‹ Mirages d'exilChapitre 24 sur 29 · TUYEN-OUANG · texte numérisé non relu

TUYEN-OUANG

... Le sentier que nous gravissons monte à pic vers le fort Giovaninelli, dont on distingue mal les ruines parmi une hirsute végétation de lianes et d'arbres nains...

Au-dessous, cinquante mètres nous séparent de la llivière Claire; cinquante mètres vertigineux ; un faux pas des capricieuses petites montures et on ira s'écraser, en bas, sur les roches rouges qui font le gros dos dans la l)rousse...

Déjà, un accident nous a bouleversés; agacé par les sons des trompes, le cheval du Gouverneur Général a fait un écart, mis un pied dans le vide et s'est heureusement rétabli à la suite de je ne sais quel miracle d'équilibre; aussi, pru-

demment, quelques cavaliers vont-ils à pied malgré la chaleur accablante. Il n'en finira donc jamais ce sentier! Plus nous montons, plus nous voyons s'éloig-ner le fortin, et plus aussi nous enfonçons dans des herbes hautes entre lesquelles l'air surchauffé atteint une température de fournaise...

Enfin, des murailles paraissent; des maisons dressent quelques parois de façades en ruines.

Le fort Giovaninelli î

C'est ça, le fort Giovaninelli? ces cailloux, ces plates-formes au ciment crevassé; ces murs blanchis à la chaux qui conservent la marque d'inscriptions joyeuses, chères aux troupiers? J'avoue éprouver une désillusion; une désillusion visible sans doute, puisqu'un commandant de marsouins qui se trouvait là en i884 me dit:

— Regardez là-bas, cher camarade; il ne faut considérer ce fort que comme un mirador...

En effet, je regarde, et mes yeux vont des arrière-plans où s'étagent des mamelonnements que des pics gigantesques dominent, à la foret tropicale qui roule de leurs pentes et s'arrête

en face du fossé miroitant de la Rivière Claire. En bas, c'est Tuyên-Ouang-.

Tuyên-Ouang", aux maisons cachées sous les dômes roug-es des flamboyants fleuris ; à la citadelle brune dont les murailles tracent sur le sol la zig-zagante ligne de son polygone régulier.

On ne distingue que cela : du rouge sur les murs d'une fortification; et c'est bien l'emblème qu'il faut à cette « glorieuse » ; ce sont les armes qui lui conviennent : un voile de pourpre sur une citadelle que les boulets ont crevée de meurtrières...

Oui, ce fort Giovaninelli n'est aujourd'hui qu'un mirador gigantesque; un mirador qui nous permet de découvrir la plaine où se déroula le drame le plus poignant de la campagne tonkinoise...

A voir aujourd'hui toutes ces mines en exploitation, toutes ces cheminées d'usines qui fument, toutes ces jonques qui descendent au fil de l'eau, toutes ces collines égayées de maisonnettes et de vergers, on ne peut se figurer qu'il y a vingthuit ans, pendant des semaines, tapis sur ces

collines riantes, cachés au bord de ce fleuve, des canons rusfirent, acharnés à tuer et à démolir...

Bobillot! Dominé!

Le passé monte vers nous; la campagne se transforme et les fantômes prennent place par révocation de souvenirs que le commandant précise en désignant les points où ils furent des réalités.

— Les Chinois étaient là... là... là... partout... Sa main fait le tour de l'horizon, souliirnant le cercle de fer par lequel la Citadelle fut investie; pas une éminence, pas un relief de terrain que n'ait couronné une pièce; ici, à Fendroit même où nous sommes, pendant vingt-cinq jours, deux (( bronzes » crachèrent de la mitraille sur Tuyên-Quang toujours debout . . .

En vérité, en face de ce méthodique et total isolement, je me demande quels géants étaient ces coloniaux qui luttèrent, obstinés à résister à l'impossible et à se battre quand même, sans espoir de vaincre...

A quelle école étaient-ils donc allés ces Bobillot, ces Dominé, ces hommes qui veillèrent jour

et nuit sur la brèche, décimés par les balles, vidés par la dysenterie, affolés par l'insolation...? Et serions-nous aussi grands, puisqu'en révoquant nous avons « peur » de ce qui « fut » ici...?

Je regarde autour de moi pour fuir l'obsession de ce doute mauvais, de ce doute qui me fait croire qu'aujourd'hui... et mes yeux rencontrent le visage d'un marsouin imberbe et celui d'un lieutenant de Légion... jeune..., si jeune... qu'on dirait celui d'un adolescent; sur la vareuse de l'un je vois la médaille militaire... sur celle de l'autre, en pleine poitrine, « la croix »...

Aujourd'hui...? Il y a les frères de ces deuxlà; le hasard m'a donné la réponse dont j'avais besoin devant l'évocation de ce siège légendaire...

... Il faut maintenant, pour mieux en saisir les détails, redescendre et |)énétrer dans la ville.

De nouveau les chevaux repartent, au risque cette fois de rouler croupe par-dessus tête dans les sentiers, comme les gros cailloux qui bondissent et décrivent dans le vide une trajectoire

terminée en bas sur les bords de la Rivière Glaire.

Plus que jamais, le soleil nous accable; il fait une chaleur d'étuve; je n'ai pas souvenance d'avoir, même dans la forêt clairière, subi une pareille température ; c'est avec une hâte fébrile que nous descendons pour la fuir et gag-ner la gTand*route qui conduit à la Citadelle historique.

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