‹ Mirifiques aventures de Maître AntiferChapitre 12 sur 15 · Le Timonier · texte numérisé non relu

Le Timonier

steamer avait pu reprendre la mer, et le cap Fréhel lui restait déjà à une trentaine de milles clans le nord-est, lorsque nous le signalons à l'attention des lecteurs.

Kl pourquoi signaler ce charbonnier plutôt qu'un autre, puisqu'il en passe des centaines sur la Manche, et que le Royaume-Uni les emploie à exporter le fruit de ses entrailles carbonifères vers tous les points du monde?

Pourquoi?... Parce que maître Antifer se trouvait à bord, ot avec lui son neveu Juhel, et avec eux son ami Gihlas Trégomain. Comment étaient- ils à bord d'un steamer anglais, au lieu d'être installés plus confortablement dans les wagons des Compagnies de chemins de fer? Que diable! lorsqu'il doit rapporter d'un voyage cent millions, c'est bien le moins que le voyageur prenne ses aises et ne regarde pas à la déj)cnse !

Kt c'est là ce que maître Antifer, le légataire du riche Kamylk-pacha aurait fait, si l'occasion ne lui eût été offerte de voyager dans des conditions très agréables.

Le capitaine Cip,qui commandait le Steersman, était une ancienne connaissance de maître Antifer. Aussi, pendant sa relâche,

l'Anglais no manqua-t-il pas de rendre visite au Malouin, et, s'il fut bien reçu dans la maison de la rue des Hautes-Salles, cela va de soi. Quand il apprit que son ami se préparait h partir pour Port-Saïd, il lui offrit, moyennant un prix raisonnable, de prendre passage à bord du Steersman. C'était un bon navire, filant ses onze nœuds par mer calme, et qui n'employait guère que treize ou quatorze jours à franchir les cinq mille cinq cents milles qui séparent la Grande-Bretagne du fond de la Méditerranée. Le Steersman, il est vrai, n'était pas approprié pour un service de voyageurs. Mais des marins ne sauraient être exigeants. On trouverait toujours à disposer une cabine convenable, et la traversée s'accomplirait sans transbordement, — ce qui

ne laissait pas de présenter certains avantages. '

On comprend donc que maître Antifer eût été tenté. Se claquemurer dans un wagon pendant un si long parcours, ce n'était pas pour lui agréer. A son idée, mieux valait passer deux semaines sur un bon navire, au milieu des fraîches brises de mer, que six jours au tond d'une boîte roulante, à respirer des

scories de fumée et des molécules de poussière. Ce fut également l'avis de Juhcl, si ce ne fut pas celui du gabarier, dont le champ de navigation s'était borné à rentre-rives de la Rancc. Grâce aux railways de l'Europe occidentale et orientale, il avait compté opérer la plus grande partie du voyage en chemin de fer; mais son ami en avait décidé autrement. On n'était pas à un jour près. Qu'on arrivât dans un mois ou dans deux, l'ilot serait toujours là, au gisement indiqué. Personne ne connaissait ce gisement, — exception faite pour maître Àntifer, Juhel et Gildas Trégomain. Le trésor, enfoui depuis trente et un ans dans sa cachette au double K, ne risquait rien s'il attendait quelques semaines de plus...

Il suit de là que Pierre-Servan-Malo, si pressé qu'il fût, avait accepté au nom de ses compagnons et au sien la proposition du capitaine Cip, et c'est la raison pour laquelle le Steersman a dû être signalé à l'attention du lecteur.

C'est donc établi, maître Antifer, son neveu, son ami Trégomain, munis d'une belle somme en or que le gabarier a serrée dans sa

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ceinture, pourvus d'un excellent chronomètre, d'un sextant du bon faiseur et du bouquin de la Connaissance des Temps nécessaires à leurs observations futures, emportant de plus une pioche et un pic destinés à creuser le sol

de l'ilot, ont payé passage sur le charbonnier. C'est un excellent bâtiment, bien commandé, avec un équipage comprenant deux mécaniciens, quatre chauffeurs et une dizaine de matelots. Le patron de la Charmante- Amélie a dû vaincre ses répugnances, se hasarder dans une traversée maritime, braver le courroux de Neptune, lui qui n'avait jamais répondu qu'aux sourires enchanteurs des nymphes potamides. Mais maître Antifer lui ayant enjoint <le boucler sa malle et de la déposer à bord du SteersmaU) il n'avait pas risqué la plus légère observation. De touchants adieux s'étaient échangés de part et d'autre, Ënogate tendrement pressée sur le cœur de Juhel, Nanon se partageant entre son neveu et son frère, Gildas Trégomain ayant grand soin de ne pas serrer trop fort entre ses bras ceux qui avaient eu le courage de s'y précipiter... Enfin l'assurance avait été donnée que l'absence serait de courte durée, que six semaines ne s'écou-

leraicnt pas sans que la famille fût à nouveau réunie clans la maison de la rue des Hautes- Salles... Et, alors, millionnaire ou non, on saurait bien décider maître Antifer à célébrer le mariage si malencontreusement interrompu... Puis, le navire avait pris la direction de l'ouest, et la jeune fille l'avait suivi du regard jusqu'au moment où sa mâture disparaissait à l'horizon...

