XLVI
\^ cette soif inextinguible, merveilleuse,
ce tourment sourd de mon âme avide, ce désir,
ce grand désir qui monte, monte de ma lassitude !
... Ce grand désir?... Non, car je veux
une coupe d'oubli pour y noyer mes chimères
et les paroles que chantent mes rêves ;
et je veux le silence, et l'ombre fraîche sur mes yeux,
et le repos, et la sérénité de 1 heure.
Qu'Hier s'éloigne comme une danseuse 3us ses voiles de tulle et de brume!... Longtemps, longtemps a résonné l'écho de son rire hésitant... Mais à quoi bon tout cela qui nous trouble ! Je n allumerai plus la Icimpe si douce qui me ferait veiller avec des morts. Je veux dormir loin du visage brouillé des souvenirs.
... Ramenez avec soin les courtines.
Dormir?... La Nuit au front moite, la Nuit, pourtant,
sœur bleue des ondes d'opale ou de lune,
la Nuit m'a fait signe!... Elle m'attend...
Son sourire à travers la vitre s'insinue...
Voici l'appel bondissant d'une source,
98 la caresse d'une brise floue...
Et le désir secret de mon âme — ce grand désir voudrait s'égarer dans les nocturnes ruses !
0 soif, soif ! Qui donc posera lentement
des mains pieuses sur mes chaudes lèvres ?
Qui me bercera d'un murmure blanc,
doucement, lentement?...
Quel souffle ultime dissipera mes rêves,
et quelle sagesse régnera désormais
sur mon âme houleuse tour à tour et vide,
et qui ne sait ce qu'elle désire?...
STANCES A L'AVTOMNE 99
Je vous pressens parfois, Automne! Votre robe sera fripée ainsi qu'un feuillage mouvant, et vos pieds seront froids, car la brume et le vent auront accompagné vos musiques d'Octobre ;
et le jour n'aura plus de gloires, mais des voiles étroitement serrés à vos bras languissants... Pâle Automne ma sœur, la langueur vous pressent de mon âme, avec de grands lys dans vos mains pâles.
Ah ! ces fleurs dans vos mains, ces fleurs déjà flétries par le sourire ultime et brûlant des étés ! Mais votre font qui ploie aura d'autres beautés, votre voix connaîtra les notes féminines ;
vous me direz les noms des choses éphémères
qu'assemblera le soir en un suprême accord,
et ce désir étrange et profond de la mort,
et ce charme qui rôde au seuil des nuits désertes ;
vous me direz des mots sages d'une voix basse,
vos gestes déliés seront harmonieux...
Une autre volupté persiste en ces adieux
que vous faites aux jeux d Amour, Automne chaste !
00 Je vous pressens, très calme et très sereine, seule au milieu du chemin bruissant... La douceur fleurira dans vos yeux, pâle Automne ma sœur qui glisserez parmi la déroute des feuilles.
SOVS LA LAMPE lO'
Uv ténébreux divan où la pénombre rampe parmi les coussins mois que frôlent mes cheveux, je vais faire jouer, puisque ainsi tu le veux, les diffuses clartés magiques de la lampe.
Les rideaux sont tirés sur les bruits du dehors... J'allume. Le miroir, dans sa luisante face, réfléchit cette flamme inquiète et fugace dont la caresse ronge un fagot de bois mort ;
nous aimons ce miracle intime de la braise qui s'écroule, pareille à quelque palais nain, et qui, lorsque j'étends vers le foyer ma main, de ses roses lueurs inégales la baise.
Et lampe, feu, miroir, font surgir tout à tour les choses qui dormaient aux replis de la chambre, ce collier de Beyrouth chargé de graines d'ambre, ce paravent de laque et ce pourpre velours ;
des parfums nuancés dont s'attardent les charmes nous viennent d un coffret doucement entr ouvert, et de ce vase frêle où baignent, fleurs d'hiver, de longs arums et des violettes de Parme ;
02 et nous nous somnies tus, et tes yeux vont là-bas vers les méandres bleus du tabac que tu fumes, et le livre s'est clos à 1 heure de coutume, le livre commencé que nous n'achevons pas ;
et tandis qu'au dehors la rumeur assoupie ne nous apporte plus qu'un écho languissant et que nous demeurons immobiles, je sens ton désir, dieu nocturne et muet, qui m'épie.