‹ Miroirs et miragesChapitre 1 sur 12 · COMPAGNONS DE MA VIE ET DE MA PENSÉE · texte numérisé non relu

COMPAGNONS DE MA VIE ET DE MA PENSÉE

M°® Figuer se hâtait pour arriver à l'heure habituelle chez sa fille malade, si gravement malade! Ce qui Tavait mise en retard aujourd'hui, c'était ces achats de Noël pour la petite Agnès, afin que l'enfant, malgré la tristesse de la maison où sa jeune mère était impotente depuis trois mois, connût pourtant les rayons de l'Etoile, les ravissements des yeux enfantins

devant le sourire de ce Dieu si fragile, et nais-

sant à la hauteur d'une crèche, à la taille des tout petits.

Mais chez ce marchand de jouets où elle achetait la plus belle poupée, celle de la vitrine et qu'on ne vend jamais, à moins justement d'une folie de grand'mère ou de marraine, chez ce marchand il avait fallu attendre très longtemps, puis patienter, les mains pourtant un peu frémissantes sur le porte-monnaie ouvert, pendant le savant emballage de ouate et de papier de soie préservant les beaux yeux comme deux fleurs sur tiges, la chevelure si bien accommodée, le salin du corsage tout brillant de bijoux.

Puis encore le temps de dévaliser un confiseur qui enverrait bientôt tout le mystérieux décor d'un arbre de Noël, givres flottants, clochettes de fées, bonbons, papillottes et lumières minuscules et colorées comme celles des vers luisants.

« Enfin! » disait la grand'mère en soupirant, ses achats finis, et songeant que malgré son chagrin de mère inquiète, il lui fallait pourtant penser à la joie de cette petite Agnès

si blonde, si délicatement jolie, qu'elle se souvenait qu'en aidant à la baigner, foute petite, elle guettait sa bouche mi-close, son souffle d'oiseau qu'elle craignait toujours de ne plus entendre.

— « Comment, aujourd'hui? » questionna Mme Figuer^ aussitôt entrée chez sa fille.

La jeune femme eut un mouvement de tête qui semblait rejeter tout espoir bien loin, plus loin que sa fenêtre encadrée de dentelles, que toute sa coquette chambre aménagée pour son installation de malade incurable : un bureau à étagère tout près d'elle, des livres, des fleurs, une corbeille à ouvrage d'oii pendaient laines et soies comme échappées de ses mains inutiles qui n'avaient plus la force d'une broderie.

La mère, avec ce mouvement de lèvres qui accuse et rétient en même temps toute plainte, qui maudit la cruelle vie, mais veut souff'rir jusqu'au bout face au destin, se raidit, s'active, remet un peu d'ordre aux oreillers, aux coussins; appuie, avec combien de précautions! ces épaules fuyantes sous les étoffes, cette tête pâle

et menue où seuls les cheveux ont encore vie et reflet.

— « Et Agnès?

— « Justement j'allais l'appeler pour que M''^ Boris arrange Tarbre de Noël en surprise ; car je veux qu'Agnès ne le voie que demain à son réveil, tout illuminé. Pauvre fillette, je veux qu'elle soit comme les autres demain, fêtée, joyeuse; c'est si triste, chez nous, ma chère maman!... »

Mais M"*' Figuer ne veut pas entendre cette désespérance qui la navre, et surtout ne veut pas pleurer devant sa fille qu'elle embrasse en silence. Elle va et vient dans la chambre, pose son chapeau au long voile, son manteau.

— « Ah! tes vilains vêtements noirs. Pourquoi garder ton deuil si longtemps? Pour tomber dans un autre..., ajoute-t-elle tout bas. Ma pauvre mère ! »

L'enfant entrait, se jetait au cou de sa grand'mère avec de petites caresses de ses mains fraîjches et une expansion gazouillante.

— « M'*'' Boris, où est-elle, ma chérie?

— « Arrange l'arbre de Noël avec papa.

— « Ouvre la porte du petit salon...

— « Surtout, Mademoiselle, dit la malade, forçant sa voix, le ton un peu nerveux, beaucoup de petites bougies en haut du sapin; mettez-les tout en haut, qu'il n'y ait pas de risque de feu surtout; prenez bien garde! »

M*"' Figuer entrait au même moment dans la pièce, et elle entendit très distinctement son gendre disant à la gouvernante dans un chuchotement :

— « Ne fais donc pas attention, elle est malade. /)

Oui, vraiment, avait-il bien dit cela? Était-ce possible ce tutoiement, cette révolte partagée contre sa femme mourante? Oui, il suffisait de regarder ses yeux où il meltait un voile de mystère èi l'entrée de M°® Figuer, comme il avait mis une sourdine à sa voix.

Elle, Boris, comme l'appelait Agnès, trente ans, le teint violent, la taille commune façonnée dans un corset de servante remontant le buste jusqu'au cou, et trahissant une certaine prétention dans sa coiffure à gros cheveux. Quelle affinité pouvait exister entre cette

créature et l'avocat d'affaires encore jeune, estimé, M* Aubérit, qui développait très correctement de leurs papiers fragiles les noix dorées, les étoiles en clinquant?

— « Edouard, tu es là?

— « Oui, oui, je viens... »

Et il entra, s'assit auprès de sa femme, occupa la fillette, se mit à parler de tout et de rien, d'un acquittement qui avait surpris tout le Palais; puis, négligemment :

— « M"® Boris est seule pour arranger tous ces petits objets; il y en a beaucoup : ta mère en a rempli une chambre; ne crains-tu pas...

— « Quoi? de la fatiguer? Mais c'est amusant; j'aimerais tant à le faire moi-même! Et puis maman est là... »

Mais elle avait regardé son mari avec une surprise presque douloureuse. Qu'allait-il penser à cette fille? Et le soupçon entra dans son âme et l'emplit tout d'un coup comme un impétueux ruisseau grossi de minimes affluents arrivant à sa mémoire l'un sur l'autre : le jour où son mari avait dit..., le jour où il avait remarqué... Mais non, c'était trop horrible.

X GRAJ^D'MERE 7

Dans le petit salon, M"*'' Figuer aidait Tiinpor*tante institutrice, observait pour la première fois ce front restreint et obstiné, le vernis de la dépendance unifijant ces traits vulgaires dont J:' expression se résumait en un sourire qui serrait la bouche au lieu de l'épanouir, n'en laissant de mobiles que les coins assez ironiques. Un petit doigt levé, d'une distinction si fausse, elle ornait l'arbre de Noël, accrochant les cannetilles, les bougies nuancées, d'un geste d'automate qui détachait sa pensée, toute sa pensée, de ce travail pour elle uniquement seryile.

M™" Aubérit mourut quelques mois plus tard et s'en fût allée presque tranquille, — elle avait assez souffert pour savoir le prix d'un confiant repos j — si d'étranges tourments au sujet de son mari, de sa conduite à venir, n'avaient martyrisé les dernières heures de sa

vie, assombrie comme ces couchants où le soleil meurt trop tôt dans Fenscvelissement des nuages.

Dans l'innocence de son âme, elle avait exprimé, par un testament écrit sur son lit de tortures, son désir de confier Agnès entièrement à sa grand'mère : « Mon mari est encore trop jeune pour se vouer à cette œuvre d'élever un enfant, surtout une fillette de cet âge. Je la confie à ma chère mère qui retrouvera en mon enfant la tendresse que j*eus moi-même pour elle toute ma vie. » Et, comme elle avait dit et répété sa volonté, chaque jour, après les tristes horreurs des cérémonies funèbres, M™® Figuer entra chez son gendre :

— « Voulez-vous que j'emmène Agnès tout de suite, mon ami? M"* Boris me donnera un petit paquet d'effets dans la voiture...

— « Emmener Agnès, Madame? Mais je suis son père, je la garde ; elle sera ici admirablement élevée et soignée, sous la surveillance de sa gouvernante que vous connaissez bien. Enlever Agnès ? Mais c'est mon unique, ma plus chère consolation !

— « Je croyais, j'avais pensé... mon mari comme moi..., murmurait M"*® Figuer, absolument interdite. Vous savez comme Hélène désirait...

— « Des enfantillages, chère Madame, auxquels je ne veux ni ne dois obéir. Agnès est ici chez son père, elle y restera jusqu'à son mariage. Mais vous la verrez aussi souvent que vous voudrez chez moi, chez vous ; et comme la santé de M. Figuer Tempêche de sortir on vous la conduira, soyez tranquille. »

Et M"® Figuer comprit qu'en cette désolante journée des funérailles elle avait perdu deux fois safille. Alors commençapourles grands-parents un de ces supplices familiaux que ne punit aucune loi, qui ne dérangent Tordre apparent des logis, ni rien des rouages sociaux. D'abord M'^* Boris, qui gardait rancune à la grand'mère de ses dédains bien marqués, consentit pourtant à être aimable ; les visites furent régulières, assezlongues, pour qu'Agnès en emportât le souvenir de tendresses baignées de larmes et tout à coup rassérénées pour lui plaire.

]yjme Figuer put emmener sa petite fille à la

campagne, la faire dormir dans l'ancienne chambre d'Hélène, dans l'ancien lit d'Hélène et se figurait qu'elle retrouvait sa fille à cet âge tendre, sa fille bien portante et jolie, et non plus sous l'apparence désolée Je la maladie.

Pendant dix-huit mois ou deux ans, une grande correction aida les rapports de l'enfant avec ses grands-parents ; puis peu à peu l'institutrice prit des airs de dignité, des révoltes d'indépendance, se mêla danslesvisites à toutes les conversations ; et comme jusqu'ici ellelaissait souvent la fillette chez les Figuer pour venir la chercher à la fin de l'après-midi, tout à coup elle ne voulut plus la quitter. Enfin elle apparut un jour avec, sur sa robe, une broche de M"' Aubérit, un saphir entouré de perles offert avec la corbeille. Devant Fétonnement de la grand 'mère :

— « Madame, vous apprendrez bientôt du nouveau; mais ce n'est pas à moi de vous avertir. M. Aubérit le fera bien mieux et plus dignement. ))

En effet, le gendre vint annoncer lui-même

son mariage avec Boris aux grands-parents d'Agnès.

— « Mais alors notre petite-fille ?...

— « N'en sera que naieux soignée, mieux gardée par sa seconde mère.

« Sa seconde mère ! »

Les Figiier étaient de ceux qui ne se résignent pas facilement aux lâchetés, aux vilenies de l'existence ; l'écœurement leur vint aux lèvres de tout ce que révélait, de soupçonné jusqu'ici, la conclusion de cet indigne mariage, et, en mémoire de leur chère fille, ils détestèrent la seconde fempie. Cette belle petite Agnès bientôt âgée de sept ans, ça leur parut un crime de la voir sous la dépendance de l'ancienne institutrice, désormais son égale dans la maison. L'enfant jusque-là si franche dans sa frêle apparence, mais dont l'âme s'ouvrait à la vie, très pure, prit parfois l'air traqué, l'effarement d'un oiseau mis en cage. A des questions toutes simples elle répondait d'une manière incertaine, mystérieuse ou détournant la conversation sur un sujet tout à fait étranger :

— « Oh ! grand'mère le beau soleil ! Comme j'ai eu chaud en venant !

