‹ Mirifiques aventures de Maître AntiferChapitre 11 sur 15 · I78 MIRIFIQUES AVENTURES · texte numérisé non relu

I78 MIRIFIQUES AVENTURES

Gildas Trégomain, abasourdi par ces récriminations et objurgations, était incapable de mener ce travail à bonne fin. Ses yeux se voilaient d'une ombre troublante ; des gouttes de sueur perlaient sur son front, et, entre ses doigts, le compas frémissait comme un trembleur de sonnerie électrique.

« Mais attrape donc le cinquante-cinquième méridien ! vociféra maître Antifer. Commence parle haut de la carte... et descends jusqu'à l'endroit où tu rencontreras le vingt-quatrième parallèle !

— Le vingt-quatrième parallèle?... balbutia Gildas Trégomain.

— Oui!... Il me fera damner avant l'âge, le misérable! Oui... et le point où ils se couperont sera le gisement de l'ilot...

— Le gisement...

— Eh bien... descends-tu?...

— Je descends...

— Oh! le gueux!... Il remonte! »

La vérité est que le gabarier ne savait plus où il en était, et il semblait encore moins propre que son ami à résoudre le problème en question. Tous deux se trouvaient dans un invraisemblable état d'agitation, et leurs nerfs

DE MAITRE ANTtKER.

vibraient tels que des cordes de contrebasse dans un finale d'ouverture.

Maître Àntifer eut la pensée qu'il allait devenir fou. Aussi, prenant le seul parti qu'il y eut à prendre :

« Juhel! » cria-t-il d'une voix qui retentit comme s'il se fût servi d'un porte-voix.

Le jeune capitaine parut presque aussitôt.

« Que voulez-vous, mon oncle?

— Juhel... où est l'îlot de Kamylk-Pacha?

— Au point où se croisent la longitude et la latitude...

— Eh bien... cherche.. »

C'était à croire que maître Antifer allait compléter la formule connue en ajoutant :

« Et apporte ! »

Juhel ne demanda aucune explication. Le trouble de son oncle lui indiqua ce qui se passait. Après avoir pris le compas d'une main qui ne tremblait pas, il en posa la pointe à la naissance du cinquante-cinquième méridien au nord de la carte, et commença à suivre le tracé en descendant.

« Dis par où il passe! commanda maître Antifer.

— Oui, mon oncle, » répondit Juhel.

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Et il s'exprima ainsi :

« La terre François-Joseph dans la mer Arctique.

— Bon.

— La mer de Barentz.

■ — Bien!

— La Nouvelle-Zemble.

— Après?...

— La mer de Kara.

— Et puis?...

— La Russie septentrionale d'Asie.

— Quelles villes traverse-t-il?...

— Ekaterinbourg, d'abord.

— Ensuite?...

— Le lac d'Aral.

— Va toujours !

— Khi va en Turkestan.

— Arrivons nous?...

— Presque! Hérat en Perse.

— Sommes-nous rendus?...

— Oui! Mascate, à l'extrémité sud-est de l'Arabie.

— Mascate! » s'écria maître Antifcr qui vint se pencher sur la carte.

En effet, le croisement du cinquante-cinquième méridien et du vingt-quatrième parai-

DE MAITRE ANTIKER.

lèle s'opérait sur le territoire de l'iman de Maseate, dans la partie du golfe d'Oman en avant du golfe Persique, lequel sépare l'Arabie de la Perse.

« Maseate! répétait maître Antifer.

— Mascote? répétait Gildas Trégomain, qui avait mal entendu.

— Pas Mascote... Maseate, eabarier! » lrurla son ami dont les épaules se haussèrent jusqu'à ses oreilles.

En somme, on n'avait encore qu'une coordonnée approximative, puisqu'elle n'était indiquée que par les degrés, sans avoir été poussée jusqu'aux minutes d'are.

« Ainsi. Juhel, c'est à Maseate?...

— Oui, mon oncle... à une centaine de kilomètres près.

— Et ne peux -tu préciser davantage?...

— Si, mon oncle.

— Va donc, Juhel... va donc! Ne vois-tu pas que je bous d'impatience! »

Et, pour sûr, une chaudière qu'on aurait chauffée à ce point eût été menacée d'explosion prochaine.

Juhel reprit le compas; puis, en tenant compte des minutes de la longitude et de la

MI RI Kl QUE S AVENTURES

latitude, il parvint à déterminer le gisement avec une telle approximation que l'écart ne devait pas être supérieur à quelques kilomètres.

« Eh bien?... demanda maître Àntifer.

— - Eh bien, mon oncle, ce gisement n'est pas sur le territoire même de l'iman de Mascate, dit-il. C'est un peu plus à l'est, dans le golfe d'Oman...

— Parbleu!

— Pourquoi... parbleu? demanda Gildas Trégomain.

— Puisqu'il s'agit d'un îlot, il ne peut pas être en plein continent, ex-chalanclou de la Char mante -Amélie/ »

Et ceci fut envoyé d'un ton impossible à rendre, et bien injustement, car enfin une gabare n'est pas un chaland.

« Demain, ajouta maître Àntifer, nous commencerons nos préparatifs de départ.

— Vous aurez raison, répondit Juhel, très décidé à ne pas contrarier son oncle.

— Nous verrons s'il n'y a pas à Saint-Malo quelque navire en partance pour Port-Saïd.

— Ce sera le meilleur mode de transport, puisque nous ne sommes pas à un jour près...

— Non!... On ne me le volera pas, mon îlot!

— Ou il faudrait être un fameux filou! »

fit observer Gildas Trégomain, dont la remarque fut accueillie par un nouveau haussement d'épaules de maître Antifer.

« Tu m'accompagneras, Juhel, dit ce dernier.

— Oui, mon oncle, répondit le jeune capitaine, conformément à ce qu'il avait résolu.

— Et toi aussi, gabarier...

— Moi?.,, s'écria Gildas Trégomain.

— Oui... toi!... »

Ces deux mots furent articulés d'un ton si impératif, que la tête de l'excellent homme dut se baisser de haut en bas en signe d'acquiescement.

Et lui qui comptait profiter de l'absence de Pierre-Servan-Malo pour distraire la pauvre Énogate, en lui racontant les campagnes de la Char mante- Amélie sur les eaux douces de la Rance !

Qui contient la relation rapide du voyage du steamer Stcersman, entre Saint-Malo et Port-Saïd.

Le 21 février, le steamer anglais Steersman* quittait le quai de Saint-Malo à la marée du matin. C'était un charbonnier de neuf cents tonneaux, uniquement destiné aux voyages entre Newcastlc et Port-Saïd pour le transport de la houille. D'habitude, ce steamer ne s'attardait à aucune relâche. Cette fois, une légère avarie, une fuite à ses condenseurs, l'avait obligé à se réparer. Or, au lieu d aller à Cherbourg, son capitaine avait fait un crochet sur Saint-Malo avec la pensée d'y voir un vieil ami. Quarante-huit heures après, le

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