements que l’art littéraire a dus aux diverses écoles qui se sont succédé chez nous depuis deux siècles : le romantisme, le naturalisme, le symbolisme même ne seront pas pour eux lettre morte ; ils continueront à lire el à goûter Chateaubriand et Victor Hugo, Taine et Leconte de Lisle, et même Verlaine. Mais ils auront, cela est bien certain, un vif sentiment de notre tradition littéraire; ils s’insurgeront contre tout ce qui risquera de l’altérer et de la compromettre; et ils n’admettront comme nouveautés légitimes que celles qui se concilieront pleinement avec elle.

Quelles seront d’autre part les sources d’inspiration auxquelles puiseront de préférence les écrivains qui, après la guerre, voudront solliciter nos suffrages?

Ce n’est assurément pas s’aventurer beaucoup que d’affirmer que le patriotisme sera l’une des principales. A plusieurs reprises depuis quarante-quatre ans, l’idée de patrie chez nous a traversé des crises qui, au fond, étaient beaucoup moins graves qu’elles ne nous le parais saient, mais qui, néanmoins, ont été trop fécondes en gestes fâcheux et en propos désobligeants. « Je ne donnerais pas en échange de

ces terres oubliées (l’Alsace et la Lorraine) ni le petit doigt de ma main droite... ni le petit doigt de ma main gauche. . . . Il me paraît qu’elle a assez duré, la plaisanterie des deux petites sœurs esclaves, agenouillées dans leurs crêpes au pied d’un poteau frontière, pleurant comme des génisses au lieu d’aller traire leurs vaches. . . . Nous ne sommes pas patriotes. » Je ne veux pas nommer celui qui, en 1891, écrivait ces lignes qu’il doit bien regretter aujourd’hui. Nous ne trouverons plus, nous pouvons en être assurés, pareilles boutades sous une plume française. Il a suffi de quelques chevauchées de uhlans sur la terre de France pour dissiper toutes ces nuées, pour réconcilier tous les Français dans le même culte pieux et grave de la même patrie. La patrie! nous ne savions pas combien nous l’aimions tous, il y a quelques mois. Aujourd’hui, toutes les lettres qui nous viennent du front en témoignent de reste, c’est, dans toutes les classes sociales, la même ferveur patriotique, à la fois réfléchie et tendre, et qui trouve parfois pour s’exprimer des for-

mules singulièrement touchantes. Écoutez ce mot qui n’a pas été inventé : « Le iour de la mobilisation, le 1er août, vers cinq heures, dans un train bondé où les hommes se hâtaient de rentrer vers Paris, afin de rejoindre leur corps, l’un d’eux, après avoir regardé le paysage d’été, — un de ces paysages robustes et délicats tout ensemble de l’Ile-de-France, — conclut : « Ça vaut tout de même la peine de mourir pour un beau pays comme celui-là! » Et c’est la Guerre sociale, le journal deM. Hervé, qui cite ce mot avec admiration!

Quand un sentiment est si fort, si spontané et si unanime, quand il a été entretenu, éprouvé, mûri par les sacrifices librement consentis qu’il a inspirés, il ne meurt plus dans les âmes. Cette France qu’ils reconquièrent pouce par pouce sur l’envahisseur, et qu’ils arrosent de leur sang, comment nos soldats pourraient-ils ne plus l’aimer? Et à nous-mêmes, ne nous sera-t-elle pas plus chère de toutes les larmes qu’elle nous aura coûtées? Tous ensemble, nous n’admettrons plus qu’on raille ou qu’on

discute même cette religion de la patrie que nous avons sentie si vivante en nous à l’heure décisive, et nous accueillerons avec joie les livres où elle sera glorifiée.

Nous lirons avec empressement aussi ceux où l’on nous prêchera l’action. Car nous n’aurons pas vécu en vain ces longues journées toutes pleines des gestes de guerre et qui auront fait sentir aux âmes les plus spéculatives le prix supérieur des vies que la pensée pure n’absorbe pas tout entières. Les temps sont finis du dilettantisme que, sous l’influence de nos désastres, on affectait chez nous il y a vingt ans. Nous avions si peu l’habitude d’être vaincus que notre défaite de 1870 faillit nous faire perdre le vieil esprit de notre race. Nous étions jadis, et dans tous les ordres, entreprenants, énergiques, audacieux, et l’aventure même n’était point pour nous déplaire. Nous étions devenus timorés, passifs, presque démissionnaires, et partout nous nous laissions distancer et supplanter par nos orgueilleux rivaux, qui, eux, criaient bien haut leur fortune et