— « Mais réponds-moi, chérie... tu n'appelles pas Boris ta maman ?...

— <( Non, grand'mère, Madame... Madame...

ou bien maman Aubérit.

— « Maman Aubérit ! mais, ma mignonne, elle n'est pas ta mère, ta chère petite mère qui t'aimait tant ! qui était si douce, si jolie. Tu te la rappelles bien? »

Cela se fond en un orage de larmes. Grand'mère sanglote. Alors un petit mouvement de bouche tout navrant, sur le visage enfantin, un pli sensible que la pauvre femme se reproche aussitôt. Comment, c'est elle qui va faire pleurer sa petite Agnès maintenant I

— « Allons chérie, joue un peu ; jouons ensemble. »

Car M™" Figuer a tiré du fond des armoires de vieux jouets d'Hélène, une poupée à l'ancienne mode, des lotos, des jeux d'oie, un peu écornés, un peu flélris, et elle s'efforce d'occuper les visites maintenant si courtes. Voici justement qu'on vient chercher Agnès.

— « Et VOUS viendrez, demain?

— « Oh ! non, Madame, M^'* Agnès ira avec ?a

m avec Madame aune matinée d'enfants.

Sur quel ton navré la grand'mère prononce :

— « Allons, au revoir, mignonne ; à bientôt. » Et le bientôt devenait de plus en plus éloigné,

de plus en plus incertain, par suite des taquineries autoritaires et mesquines de la pernicieuse belle-mère.

M. et M"* Figuer, de vieille bourgeoisie, aux origines provinciales, respectueux des traditions, fêtaient Noël, Pâques, le jour de Tan ; mais depuis le second mariage de leur gendre, ils ne l'invitaient plus, ne voulant pas avoir à leur table, amie, égale, l'ancienne institutrice; ils demandaient Agnès seule et trop souvent l'enfant manquait aussi : c'était un rhume, une fête dans la famille Aubérit; on s'arrangeait même par de lointaines prévisions, pour qu'aux jours privilégiés l'enfant manquât sa visite, ou par ces dépêches bleues qui aident trop souvent les petites lâchetés, les défaites de la parole donnée, on avertissait simplement les

Figuer qu'ils n'eussent pas à compter sur la

visite de la .chère petile-fille! Que de fois, la table préparée pour elle, et les desserts choisis à soii goût, les grands- parents dinèrent seuls, essayant de se cacher Tun à l'autre la déception qui leur gonflait le cœur, puis pleurant en cachette ces larmes de viei^x, si lentes à couler, où déposèrent tant de tristesses, de deuils, et les regrets et les rancunes à tout ce qui trahit ou ment dans une camère un peu longue !

En ce malaise toujours latent les difficultés s'exaspérèrent à un tel point, le père prit une altitude si ennemie, les visites de l'enfant se firent si rares, qu'enfin il fallut s'adresser aux tribunaux, établir de par la loi l'existence de cette famille aux éléments désormais brouillés et disparates : par la loi, c'est-à-dire sans concessions, ni tendresses, ni pitié des sentiments les plus naturels.

Le père, remuant, influent, intrigant, puis par son droit de père, et malgré le mariage inférieur, eut vite partie gagnée, et désormais ce fut le tribunal qui régla les visites de la petite-fille aux gpands-parents, ces visites que dans les familles normales, les enfants se rappellent toute leur vie, qui leur ouvrent l'esprit vers le passé, la poésie et la grâce ancestrales, par les souvenirs remués, les portraits surannés, le hasard d'un tiroir ouvert où dorment et s'embaument, sur de vieux sachets pâlis^ le voile de noces d'une grand'mëre, les guimpes de baptême des premiers-nés. Ce sont des émotions que ne connaissent pas ceux qui ne vécurent que du présent.

A l'heure sonnante, une fois par semaine,.

Agnès fut amenée chez les Figuer, préparés à la recevoir, ayant atteint jouets et bonbons; et de temps à autre leur fut accordée une demijournée plus complète.

Mais Agnès ne fut plus Agnès. De plus en plus comprimée, sermonnée, avertie de ce qu'elle pouvait dire ou taire, la fillette, comme transposée d'une atmosphère réfrigérante à

un plus tiède milieu^ s'effarouchait d'abord de la transition, passait à se remettre au moins la moitié du temps permis. Pour rire aux plaisanteries du grand-père qui cherchait à égayer cette singulière situation familiale, pour répondre aux gâteries de la grand'mère, il fallait un petit effort à cette gêne enfantine ressentie toujours plus vivement. De loin, la sévérité de M. Aubérit, les leçons de sa femme agissaient malgré la courte absence, et peu à peu la naïveté, la sincérité s'atténuaient; ses beaux yeux immobiles, Agnès restait toujours une , minute avant de répondre aux plus simples questions, pesant les mots, brouillant les dates; alors. M""* Figuer, comprenant le tort grave causé à cette enfant par sa position si fausse, se fâchait :

— « Réponds, réponds tout de suite sans réfléchir, comme on te parle! »

La fillette eut ces maladies enfantines qui retiennent longtemps les enfants à la maison dans le tiédissement des chambres ; c'est alors le moment des petits soins, des attentions tendres. M™'' Figuer fut toujours écartée de ce

petit lit où Ton grandit si vile dans la fièvre légère d'une rougeole ou d'une grippe.

— « M""*" Figuer est libre de venir, disaient les réponses brèves à ses demandes pressantes, mais Tenfant est plus souffrante aujourd'hui; elle a plus que jamais besoin de repos; le docteur a défendu la moindre fatigue... »

Enfin, un jour, la grand'mère, après avoir rassemblé tout son courage et refoulé ses fiertés, renforcées de tant de chagrins, s'aventura chez le nouveau ménage. Agnès souffrait d'une angine depuis huit jours. Aussitôt qu'elle fut annoncée le père accourut, sa femme auprès de lui, et ce fut entre eux deux qu'elle arriva dans la chambre d'Agnès; la fillette rougit, plaisir, embarras.

— « Ah! grand'mère! »

Et ce fut un embrassement si heureux que le père intervint.

— « Madame, prenez garde, elle va tousser; vous l'étouffez. »

Mme piguer resta debout devant le petit lit, personne ne l'invitant à s'asseoir :

— « Ah ! voilà les jouets que je t'ai envoyés ;

mais la boite n'est pas ouverte. Et les sucres d'orge, tu ne les aimes donc pas ceux-là?

— « Mais si, grand'mère... »

Agnès avait sa mine de « jugée » comme disait la vieille bonne des Figuer. C'était trop triste, vraiment, s«s petites mains immobiles sur ces boîtes fermées, ses yeux remplis de larmes qu'elle retenait; elle aurait voulu fuir loin de tous, loin de grand'mère, bien loin surtout de Boris dont les regards la terrorisaient. Alors JVl""' Figuer, sans un mot, F embrassa, de quel amour déçu! partit, reconduite au seuil comme si on l'eût renvoyée, avec le claquement de la porte derrière son dos qui lui donna Télan, la fit descendra très vite l'escalier, malgré ses mauvaises jambes.

Mais cette affreuse journée, ce fut encore du bonheur, comparée à tout ce qui suivit. Pour la première communion les grands parents ne furent avertis que le matin môme, alors qu'est terminé ce défilé de robes blanches vers l'autel, voiles et regards baissés dans le cliquetis des chapelets, ' le souffle des cantiques sur les voiles blancs et l'attente du mystère accompli ;

ils arrivèrent seulement Taprès-midi avec les amis, les étrangers, la ferveur déjà s'effaçant de ces yeux d'enfant, mobiles miroirs de trop d'images neuves. Exclus aussi du repas de famille, ils durent, encore reprendre, dans la solennité d'un tel jour, tous leurs souvenirs trempés de larmes.

Les études, mieux suivies à mesure qu'Agnès grandissait, devinrent aussi de précieux sujets d'injustices et de vexations ; les entrevues à jours fixes s'espacèrent encore et, pour le& après-midi, les grands-parenls eurent souvent la tristesse de voir Agnès s'ennuyer, attendre auprès d'eux l'heure d'une autre distraction. Ah! ces regards involontaires à la pendule!

— « Où vas-tu ensuite Agnès? »

— « Mais chez les petites nièces de ma... de belle-maman... On doit goûter, il y a une loterie... Ah! je crois qu'on a sonné grand'mère! Vite le manteau, le chapeau!

— « Agnès, tu oublies tes gants... Mais ce baiser supplémentaire, que la grand'mère essayé de saisir au passage, Agnès l'esquive,, trop pressée, vraiment trop pressée. »

RENIINISCENCE

Six heures; le jour tombait, un jour ensoleillé de fin de mars, dans le salon de M°" Yvernin OÙ ne restaient plus que des intimes. Les sièges distancés, les petites tables à thé où se chiffonnaient les fines toiles ouvrées du service, témoignaient d'une réception nombreuse et animée, ainsi que la physionomie lassée de la maîtresse du logis et Talanguissement des fleurs dans ces coupes, ces cornets aux formes

^irii

bizarres, aux transparences feuillagées, glauques ou piquées d'avenlurine, qu'elle affeclionnait.

On résumait les menus faits de la conversation qui égayeraient, attristeraient, scandaliseraient môme pendant quelque temps une toute petite société dont les courants, les divisions s'agitaient ici, dans cette jolie pièce très» diversifiée de couleur et de style, ornée de quelques meubles anciens, de quelques beaux tableaux, mais qui tenait son plus grand charme d'une large baie lumineuse sur l'avenue du Bois oîi commençaient à bourgeonner les marronniers et à chanter les merles, parmi ce roulement ininterrompu de voitures, la basse du grand orchestre parisien. L'heure sur la vitre aux nombreux petits carreaux, se glissait indécise, presque crépusculaire, amenant des silences, une certaine langueur dans la causerie quand le bouton électrique, soudain pressé, illumina d'astres minuscules le salon dont les rideaux furent instantanément fermés- Une montée se relit dans les voix, les attitudes, comme lorsque le jour point sur

homme déjà grisonnant, aux traits durcis, dont le regard seul, un regard volontiers jailli de côté, rappelait le jeune lieutenant si gai, si bon valseur, qui lui demandait un jour en grâce le ruban bleu de son ombrelle au cotillon. Et voici que, embarrassée de la voir isolée, M™"" Yvernin la nomme du nom de son mari très ignoré du commandant, et veut l'associer à leur entretien, maintenant banal, sur les événements du jour, la politique. Le commandant non plus n'aurait su reconnaître dans la femme de trente-deux ans, encore belle, assise en face de lui, la jeune fille, une des premières esquisses sur Talbum d'images idéales feuilleté par lui depuis vingt ans.

