‹ Miranda dans la révolution française: Recueil de documents authentiques relatifs à l'histoire duChapitre 3 sur 17 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Sur l'Arc de triomphe de l'Etoile — ave qui rappelle, dans les Champs-Elysées' de la modei'ne Lutèce, les gloires militaires de la France républicaine et impériale — et parmi les noms illustres qui orueut la voûte du somptueux monument, figure celui d'un véuézuélieu, enfant de Caracas: Mivanda.

Quel est ce Miranda, seul américain d'origine espagnole qu'on trouve mêlé parmi les champions de la grande révolution de 178!>, et parmi les compagnons guerrière de Napoléon le Grand, et qui figure aussi dans la galerie de portraits du Musée de Versailles î Quel est cet homme dont l'insigne mérite a été célébré par la voix d'ajraiu de la Renommée, et qui, depuis plus d'un siècle, occupe une place d'honneur dans les pages de l'histoire f

Un dos esprits di-oits et éclairés du barrouu franvais dans les jours de la grande révolutiou, Chauveau- Lagardo, le défenseur de Marie-Antoinette et do Charlotte (,^orday, en commentant son plaidoyer pour Miranda, calomnié par les ennemis de la liberté, s'exprimait ainsi devant les juges qui l'é(*outaient : " Citoyens Jurés, c'est une bien extraordinaire destinée que celle d'un homme (jui, dans toute l'Europe, est connu par sa philosophie, par ses principes et par son caractère, pour l'un des plus zélés partisans de la liberté; qui chez les deux nations les plus libres, avant la Révolution Franvaise, l'Angleterre et l'Amérique, a pour amis les hommes les plus recommandables par leurs vertus, leur génie et leurs travaux en faveur do la liberté; qui pour la liberté a été persécuté piir le despotisme d'un pôle à l'autre; qui toute sa vie n'a réfléchi, respiré, combattu que pour elle, et lui a fait tous les sacrifices possibles de fortune, d'ambition et d'amour-propre."

Et un 1 liste rien moderne, le célèbre Michelet, lorsqu'il parle de la trahison de Dumouriez, nous dit :

"Les Jacobins voulaient partout le gouvernement révolutionnaire : Dumouriez n'était pas leur homme. Les Girondins voulaient la propagande révolutionnaire, la croisade universelle: Dumouriez n'était pas leur homme. Il leur fallait un général enthousiaste, convaincu, comme eux, qui calculât moins prudemment les moyens matériels, et crût aux victoires de la foi, un noble don Quichotte de la dévolution. Et il était tout trouvé : c'était l'ami de Pétiou, do Brissot, un lieutenant de

Dumouriez, ex-volontaire de Washington, Miranda, tle Caracas.

" Qu'il nous soit permis de dire un mot à la gloire de l'infortuné Miranda, à la gloire du caractère espagnol, dignement représenté par lui dans sa vie et dans sa mort. Cet homme héroïque, austère, uô noble et très-riche, sacrifia dès sa jeunesse son repos et sa fortune au triomphe d'une idée: l'afEranehissemeut de l'Amérique espagnole. Il n'y a pas d'exemple d'une vie si complètement dévouée, systématisée tout entière au profit d'une idée, sans qu'un seul moment fût donné jamais à l'intérêt, à l'égoïsme. Dès son enfance, il fait venir à grands frais, près de lui, en Espagne, les premiers maîtres, les hommes et les livres, malgré l'inquisition. li s'en va étudier par toute l'Europe, aux Etats-Unis, sur tous les champs de bataille. Mais il lui faut une armée. Il la demande à l'Angleterre à la Russie, qui l'accueillent; 89 a sonné, il se donne il la France. Nous allons voir le sort; qui l'y attendait.

" Dumouriez, qui l'a indignement calomnié, est obligé pourtant d'avouer le mérite rare et singulier du général espagnol. Personne n'avait plus d'esprit ; personne n'était plus instruit. Quant au courage, s'il n'avait pas la brillante initiative de nos militaires français, il eut au plus haut degré la fermeté castillane, et cette noble qualité était fondée sur une autre, bien glorieuse, la force et la profondeur de sa foi révolutionnaire. Dans la malheureuse panique de l'armée de Dumouriez, quand les fameuses thermopyles de l'Argonne, dont il disait être le Léonidas, furent surprises.

forcées, et que Parmoe, presque débandée, fit une retraite rapide et confuse vers Sainte-Menehould, Mirauda fut à l'arrière-garde, montra un sang-froid admirable, et fit face II l'ennemi. Cette froideur héroïque, quelque peu altière, était médiocrement en harmonie avec le caractère français. Miranda, avec sa brune face espagnole, avait l'air hautain et sombre, l'aspect tragique d'un homme appelé au martyre plus qu'à la gloire : il était né malheureux.