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notre déchéance. Nous avions l’air de leur donner raison. Ces parvenus insolents effarouchaient notre modestie native, et nous étions disposés à les trouver très forts puisqu’ils nous avaient battus. Nous étions dégoûtés de Faction, puisque l’action nous avait si mal réussi, et sans d’ailleurs jamais cesser de travailler, mais renonçant presque à toute vie extérieure, nous nous renfermions dans une tristesse morne et pensive qui perçait dans tout ce que nous écrivions. Grâce à Dieu, voilà qui est en train de changer. Nous avons repris conscience de notre génie propre sur les champs de bataille* et à la grande surprise de nos ennemis, de nos amis eux-mêmes, nous nous sommes retrouvés les descendants authentiques de ces Gaulois qui émerveillaient César. La victoire achèvera de nous rendre en nous-mêmes la confiance que nous avions failli perdre, et, cette fois, le goût de l’action ne nous quittera plus. La guerre finie, nous regagnerons le temps perdu depuis près d’un demi -siècle. Notre commerce, notre industrie, reprendront sur les marchés

du monde la place à laquelle ils ont droit; l’argent français redeviendra moins timide; nous n’ignorerons plus l’étranger et nous nous ferons connaître de lui; nous ne laisserons pas exploiter par d’autres les colonies que nous avons conquises. En un mot, nous voudrons ontinuer à être un grand peuple, et à le paraître. Et notre littérature se ressentira de ces dispositions nouvelles ou renouvelées. Elle aura l’ardeur, elle aura la virilité qui conviennent à une nation victorieuse; un sang jeune, hardi, généreux, circulera dans les œuvres de nos écrivains; ils répudieront les allures efféminées, alanguies, chlorotiques de quelquesuns de leurs prédécesseurs; leurs tristesses mêmes auront je ne sais quoi de mâle et de confiant; ils nous apprendront à vouloir; ils nous pousseront à agir ; ils nous enseigneront que la vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue, si elle n’était pas un effort constant vers le mieux, la réalisation progressive et méritoire d’un idéal d’humanité supérieure.

Cet idéal, il est à croire que nos prosateurs

et nos poètes de demain auront à cœur de le définir. Et d’abord, il me paraît assez peu probable qu’ils nous prêchent le culte du moi; j’imagine au contraire qu’ils seront de fervents apologistes de la solidarité, non pas de cette solidarité vague et toute théorique qu’on nous vantait jadis, et qui, d’ailleurs, s’accommode fort bien, en pratique, de l’intolérance et du sectarisme irréligieux, mais d’une solidarité réelle, effective, non conditionnelle, fondée sur « l’entr’aide » que se doivent tous les enfants d’une même patrie. Ce sera là aussi l’une des leçons de la guerre, et non pas l’une des moins utiles. Il y a quelques mois à peine, l’union, avouons-le, n’était point parfaite parmi les Français. La politique, la religion, les idées et les intérêts créaient entre nous tous bien des sujets de discorde. Brusquement, devant le danger commun, toutes ces divergences ont disparu. Les riches, les pauvres, les hommes de pensée et les artisans, les croyants et les libres penseurs, tous, la main dans la main, ont couru à la frontière. Ils s’ignoraient hier;

aujourd’hui, ils fraternisent sur les champs de bataille; ils versent leur sang pour une même cause, et, dans la familiarité des mêmes dangers courus, des mêmes sacrifices héroïquement acceptés, des mêmes fatigues, des mêmes privations, et des mêmes tristes ou glorieuses émotions, ils prennent une conscience qu’ils n’avaient pas encore des liens secrets qui les unissent les uns aux autres, et, tous ensemble, à cette assemblée des vivants et des morts qui constitue la Patrie. Les différences sociales s’abolissent; les oppositions de sentiments ou de doctrines s’émoussent; les préjugés de classes ou de coteries s’atténuent ou disparaissent. L’ouvrier blessé qu’un « patron », au péril de ses jours, transporte à l’ambulance prochaine, oubliera les déclamations socialistes dont, hier, il se leurrait lui-même, et l’on a vu — ironie involontaire! — un soldat qui pansait son -lieutenant en sifflant Y Internationale. Et cette pénétration mutuelle des diverses catégories sociales ne s’est pas limitée à l’armée. Chez ceux et celles qui ne partaient pas, il y a eu

Giraud. — Le Miracle français.