Mais comme d'une voix qu'elle ne pouvait affermir encore. M"* Thourel répondait en tremblant un peu « Oh! moi, vous savez, la politique... » Tout à coup par la magie de cette voix claire, mais à l'octave vibrant et profond, la jolie M^^® Marie Valentin apparaissait au commandant, vraiment peu touchée par la vie et très ressemblante à elle-mèmé; puis comme tout émue, sans trop domôler pourquoi.

REMLNISCENCE 27

M""* Thourel prenait congé de son amie, il se présentait avec un sourire de reconnaissance vite échangé, avec un redressement de taille et de visage, comme par une coquetterie de sembler moins vieux à son ancien flirt, et sollicitait d'être reçu chez elle.

11 arrivait la semaine suivante dans le bel hôtel de la riche M""* Thourel avenue Henri- Martin et traversait un jardinet encore frileux et dénué, où fleurissaient les premières tulipes et les iris pâles du printemps, et venu de bonne heure ne rencontrait encore personne.

Sans chapeau ni manteau, en une toilette d'intérieur molle et souple, la Marie de ses vingt ans lui sembla plus reconnaissable encore ; ce joli front dont la coiffure avait changé ne montrait pas de rides : ces yeux attendris de quelques larmes — la vie ouvre ces sources profondes — variaient mieux leurs

expressions ; la taille s'était ennoblie non épaissie, et toute la personne affirmait cette tranquillité conquise sur beaucoup d'épreuves, dont les femmes d'esprit, les habiles, parent leur jeunesse finissante.

La conversation s'engagea rapide, intuitive, reconstituant en peu de mots des faits menus, mais inoubliables parce qu'ils s'étaient marqués chez les deux interlocuteurs, en des mémoires encore neuves si favorables aux empreintes. Ce fut un duo oîi les motifs s'enchaînaient sans la pause d'une mesure. Alternant leurs souvenirs, leurs trouvailles dans celte lointaine excursion vers le passé, ils revirent ensemble la petite ville aux vieilles portes, le Cours entre les remparts et la rivière, les gros platanes écorchés et blanchâtres, et les allées et venues du dimanche, oîi l'on se croisait tant de fois aux sons de la musique militaire jouant l'ouverture de la Gazza ladra ou les motifs de Fmist^ depuis l'heure encore rayonnanle du soleil couchant, jusqu'à ces crépuscules provinciaux si longuement prolongés sans gaz.

Puis ce furent les promenades hors de ville où lui à cheval, elle à pied avec son anglaise, avaient pris l'habitude de se rencontrer le matin, de se saluer, de s'entendre pour les réunions du soir; et le château, le vieux château sur la route de Vannes, où les parties de pique-nique rompaient la monotonie des garnisons. D'étapes en étapes doucement remémorées, ils atteignirent le moment de la séparation inattendue, de cet écart de leurs vies tout près de se joindre.

« Mes parents avaient demandé mon changement : isolé à Orlhez, n'y connaissant personne, je rencontrai la famille Devinque de notre pays... »

C'était donc là le nom de sa femme ; mais il ne parle d'elle, seulement de ses deux fils collégiens de quatorze à seize ans. Elle, n'ayant pas d'enfants, songeait tout à coup que ceux-ci auraient pu être les siens ; un silence suivit où tint en une minute le rêve d'une vie de famille bien manquée pour M""® Thourel, avec son mari tout occupé de banque, de chiffres, de

rendez-vous d'affaires et dont l'existence, très

séparée de la sienne, la laissait toute seule et indépendante. A peine ensemble une apparition à rOpéra, aux théâtres à la mode, aux soirées de leur monde...

... Deux enfants à soigner, à élever, deux amis, plus tard deux protecteurs !

Et tandis qu'elle réfléchit loin, très loin du présent, il raconte ses pérégrinations actuelles, tout heureux de cette camaraderie retrouvée avec la jeune fille d'autrefois, la charmante femme de maintenant; ses changements d'Alger à Strasbourg, de Lille à Marseille. Jamais il n'était retourné à X*** non, jamais! et, disant cela, il formulait comme une appréhension des souvenirs, de la déception qu'il y eût retrouvés.

Elle, toujours plus grave, le suivait en pensée et d'un intelligent regard; ainsi elle se serait installée avec lui tour à tour aux pays de frimas ou de soleil torride ; comme du temps de son pauvre père, mort maintenant, elle aurait repris ces voyages qui lui plaisaient jadis, ces joies d'habitations nouvelles dans Fenfance et dans la jeunesse, dont on ne sait seulement où

regardent vos fenêtres, tant la vie que Ton dépense emplit les chambres et le jardin, et jusqu'à l'horizon, d'une exubérance particulière, et n'ayant rien à voir avec le temps qu'il fait, ni l'heure qu'il est.

Elle, depuis si longtemps incrustée dans Paris comme une perle à sa coquille, aurait^ recommencé ses ambuiations de fille ou de femme d'o|&cier supérieur; elle en ressentait le souvenir, l'agitation nomade, trouvant très monotone à côté, cette succession de concerts et théâtres, réceptions et visites, où s'égrenaient ses jours depuis quinze ans.

Après le départ du commandant Lerisse cefut un vrai bouleversement d'esprit; elle décommanda deux dîners de la semaine,, s'excusa auprès d'une amie qui 4 invitait le soir môme dans sa loge, fit remettre en place sa'toilette déjà répandue dans sa chambre, en parures étalées, écrins ouverts, fleurs arrivées de chez le fleuriste, et dans une de ces crises morales où le présent n'existe pas, semble un passage, ime transition entre le souvenir et le -rêve, s'arrangea une soirée de solitude, fré-

quente dans sa vie de femme sans enfants, où son ancienne passionnette, pourtant sans regrets, ni tristesses, devint presque un amour contrarié par la vie, mais que la vie favoriserait peut-être. Cette honnête femme irréprochable fut troublée jusqu'au fond de son âme intérieure et secrète, jusqu'au fond de ses pensées non avouées et que le scrupule et le repentir qualifieraient plus tard de coupables. Elfe se rappelait très bien maintenant comment elle avait aimé Frédéric Lerisse, comment son sentiment amoureux avec ses enthousiasmes, ses désirs, ses sacrifices lui avait été inspiré pour le jeune homme jusque-là. indifférent, par la lecture d'un roman héroïque médiocre, mais oii se trouvait, dans une forêt murmurante d'oiseaux et de feuillages, la promenade de deux amoureux jeunes, beaux, exaltés.

Alors, lui était venue l'idée, à cette enfant, qu'une semblable promenade serait délicieuse avec tel de ses amis, Frédéric Lerisse, par exemple. Elle en faisait tout à coup son idéal, occupait de lui sa jeune imagination, lui donnait sa prière du réveil et son rêve de la nuit,

écrivait son nom, ses initiales croisées aux siennes entre des feuilles de papier à lettres exprès parfumées, mais tout cela secret et d'autant plus savoureux, sans un mot à Félu, même un sourire de préférence.

Cette crise de révélation amoureuse durait toute la lecture du roman, pendant laquelle le héros imaginé du livre prenait les traits du jeune lieutenant Lerisse, jusqu'à ce que la dernière page achevée, fît rentrer dan s la vie sa personne et ses traits, très dignes d'un mari futur.

Ah! la jeunesse absorbe tout, transforme tout, terrain^ neuf, creuset miraculeux, eaux trop profondes même pour les chercheurs de perles. Et tant d'énigmes restent en elle inexpliquées, que le temps seulement plus tard déroule et déchiffre, après que le sphynx s'est entouré de dépouilles d'âmes et d'ossements blanchis !

Le commandant étant veuf — Marie Thourel l'avait appris — nul prétexte pour la jeune femme de se présenter chez lui; elle devait attendre patiemment qu'il se souvînt d'elle et

vînt à son jour de visite, à moins de le revoir chez M™* Yvernin, de retrouver Toccasion d'une de ces causeries si troublantes par leur innocence même. Deux fois, trois fois, elle tenla cette rencontre, qui lui eût fait battre le cœur comme autrefois sur le Cours de la petite ville, ou sur la route du château, après Yannes.

Elle ne revit jamais le commandant Lerisse.

A une question jetée sur ce ton indifférent qui, dans le monde, gèle à la surface de bouillonnants regrets ou des lacs amoureux endiamantés de lune, elle s'entendit répondre :

— « Lerisse, mais il est parti... Mission, Asie centrale... »

Elle comprit que ce bref éclair de sensations dans sa vie plate et 'morne se refermait pour toujours, faisant Tombre opaque autour d'elle, et ne put savoir de personne ce qui s'était passé dans Tesprit de son ancien ami. Il est probable que cette fidélité du souvenir pour un amour manqué ne peut exister que chez la femme, où les pensées mûrissent en différentes phases d'existence comme en des saisons successives. Chez l'homme, au contraire, tant d'images

UÉMLNISCENCE 35

alternent et se superposent, souvent Tune effaçant Taiitre, que celles au dernier plan, au plus lointain, doivent prendre Taspect fluide de ces premières nuées qui annoncent le jour, dorées, légères et disparues bientôt dans le gjrand éclat du soleil levant.

Le mariage avait été bénit le matin à Saint- Paul, un beau mariage dont le célébrant connaissait les mariés depuis leur naissance, puisque tous deux n'avaient jamais quitté le Marais où le père de Jacques Lugand possédait une usine de produits chimiques et celui de Madeleine Aubry une fabrique de bronzes d'art.

Après la cérémonie, le lunch, et le grand salon des Lugand, celui même de Tancien hôtel

Vaudremont, s'était rempli d'une foule dont les vêtements de fête tout modernes contrastaient avec les boiseries, les dessus de portes en grisailles, les ferrures ouvragées du vieil hôtel autrefois habité par plusieurs générations de célèbres parlementaires. Le déplacement de Paris vers TArc-de-Triomphe a livré ainsi à rindustrie, à de vastes installations usinières, un des plus curieux, un des plus beaux quartiers de Paris, dont la place Royale, en son quadrilatère d'antiques demeures seigneuriales et d'arbres centenaires tient le centre; où passaient les chaises à porteurs et les carrosses, s'avancent aujourd'hui des camions, des petites voitures à bras, s'agite le grouillement, la confusion d'un faubourg.

Cet hôtel Vaudremont est un des mieux conservés parmi les plus majectueux. Sa façade est restée entière, écussonnée, et, si des deux côtés de la vaste cour on a dû construire des galeries, des annexes vitrées, du côté du jardin rien n'a changé; des balustres de pierre bordent le perron aux vieilles marches à peine ébréchées, un dauphin dans la verdure vapo-

rise Teau d'un bassin central, et les clôtures garnies de lierre, aux énormes branches moussues et noires, disent aussi bien Tâge ancestral de la demeure, que ses mansardes encapuchonnées dans le toit, et la fenêtre du grenier garnie de sa poulie.