"Dès la fin de 92, Brissot, Pétion, auraient voulu substituer Miranda à Dumouriez, mettre l'honnête et solide Espagnol à la place du Gascon. A cela, nous l'avons dit, il y avait d'infinies difficultés. Miranda était étranger, à peine connu en France." [*]

Entre ces deux époques— celle de Chau veau -Lagarde et celle de Michelet : la première, où brille l'éclatante justice qui acquitte l'innocent ; et la seconde, 011 l'historien consciencieux et sage, aidé de la sagacité du philosophe et de la sévérité du critique, rend à l'histoire ses droits et au patricien ses gloires — que de doctes opinions, que de panégyriques, que d'appréciations et d'études sur l'illustre girondin ont été mis au .jour avant et après la Révolution Française! Depuis Chauveau-Lagarde, Pétion, Brissot, Louvet, Champagneux, Beurnon ville, Servan, Grimoard, jusqu'à Dumouriez lui-même ; depuis Pitt, Sheridan, Fox, King, Hamilton, jusqu'à Boisjolin, Sainte-Preuve, Michelet et Louis Blanc, Miranda apparaît dans l'histoire des deux

f*l Michelet. — Histoire de la Révolution Française,

mondes comme le type d'un grand cavaetère, le défenseur de la liberté, le paladin des nobles causes.

Et fût-il jugé comme le militaire le plus éclairé de son époque ; comme esprit sagace, politique, savant et lettré ; comme volontaire dans l'armée de Washington ; comme général au milieu des conquêtes de la Révolution Frani,'aise ; comme ouvrier infatigable de l'émancipation politique des colonies hispano-américaines, dont il fut précurseur, acteur et martyr: toujours et partout, grâce à sa probité, il s'élèvera à la hauteur de ses mérites, avec une fermeté digne de ses généreux desseins et avec un talent qui le rend supérieur à ses frères d'armes dans les jours de la grande Révolution. Heureux ou infortuné, vainqueur ou vaincu, Miranda paraîtra toujours grand comme un des plus fervents apôtres de la liberté dans les deux mondes.

Le panégyrique de Michelet, venant après les injustes appréciations de quelques historiens français qui l'ont précédé, apparaît comme un doux rayon de lumière à la suite d'une nuit prolongée ; car la justice n'est jamais tardive, lorsque sou arrêt est basé sur l'étude consciencieuse des faits ; lorsque la critique philosophique, dépouillée de toute passiou, s'impose ; lorsque les différentes nationalités des acteurs d'une épopée sanglante disparaissent pour se fondre, toutes ensemble, dans une même cause et dans un même peuple entraînés par les mêmes aspirations ; enfin, quand au milieu des vicissitudes humaines l'innocence lutte et se défend contre son éternelle ennemie, la calomnie, il y a une force mystérieuse qui, tôt ou tard, acquitte l'in-

iioooiit et ooiulaniue le coup»ible: cette force, <;'est la justice, qui émane de Dieu ; c'est l'inexorable logique de la conscience humaine. Voilà, pourquoi la puissance spirituelle obtient chaque jour de nouveaux triomphes dans le champs de l'histoire, de l'art et d«^ la «cience. L'objectif idéal change, à mesure que l'historien étudie, que le philosophe analyse, que h» critique détermine, que la conscience rend son jugement.

