‹ Miroirs et miragesChapitre 12 sur 12 · MAI · texte numérisé non relu

MAI

Après la course en chemin de fer, où nous tournons des falaises, où la mer à plusieurs reprises étend son infini houleux et bleu à la suite de plages sablonneuses, de ces terrains où la terre finit inculte et plate et se joint à l'autre élément, embarquement à Calais. La descente rapide et précipitée du train semble de gens qui fuient, et, comme la mer est basse, on gagne le quai par un escalier intérieur en dur granit gris.

De là, une cohue se précipite sur le paquebot, foule encombrée de couvertures, de paquets à main, vite disposés sur le pont, gardant des chaises, des places mieux abritées ; costumes de voyage, caoutchoucs, knickerbockers^ petits chapeaux marins, jupes plissées, ou ces invraisemblables accoutrements qui courent la Suisse, les villes d'eaux; assortiment de lainages aux teintes neutres, de gazes fanées, de plaids aux vraies couleurs des clans. Et tout à Theure, cela s'accoudera avec des poses de keepsakes ; la race cosmopolite est rêveuse, romanesque, facilement littéraire.

La moindre traversée, entre ces deux infinis de ciel et d'eau, mène au bout du monde connu, au plus loin des préoccupations momentanées, au delà des plus tristes comme des meilleures prévisions. C'est un mouvement berceur où s'endort le présent, où le passé remonte sous la vague écumeuse, où l'avenir transparaît sous l'eau glauque. ^

Un orchestre résonne au départ, dans l'entrepont; mais il n'est pas besoin de musique

avec ce souffle impulseur de la machine, joint

aux craquements rythmés des bois et des ferrures, à ce bouillonnement de Teau heurtée, élargissant le sillage. C'est tout une chanson voyageuse.

A mesure qu'on approche de Douvres elifquele soir tombe, le temps s'assombrit doublement; les découpures du rocher et du fort, toutes noires, gardent l'entrée du port, et, après le débarquement aussi mouvementé et tumultueux que rembarquement, nous voici traversant une région de la campagne anglaise, verte d'un vert velouté, aux maisons rouges et brunes, mais égayée, en celte saison printanière, par une tombée de fleurs d'arbres fruitiers qui sur les cerisiers ont la douceur immaculée d'une neige nouvelle. Dans un verger, circulent, parmi ces blancheurs, des petits porcs tonkinois tout noirs — une estampe japonaise.

Monotone le trajet; et l'heure s'avance, et, après avoir dépassé les tours de Çantorbéry qui nous initient tout de suite à l'architecture ancienne anglaise, il nous faut deux heures de

peintes vertes, de métairies et de cottages, tout petits, tout pareils, pour retrouver enfin les piçrresà Londres, combien enfumées, combien sombres! Ainsi nous semblent-elles, même en ce Hyde Park dont nous longeons les arbres et les hôtels luxueux.

La première impression d'un pays nouveau se feit mal le soir ; et pourtant ce silence qui nous étonne, dû aux pavés de bois, aux roues caoutchoutées des cabs, ce silence sera pour nous une des caractéristiques de Londres, ainsi que ce premier aspect d'une ville noire. Demain, aux heures gaies, cela va se modifier à peine et rester à peu près identique dans notre souvenir.

Première sortie dans Londres, premiers pas dans Dover Street que nous habitons et dont nous ne connaissons ni Tentrée ni la fin, et promenade par un radieux soleil, entre ces vitrines claires, ces étalages en retrait dont les fleurs, les fruits, les amoncellements de poissons sur des rochers de glace, les bonbons

en écroulements multicolores, sont d'abord la note la plus curieuse. Les fleurs ! Nulle part je ne leur ai vu cet aspect soigné et perfectionné, cette luxueuse fraîcheur qui témoigne de la sollicitude mise à les faire éclore et grandir. Que ce soient ces touffes d'azalées s'élevant d'un cristal bleu, ces assortiments d'oeillets rares, ces buissons de roses, ou ces iris simples mêlant le jaune d'or et le violet satiné de leurs pétales retombants, ou ces feuillages de roses mousseuses nuancés du rouge pourpre au vert tendre; qu'elles s'assemblent en gerbes, en bouquets, ou se séparent, lis, roses, gardénias ou narcisses dans des vases différents, c'est toujours le môme attrait de fleurs fraîches cueiHies avec tout leur duvet, tout leur parfum.