Les compliments, les saints, les flatteries d'un jour de noces vont avec les toilettes claires, les fleurs des chapeaux, le reflet dans les grandes glaces de visages parés pour une cérémonie ; la mariée a gardé sa robe blanche très longue, très unie, et qui lui donne l'apparence, tant elle est jeune et mince, enfantine de sourire et de teint, d'une fillette jouant « au mariage ». Comme elle a perdu sa mère de bonne heure, elle n'est guère sortie, même dans ce monde bourgeois qui est le sien; aussi est-elle très intimidée, et le serait-elle encore plus si sa belle-sœur, la sœur de son mari, jyjme xhérèse Forget, ne la guidait, ne la protégeait un peu, mariée elle-même depuis deux ans, quoique très jeune aussi. Anciennes compagnes de couvent, elles se sont toujours connues , toujours aimées , et ce mariage est

comme la sanction d'une amitié indissoluble.

jjme porget semble aujourd'hui beaucoup plus jolie que Madeleine, mieux en possession d'elle-même, toute brillante des bijoux de sa corbeille, sortie de ces bandelettes de timidité et de convenance qui raidissent la jeune fille et l'isolent toujours en sa pure atmosphère, malgré son charme. Elle rit, elle bavarde, elle va d'un salon à l'autre, d'un parent à un ami, et rejoint tout à coup, dans ce joli petit boudoir historique oîi séjourna, dit-on, pendant quelques semaines une reine de France en disgrâce, son enfant beau comme elle, nourri par elle, et que bientôt une anglaise apporte au salon pour qu'il reçoive tous les compliments adressés en même temps à la jeune mère.

Oui, Thérèse est vraiment la triomphatrice de la journée, et il y a, chez cette jolie femme, très visiblement une soif de succès, de flatteries qu'attirent ses beaux yeux trop grands, ses lèvres trop rouges, son sourire à l'épanouissement banal. Et tout à coup Jacques Lugand trouve Madeleine un peu reléguée, un peu isolée, et comme il ne reste plus auprès d'eux

que ses parents à lui, son père à elle et leurs plus proches, il enveloppe sa femme d'un geste tendre, et ainsi enlacée, lui fait faire le tour du vaste salon avec des semblants de cérémonies, des présentations à chacun : « M""* Madeleine Lugand, M"^* Lugand, M""* Jacques Lugànd », puis tout doucement la conduit au piano et la prie de chanter. Madeleine avait une voix singulière, d'un timbre grave, contrastant avec son apparence si jeune; elle se mit à chanter un morcçau de « Norma » très simplçment, mais avec de telles vibrations révélant une âme d'artiste, une âme profonde, qu'elle fut tout de suite entourée, félicitée, à son grand effroi, à sa confusion même, tandis que jjme Forget cachait mal une intime colère sous des sourires forcés, des applaudissements de comman.de; elle n'avait aucun talent, si ce^ n'est de plaire, et s'en vantait.

« A quoi cela sert-il aux femmes? » disaitelle. On aurait pu lui répondre : « A ne pas mettre l'idéal de leur vie dans le flirt, Ja recherche, sinon les conclusions de l'aventure; à savoir rester chez elles, prisonnières de la

pensée ou de l'étude dont les effluves remplissent la maison de calme moral et d'activité d'esprit. »

Dès ce jour, M°*^ Forget détesta sa belle-sœur ; l'amie de couvent fut la rivale dans la famille et dans le monde, et, sous les dehors affectueux, le gracieux tutoiement qui garde aux amitiés de femme une enfance, elle cacha toutes les contractions, tous les venins de l'envie. Oh! l'envie! le geste faux, Tanathème sur tout ce qui est beau et bon, l'envie qui monte toujours, va de bas en haut, comme son mauvais et sournois regard. Qui dira les crimes qu'elle engendre? crimes de boudoir ou d'alcôve, parfois tout en paroles ou en faits traîtres et menus. N'a-t-on pas vu dans une soirée une jeune et charmante femme lancer à une autre, plus jolie, une tige de roses épineuses qui fouetta, de petites blessures longues à guérir, le plus beau teint du monde?

Mais c'est dans la vie de famille, dans son milieu restreint et monotone tiédi d'affections, que se développent le plus ces ressentiments si louches. En effet l'égalité semble là de nais-

sance,et si le destin fantasque, injuste souvent, favorise mieux certains êtres privilégiés, c'est pour les autres un étonnement farouche prompt aux représailles : « Qu'ils aient leur tour maintenant, viendra le nôtre. » Ils invoquent les revanches et les compensations ; et de ces départs de haine, à favoriser, à susciter même les mauvaises destinées, il n'y a que la distance du péché au crime ; elle est courte, en pente rapide et dangereuse.

Un superbe après-midi de printemps Madeleine Lugand' heureuse, admirée, triomphante, est entrée dans le bureau de son mari devenu lassocié de Lugand père, et l'un des chefs de cette importante maison : le bureau donne sur le beau jardin de Thôtel de Vaudremont ; il vient de là des pépiements de moineaux parisiens, voletant des arbres aux vieilles pierres, des parfums de giroflées en fleurs.

— « Tu vas sortir ?...

— « Mais oui, si tu venais aussi ?...

— « Je ne puis,» ma chérie, j'ai trop d'affaires aujourd'hui... »

Et vraiment Jacques éprouve un regret à ne pouvoir accompagner la charmante femme, et après son baiser d'adieu, la suit jusqu'à la porte d'un regard tout admiratif.

— « Vous êtes bien jolie, Madame, et bien élégante...

— « Jacques tu vas me gronder...

— « Mais non, nous sommes riches, les affaires vont bien, fais-toi belle...

— « Oh ! avec cette vilaine taille !... »

Mais elle rit en disant cela, si heureuse de

l'espoir d'être bientôt mère. Elle part enfin et croise dans l'antichambre un commis de fabrique venant chercher M. Lugand. On le demande bieii vite, c'est pour une commande pressée, manquée, à exécuter une seconde fois. Madeleine s'éloigne, monte dans la Victoria légère qui l'attend à la porte et va choisir une jolie layette sans penser que c'est aujourd'hui la dernière heure lumineuse dans sa vie.

Qu'elle savoure bien sur sa route le printemps parisien tout paré de ses gros marronniers fleuris et dont l'ombre est si fraîche; qu'elle éprouve le bien-être moral et physique de l'être honnête et jeune si bien harmonieux aux saisons de brillantes éclosions sous le soleil, et surtout qu'elle donne toute sa pitié aux pauvres rencontrés dans la journée ; à cette femme en noir, au deuil fané, qui l'accoste des violettes en mains, quand elle descend de voiture, ou à cet enfant infirme tristement assis sous un porche un écriteau devant lui : bientôt elle sera plus misérable, plus à plaindre qu'eux tous I

Quand elle rentre à six heures, la fabrique est en grand émoi ; on a volé dix mille francs sur le bureau de M. Lugand ; dix mille francs, un petit paquet de billets bleus plies sous un serre-papiers ; et cela pendant le temps que Jacques est allé de son cabinet de travail à la fabrique et qu'il en est revenu très pressé par le travail en train. Personne n'est entré chez lui ce jour-là, c'est exceptionnel, sinon le commis venu rapidement, ressorti de même ;

mais celui-là, le petitLouis, comme onTappelle, est insoupçonnable, dans la maison depuis l'enfance. Les ouvriers ne passentjamais de ce côté. Jacques a toutbouleversé, remué papiers, tiroirs, les recoins des meubles : rien, toujours rien, et c'est la figure consternée qu'il accueille la rentrée de sa jeune femme. La perte d'argent n'est pas grande dan^ une fabrique comme celle-ci, mais il va falloir maintenant soupçonner, se méfier. M""^ Forget est auprès de Jacques.

— « Comprends-tu, dit-il à Madeleine, tu t'en allais, tu venais de sortir...

— « Ah ! Madeleine était entrée chez toi ?

dit Thérèse Forget très attentive.

— « Mais oui, comme tous les jours, si tu crois que je m'absenterais deux heures sans l'embrasser ! »

Et Madeleine se jette au cou de Jacques.

Cette histoire d'argent, c'est bien ennuyeux ; mais que d'autres choses on a dans le cœur en ce moment !

— « Tiens aujourd'hui j'en ai dépensé des masses d'argent pour le bébé. Ah ! il en faut

des bonnets, des rubans, des dentelles pour un baptême ! »

Mais Jacques ne s'égaye pas ; il va être gêné auprès de son père de celte étourderie, de cette malechance.

— « Que va dire papa ?... Ça été le premier mot de Thérèse qui connaît le caractère méticuleux du vieux commerçant. Et tandis que Madeleine remonte chez elle, sa belle-sœur appuie sur la contrariété de Jacques, Tentoure de ce mauvais apitoiement qui est comme le vent qui abat les voiles.

— « Et personne chez toi, personne que ce petit Louis et Madeleine », répète sans cesse Thérèse Forget, si bien que son frère ne l'écoute plus, trouve sa compassion monotone, pressé de retrouver le rayonnant visage de sa femme.

Quelques mois plus tard, cet incident oublie du jeune ménage, Madeleine était dans tout le bonheur de sa maternité nouvelle ; merveilleusement jolie maintenant, avec un épanouissement des trails, une grâce mieux posée, c'élait la femme heureuse de vivre et répandant son bonheur en bienfaits autour d'elle. Elle sortait un matin, s'en allant sous les grands arbres de la place Royale avec son fils de trois mois que portait la nourrice; elle passait sous le porche entre les grosses bornes écornées par les anciens carrosses, quand une femme du peuple, la femme d'un ouvrier qu'elle employait quelquefois à de gros ouvrages, se rangea avec un mauvais sourire, une exagération de respect devant ce bonheur si richement habillé. Puis, de la loge du concierge où entrait la mère Machard, partirent des exclamations confuses, des chuchotements :

— « Ah! oui, ça vaut encore mieux; comme ça, on ne doit rien à personne. »

Madeleine eut le petit frisson que procure rinsulte même dissimulée, et le geste de se retourner sur un regard qui vrille; mais la matinée était si belle, son fils si douillette- .ment joli sous le tulle de son voile, que bien vile se dissipa l'angoisse d'une minute. Qui donc lui en voudrait? généreuse et bonne, taujours en interventions charitables. Et puis, elle n'a pas d'ennemis. Si, peut-être, un seul, sa belle-sœur. Comment, par quel linéament conducteur, sa pensée va-t-elle de la mère Machard en camisole de coton gris, .aux cheveux en mèdhes, à son élégante belle-sœur de plus en plus hardie et coquette? Et sous les grands arbres, dans cet abri paisible du vieux quartier industriel, pendant que son fils dort, elle rêve.

