RECOMMENCEMENTS
Ct nous t'avons reprise, barque de cinneune!... Des chimères mauvaises se sont dissipées, et nous irons encore sur les eaux frappées par la double cadence d'une heureuse rame.
La douceur renouée frissonne, s'étonne,
timide mais riante à travers ses larmes.
— Nous irons, fleurs des saules, respirer vos charmes,
nous fuirons vos atteintes, rafales d'automne!
Ehi fidèle rivage, quel dieu nous épie?... Ah ! brisons les amarres ! Les chaînes meilleures ont gardé nos tendresses... Aimons — il est l'heure... La parole défunte n'était qu'assoupie.
Pleins de dons et de forces, et pourtant esclaves, et désormais avares, dans nos mains prudentes nous tiendrons abritée du vent qui la tente une amour plus profonde, plus chaude, plus grave.
6 REFLORAISONS
tcouTEZ-MOi. Dans l'heure qui s'apaise votre âme aussi doit apaiser ses fièvres et consentir. Des mots sont sur mes lèvres que vous devez entendre, je le veux.
— Où sont, hélas! nos fragiles aveux?... Mais j'ai cessé la querelle mauvaise; je n'ai pour vous nul fade et vain pardon, nulle rancune ardente ou résignée.
Rassurez-vous — je viens, d'ombre baignée, et pâle, et calme, et grave, avec des yeux plus indulgents et plus myst/rieux d'avoir scruté les ombres de nos âmes.
Vous qui, jadis, ne vouliez point entendre, écoutez-moi — c'est remuer la cendre et n'aspirer qu'un reflet de parfum ; l'heure n'est plus du long émoi défunt, mais sachez-le : mes larmes répandues, amère pluie, ont en moi fécondé d'autres moissons. — Ah! tendresses perdues, cristal brisé comme une destinée, roses d'hier!... Mais des roses fanées voici qu'en moi d'autres roses sont nées.
BERCEVSE 119
Dormez, enfant. A travers les courtines j'épie
le rythme égal de votre haleine ; la veilleuse
dans la chambre secrète brûle... Dormez, dormez.
L'oreilîer de plumes sous votre front se creuse
comme une paume ; devant vos yeux fermés
passent les belles images menteuses...
Peut-être vous souvîent-11 encore des choses
qui bientôt se dissiperont une à une?...
Rêvez, enfant, rêvez des jardins immatériels
où luisent de pâles et tièdes lunes,
où s'épanouissent tant de divines roses,
où dansent en rond des anges aux lèvres de miel !
Dormez... Rêvez... Nulle fée brune, blonde ou rousse,
ne lancera sur vous les miracles de sa corbeille ; les fées sont mortes un beau soir, je ne sais comment.
Ont-elles fui, légères, sur les molles mousses?
Sont-elles retournées à leur Passé charmant?
... Mais le Destin vous a baisé sur la bouche.
20 Dans ses doigts, enfant, dans ses doigts gît votre vie.
Désormais — sachez-le, petite parcelle éphémère —
vous serez un homme parmi les humains ;
vos pas laisseront des sillages d envie,
vous mordrez à des grappes douces-amères,
vous verrez se disjoindre peu à peu des mains.
Vous apprendrez les aubes, les jours, les crépuscules,
et les nocturnes voix, et les musiques du silence,
et l'étreinte inquiète de notre Occident ;
vous dépouillerez l'arbre de la science,
et tour à tour séduit, ardent, imprudent,
vous chercherez la porte des nouvelles Jouvences...
Dormez, enfant ! Vous déchirerez la brume chaste
pour suivre les bleus feux-follets sous les aunes,
au bord des étangs glauques et pervers ;
et vous vous éprendrez de soleil et d'espace,
et les mille visages de l'univers dans vos prunelles se refléteront, fugaces ;
vous serez vamqueur et vous serez esclave : vous embarquerez sur la nef de joie, cette nef sans pilote et sans avirons
dont la houle caresse les parois étroites ; des désirs en vous soudain glisseront, pareils aux reptiles qu'un charmeur déploie ;
vous gaspillerez de vos deux mains prodigues
les fleurs d'avril et les moissons d'automne...
