ANTIFER
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dant trois ans dans la marine marchande. Ni la pratique ni la théorie ne lui manquaient. Au fond, maître Antifer se montrait très fier de son neveu. Mais peut-être aurait-il rêvé pour lui une plus riche alliance, parce que c'était un garçon de grand mérite, de même qu'il eût peut-être souhaité à sa nièce quelque plus riche parti, parce qu'il n'y avait pas d'aussi avenante jeune fille dans tout l'arrondissement.
« Et même dans l llle-et- Vilaine ! » répéit-il en fronçant le sourcil, bien décidé à pousser son affirmation jusqu'à la Bretagne tout entière.
Et, en cas qu'un bon million fût venu à lui choir entre les mains, — lui qui était si heureux avec ses cinq mille livres de rentes, — il n'eût pas été impossible qu'il perdit la tête, en s'abandonnant à des rêves insensés...
Cependant Énogate et Nanon avaient remis un peu d'ordre dans la chambre de cet homme doutable, sinon dans son cerveau. C'est là pourtant qu'il y aurait eu à ranger, à frotter, à épousseter... ne fût-ce que pour chasser les papillons qui s'y logeaient, et même ces araignées de plafond...
Maître Antifer, lui. allait et venait, roulant
MIRIFIQUES AVKNTURKS
des yeux encore illuminés d'éclairs, — preuve que l'orage ne tirait pas à sa fin, et qu'un coup de foudre pouvait éclater d'un moment à L'autre. Et, quand il regardait son baromètre suspendu au mur, il semblait que sa colère redoublait, parce que le scrupuleux et fidcle instrument se tenait au beau fixe.
« Ainsi, Juhel n'est pas de retour?.., dcmanda-t-il en se retournant vers Énogate.
— Non, mon oncle.
— Et il est dix heures !
— Non, mon oncle.
— Vous verrez qu'il manquera le train !
■ — Non, mon oncle.
— Ah cà! as-tu bientôt fini de me contredire?...
— Non, mon oncle. »
Maigre les signes désespérés de Nanon, la jeune Bretonne était très résolue à soutenir son cousin contre les injustes accusations de cet oncle si mal embouché.
Décidément, l'éclair et le coup de foudre n'étaient pas loin. Mais n'y avait-il donc pas un paratonnerre qui fût capable de soutirer toute l'électricité accumulée dans les réservoirs de maître Antifcr?
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Si, peut-être. C'est pourquoi Nanon et sa fille s'empressèrent de lui obéir, lorsqu'il se fut écrié d'une voix de stentor :
« Qu'on aille me chercher Trégomain ! »
Elles quittèrent la chambre, ouvrirent la porte de la rue, et coururent chercher Trégomain.
« Mon Dieu ! pourvu qu'il soit chez lui ! » se disaient-elles.
Il y était, et, cinq minutes après, il se trouvait en présence de maître Antifer.
Gildas Trégomain, cinquante et un ans.
Points de ressemblance avec son Aoisin : est célibataire comme lui, a navigué comme lui, ne navigue plus comme lui, a pris sa retraite comme lui, est Malouin comme lui. Là s'arrêtent les similitudes. En effet, Gildas Trég*omain est aussi calme que maitre Antifer est vif, aussi philosophe que maitre Antifer l'est peu, aussi accommodant que maître Antifer est difficile. Voilà pour le côté moral. Pour le physique, les deux compères sont encore plus dissemblables, si c'est possible. Très lies pourtant, cette amitié, si justifiée de Pierre Antifer à Gildas Trégomain, le paraît moins de Gildas Trégomain à Pierre Antifer. On le sait, ce
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n'est pas une fonction qui va sans quelques ennuis, d'être l'ami d'un pareil homme.
Il vient d'être dit que Gildas Trégomain avait navigué, mais il y a navigateur et navigateur.- Si maitrè Antifer n'était pas sans avoir visité les principales mers du globe, tant au service qu'au commerce avant de commander au grand cabotage, il n'en était pas ainsi de son voisin. Gildas Trégomain, exempté comme fils de veuve, n'ayant pas eu à partir comme matelot de l'État, n'avait jamais été sur mer. • Non! jamais. Il avait aperçu la Manche des hauteurs de Cancale et même du cap Fréhel, mais ne s'y était point aventuré. Né dans la cabine peinturlurée d'une gabare, c'était sur une gabare que s'était écoulée sa vie. Marinier d'abord, patron ensuite de la Charmante- Amélie, il montait et remontait la Rance, de Dinard à Dinan, de Dinan à Plumaugat, pour la redescendre ensuite, avec un chargement de planches, de vins, de charbon, suivant les demandes. A peine s'il connaissait les autres rivières des départements d'Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord. C'était un doux marin d'eau douce, rien de plus, tandis que maitro Antifer était le plus sale des marins d'eau salée
- un simple gabarier près d'un maître au cabotage. Aussi baissait-il pavillon en la présence de son voisin et ami, qui ne se gênait pas pour le tenir à distance.
Gildas Trégomain habitait une petite maison coquette et attrayante à cent pas de celle de maître Antifer, à l'extrémité de la rue de Toulouse, proche le rempart. Elle avait vue d'un côté sur l'embouchure de la Rance, tandis que l'autre côté avait vue sur le large. Son propriétaire était un homme puissant, d'une carrure
d'épaules extraordinaire, — près d'un mètre,
- cinq pieds six pouces de taille, un buste comme un coffre, invariablement doublé d'un vaste gilet à deux rangs de boutons d'os, et d'une vareuse brune, toujours très propre, avec de gros plis dans le dos et aux emmanchures. De ce buste sortaient des bras solides, qui auraient pu servir de cuisses à un homme moyen, et terminées par des mains énormes qui auraient pu servir de pieds à un grenadier de l'ancienne garde. On comprend qu'ainsi membre et musclé, Gildas Trégomain fût doué d'une force herculéenne. Mais c'était un bon hercule. Jamais il n'avait abusé de sa force, et ne vous serrai! les mains que du pouce et