Certainement, la belle amitié est finie entre elle et Thérèse ; d'abord, ce fut insaisissable : des petites railleries sur la timidité de la jeune mariée, puis sur ses toilettes mieux comprises, sa coiffure enfin émancipée des nattes du

couvent, les cadeaux perpétuels de Jacques.

— « Mais nous ne sommes pas des filles pour recevoir des cadeaux !

— « Puisque Jacques me veut toujours belle, toujours parée.

— « Prends garde que cela lui donne l'idée d'en aller voir de plus belles encore, de mieux parées encore.

— « Oh ! Thérèse, ton frère!

— « Eh! bien quoi, mon frère, c'est un homme volage, infidèle comme tous les autres. »

Madeleine avait pleuré et, devant ses yeux rougis, son mari exigeait une explication.

— « Ma sœur deviendrait-elle méchante?

Mais qu'a-t-elle, qu'a-t-elle donc? »

Elle ressentait simplement en blessure cette jalousie des sœurs aux épouses, si cuisante, si perfidement active qu'elle pût troubler de célèbres ménages, depuis celui de Chateaubriand jusqu'à celui de Renan; en des milieux plus modestes, si elle agit plus obscurément, c'est avec non moins de persévérance passionnée.

Elle éprouvait cette rage de la sœur à ne plus

être la seule confidente de son frère, de ses aventures de jeune homme, de ses aspirations initiales, de son talent, s'il en a.

La sœur est la première amie féminine ; elle peut conseiller, plaindre, encourager son frère; c est une douce raison excusant les premières fougues, une médiatrice auprès des parents, et en môme temps, si elle est jolie, c'est à la maison un être jeune, aimable à regarder, et qui fêtera de toute sa grâce, s'il y a lieu, les retours de l'Enfant prodigue.

Mais réponse arrive et à tous ces prestiges de jeunesse et de tendresse, elle joint celui de l'amour. Elle a tous les charmes de la feœur ajoutés aiix siens. C'est fini de cette influence juvénile et, comme la vie se compose d'étapes où les forces changent et se renouvellent, celle de la sœur auprès du frère est terminée; il a une nouvelle compagne, un nouveau guide.

Madeleine, incapable de raisonner les causes du changement de Thérèse, souffrait de ce changement et de ses manifestations désobligeantes; c'était une conversation, pas toujours à voix basse, quand elle chantait, puis des ma-»

lices : « Te souviens-lu, Jacques? » des rappels de leur vie où Madeleine n'avait aucune part et ne pouvait prononcer un mot; où elle se sentait tout à coup étrangère aux idées, aux traditions de la famille Lugand, à ces légendes d'intérieur qui n'ont de but et de compréhension que pour la plus étroite parenté.

Et Thérèse « Ah! je suis contente! ce soir nous avons remué hien des souvenirs ». Pour sa joie, elle se rappelait l'attitude d'enfant punie de sa belle-sdeur, ce relèguemcnt à son rang d'intruse, depuis si peu de temps quitté.

Madeleine faisait les comptes de sa nourrice : calcul compliqué par la mauvaise écriture et par les enchérissemenls de la rusée paysanne; l'enfant avait dix-huit mois, jouait à la place Royale; on achetait une balle, un chariot.

— « Laissez, nourrice, ne parlez pas; je me

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52 M[ROIRS ET MIRAGES

suis trompée dans mon addition, à mon désavantage.

— « Oh! pas possible, Madame. »

Madeleine leva la tête, parce que ces simples

mots la choquèrent dans cette vilaine bouche, tout à coup ironique.

Puis, sans savoir pourquoi, elle rougit.

— « Non, non, le compte est juste.

— « Ah! je savais bien! Ça ne serait pas dans les idées de Madame de perdre son argent; allons, viens, mon fieu, mon gentil; c'est toi qui ne courras pas après ton pain! Quand on a des parents qui savent c'que c'est que d' ramasser! »

Toutes ces paroles jetées sur un air. faux, accompagnées de gros gestes autour du beau petit, génèrent la mère sans qu'elle sût pourquoi. Décidément une malveillance la poursuivait, pénétrait en l'assombrissant l'ambiance de sa nature heureuse. Oui, on chuchotait sur son passage ; elle s'en rendait compte à la fin. Et qui donc lui avait dit en face à propos du petit commis Louis : « Il est honnête, celui-là ; il y en a dans le temps qui auraient voulu lui

faire du tort, mais, c'est ceux-là qui ne doivent pas avoir la conscience nette ! » Ali ! oui, l'homme de peine, pendant qu'il aidait à fixer un lustre.

Mais alors, mais alors, que voulait-on lui faire entendre ? Et devant Finfamie d'un tel soupçon, comme si se résolvaient tout à coup en ondée orageuse les lourds nuages qui Tenveloppaient, les larmes Tenvahirent, la suffoquèrent en sanglots interminables. Puis elle resta devant une vitre les yeux au jardin, dans un tel désarroi, une telle détresse qu'elle eut l'idée d'aller trouver son mari, de lui dire, de lui raconter... Oh ! non, non, c'était trop laid. Comment lui parler de cela? lui avouer qu'on la soupçonnait, elle, Madeleine, sa Madeleine ! Il lui en resterait, semblait-il, aux yeux de Jacques, une souillure, une lare ; non, c'était impossible ; et puis, s'expliquer, c'est paraître coupable.

Coupable! Toute sa droiture se révoltait; comment elle, une honnête femme, qui ne devinait même pas le mal, comment penser qu'elle aurait pu subir une tentation pareille et y céder? Mais il aurait fallu être folle. Si, si, elle

se révolterait, elle crierait son innocence. Mais alors il faudrait comprendre les allusions, les outrages ; non, se taire, oublier, surtout se taire. Elle se tut.

Pourtant Tabîme se creusait autour d'elle, profond et noir par les soins de l'ennemie, sa belle-sœur; non que Thérèse eût jamais osé rincriminer dans leur monde ; mais il y a des réticences qui accusent et des louanges qui blâment. Peu à peu, autour de cette jolie M™* Lugand si fêtée d'abord, le vide se fît ; une méfiance insaisissable, surtout après le néant de l'enquête judiciaire poursuivie autour du vol.

— « Vous savez ce qu'on dit?...

— « Oh ! jamais je ne croirai cela. »

— « Elle était grosse vous savez... une ten-* tation, un oubli d'elle-même. »

Beaucoup haussaient les épaules, et quelquesuns crurent, parce que dans la jeunesse, la beauté, la fortune il y a des rayons offusquant ce qui est pauvre et déshérité ; et puis nombre de gens s'imaginent que la compensation doit se faire des biens que distribue le ciel aveugle.

Enfin ce fut une réputation de femme entamée en son relief intact et brillant, et cela se refléta sur le visage de Madeleine où s'effacèrent la confiance et la joie, dans son caractère où se fermèrent, tués par le froid, toutes sortes d'épanouissements heureux et intelligents. Souvent des larmes lui vinrent en admirant son fils, en pensant que plus tard on pourrait Taccuser devant lui. Ce drame intime dans la régularité bourgeoise et commerçante et qui n'arrôtait rien de la vie courante, eut le dénouement le plus imprévu, le plus tragique ; ainsi les palais sombrent par les tarets qui rongent leurs pilotis ou des villages disparaissent sous l'avalanche aux glissements traîtres et sûrs.

Jacques, amoureux, toujours admirateur de sa femme, s'irritait pourtant de l'atmosphère de tristesse dont elle s'entourait et ne pouvait l'expliquer ; les allusions de Thérèse tournoyant dans le ciel sombre ne l'atteignaient guère, mais enfin il sentait l'éloignement de certains amis, des réserves dans l'intimité et des sauvageries chez Madeleine dont les jeunes timidités avaient un moment disparu après leur mariage.

Il voulut s'en expliquer avec sa femme.

Qu'avait-elle, voyons? Une vie aisée, un enfant délicieux, un mari qui l'adorait : tout cela ne suffisait donc pas au bonheur d'une jeune femme ?

— « Mais je t'assure, je n'ai rien, vraiment rien.

— « Alors, pourquoi te retirer du monde, même de ta famille?... Tu vis seule, tu nous isoles à plaisir... Madeleine, tu deviens jalouse !

— « Jalouse, moi?...

— <c Ou bien tu ne m'aimes plus, tu t'ennuies, tu changes; tu en aimes peut-être un autre?

— « Oh! Jacques!

— « Est-ce que l'on sait avec vous autres ?

Qui connaît le cœur d'une femme? Et qui donc connaît sa femme ? »

Madeleine eut un étourdissement de douleur ; cette phrase insignifiante dans la bouche du jeune mari qui l'adorait, et retrouvée après beaucoup d'années en souvenir d'autres scènes avec de banales maîtresses, cette phrase lui

sembla toute vibrante d'insulte et de soupçon.

— Qui donc connaît sa femme?

Ainsi Jacques ne la connaissait pas après trois ans d'un amour si tendre et si partagé! Mais alors si venait jusqu'à lui l'accusation, l'affreuse accusation, il l'accepterait tout de suite, puisqu'il ne connaissait pas l'être qui lui donnait si dévotement tout son cœur et sa vie. Sans répondre, sans protester, à demi morte, elle rentra chez elle; la chambre de l'enfant était vide, et, par la fenêlre elle le vit trottinant sur ses souliers blancs oîi il trébuchait encore adorable et fragile. Elle se défendit de l'embrasser par ce qu'alors elle n'aurait plus le courage. Et en hâte comme si quelque . chose de plus fort qu'elle la poussait hors de l'existence, avec le souci de ne pas se retourner vers tout ce qu'elle quittait de précieux et de bon, elle atteignit une drogue quelconque, puisque tous les remèdes de maintenant sont des poisons, l'avala, cette drogue, croisa ses deux mains sur sa bouche pour être sûre de ne pas appeler, de ne pas crier même ses pires souffrances, et.

sur sa chaise longue où elle s'élendit terrassée et vaincue, mais toute belle encore, attendit la mort dans une courte prière, puisqu'on ne peut blasphémer contre Dieu!

Les deux jeunes filles avaient passé la journée ensemble : une journée toute remplie du délicieux ressassement du passé d'enfance où leur étaient revenus les gaietés, les émois de leurs qxiatre années de couvent à Blois, non loin du vieux château; et c'a valent été des rires, des attendrissements, des souvenirs de M°* Marie-Alice, morte Tannée même de sa vocation, ou de la sœur DoUy, qui confectionnait à Noël de si bons puddings.

Cette journée bénie, elles la finissaient dans un de ces petits pavillons comme il s'en rencontre parfois en Touraine, anciennement bâtis tout en haut des coteaux de vigne et comme en vigie sur la Loire et ses vallées; elles s'étaient assises un peu essoufflées, un peu lasses de promenades et de causeries et leurs deux profils se détachaient sur le jour finissant, très purs.