Et ce n'est pas seulement dans ces magasins-serres que nous pouvons les admirer, mais partout, aux balcons si bien aménagés des maisons, en des poteries volontairement brillantes, en des petites serres extérieures, abritant des capillaires, *des fougères, délicates verdures ; ce goût des fleurs s'exubère, s'exalte, fait grimper des lierres et des glycines aux

^ NOTES SUR LONDRES lOi;

façades où nous voyons même, en espaiiers évenlaillés et montants, des cytises couverts de leurs grappes jaunes ! C'est une adorable décoration de ville.

Au bout de Dover Street, le commencement des parcs : Green Park. Ce qui frappe d'abord, c'est ce vert des arbres et des pelouses, intense, cru, nourri de Thumidité du sol, conservé par rhumidité de Tair.

Là-dedans, les massifs de rhododendrons, les aubépines de tous les tons pourpres, éclatent d'abondance printanière; des moutons noirs, de race frisée h haute laine, paissent en certaines places, tandis qu'à d'autres, bétail bumain terrassé d'ivresse, de fatigue ou de paresse, des hommes sont jetés à plat dans l'herbe, les membres épars; autour, circulent, sous les allées ombreuses, des cavaliers, des amazones, fillettes aux joues en fleur, et cela ji'étonne pas plus ceci, que ceci ne révolte ou n'insurge cela.

Vers Hyde Park, les gardes, en éclatant uni-

forme, coiffés de plumets blancs, font ranger la foule et les voitures. On attend la reine, venant de Windsor à Buckingham. Palace. C'est un affairement, on monte sur les bancs, on s'appuie aux barrières, et passent les équipages en visions fuyantes ; le premier, découvert, ofx des silhouettes noires se penchent pour saluer; l'une bien affaissée, bien lourde et pourtant diminuée : c'est la reine; puis la suite, princes et princesses, quelque dignitaire indien, aux lainages blancs, aux ornements rouge et or.

Tout cela débouche d'un arc de triomphe, s'enfile dans une avenue droite, alors envahie de riches livrées, perruques poudrées. Silence du peuple, qui m'étonne : et l'on me dit que la reine Victoria, à force de négliger Londres où elle était adorée, perd un peu de sa popularité, sans cesse à Windsor, à Balmoral, n'ayant plus que de rares drawing-rooms.

C'est justement aujourd'hui une de ces ré-; ceptions oii l'on présente à la reine le personnel des ambassades, des jeunes filles de l'aristo-

cralie nouvellement arrivées à Tâge mondain.

Dès le matin, c'est par la ville un mouvement d'équipages, une grande activité des fleuristes;, et nous voici dans le circulement des parcs, dans la foule des véhicules de toutes sortes, suivant pas à pas, roue à roue, un itinéraire convenu et que rien ne dérangera, car un signe des policemen aligne landaus et cabs, les dirige,, les guide, sans révolte ni protestations. Devant Buckingham Palace, le spectacle est imposant, des horse guards^ à Tuniforme rouge, et dos musiciens en costume écossais — ne cessant de jouer et d'accompagner l'entrée et la sortie des voitures de gala. Dans ces voitures, dont les cochers, valets de pied, et même les chevaux à leurs têtières, sont fleuris d'orchidées et de roses, de bouquets volontiers blancs ou pourpres, des femmes en toilettes du soir, décolletées, endiamantées ; parfois une sortie de bal voile un peu les satins clairs et les dentelles; le plus souvent, bras nus, épaules découvertes, les ladies bravent cette lumière du jour un peu crue sur les étoffées brillantes. Elles ont un air d'idoles, de statues d'autel, et leurs

