‹ Mirifiques aventures de Maître AntiferChapitre 2 sur 15 · ROBUR LE CONQUÉRANT · texte numérisé non relu

ROBUR LE CONQUÉRANT

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Géographie illustrée de la France, par Jules Verne et

Théophile Lavallée 10 w

Découverte de la Terre

Les Premiers Explorateurs Les Grands Navigateurs du

xviii siècle

Les Voyageurs du six' siècle

7 ij

IRIFIQUES AVENTURES

Dans lequel an navire inconnu, capitaine inconnu, est à la recherche, sur une mer inconnue, d'un îlot inconnu.

Ce matin-là, — 9 septembre 1831, — le capitaine quitta sa cabine à six heures et monta sur la dunette.

Le soleil pointait déjà à l'est, ou plus exactement la réfraction l'élevait au-dessus des basses couches de l'atmosphère, car son disque se traînait encore au-dessous de l'horizon.

Une longue cffluencc lumineuse caressait la surface de la mer, largement ridée d'un léger clapotis avec la brise matinale.

Après une nuit calme, il y avait apparence que la journée serait belle, — une de ces journées de septembre dont la zone tempérée bénéficie parfois au déclin de la saison ebaude.

Le capitaine ajusta sa longue-vue à son œil droit, et, faisant demi-tour, il promena l'objectif sur cette circonférence où se confondaient le ciel et la mer. La longue-vue rabaissée, il s'approcha de l'homme de barre, — un vieux à barbe hirsute, dont le vif regard perçait sous une paupière clignotante.

« Quand as-tu pris le quart? demanda-t-il.

— À quatre heures, capitaine. »

Ces doux hommes parlaient une langue assez rude, que nul Européen, Anglais, Français, Allemand ou autre, n'aurait reconnue, à moins d'avoir fréquenté les Échelles du Levant. Ce devait être une sorte de patois turc mélangé de syriaque.

« Rien de nouveau?...

— Rien, capitaine.

— Et depuis ce matin, pas un navire en vue?...

DE MAITRE ANTIFKR

— Un seul. . . un grand trois-mâts, qui venait à contre-bord do nous sous le vent. J'ai loffé d'un quart pour en passer aussi loin que possible.

— Tu as bien fait. Et maintenant?... »

Le capitaine observa circulairementrhorizon avec une attention extrême. Puis :

« Pare à virer! » cria-t-il d'une voix forte.

Les hommes de quart se levèrent. La barre mise dessous, les écoutes de foc furent l'iléus, en même temps que l'onbordait la brigantine.

Le navire évolua et se remit en marche vers le nord-ouest, bâbord amures.

C'était un brick-goélette de quatre cents tonneaux, un bâtiment do commerce dont on eût fait avec quelques modifications un yacht de plaisance. Le capitaine avait sous ses o r ( 1 r us 1 1 n m a î tre e t qu i n z e ho mme s , ■ — équipage suffisant pour la manœuvre, ■ — composé de vigoureux matelots, dont le costume, vareuse et bonnet, large pantalon et bottes de mer, rappelait celui des marins de l'Europe orientale.

Aucun nom au tableau d'arrière de ce brickgoélette, ni sur les bastingages extérieurs de l'avant. Pas de pavillon. D'ailleurs, pour éviter d'avoir un salut à faire ou à rendre, du plus

loin que la vigie signalait un bâtiment, il changeait sa route.

Etait-ce donc un pirate, — il s'en rencontrait encore à cette époque dans ces parages, — qui

craignait d'être poursuivi?... Non. On eût vainement cherché des armes à son bord, et ce n'est pas avec un si faible équipage qu'un bâtiment se hasarderait à courir les risques d'un métier pareil.

Était-ce donc un contrebandier, faisant la fraude le long d'un littoral ou d'une île à une autre? Pas davantage, et le plus avisé des officiers de douane eût visité sa cale, déplacé sa cargaison, sondé ses ballots, fouillé ses caisses, sans découvrir une marchandise suspecte. A dire vrai, il ne portait aucune cargaison. Des vivres pour plusieurs années, des fûts do vin et d'eau-de-A'ic au fond de sa cale, à l'arrière, sous la dunette, trois barils en douves de chêne, solidement cerclés de fer... On le voit, il restait de la place pour le lest, — un bon lest en fonte, qui permettait à ce navire de porter une forte voilure.

Peut-être aura-t-on l'idée que ces trois barils contenaient de la poudre ou toute autre substance explosive?...

Non, évidemment, car on ne prenait aucune des précautions indispensables en entrant dans la soute qui les contenait.

Du reste, pas un des matelots n'aurait pu donner de renseignements à ce sujet, - ni sur la destination du brick-goélette, ni sur les motifs qui l'incitaient à changer sa direction dès qu'il apercevait un navire, ni sur les marches et contre-marches qui caractérisaient sa navigation depuis quinze mois, ni même sur les parages où il se trouvait à cette date, courant tantôt à pleines voiles, tantôt sous une allure réduite, soit à travers une mer intérieure, soit sur les flots d'un océan sans limites. Durant cette inexplicable traversée, quelques hautes terres avaient été aperçues, mais le capitaine s'en éloignait au plus vite. Quelques îles avaient été signalées, mais il s'en écartait d'un rapide coup de barre. A consulter le livre de bord, on eût relevé d'étranges changements de route que ne justifiaient ni les sautes de vent ni les apparences du ciel. C'était un secret entre ce capitaine, — un homme de quarante- six ans, à chevelure hérissée, — et un personnage de haute mine qui apparut en ce moment à l'orifice du capot.

« Rien?... demanda-t-il.

— Rien, Excellence... » fut-il répondu.