M"^ Lucie Néreau, la fille du grand propriétaire campagnard à qui appartenaient justement cet enclos de vignobles et les bois l'environnant, présentait le type brun de ce beau pays, au large front volontaire, aux cheveux ondes, comme par une pensée intérieure qui les crispe et les soulève; l'autre M"* Elise de Noce dans ce voisinage d'anciens monastères, de villages aux noms de saintes, Sainte-Maure, Sainte-Radégonde, portait en toute sa personne sur sa beauté vraiment céleste, comme un présage de martyre : et cela se voyait mieux dans ce calme, ce silence, toutes les lignes de son visage ou de sa taille, au repos de l'heure bientôt crépusculaire.

Une brume légère, sur le vaste horizon presque dénué d'habitations, marquait le passage de la Loire parmi des rangées de peupliers et des végétations de roseaux ; des rayons roses glissaient du couchant, et des appels de perdrix évoquaient la fin du jour et la fin de Tété dans une mélancolie champêtre et simple.

— « Qui viendra vous chercher, Elise? demanda tout à coup M"® Néreau qui ne gardait jamais longtemps le silence et comme éveillée d*une tristesse qu'elle sentait l'envahir et que lui communiquaient, sans qu'elle s'en rendît compte, l'attitude et peut-être une intime préoccupation de sa compagne.

— « Mon beau-père; il reviendra de Tours dans une heure.

— « Est-il plus aimable pour vous, Élise?

je me souviens que du vivant de votre mère...

— « Oh! maintenant il est très bien, tout à fait bien. »

Ceci fut dit avec hâte et réticence et comme pour terminer un fâcheux sujet d'entretien.

Mais il semblait qu'un gouffre se fût ouvert oti tombaient, dans le silence revenu, mille

pensées confuses, des efifeuillements ^.de fleurs fanées; tout le charme du jour élait rompu ; on quitta le pavillon où la fraîcheur montait du fleuve en même temps que montait dans le ciel un croissant de lune fin et pâle comme Taile aiguë d'une mouette ou la voile, d'un / minuscule bateau aérien.

La voiture qui emportait MP** de Noce et son beau-père le marquis d'Estang sur la levée de la Loire qui va de Doisay à Vimeray filait au trot de Tunique cheval, car si ce n'était pas encore la ruine complète, le dernier héritier . d'une des familles terriennes les plus riches du pays en était à l'extrême diminution d'un train jadis confortable et luxueux : une seule vache à l'étable, un seul cheval à l'écurie, une femme de service, cuisinière qui soignait les poules, un domestique vêtu tour à tour en valet de ferme le matin, en valet de chambre, en cocher quand mademoiselle prenait seule la voiture pour la messe ou quelques rares visites dans Vimeray.

On avait passé Amboise, le vieux château groupant ses terrasses et ses balcons et sa grosse

tour dominatrice, puis quelques bourgs oîi les rares lumières encore vivantes montraient au passage de la voiture des coins d'intérieurs rustiques : un angle de foyer où s'activait une femme le visage incliné vers la flamme, des couohers d'enfants, un homme assis au bord d'une table, déjà ensommeillé sur ses coudes. Elise enviait toutes ces apparitions familiales, chaque lampe comme un astre éclairant un monde, un mond^ restreint borné aux évolutions connues et régulières, et toutes ralliant des êtres, aux êtres évoluant en d'étroits espaces. Du niveau de la route plus élevé que les toits, son regard plongeait sur les maisons aux volets pleins, aux portes seulement ouvertes sur les cours de fermes désertes où de grands arbres immobiles s'étalaient en voûtes de silence.

Silence aussi dans la voiture : à peine une brève question :

— « N'avez- vous pas froid? disait le marquis à la jeune fille qui répondait encore plus vite :

— « Non, non, merci.

— « Vous avez vu le père Héreau?...

— « Non il chassait.

— « Et son fils?

— (( Retourné à Paris pour son droit. »

On arrivait à la Vitrerie, une de ces anciennes demeures de bourgeoisie au grand portail, au toit Louis quatorzien, orné de lucarnes, où l'extérieur et l'intérieur signifiaient par mille détails l'incurie, la fortune perdue; c'étaient un pilier branlant, des dalles manquant au vestibule et dans les chambres; aux nombreux portraits, de larges plaques d'humidité; des boiseries piquées de larets, des tentures piquées de miles.

Dans ce triste logis, pourtant enveloppé d'un charme antérieur. M"* de Noce était née, avait grandi, mais elle n'en voyait toutes les tares et toutes les taches que depuis la mort de sa mère survenue six mois auparavant, alors qu'elle était remariée depuis dix ans au marquis d'Estaing.

Cette mère, en mourant, avait désiré qu'Elise fût envoyée dans sa propre famille aux environs d'Avignon ; mais sous prétexte d'affaires à terminer, de signatures indispensables, le

marquis retardait, remettait ce départ que sa belle-fille, avec sa nature toute résignée, n'osait hâter, de peur d'un éclat de cet homme aux manifestations violentes. Elle le craignait, car il l'avait brutalisée enfant, jaloux de la tendresse réciproque- de la mère et de la fille qui les jetait aux bras Tune de l'autre à la moindre contrariété, les associait dans tous les petits travaux de la journée, soit qu'elles fussent installées à quelque couture sous le grand catalpa de la terrasse, ou à cueillir des bouquets aux heures matinales : c'est à cause de cette jalousie féroce qu'Elise avait passé trois ans à Blois. Dès son retour, les deux femmes adoptaient une sorte de complicité pacifique, se parlaient du regard comme deux prisonnières, s'échappaient en d'innocents rendez-vous loin du maître, avec de charmantes roueries, des rires de pensionnaires quand elles craignaient d'être surprises. Les femmes excellent dans ces tendres combinaisons, où celles, dont l'âme est restée limpide, satisfont pourtant cette vague dissimulation des races ou des êtres esclaves.

— « Maman, que dirais-tu d'Elise pour taon frère Paul? jetait Lucie Héreau à sa mère-, le lendemain au déjeuner.

— « D abord, M^'" de Noce n'épouserait jamais le fils d'un vieux vigneron comme moi, — interrompait M. Héreau, le père Héreau comme tout le inonde l'appelait, malgré que sa famille fût montée depuis plus de cent ans du peuple en bourgeoisie et d une infime dépendance à la grande fortune ; — et puis si le marquis est allé à Tours aujourd'hui, c'est qu'il veut vendre ses dernières rentes, faire argent de tous ses papiers ; en ville on m'a raconté ça et Ton dit même bien d'autres choses! »

Sur un signe de sa femme qui mâlait souvent ses grossièretés de manière ou de langage, il se tut, sans que l'allusion malveillante que M"'* Héreau avait saisie dans le sourire et l'intonation ait été expliquée à Lucie, ou même soupçonnée par elle.

— « Non, non, c'est trop brillant pour nous ce monde-là, même dans la misère ».

Mais Lucie insistait et vantait la beauté et l'admirable caractère de son amie, avec cette verve heureuse, ce désir de bonheur pour les autres, que donnent une vie exempte de soucis, une jeunesse librement éclose.

Ceci se passait dans une salle au rez-dechaussée de la grande maison villageoise des Héreau, si modeste au début, surélevée d'un étage sous l'aïeul précédent, mais par son terrain étroit, joignant les grandes caves creusées dans Je roc à la manière tourangelle, l'escalier de pierre aussi montant au jardin et aux vignes. Il en résultait au logis un jour mesuré, venu d'en haut, un éclairage modeste sur les beaux meubles de noyer oîi luisaient quelques anciennes argenteries aux doublures de cristal bleu, et de ces faïences aux armes de Louis Xll et d'Anne de Bretagne, portant le hérisson couronné, l'heTmine blanche et fluette, ou les coquilles et la corde de pèlerin de Charles VIII, le cygne transpercé d'une flèche et nageant quand même de Claude de France, ou la sala-

mandre tordue parmi les flammes, de François 1®'.

Dans le petit salon voisin, à côté des meubles du xYiu** siècle avec leurs authentiques tapisseries, des vieux bahuts, des encoignures en marqueterie ancienne, des portraits dans leurs cadres ovales, racontaient une bourgeoisie provinciale, où l'aisance modeste et datant du siècle dernier, devenait une élégance dans notre temps et figurait une recherche bien loin des habitudes et des idées du ménage Héreau.

Par les fenêtres ouvertes, cela sentait le jasmin encore en fleurs sur la façade, le goût amer des chrysanthèmes en boutons, et, pardessus tout, Todeur vineuse des caves se répandait dans tout l'étroit jardin, car c'était le moment où l'on prépare les cuves pour la vendange prochaine ; mais le père, la mère et la fille étaient habitués à cette nlmosphère où s'élaborait leur richesse, car si à la ville il est devenu de mode de séparer l'hôtel de l'usine, et d'éloigner le plus possible de l'habitation les ateliers ou les hautes cheminées grondantes et fumantes, à la campagne on réunit volontiers

la ferme et le château, les fumiers, les poules caquetantes tout près des charmilles centenaires et des quinconces de fleurs.

— « Oui, Elise mariée à Paul, je t'assure, maman, que ce serait gentil ! »

Et Lucie, tout enthousiasmée de son idée, ajoutait :

— <( Tiens! je lui rendrai sa visite cette semaine et je lui demanderai, je verrai... Alors, moi, vois-tu, je ne me marierais pas, oui, j*éléve-

X rais leurs enfants, je me réjouirais d'être tante. » Mais toute éblouissante et jojie, ses cheveux noirs en couronne, son allure tournoyante auprès de la calme M"* Héreau^ tout démentait ce vœu naïf, ce renoncement à une vie inconnue, mais qui demande compte à ces êtres privilégiés de tous les dons reçus, de toutes les forces en réserve.

Ce fut par un de ces jours lumineux de l'automne, qui sont comme Tadieu de Tété, un

adieu tendre, prolongé, préoccupé du bon souvenir dans Tabsence, que M"* Héreau s'en vint à la Vitrerie.

Elle apportait au vieux logis sa belle humeur d'enfant heureuse, et fut dès l'entrée refrénée dans sa joie et dans son sourire par l'allure languissante, la voix navrée de son amie ; elle arrivait à sa rencontre entre les buis en boules et les cyprès taillés à. l'ancienne mode, et cette noire verdure, ses vêtements noirs aussi, ajoutaient à sa pâleur, à l'éclat de fièvre de ses yeux bleus où se marquait, comme dans le saphir étoile, l'ébauche d'une croix minuscule dans un miroitement de larmes.

— • « Etes- vous souffrante. Elise?...

— « Oh! non, puisque vous voilà.

— « Mais ce visage triste... Quand partezvous?