aussi un admirable élan de solidarité qui s’est traduit sous bien des formes : sociétés de secours aux blessés, aux réfugiés des régions envahies, aux familles des mobilisés, et combien d’autres œuvres ayant pour objet de venir en aide aux victimes innombrables de cette terrible guerre! Chacun a voulu, de sa bourse, de son temps, de ses facultés inemployées, de sa bonne volonté agissante, coopérer le plus activement possible à l’œuvre commune de la défense nationale. Tous les membres de la grande famille française se sont rapprochés les

uns des autres dans cette crise; l’identité des

préoccupations, des espérances ou des tristesses a créé comme un vaste courant de sympathie générale où venait se fondre ou s’atténuer tout ce qui, dans la vie habituelle, en séparant les conditions, rend les âmes si souvent étrangères les unes aux autres. Ces deux femmes qui pleurent leurs fils tués à l’ennemi se sentent sœurs dans la même infortune, et leur douleur oublie un moment l’indifférence mutuelle où, hier, elles vivaient

à l’égard l’une de l’autre. Que d’autres exemples nous avons tous eus sous les yeux, depuis quelques mois, de ce resserrement du lien social! « Vous ne sauriez croire, disait cet autre, combien, depuis la guerre, on est plus aimable dans les tramways! » Et ce n’est pas là une simple boutade. Il est à croire et à espérer que ce généreux état d’âme survivra à la crise présente, et, pour y correspondre, les écrivains feront bien de ne pas se poser en professeurs d’individualisme.

Je ne leur conseillerai pas non plus de jouer aux professeurs d’immoralité. Nous avons à cet égard, avouons-le, commis jadis plus d’une imprudence. L’une des preuves que les Allemands donnent le plus volontiers de notre soidisant décadence, — cette décadence à laquelle ils ont cru avec la plus grossière naïveté, — ■ c’est « l’immoralité » de notre littérature. On sait que les Allemands ont toujours été persuadés qu’ils étaient le plus « moral » des peuples de la terre. Comme ils ne sont pas pharisiens, on les entendait s’écrier plusieurs fois

par jour : « Seigneur! que nous sommes moraux! Nous te bénissons, Seigneur, de nous avoir créés à ton image, et si différents de ces Français corrompus! » Nous autres, gens modestes, sans même rappeler certain procès scandaleux qui en dit assez long sur l’état de leurs « mœurs », nous attendrons, pour parler de la « moralité » des Allemands, qu’ils se soient justifiés de tous les crimes de droit commun qu’ils ont commis en Belgique, en Pologne et en France; mais nous reconnaîtrons que les plus bruyants et quelques-uns des plus connus d’entre nos romanciers ont pu, par la liberté de leur langage, de leurs peintures ou de leurs sujets, donner le change à certains lecteurs prévenus; eP'nous engagerons les jeunes écrivains à ne plus fournir à nos adversaires de trop faciles prétextes à de spécieuses calomnies. La « hardiesse » n’est pas l’impudeur, et l’immoralité n’est pas du tout nécessaire au génie. Aussi bien les épreuves que nous traversons vont nous rendre, elles nous ont déjà rendus sévères pour les légèretés auxquelles certains

d’entre nous ont pu, jadis, se laisser entraîner. Les tragiques réalités auxquelles nous avons été mêlés ont nécessairement incliné nos réflexions, sinon à la tristesse, tout au moins à la gravité. La frivolité ne saurait plus être notre fait. Quand on voit la mort de près, on se rend compte que la vie est une chose sérieuse, et Ton perd le goût de certains badinages. D’autre part, qui ne sent qu’après la guerre, après la victoire, pour réparer tant do ruines accumulées, il faudra de longues années, de grands efforts persévérants, bref, une immense bonne volonté générale? Ironie, scepticisme, indifférence morale, épicurisme sont des dispositions qui passeront pour parfaitement « indésirables » dans la cité future. Dans la grande ruche bourdonnante, il n’y aura plus de place pour les frelons. Or à cette œuvre collective, la littérature ne pourra manquer de collaborer à sa manière. Nous demanderons aux livres que nous lirons de nous entretenir dans les sentiments .graves dont nous aurons besoin pour accomplir notre tâche. V Abbesse de

Jouarre et la Révolte des anges nous paraîtront de moins en moins des œuvres hautement éducatives. Nous refuserons notre confiance à ceux qui voudront obscurcir dans nos âmes les notions de devoir et de conscience morale. Nous ne demanderons assurément pas à nos auteurs de se costumer en de fâcheux prédicats, mais nous estimerons que, sans sortir de leurs attributions, et sans être ennuyeux, ils pourront nous faire sentir la souveraine importance des problèmes moraux. En un mot, ils auront pour mission de dégager et de mettre en pleine lumière le sérieux profond de notre race, et de rappeler, à ceux qui seraient tentés de l'oublier, que, si la France est le pays de Voltaire, elle est aussi le pays de Pascal.