Eh bien! est-ce que le Steersman a oublié les deux personnages, — lesquels ne sont pas de mince importance. — qui avaient le devoir d'accompagner le légataire de Kamylk-Pacha?

En effet, le notaire Ben-Omar et Saouk, le soi-disant Nazim, n'étaient point à bord.

Avaient-ils donc manqué le départ?...

La vérité est qu'il n'avait pas été possible d'obtenir du tabellion égyptien qu'il s'embarquât sur le steamer. A son voyage d'aller, entre Alexandrie et Marseille, il avait été malade comme il n'est pas permis de l'être, — même à un notaire. Aussi, maintenant que la malchance l'obligeait à se transporter jusqu'à Suez et de là... on ne savait où... il s'était bien juré de n'employer que les voies terrestres, tant qu'il pourrait éviter les routes maritimes.

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Saouk n'avait pas opposé à cela la moindre objection, d'ailleurs, et, de son côté, maître Antifer ne tenait en aucune façon £1 se donner 13 en-Omar comme compagnon de voyage. Aussi s'était-il contenté de lui assigner rendez-vous pour la fin du mois à Suez, sans dire qu'il y aurait lieu de pousser jusqu'à Mascate... C'est âlors que le notaire serait bien obligé de braver les colères du perfide élément!

Maître Antifer avait même ajouté :

« Puisque votre client vous a mandé d'être présent à l'exhumation du legs en qualité d'exécuteur testamentaire, soyez-y. Mais, si les circonstances nous obligent à voyager ensemble, tenons-nous chacun à part, vu que je n'ai nulle envie de lier plus ample connaissance avec votre clerc et vous ! »

A cette observation si aimablement formulée on reconnaît notre indécrottable Malouin.

Il résulte de cela que Saouk et Ben-Omar avaient quitté Saint-Malo avant le départ du Steersuian, et c'est la raison pour laquelle ils

ne figuraient pas parmi les passagers du capitaine Cip, — ce dont personne ne songeait le moins du monde à se plaindre. On le savait de reste, le notaire, d'une part poussé par la

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crainte de perdre sa prime s'il n'assistait pas à la découverte du trésor, de l'autre dominé par l'implacable volonté de Saouk, ne fausserait pas compagnie à maître Antifer. Il arriverait même avant lui à Suez, où il l'attendrait non sans quelque impatience.

Cependant le Steersman filait à toute vapeur le long de la côte française. Il n'était pas trop rudement secoué par les vents de sud, trouvant dans une certaine mesure l'abri de la terre. Gildas Trégomain ne pouvait que s'en féliciter. Il s'était promis de mettre à profit ce voyage, d'étudier les mœurs et coutumes des divers pays que le sort l'obligeait à parcourir. Mais, comme c'était pour la première fois de sa vie qu'il prenait le large, il redoutait d'être en proie au mal de mer. Aussi promenait-il un regard à la fois curieux et craintif jusqu'à cet horizon où se confondent l'eau et le ciel. Il n'essayait pas de jouer au marin, le digne homme, ni d'affronter les dénivellations du roulis et du tangage en arpentant le pont du steamer. En effet, le point d'appui eût vite manqué à ses jambes, à ses pieds habitués à l'immobile plancher d'une gabarc. Assis à l'arrière, sur un banc de la dunette, accoudé ou

M f RIFIQUES AVENTURES

cramponné aux batavioles, il tardait une attitude résignée qui lui attirait les plaisanteries malséantes de l'impitoyable Pierre-Servan- Malo.

« Eh bien, gabarier, cela va-t-il ?...

— Jusqu'ici je n'ai pas trop à me désoler.

— Eh! eh!... ce n'est encore qu'une navigation en eau douce, puisque nous longeons la terre, et tu as le droit de te croire sur la Charmante- Amélie, entre les rives encaissées de la Rance ! M 'il survenait une anordie, la mer secouerait ses puces, et je crois que tu n'aurais guère le loisir de gratter les tiennes?

— Je n'ai pas de puces, mon ami.

— C'est une façon de parler, et je t'attends à l'Océan, lorsque nous aurons démanché...

— Tu penses que je serai malade ?...

— Et, rudement, je t'en donne mon billet ! »

On l'avouera , maître Antifer avait une façon

de rassurer les gens qui n'appartenait qu'à lui. C'est pourquoi, Juhel, croyant devoir corriger les mauvais effets de ces pronostics, dit :

cf Mon oncle exagère, monsieur Trégomain, et vous ne serez pas plus malade...

— Qu'un marsouin?... C'est tout ce que je souhaite, » répondît le gabarier, en montrant

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