— « Ah! Lucie, je voudrais être loin, oui, bien loin d'ici... »

Mais ce premier accueil ne résista pas au vivant entrain de M"" Héreau, reconnaissant 1q vieux domaine, où elle était venue petite fille, en remarquant tous les beaux arbres et le

grand toit où gazouillaient en ce moment toute une brochée de passereaux, comme on dit en Touraine, ces oiseaux voyageurs de Tautomaie, qui, au lieu de s'abattre dans les herbes ou les , branches, recherchent les endroits habités, choisissent les corniches, les rebords de gouttières, justifiant ainsi le mot des Psaumes : « Je suis le passereau au bord du toit* » Elle revit la terrasse de fleurs, soutenue par les anciennes as«^ses du domaine, vieilles pierres envahies d'une végétation tissée de racines et de ramilles; et d^ étages en étages rustiques car la propriété se trouvait à mi-côte, elle retrouva la Loire de plus en plus large, étendant à mesure son horizon liquide où des baies de sable fin et jaune ralentissent le courant, suivant en ceci les traditions de ce pays d'évolution paresseuse et qui croit encore, ayant un vieux passé, à la longueur de l'heure et du temps.

- -^ « Et si nous allions à l'église? »

Elles redescendirent au bord de l'eau, et,

^ . par la levée, entrèrent dans le bourg de Vi-

meray dont l'église est célèbre aux alentours,

réellement très ancienne et curieuse, puis traitée en une sorte de musée rustique par un de ses curés qui ramassait dans les villages, aux ventes sur les places, tous débris de bois ou de pierre qu'il installait, encadrait luimême, mêlant les époques et les genres, changeant les amours d'une porte Louis XV en anges pour le baptistère; rétablissant de vieilles inscriptions, en inventant de nouvelles, fragments de la Sainte-Ecriture, préceptes, conseils à ses paroissiens.

Les jeunes filles franchirent le petit escalier de bois où gisaient des battants de cloches, des débris de grilles à fleurons, et, malgré tout impressionnées par le Tabernacle, parlèrent bas le long des bancs et des murailles ornées de bizarres bas-reliefs, peintures et sculptures naïves dans un jour de catacombes, emblèmes où prenaient place le Saint-Esprit en colombe et les blés en épis façonnés par le vieux curé. Sous un angle, un bas-relief primitif figurait - Toffrande d'un enfant à la sainte Vierge.

— « Voyez, Élise, une inscription : « Cette église fut rebâtie en l'an 1000 après Jésus-

AUTOMNE PROVIxNCIAL ' 73

Christ. » Oui, Fan mille, la période de terreur folle au moyen âge! combien d'églises en France furent reconstruites à ce moment pour conjurer, par leurs clochers neufs dressés vers

le ciel, la colère de Dieu, Faction démoniaque et toutes les affres de la prochaine fin du monde !

— « Ah! s'il pouvait finir, ce monde désolé, et tous ceux qui l'habitent, tristes ou méchants ! s'écria Élise avec un tel accent de souffrance que sa compagne en perdit pour une minute le rayonnement de son visage. »

Mais une chapelle les attirait, consacrée aux religieusps défuntes d'un couvent voisin, toutes reposant là, et leurs noms, en deux hautes colonnes marquant leurs places, leurs noms de cloître, étaient comme l'énumération même des litanies des saints.

Longtemps Elise et Lucie les déchiffrèrent, attirées, comme toutes les jeunes filles^ par cette énigme de la religieuse, presque femme et presque sainte, dénuée d'enfants et tendre mère pour tous les pauvres et déshérités.

Ce fut en sortant de Vimeray, sous le beau

soleil de midi, les angélus tintant des deux côtés du fleuve, que Lucie Héreau s'enhardit à parler de son frère :

— « Il fait son droit, il aura fini Tan prochain ; ah ! s'il pouvait épouser une amie à moi ! »

Et maintenant elle attendait un mot d'Élise pour continuer.

Mais un grand chapeau de paille entourait d'ombre le visage de M^^*" de Noce, teintant de mystère ses beaux yeux navrés, sa bouche où le sourire voulait pleurer ; elle ressemblait à ces figures italiennes aux traits de vie, mais peintes à contre-jour dans un attirant crépuscule. ^

— « Paul, vous connaissez bien mon frère Paul!...

— « Cherchez-lui une femme heureuse et gaie comme vous Lucie ; moi, je pense à ces religieuses enterrées là, passées du cloître à la tombe, et leur voile servant de suaire. »

Elles arrivèrent pour le déjeuner oiX les moindres détails du service, l'arrangement de la table, témoignaient de cette détresse qui laissait sans réparations les belles tapisseries

des murs, comme les dalles du perron et les lucarnes dégradées.

Le marquis, après le semblant de bonjour cordial à M"* Héreau bientôt saisie devant lui d'une indicible gêne, se mêla peu à la conversation des jeunes filles, scruta plusieurs fois le doux visage d'Élise, vraiment terrorisée sous son regard, tremblante aux moindres détails du service. 11 sortit de table assez vite, au grand soulagement des deux amies, prit son fusil pour aller tirer des geais dans le parc; on entendait, en effet, les cris de ces oiseaux, stridents, ironiques, ressemblant assez à des rires, tout en haut des arbres.

Et malgré l'admirable journée, le soleil adouci sur les hêtres qui déjà se défeuillaient, la Vitrerie parut à Lucie im séjour de mystère et de désolation. Qu'y avait-il dans l'air? Quel désaccord entre la nature si belle etf la vieille maison si triste ? Un détail ajouta à cette impression qu'elle ga!rda depuis, qu'elle devait garder toujours en pensant à cet après-midi d'automne.

Des bûcherons travaillaient tout en bas des

pelouses : on entendait les coups sourds de la cognée sur un des plus beaux peupliers de la bordure ; c'était un glas régulier, sinistre, et tout à coup frémissant de toutes ses feuilles comme sous un ouragan, sous le soufffe éperdu de la mort, Varbre, après un craquement violent, arracheur, s'abattait la cime la première, parmi les cris des hommes, s'écartant pour le laisser tomber. La mort d'un arbre en pleine vie, en pleine sève, la mort d'un arbre abri d'insectes et d'oiseaux, portant parfois le nid et la ruche, des chants et des bourdonnements, et le premier frisson d'aube, comme le dernier rayon du jour. Les deux amies en eurent presque des larmes au moment de l'adieu.

Cela semblait un malheureux présage, une fin.

Et voici la lettre que reçut quelques semaines plus tard M^^^ Héreau, alors qu'on était à Loisay en pleine fête de vendanges :

« Ma pelite Lucie, je ne vous reverrai plus, je ne dois plus vous voir, et cela sans explications, sans motifs que je puisse vous dire maintenant; vous les apprendrez peut-être plus tard. Ce que je veux que vous sachiez bien,

VOUS, mon amie, c'est qu'il est des maudits innocents et des criminels qui ne sont que des victimes. La vie est mauvaise aux isolés et aux faibles.

« Il y a bien longtemps, dans un de mes rares voyages à Paris, j'allais à la messe dans un grand quartier populeux; et un dimanche, un beau jour de Pâques, je vis, presque à la porte de l'église, un pauvre petit maçon ivre, appuyé au mur, étendu sur le trottoir. C'était un enfant de douze à treize ans, que sans doute ses grands camarades avaient fait boire; il était blanc de plâtre et d'ivresse, et j'eus tellement de pitié et d'horreur devant ce spectacle abominable, que je pensais parfois à cet enfant, en rêve, me demandant ce qu'il deviendrait, vicié avant de grandir par la faute des autres ! Sans doute il n'avait pas de mère ou elle l'avait abandonné.

« Ma petite Lucie, pensez à moi, aussi orpheline que ce misérable, et ne revenez jamais à la Vitrerie; j'espère bien d'ailleurs qu'on la vendra quand je serai retournée en Provence; irai-je même jamais en ce pays

maternel ? N'y a-t-il pas pour m' attirer désormais des solitudes plus complètes? Songez au tombeau des i^ligieuses de Vimeray; la destinée humaine n'est-elle pas remplie aussi de ces départs subits, de ces morts anonymes sur quoi Ton met, comme dans les cimetièiies bretons, cette vague désignation si rêveuse^ incertaine et rassilrante même par le vaste horizon qu'elle évoque : « Perdus en mer ! »

POtTE

Ce fut vers Tâge de six aas que la petite Hëiie se sentit poète et qu'elle commença de souffrir.

Le soir tombait au fond d'un vieux jardin parisien, car il y avait encore des jardins à Paris en ee t^ps-là, etTenfant regardait, sur un bosquet de treillage les vrilles raidrtes des TofaibiUs de Tété, encc^e tordues sur les menus Jbois, où pendaient les graines noircies par les pluies, par l'hiver Tenant, par les fumées des bantes cheminées voisines.

Elle comprit alors que Ton peut mourir, que les jours diminuent, que les saisons finissent et qu'il y avait des affinités destructives entre la terre humide à ses petits pieds et toute celte défloraison sous ses mains.

Oui, c'est à partir de cet âge qu'elle distingua la nuit et le jour, l'hiver qui allume les cheminées, l'été qui ouvre les fenêtres; qu'elle s'attarda parfois aux vilres à regarder le ciel changeant des horizons citadins, en écoutant le roulement des voitures qui s'approche et s'éloigne, enfle et diminue, et qui dès lors rythma ses moindres pensées, ses flâneries ou sa jeune activité.

A peine cominença-t-elle à grandir qu'en elle ressurgirent les qualités ancestrales, les fragments d'empreintes et d'images qui chez les êtres privilégiés s'agglomèrent, paraissent au jour et fleurissent, résultats d'obscures et lointaines tendances. Elle adora la mer, ayant des Bretons pour ancêtres, et les superstitions de sa race lui rendirent plus significatifs les emblèmes religieux, croix, chapelets, médailles, toute celte pieuse joaillerie qu'elle aima pas-

sionnément, presque autant que sa poupée, téliche adulé et soigné de toutes ces presciences maternelles qui arrondissent en berceau les bras des petites filles et rythment leurs folles chansons en refrains à dormir. Le travail lui fut cher à cause des grand'mères .provinciales : le travail patient, assidu et modeste, le chiffonnage des blanches étoffes, l'enfrecroisement des laines souples, le choc des aiguilles et des crochets d'ivoire.

En même temps, se manifestaient en elle d'autres origines, peut-être à cause des colonies phéniciennes qui bien loin dans le passé abordèrent aux côtes de T Atlantique et firent aux femmes de ces pays un teint doré où ressortent leurs yeux d'un bleu de vague : des rêveries sans fin alternaient avec les patientes tapisseries, le goût des images éclatantes, des métaphores chatoyantes et changeantes comme des étoffes de tentes nomades, et une dualité singulière s'établit chez la jeune fille par l'opposition de ses diverses hérédités.