Un mouvement des épaules annonçant quelque dépit, termina cette conversation qui avait tenu en trois mots. Puis, le personnage, auquel le capitaine venait de donner cette qualification honorifique, redescendit l'escalier du capot et regagna sa chambre. Là, étendu sur un divan, il sembla s'abandonner à une sorte de torpeur. Bien qu'il fût immobile comme si le sommeil eût été en possession de tout son être,* il ne dormait pas cependant. On sentait qu'il devait être sous l'obsession. d'une idée fixe.

Ce personnage pouvait avoir une cinquantaine d'années. Sa taille élevée, sa téte forte, sa chevelure abondante, grisonnante d e|a, sa large barbe se ramifiant sur sa poitrine, ses yeux noirs animés d'un regard vif, sa physionomie fière mais visiblement attristée — découragée plutôt, — la dignité de son attitude, indiquaient un homme de noble origine. Son costume, impossible de le reconnaître. Un large burnous, de couleur brune, sou taché aux manches, frangé de paillettes multicolores, l'enveloppait des épaules aux pieds, et sa tête était coiffée d'un bonnet verdâtre à gland noir.

DE MAITRE AN TIF Eli

Deux heures plus tard, son déjeuner lui fut servi par un jeune garçon sur une table de roulis, fixée au plancher de la cabine que . recouvrait un épais tapis diapré de fleurs à haute lisse. A. peine s'il fit honneur aux mets délicatement apprêtés dont se composait le menu, si ce n'est au café brûlant et parfumé que contenaient deux petites tasses en argent finement ciselées. Puis, la cassolette d'un narghilé, couronnée de fumées odorantes, fut placée devant lui, et, le bouquin d'ambre entre ses lèvres relevées sur une denture d'éclatante blancheur, il reprit le cours de sa rêverie, au milieu des suaves vapeurs du latakié.

Une partie de la journée s'écoula ainsi, tandis que le brick-goéh'Ue, légèrement bercé aux ondulations de la houle, poursuivait sa marche incertaine à la surface de cette mer.

Vers quatre heures, Son Excellence se releva, fit quelques pas, s'arrêta devant les hublots entr'ouverts à la brise, promena son regard jusqu'à l'horizon, et vint s'arrêter devant une sorte de trappe que dissimulait un pan du tapis. Cette trappe qui basculait en la pressant du pied à l'un de ses angles, dégagea

8 MUÏIPJQt'KS AVENTURES

l'ouverture ch. 1 la soute située sous le plancher de la cabine.

Là étaient accotés les uns près des autres les trois barils cerclés dont il a été fait mention. Le personnage, penche sur la trappe, garda cette attitude quelques instants, comme si la vue de ces barils l'eût hypnotisé. Se redressant

alors : h't$M 1 ; if

« Non... pas d'hésitation! murmura-t-il. Si* - je ne trouve pas un ilot inconnu où je puisse secrètement les enfouir, mieux vaut qu'ils soient jetés à la mer! »

Il referma la trappe sur laquelle retombale pan du tapis, et, se dirigeant vers l'échelle de capot, monta sur la dunette.

11 était cinq heures de l'après-midi. Nulle modification dans l'apparence du temps. Un ciel pommelé de légers nuages. A peine incliné sous une petite brise, tout dessus, ses amures à bâbord, le bâtiment laissait traînera l'arrière

une fine dentelle de sillage qui se fondait aux caprices du clapotis.

&on Excellence parcourut lentement du regard l'horizon tracé d'un trait de compas sur un fond d'azur très clair. De la place qu'il occupait, une terre de moyenne hauteur eût été

visible à une distance de quatorze ou quinze milles. Mais nul profil n'accidentait la ligne de ciel et d'eau.

Alors le capitaine, s' avançant vers lui, fut accueilli par cette inévitable demande :

« Rien?... »

Ce qui amena l'inévitable réponse :

« Rien, Excellence. »

Le personnage demeura silencieux pendant quelques minutes. Puis, il alla s'asseoit' mit un des bancs de l'arrière, tandis que le capitaine se promenait au vent, manœuvrant sa lungue-vuo d'une main fébrile.

« Capitaine?... dit-il bientôt, lorsque son regard eut observé l'espace une dernière fois.

— Que désire Votre Excellence?

— Savoir où nous sommes exactement. »

Le capitaine prit une carte marine à grands

points, et la déployant sur le plat-bord :

« Ici, répondit-il en indiquant au crayon l'endroit où un méridien et un parallèle s'entrecroisaient.

— À quelle distance de cette ile... dans l'est?... M ■

— A vinert-deux milles.

— Et de cette terre?...

MIRIFIQUES AVKNTURKS

— A vingt-six environ.

— Personne, sur le navire, ne sait dans quels parages nous naviguons en ce moment ?. . .

— Personne, si ce n'est vous et moi, Excellence. " - ' * : îî

— Pas même quelle est la mer que nous

traversons?...

— Depuis si longtemps nous courons tant de bords différents, que le meilleur marin ne saurait le dire.

— Ah ! pourquoi la mauvaise fortune m'empêche- t-elle de rencontrer une île qui ait échappé aux recherches des navigateurs, à défaut d'une île, rien qu'un îlot, rien qu'un rocher dont je serais seul à connaître le gisement ? J'y aurais enfoui ces trésors, et quelques jours de traversée m'eussent suffi, lorsque le temps serait venu de les reprendre... si ce temps doit jamais revenir ! »

Cela dit, le personnage retomba dans un profond silence et alla se pencher au-dessus des bastingages. Après avoir observé les profondeurs liquides si transparentes que le regard pouvait les sonder jusqu'à plus de quatrevingts pieds, il se retourna avec une certaine véhémence :

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