Et je crois enfin que la littérature de tout à l’heure sera, dans son ensemble, d’une inspiration hautement religieuse. On a souvent observé que les grandes commotions politiques et sociales, les grandes mêlées d’hommes et de peuples, — et il n’y en a pas eu dans l’histoire de comparable à celle à laquelle nous assistons,

— sont généralement accompagnées ou suivies de fortes explosions de mysticisme. Les raisons de ce phénomène sont assez faciles à démêler. Dans la vie ordinaire, et, par conséquent, en temps de paix, nous vivons tous à la surface de notre être. Nous nous ignorons nous-mêmes; nous ne savons ni ce que nous sommes, ni ce que nous pouvons être. Dans les profondeurs de nous-mêmes sommeillent, à notre insu, des énergies qui risquent fort de ne jamais s'éveiller et de périr ensevelies avec nous, mais qui, à l'appel de la destinée, peuvent aussi affleurer au dehors, briser le cadre des habitudes prises, s’exercer et se déployer avec d'autant plus d’intensité qu’elles sont plus fraîches, plus neuves, moins émoussées par l’action. La guerre, cette rude école d’ascétisme involontaire, est incomparable pour transformer et rëpétrir les âmes. Elle brusque les indolences, fait violence aux égoïsmes, force aux paris rapides et définitifs. Elle déchaîne les puissances de sentiment. Elle exalte la volonté. Par les idées qu’elle suggère, par les émotions qu’elle

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provoque, par les visions terrifiantes ou sublimes, qu’elle met quotidiennement sous nos yeux, elle fait surgir presque en chacun de nous un être nouveau, plus vibrant, plus jeune, plus riche, à la fois plus profond et plus complet. Elle met fin aux préventions superficielles, aux faciles objections du respect humain; elle pose avec une force si impérieuse le tragique problème de la mort et de la destinée, qu’elle écarte d’avance les réponses dilatoires et les solutions insincères. Et cet état d’âme est éminemment propice aux aspirations religieuses.

Ne nous étonnons pas qu’il soit très répandu aujourd’hui parmi nous. Il n’est pas nécessaire d’être un bien grand philosophe pour comprendre que nous vivons en ce moment l’une des heures capitales de l’histoire humaine, la plus considérable assurément que le monde ait vécue depuis la Révolution française. Plus on étudiera dans ses origines, dans ses caractères, dans ses conséquences, le terrible conflit où nous sommes engagés, et qui met aux prises non pas seulement deux groupes de

peuples et deux races, mais deux civilisations, ou plutôt la barbarie et la civilisation même, plus on reconnaîtra qu’il y a dans ce moment d’histoire quelque chose, sinon d’unique, tout au moins de véritablement extraordinaire. Dans ce tumulte des événements qui se pressent, des questions historiques qui se greffent les unes sur les autres et qui vont recevoir la solution qu’elles attendent depuis plusieurs siècles, on a peine à ne pas voir comme l’impatience d’un maître suprême qui débarrasse la scène pour d’autres acteurs et d’autres tragédies. Les esprits les plus froids, les plus réalistes, les positivistes les plus endurcis ont senti que la partie qui se jouait dépassait infiniment l’habituelle portée des démarches humaines; ils ont eu le frisson du mystère qui enveloppe nos destinées collectives; ils ont entrevu l’abîme obscur où plonge l’humanité périssable; ils ont frémi au souffle de Dieu qui passait; et ils n’ont point dissimulé leur émoi. « Recueillons-nous! Prions! » écrivait M. Emile Faguet, dans l’attente de la

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« grande bataille »; et M. Clemenceau luimême a parlé de la Providence. Rappelonsnous encore l’article célèbre, l’article enthousiaste et lyrique de M. A. Clutton Brock dans le Thnes : « Deux fois déjà auparavant, dans le cours des siècles, à Poitiers et dans les champs catalauniques, un combat pareil avait eu lieu sur le sol de la France^et maintenant, pour la troisième fois, c’est la haute et^lure destinée de ce pays d’être la nation gardienne, et ce n’est pas un simple accident, car la France est le trésor le plus haut que ces barbares conscients voulaient détruire. » On pourrait multiplier les témoignages. Jamais plus universellement qu’aujourd’hui l’interprétation mystique de l’histoire n’a paru plus naturelle et plus raisonnable.