L'église ne fut pas seulement pour elle le lieu où l'on prie; si, comme en fils de Vierge

à Taulomne, elle échangeait avec Tautel un tissu blanc et soyeux de pensées flottantes et jeunes reliées aux litanies, aux répons de la messe, aux versets des vêpres, il y avait pour Témouvoir encore, et ceci n'était plus du recueillement, le reflet du monde extérieur sur les vitraujc, et tout l'éclat que donne, aux emblèmes pieux du dedans, le soleil qui grayite au dehors.

Toujours en ce cerveau de poète futur la double impression, le combat, jamais la sensation unique; comme chez le musicien qui entend dans la note touchée la dernière vibration des notes anciennes, sans cesse elle était gênée, dans les apports immédiats, par ces précédentes ondes sonores ou visuelles qui agrandissent et compliquent la vie.

Hélie s'arrêtait au milieu d'un jeu, en faisant un bouquet; elle écoutait souffler le vent et chanter le ruisseau; et tout à coup une réminiscence s'établissait en elle, la conviction d'avoir jadis, en lançant une balle, en cueillant une fleur, arrêté sa main de cette façon pendant que l'air ou l'eau s'agitait ainsi, que le

soleil frappait cette muraille blanche, ou s'égouttait en feu sous les charmilles.

Vers quel lointain allait-elle retrouver ce point de repère, minime, mais significatif d'un passé inconnu? Toujours ce tempérament compliqué par plusieurs générations où chacune contribuait de la précédente ou de la suivante, en les combattant toutes deux*

Cela se traduisit après Tenfance d'Hélie par des chocs mélancoliques, des tendances, l'une par Tautre contrariées, et dont les confluents s'agitèrent en torrents de tristesse, en ondes écumeuses et troublées. C'est alors que lui vint le goût d'écr\re, sans doute pour s'élucider à «Ile-même un si étrange débat; il devint au contraire plus complexe avec ce besoia de traduire, de représenter la vie extérieure en ■écho avec Tintime agitation.

Elle aima les éléments : la tempête qui groupe et sépare et déroule sur les toitures ses flotons de nuages sombres, ses brèves éclaircies lumineuses; la pluie évocatrice de longues routes sous des ciels bas, par des plaines oîi les chaumières s'encapuchonnent^

* paraissent se renfrogner conlre la neige et la bourrasque.

Cette fraîcheur de Teau, même ne la recevant pas, elle la sentait sur ses cheveux, comme le souvenir de courses vagabondes; elle la regardait battre les vitres avec la sensation de Tabri. Vraiment Tâme de ses aïeux fut populaire et dut fleurir en d'humbles milieux, pour qu'elle-même ressentît si bien les privations des pauvres, et leur bien-être, fait seulement du manque de souffrance et de l'acquit des plus élémentaires possessions. Mais voici que tout à coup des désirs de route, de soleils incandescents, des compréhensions de siestes lourdes en des palais qu'évente la mer sur des murs crépitants, succédaient à ces impulsions septentrionales; l'Orient envahissait son horizon, le transformait tout entier, et l'état de son âme ressemblait alors à ces ciels tour à tour éclatants ou assombris de nuages passagers, où la pluie légère traverse les rayons droits, confondant ses mailles luisantes à ce lumineux tissu.

La poésie elle-même n'est-elle pas toujours

ainsi faite d'analogies et d'antithèses, de rapprochements et d'écarts de vision? Et la plus belle constitue toujours une harmonieuse dualité ; le présent s'y mêle au passé ou le relie à l'avenir; mais le choc en retour est toujours le plus vif, et cette femme poète le sentait parfois avec tant d'acuité qu'elle eut souvent l'envie de revivre les jours vécus, et que, pour les tirer du néant, elle évoqua, jeune, sa petite enfance, et femme, sa jeunesse, sans se lasser. D'ailleurs, c'est le sentiment d'évocation, de reviviscence qui fait les poètes, les historiens, les écrivains de souvenirs et de mémoires; toujours le contraste. Ici ce n'est plus de la rencontre de l'Orient et de l'Occident qu'est fait le lyrisme de l'œuvre, mais avec le heurt du passé et du présent; naissent de là, essentiellement poétiques et créateurs, le regret et le souvenir qui n'est lui-même qu'un regret en teintes douces. La preuve, c'est que les poètes ne sont jamais aussi touchants et éloquents que lorsqu'ils regrettent la patrie absente, l'amie perdue, la saison finie.

Les fêtes religieuses, ces fêtes que feuillette à mesure le livre d'une année, et qui lillustrent comme des pages de Missel, nous datent parfois de personnels et vivants souvenirs, plus touchants que d'autres, par Tassociation des émotions ressenties, à celles que Torgue et le recueillement des autels versent sur tout un peuple recueilli.

Parmi ces solennités catholiques, les unes, comme Noël, ou Pâques, nous restent toutes vibrantes de cloches et d'hosannah, brillantes,

illuminées de mille cierges; les autres, pour ainsi dire plus mystiques, plus discrètes, s'espacent revêtues de symbole et parées de fleurs. L^ Assomption toute blanche, F Ascension toute en soleil, la Fête-Dieu sa sœur d'été; la Toussaint sous ses voiles de deuil et de brume, parfumée des derniers chrysanthèmes; les Rameaux, où Notre-Seigneur fit sa triomphale entrée dans Jérusalem, froissant sur son passage les premières verdures printanières. Et celle-ci me hante aujourd'hui, parce que me revient vivement en mémoire la semaine sainte qui précéda la mort de ma chère grand'mère, et surtout un beau dimanche des Rameaux tout rempli, à travers ses foules promeneuses, de traînantes petites voitures de fleurs et de verdures, éparpillées sous un soleil déjà chaud.

J'allai voir la chère femme un peu tard et la trouvai mélancolique, comme le sont parfois les vieillards, livrés momentanément à leur seule pensée, entre le long passé maintenant un peu dur à parcourir pour leur faible mémoire, et cet incertain avenir fait de maux

supportés, mais de' splendides espérances.

Assise contre sa fenêtre, la mousseline du rideau relevée selon l!habitude des sédentaires que distrait la vue des actifs, des circulants, elle m'accueillit avec ce sourire angélique qui, du plus loin que je me rappelle^ charma, consola mon enfance, même quand la vie inexorable Teut fané et ridé, mais en lui laissant toute sa bonté : telle la marque du soleil sur un fruit que crispe le gel. Puis soudain, toute triste avec ses yeux redevenus presque enfantins : « Comprends-tu cela, ma mignonne, c'est aujourd'hui les Rameaux, et je n'ai pas de buis bénit! »

Ce ne pouvait être un reproche, car à défaut d'elle-même, impotente, ses servantes s'étaient rendues à la messe et auraient pu en rapporter.

— « Mais je vais aller t'en chercher grand'mère. »

— (( Vrai, tu veux bien; tu es gentille. »

Et je partis.

Devant la plus proche église où j'allai d'abord, croyant remplir facilement un vœu

si simple, plus ua rameau; les Vêpres et le Salut finis, le grand portail clos et sur les marches une multitude de ces petites feuilles luisantes, des débris de branches, c'était tout. De même rien chez les fleuristes, moins nombreux à celte époque que maintenant où Paris peut rivaliser avec Menton où Nice.

, — « Oui, Madame, nous avons bien du buis, mais plus du tout de buis bénit. »

Vidées, saccagées, les petites voitures rentraient longeant le trotloir, car le jour tombait, approchait de cinq heures.

Je me sentais lout angoissée. Comment, me disais-je, voici peut-être la dernière occasion de faire plaisir à cette chère femme qui m'adore, de satisfaire une des rares volontés subsistant parmi la nuit montante de son cerveau, et je ne pourrai pas la contenter, lui apporter ce petit rameau où tiennent pour elle tant d'anniversaires de Pâques fleuries, des superstitions adorables, des traditions d'Évangile !

J'allai ainsi dans ce Marais, que le dimanche faisait vaste et tranquille, les boutiques barrées, les vieilles demeures du xvi° et du xvii* siècles

ayant retrouvé leur physioaomie d autrefois, grâce aux ferrures, aux vieux balcoxis, aux heurtoirs môme des porches, qui, refermés»

cachaient les industries des cours, les hangars hâtivement bâtis, les objets ménagers bronzes et boîtes de commerce alignés derrière les peiTons ouvragés, les hautes fenêtres aristocratiques et dépourvues de rideaux; il élait redevenu le Marais des chaises à porteurs et des torches aux mains de valets en livrées.

Il faisait presque nuit quand j'arrivai devant Saint s-Ger vais -e^-Protais, et le vent soufflait dans ces petites ruelles qui avoisinent féglise; le beau jour de printemps finissait dans un reste d*hiver transi.

Là, encore, tout était fermé, désert. Mais je crus apercevoir, dans un angle des marches du haut de Tescalier, ime ombre sans forme;, ombre de mendiante vieille, oh ! bien vieille I et qui, devant moi, se redressa avec effort de sa longue pause affaissée, sans doute pour regagner quelque pauvre logis. Elle tenait du buis dans ses bras, de grandes branches encore, et

JOURS SACNTS 9t

qu^elle me présentait timidement, comme résignée d'avance à un refus*

ie la comblai de joie en prenant et payant toute cette bienheureuse gerbe tant cherchée, que la pauvre vieille, regagnant presque au ras de terre quelque abri comme il s'en trouve dans les recoins des vieux quartiers, m'aurait volontiers semblé quelque fée du passé, errant dans la ville par la grâce d'un jour de fête.

Et grand'mère eut ses Rameaux. Ensemble nous les attachâmes au crucifix d'abord, puis à certains petits cadres renferrtiant des daguerréotypes effacés et passés, où restaient en blanche lumière Tor de cet uniforme de marin, par exemple, ou les yeux si bleus de cette fillette en petite blouse décolletée. Les vieux doigts tremblaient un peu autour de ces pauvres images, sortes « dVx-voto » d'anciennes douleurs, pendant cette parure de renouveau, et le buis s'effeuillait, buis sec, buis frais. Ensemble , nous ramassions les restes pour les brûler; par cette superstition pieuse qui défend de les jeter nulle part, qu'au feu qui les consume.

Et bien peu de temps après, encore par un

92 MIHOmS ET MIRAGES

beau jour de soleil qui faisait plus noir le deuil profond de mon cœur et de mes tristes vêtements, ce buis que tenait ma grand'mère entre ses mains paisibles croisées définitivement sur la dure tâche qu'est la vie, celui-là, vert et droit comme Tespérance, venait de cette gerbe des Rameaux si miraculeusement trouvée.

SINIPLE RECIT

Et comme son ami la trouviait plus triste encore qu'à l'ordinaire, plus désolée dans les splendeurs de son joli boudoir mauve, alanguie dans sa chaise longue, et sur la tête la coiffure poudrée de son rôle de ce soir qui affinait ses traits délicats de toutTesprit d'une créature de luxe au xviii'' siècle, elle lui débita sur ce ton monotone qu'elle prenait parfois au théâtre pour déblayer, résumer, esquiver les passages de transition :

« Je suis née dans un grand faubourg en

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