Honneur à ta mémoire, ô noble paladin! Nestor et fondateur de l'émancipation hispano-américaine ! gloire il tes vertus sévères, ô martyr de la liberté ! Déjà l'Amérique de Washington t'a salué au moment ofi un grand peuple fêtait le centenaire de sa liberté, en 187U ; déjà Venezuela t'a acclamé avec enthousiasme le jour du centenaire de son Libérateur, Bolivar, en 188*>. Sors de ta tombe, illustre girondin, et viens assister à ces fêtes glorieuses de la France républicaine, uniques dans l'histoire du monde, parce qu'elles célèbrent le Jiat hu de la civilisation universelle. Le peuple qui, il y a un siècle, t'a porté en triomphe sur ses épaules, parce que tu avais vaincu le crime par tes vertus, parce que tu avais été acquitté par la justice des hommes, ce peuple contemple aujourd'hui la grande œuvre qui (^st la synthèse de la révolution de 1780: ce sont les trophées dressés i)ar les scîiences, les arts et l'industrie, cortège des conquêtes de la pensée dans toutes ses manifestations ; c'est la société humaine qui s'élève par ses propres efforts, consciente, libre et à la hauteui* de sa destinée.

A la tête du gouvernement actuel de la France fi-

gurc, comme Président tle la République, Caraot, esprit droit et éelairé, petit-fils de l'émiuent Caruot de la révolution, de l'homme savant, type complet du militaire doué de nobles qualités, qui laissa \m nom éclatant dans les auuales de la nation frau(,'aise, A la tëte du gouvernement actuel du Venezuela figure, comme Président de lu République, Rojas Paul, esprit droit et éclairé lui aussi, parent de Hiranda, petJt-fils du remai-quable jurisconsulte Felipe Fermiu Paul, le premier président de l'Assemblée Constituante du Venezuela en 1811, le noble défenseur de la cause républicaine et dont le nom brille dans les annales de la patrie.

Le hasard rapproche en ce moment deux nations et deux gouvernements dans la célébration d'une même idée: le triomphe de la grande révolution de 1789 qui, en faisant naître les droits de l'homme, provoqua la rédemption de l'humanité, comme vient de le dire éloquemment Castelar; et nous, en célébrant la gloire de la liberté en France, nous célébrons également une gloire de famille: Miranda, enfant du Venezuela par nationalité, par amour, par devoir, est en même temps par amour, par dévouement, par gratitude, l'enfant de cotte France qui l'admira jadis et qui voit aujourd'hui avec orgueil le nom de l'illustre girondin sculpté sur le monument grandiose qui rappelle les gloires d'un gi'and peuple.

Lorsque le gouvernement du Venezuela accepta avec enthousiasme l'invitation du gouvernement français pour contribuer, avec les richesses du sol vénézuélien, à l'éclat de l'Exposition Universelle de Paris, dans le

but d'honorer la (.lato classique do 1789, le Président do lii République peusa quo la patrie de Jlii'anda ne pouvait se limiter à l'envoi des productious naturelles do sa zone fertile; mais qu'elle devait aussi solenniser une gloire eommuue; la mémoiro du Nestor de notre émancipation politique, du célèbre général de la Gironde qui fournit des pages brillantes à l'histoire do lu révolution et de la France républicaine.

Miranda transporta de France dans sa patrie le bonnet phrygien, symbole de la liberté, le cloua sur le sommet tieuri de l'Avila, et déploya l'étaudard de la Colombie, sauvé du naufrage de 1806, lequel flotta orgueilleusement le i3 Juillet 1811, date immortelle dans les fastos de la patrie vénézuélienne, et atteignit quelques années plus tard, après la mort du Précurseur, les hauteurs les plus inaccessibles de la surface du globe, les cimes couronnées de neige et de feu des volcans andins. Miranda avait commencé son œuvre généreux depuis sa jeunesse aux bords du Potoraac, et l'avait agrandi sur les champs glorieux de la révolution de 1789. Son âme raffermie par sa captivité, rêva le beau idéal de la (latrie libre; et il parvint un jour au but désiré, pour y laisser la couronne de laurier convertie pen il peu en couronne de oypr<^s, lorsque le destin fatal le jeta dans les cachots de Cadix, où, plein de résignation et de dignité, il rendit en 1810 son ;1me au Créateur.

Il était né malheureux, dit Miehelet ; mais il a dignement représenté le noble caractère castillan dans sa vie et dans sa mort.

Inspiré par los faits que nous venons d'exposor, et voulant léguer aux générations futures un acte de justice envers Mirauda, acte qui soit en môme temps un hommage à la grande natiou française, ie Président de la Képublique a dicté le décret suivaut:

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