Dormez... Rêvez, petit enfant !
Vous connaîtrez l'efïort et puis la fatigue,
et que la gloire saoule aux mille tuniques
a mille charmes décevants.
Et les heures d'hiver, les longues heures givrées
vous diront à l'oreille la mélancolie
cachée derrière le décor.
Sous ses vains masques, l'âme vous sera livrée...
Dormez sans crainte, dormez ! — Alors
votre âme chantera comme un violon triste !
Las pèlerin de l'incertitude
dont les pieds saignent dans la poussière
vous tomberez près d'un seuil inconnu,
et la dernière amante avec sa berceuse funèbre,
petit enfant dormant et nu,
la Mort vous conduira jusqu'aux rives de ténèbres..
1 22 Dormez. Vous ne sauriez entendre ces choses, et ce sont là folles paroles nulles !
— Dormez, ce soir. Rêvez des jardins immatériels où luisent les pâles et tièdes lunes, où s'épanouissent tant de divines roses, où dansent en rond des an^es aux lèvres de miel.
DiALOGVE 123
^E pourra-t-il qu'un jour ressemblant comme un frère au jour qui nous étreint, dans ses tuniques sombres, dans ses robes de paix, de brume et de mystère, elle vienne, et sur moi pèse du poids des Ombres...
se pourra- t-il ! — Déjà, de l'ombre des phalènes, elle, la Mort qui guette — ô sournoise, ô fatale ! — elle aux vagues échos, elle aux fades haleines murmure... Et j'ai frémi d'entendre sa sandale.
Or elle dit : « J'attends mon heure et ma victoire. « Un jour comme aujourd'hui qui frôle ta fenêtre, « un jour comme aujourd'hui, ma longue forme noire « sur toi se penchera pour te mieux reconnaître.
« Sur tes membres figés, sur ta rigide couche « j'inclinerai mon front chargé des nuits futures, « et ma bouche viendra se clore sur ta bouche « avec le froid baiser qui s impose et qui dure!...
« Tume crains? C'est la Vie et l'Amour qu'il faut craindre! « C'est ce tumulte vain, ce désordre prodigue, « et ces liens légers que tes doigts veulent joindre, « et ce fuyant plaisir qui connaît la fatigue ;
1 24 « c'est l'odorant verger qu'un essaim blond torture, « c'est le trésor croulant des moissons fortunées, « c'est le bleu crépuscule errant, c'est la ceinture « qu'enroulent les saisons aux dansantes années...
« Crains la Vie : elle est femme avec les toisons rousses « pleines d'acres parfums sur ses reins épandues ; « ah ! ne respire pas ses forêts et ses mousses, « n'écoute pas ses chants qui vont tenter les nues ;
« garde, garde tes pieds du repli de ses ondes, « crains de mêler au sien les grappes de ton rire, « et crains de t abreuver à ses vasques profondes « ou de trop partager son magique délire...
« Crains l'Amour ' Crains TAmour souple comme un escla\ « mais plus que d'autres dieux trompeur et despotique; « sa lèvre est sinueuse et sa parole grave, « dans ses doigts, mollement, vibre la lyre antique ;
« et du désert, voici des souffles chauds qui rampent « parmi les voluptés flottantes de ses voiles ; « des pampres et des fleurs émerveillent ses tempes, « dans ses yeux infinis s'allument des étoiles...
« Crains l'Amour éloquent, beau prometteur de joies, 1 25 « l'Amour aux jeux divins dont s'anime ta joue, « mais dont l'aube est un lac perfide où l'on se noie, « niîiis dont le souvenir continue et bafoue!