Un autre important facteur dont il y a lieu de tenir compte, c’est la présence des prêtres sous les drapeaux. S’il y a une loi dont nos aimables anticléricaux ne pouvaient prévoir toutes les conséquences, c’est celle qu’ils ont baptisée, avec l’ineffable élégance qui caracté-

rise leur langage, «la loi des curés sac au dos ». Les prêtres -soldats, comme c’était à prévoir, et comme nous l’apprennent toutes les lettres qui nous viennent du front, ont été d’abord des soldats admirables, de prestigieux entraîneurs d’hommes : ils ont enseigné l’héroïsme non seulement par leurs paroles, mais par leur exemple. Et puis, ils ont rempli leur mission de prêtres, dans les conditions peut-être les meilleures où l’apostolat ecclésiastique puisse s’exercer : ils ont exhorté, consolé; ils se sont dévoués; ils ont propagé leur foi : ils ont redressé les esprits et soigné les âmes. Leur action incessante et discrète a fait tomber bien des préjugés. Il est peu probable qu’il y ait beaucoup d’anticléricaux militants parmi ceux qui reviendront des champs de bataille.

Et ainsi, de proche en proche, il se répand dans le pays un état d’esprit nouveau qui survivra certainement à la guerre, et qui ne pourra manquer de se refléter dans la littérature. On reconnaîtra d’ailleurs que la religion, si elle n’a évidemment pas la beauté pour

objet, n’est pourtant pas une mauvaise inspiratrice de beauté. Est-ce que les plus grandes, les plus belles œuvres de notre littérature ne sont pas précisément celles qui sont comme consacrées à la glorification de l’idée religieuse? — Religion, morale, esprit de solidarité, goût de l’action, patriotisme, toute notre histoire littéraire en témoigne, ceux de nos écrivains qui ont largement puisé à ces nobles sources d’inspiration n’ont jamais eu, — même littérairement, — à s’en repentir.

Est-il possible de prévoir ou de pressentir dès aujourd’hui quelle sera, dans la littérature de demain, l’orientation des principaux genres? On peut au moins émettre à cet égard quelques conjectures, dont la généralité même garantira la modestie.

Et d’abord, je crois bien que nous allons assister à un riche renouveau de lyrisme. La vie intense que nous avons tous vécue depuis dix mois, que nous allons vivre encore, a exalté toutes les puissances, et, si je puis dire, a tendu toutes les cordes de notre âme. Quel est celui d’entre nous qui ne s’est pas surpris,

quand il parlait de la guerre, soit dans une lettre intime, soit même dans une conversation familière, à élever le ton, à mettre dans ses paroles une chaleur d’émotion, une vivacité d’images, une ardeur de mouvement, une vibration d’accent dont il est parfois, l’instant d’après, tout le premier à s’étonner, et presque à sourire? Voyez aussi, en attendant celles que l’on connaîtra plus tard, les « lettres de combattants » que publient tous les journaux. Eh bien ! tout cela, c’est la matière brute, c’est le jaillissement spontané, involontaire, du futur lyrisme. Vienne un poète, un vrai poète et un grand poète qui, ayant éprouvé et accueilli toutes ces émotions, les ayant laissées filtrer à travers son âme, les soumette à la discipline de l’art, et sache leur donner cet air d’éternité que, seule, assure la forme verbale parfaite; et comme au temps du Romantisme, et pour les mêmes raisons, nous verrons se lever une admirable floraison lyrique. Le marbre est là, tout prêt : il n’attend plus que le statuaire.

Ce lyrisme nouveau que nous attendons et

que nous appelons de nos vœux, si personnelle qu’en puisse être l’expression, aura vraisemblablement, comme d’ailleurs les plus grandes œuvres lyriques, quelque chose de très impersonnel par la qualité des sentiments et des idées qu’il mettra en œuvre. Les émotions que vont traduire nos poètes, ce sont celles de tout un peuple; et quel est celui d’entre nous qui, dans le miroir qu’ils lui présenteront, ne se reconnaîtra pas lui-même, ne retrouvera pas toute une partie de sa vie passée? Heureux les poètes qui, portés par le flot même des événements, n’ont qu’à exhaler leur chant intérieur pour devenir tout naturellement des poètes nationaux ! Il est même à croire que le lyrisme des nôtres revêtira plus d’une fois la forme épique. Non pas, on l’entend bien, — et Dieu m’en garde! — que je réclame une Joffréide! Je crois que certaines formes d’épopées, — comme de tragédies, — sont aujourd’hui absolument périmées, et que le plus grand génie ne saurait les galvaniser 4.

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