Mirages d'exil
A peine quelques années ont passé depuis les soirs où, réunis dans les modestes chambres de nos garnis métropolitains, nous retracions sur des atlas l'itinéraire g-lorieux des colonnes dont les exploits hantaient nos imaginations enthousiastes. Peu nous importait que beaucoup parmi ceux qui les formèrent soient revenus au pays hâves, le teint livide, et que, d'autres moins heureux, soient restés dans un trou creusé à la hâte en pleine brousse ou en pleine rizière : nos rêves s'exaltaient au chaud emballement d'une épopée à connaître et à suivre.
Des Antilles au Tchad et du Tchad en Chine,
partout, nos yeux s'arrêtaient fascinés par des villes dont le nom seul suffisait à nous rappeler les « choses » apprises d'un passé lourd de batailles et de sacrifices, quand il ne nous immobilisait pas, silencieux et recueillis, en face de l'évocation plus délicate de leurs temples mystérieux ou de leurs Divinités au sourire figé.
Je me souviens qu'à l'heure des crépuscules dans ces garnis où le tic tac d'un réveillematin semblait ajouter à l'absoluité du silence, le rêve peu à peu se précisait ; le rêve se précisait, empoignant comme une charge ou un assaut...
D'un coup, en rafale, les fanfares des cuivres guerriers résonnaient à nos oreilles attentives ; tout ce passé se dressait, frémissant et vainqueur, avec ses héros, dont chaque nom signe une page de l'Épopée coloniale...
Puis, peu à peu, seconde par seconde, les sonneries s'affaiblissaient comme si le vent du soir les eût emportées par-dessus les toits de notre garnison paisible et déjà endormie; rien ne restait d'elles que des appels intermittents, des éclats de clairons de plus en plus assourdis ;
l'enchantement du pays d annam b
alors, tandis qu'ils ag'onisaient comme des râles très lointains, dans un décor de féerie, agrandi par nos imaginations enfiévrées, nous évoquions le magistral spectacle de pagodes et de palais en ruines achevant de mourir dans le grand silence des jungles recueillies...
En parcourant ces notes éparses, ces notes de route, il me semble que je retrouve ces jours enfuis ; ces jours où je frissonnais à l'espoir de partir vite, loin de la France, pour vivre égoïslement notre rêve magnifique ; plus, il me semble qu'en ouvrant ces feuillets, je vais revoir la foret luxuriante, la jungle sauvage, le ciel surtout, ce grand ciel d'azur profond où, sans auréole, se couche le soleil sanglant des crépuscules laotiens, puisque, plus favorisé que beaucoup parmi ceux qui évoquèrent avec moi la féerie extrême-orientale, j'ai réalisé mon beau songe d'antan.
Sans doute, les sonneries des assauts et les appels des victoires ne frémiront pas dans les pages de ce carnet ; qu'importe si, en les parcourant, je ne pense plus aux dures fatigues des étapes accomplies sous le soleil tropical ; aux
nuits agit(''es par la fièvre de l'effort physique sans cesse soutenu, et si je retrouve, doucement caressant, près de mon âme qui l'avait autrefois tant recherché, le mirage des soirs tranquilles, où je songeais « aux palais et aux pagodes en ruines qui achèvent de mourir dans le silence des jungles recueillies... »
EN BAIE D'ALONCx
Lentement le Rubis glisse sur l'eau sans
rides.
Sur le pont où je suis monté, on perçoit à peine le lent et monotone ronron des roues à aubes, qui tournent avec la pesante lenteur des ailes d'un moulin; à l'arrière, dans le soir qui tombe, fuit le mélancolique paysage des rizières embrumées.
A l'avant, au-dessus de l'horizon où tremblent les feux des bouées, surgit un féerique décor de montagnes étagées en une prodigieuse succession de profils, dont les lignes peu à peu s'estompent dans l'ombre qui les envahit.
De quelque côté que je regarde, ce sont partout les mêmes orgueilleuses silhouettes de promontoires hardis, de roches solitaires et de cirques farouches, où les aiguilles des monolithes se dressent ainsi que des miradors géants.
Tandis que, sans transition, la nuit succède au crépuscule, je reste debout, l'àmc envahie par une intraduisible angoisse, où le saisissement se mêle à la fièvre de parcourir cette baie au nom sonore comme un coup de gong
L'étrange paysage de ses amoncellements s'étend, comme un de ces paysages de mort où les arbres sans feuilles tordent leurs branches madréporiques, et où les brousses dressent, sous la pâleur uniforme des nuits de lune, leurs hautes herbes qu'aucun vent n'a jamais secouées.
Et, brusquement, dans ce cadre où les roches érigent leurs moyenâgeux donjons, où, entre les parois verticales des falaises, s'ouvrent les couloirs sombres des passes sans issues, c'est
toute l'histoire tonkinoise qui s'éveille C'est
toute la légende au fond de laquelle tremblent