« Préfère-moi. Préfère aux grands périls des choses « mes étranges lueurs et mes ombres fidèles. « Nous prendrons des chemins jonchés de pâles roses, « je fleurirai ton sein de chastes asphodèles ;
« tu me suivras le long des longs espaces calmes,
** jusqu'aux fleuves d'oubli que franchissent les Ombres,
« et nous voyagerons à l'abri de mes palmes
« sous des astres nouveaux, sous des lunes sans nombre;
« puis j'ouvrirai pour toi la retraite éternelle! « Ombre, des superflus à jamais dépouillée, « Ombre, tu connaîtras si ma demeure est belle « que baigne le Léthé sous ces lunes brouillées ;
« tu verras des jardins où nul vent ne balance « mes cyprès nébuleux et mes hauts lys de gloire, « et tu t'allongeras sur des lits de silence, « et tes rêves sereins n'auront plus de mémoire... »
26 Et moi j'ai répondu : « Prépare mon suaire,
« ô Mort, mais qu'après toi passe une main d'artiste « pour graver un Eros dormant aux ailes tristes « sur la stèle érigée en stèle funéraire ! >-
NVIT 129
/mes yeux, vous ai-je bien servis ? Car il vous plaît
d'être servis, vous, vous dont la lueur profonde
peut réfléchir un ciel et contenir un monde!
Tour à tour, ô mes yeux intenses, mes deux yeux
étrangement secrets, tendrement curieux,
tour à tour vous aimez et vous quittez les choses.
— Comme des courtisans dans un jardin de roses.
Aubes, Midis et Soirs devant vous ont dansé ;
le Passé vous a pris au piège... le Passé!
Et votre sœur la Nuit sur vos ondes moroses
penchait hier un front orgueilleux et glacé...
Oui, mes yeux noirs épris d'images fugitives,
tour à tour vous avez élu diversement
la plaine ou les sommets, la rivière ou la rive,
l'horizon nuageux ou le palais dormant,
l'île voluptueuse ou la palme chétive ;
tour à tour votre choix vaguait, irrésolu,
de ces denses cités filles des cathédrales
aux lacs brumeux veillés par les lampes astrales ;
des mers vous ont donné leur flux et leur reflux,
des bergers ont pour vous mimé des pastorales ;
30 le voyage terrestre en vous s'est déroulé
plein de jeux imprévus, de changeantes images ; l'insidieux Ulysse et les dévots rois Mages n ont point, en ces temps-là, croisé plus de visages... Et n avez-vous, mes yeux, découvert les clartés de la chair périssable aux promptes déchéances, la gamme des couleurs, la ruse des nuances, et la forme adorable, et le trait ingénu ? Errantes visions que rien n'a fatiguées, caravanes d amour au seuil d une mosquée, colonne solitaire et droite — marbre nu !
Atalante fuyait, fuyait... J'ai reconnu la trace de ses pas sur le sable indiquée...
Que je crains désormais les destins accomplis,
ces doigts qui fermeront sur vous mes deux paupières,
cet horrible néant, ce froid, ces lourdes pierres
retombant sur un gouffre et scellant des oublis !
Que je crains désormais l'inexorable lit
de cette Mort vouant aux ombres éternelles
l'éclat passionné des humâmes prunelles!
Cependant tout cela, mes yeux, mes sombres yeux, tout cela qui renaît d'une suprême vie
pour avoir, dans votre eau merveilleuse et ravie, I 3 1
glissé confusément à la faveur des dieux ;
tout cela, reflété dans cette onde éloquente,
qui m'émeut, et m'exalte, et bout avec mon sang,
mondes transfigurés, vergers éblouissants
où l'on devine au loin des rires de bacchantes ;
tout cela qui m'embaume et de myrrhe et d'encens
devra-t-il se dissoudre alors pour disparaître ?...
Et ne vous ai-je pas servis dans l'heure brève
afin qu il vous souvienne, ô mes yeux, dans la mort,
et que votre mémoire en durant, peuple encor
le sommeil redouté de rêves,... et de rêves!...