‹ MiragesChapitre 9 sur 30 · XXII · texte numérisé non relu

XXII

(Alger, Féorier 1914).

/Ma sœur, }e ne vous connais pas,

vous que mes yeux devinent là -bas

dans la demeure fraîche aux portes si bien closes.

... Ma sœur d Alger, ma sœur, vos yeux noirs

ne furent jamais le double miroir

que de très peu — oh ! de très peu de choses :

ce pan du ciel... ce jardin plein de roses...

Et moi je songe à vous, à vos soucis légers qui n iront jîimais, jamais voyager plus loin, par-delà cette Alger dont la mer vient baigner le luxe et la molle indolence ; car des coutumes tissent autour de vous comme un minutieux réseau jaloux de menus soins, de vigilance, et de soumission, et d'ombre, et de silence !

Et vous, ma sœur qui ne m'êtes rien,

vous ignorez aussi pourquoi je passe,

ce soir, avec une âme avide et lasse...

Vous ne connaissez rien des séculaires lois

qui glissent une autre note dans ma voix,

52 un simple anneau d'or autour de mon doigt,

ces lourds anneaux d'argent autour de vos chevilles ;

vous Ignorez, grasse petite fille, vous que des jeux puérils satisfont mais qui régnez obscurément, selon le rite, vous ignorez notre Occident cosmopolite, notre nosteilgie et nos ciels brumeux, nos hâtes, nos secrets, nos jeux, ce que nous portons de rudesse et de flamme, et nos laideurs, et nos beautés, et tout ce que la liberté a fait de nous, les femmes !

Vous ignorez, vous ignorez ce qui nous touche...

Pourtant, sachez-le, le voile est en nous que vous gardez, ô ma sœur, sur la bouche!

... Adieu, petits pieds traînant dans des babouches, pots de fard, huiles, parfums, miel doux, paresseuses mains aux grâces stupides, rire enfantin — longs yeux sombres et vides...

lARDIN NOCTVRNE 53

iNocTURNE jardin tout empli de silence,

voici que la lune ouverte se balance

en des voiles d'or fluides et légers ;

elle semble proche et cependant lomtame...

Son visage rit au cœur de la fontaine

et l'ombre pâlit sous les noirs orangers.

Nul bruit, SI ce n'est le faible bruit de l'onde fuyant goutte à goutte au bord des vasques rondes, ou le bleu frisson d'une brise d'été, furtive parmi des palmes invisibles...

Je sais, ô jardin, vos caresses sensibles et votre languide et chaude volupté !

Je sais votre paix délectable et morose, vos parfums d'iris, de jasmins et de roses, vos charmes troublés de désir et d ennui... ô jardin muet! — L'eau des vasques s'égoutte avec un bruit faible et magique... J'écoute ce baiser qui chante aux lèvres de la Nuit.

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