magnifiques bijoux, diadèmes et colliers de perles, s'étonnent du soleil; chacun de ces carrosses semble celui de Cendrillon miraculeusement parée*, mais dans quelques-uns, qui paraissent abriter les fées marraines, de vieux visages arborent des coiffures surannées, moitié toques, moitié bonnets, toujours mêlées de fleurs et d'agrafes resplendissantes.

Tout cela paraîtrait bizarre chez nous, à moins de se reporter à nos anciennes modes françaises : ce serait une exubérance de carnaval, une poursuite de ces voitures aux couleurs les plus vives, drapées de vert, de rouge ou de jaune. Ici, c'est une curiosité bienveillante, une patience de plantons aux barrières, une discipline farouche de la police; et le défilé continue aux sons d'une musique triomphale évaporée aux tournants du parcouï*s. Je suis ravie du spectacle, surtout devant le massif palais d'York, comme de celui d'une vieille mode que n'ont pas déconcertée les usages nouveaux. Et toujours de gros ^bouquets aux portières, des cochers fleuris comme des mariés de village, et des reflets soyeux dans la demi-

ombre des coupés et des landaus vers quatre heures éparpillés dans la ville : le ^rawingroom est terminé/ présentations, révérences, courbettes autour de la vieille souveraine, dont je me représente la fatigueet l'excèdement royal.

Windsor! Au mouvement, à la marche du wagon, des vers de Casimir Delavigne me remontent à la mémoire, de bien loin, de mon temps d'études :

Tout à coup à Windsor je me crus transporté...

Les Enfants dÈdouardl Et me voilà m'imaginant un Windsor de pièce historique, un décor aux jardins de roses. Eh bien, ce n'est pas cela du tout. Le palais a de la grandeur, situé en haut d'iin monticule où mène un chemin en rampe, uni et bien tracé, bordé d'arbustes ; sur une première plate-forme à la vue splendide, deux femmes lisent et travaillent dans la sécurité du beau jour, au pied d'un mur de forteresse. Du palais, voici les vastes couloirs, les communs magnifiquement amé- / 15

nages, les appartements sur un parc magique, la salle à manger de Ja reine, une sorte de hall où elle se tient, et qui évoque la vie familiale dans la grandeur, orné de vitrines, de corbeilles d^azalées, de riches tentures, de bustes de souverains étrangers; voici le trésor des objets précieux, envois, cadeaux, des services de Sèvres, des tapisseries des Gobelins, disant les bonnes relations entre cours française et anglaise à certaines dates, et ces dates se révèlent par différents détails de toilette et d'ameublement, où le souvenir de Louis-Philippe précède celui de Napoléon III. De chaque encoignure marquant les tourelles, un coup d'oeil sur des enfoncements de parc, des perspectives de terrasses grises, même un coin de jardin à la française, un rayonnement d'allées droites tracées en fleurs.

De beaux tableaux aussi, des Van Dyck, des Velasquez, et un bijou de petit salon rempli de pierres rares, de miniatures, où s'abrite toute une collection de Gainsborough, portraits de femmes poudrées, mignardes, avec ce regard de blonde que le peintre féminislo donne à

presque tous ses modèles, regard de prunelles bleues, aux cils pâles, un peu anémique et plutôt voilé que rêveur, La bibliothèque admirée dans Tordre de ses exemplaires uniques, nous entrons dans la chapelle, plus fraîche, plus recueillie de tout le soleil du dehors, oii les statues du prince Albert, du duc de Clarence, sont recouvertes de branches affaissées, alanguies dans Tair raréfié, et que le contact du marbre a flétries, comme celui de la mort elle-même. La rampe descendue, le pays traversé, ainsi qu'un pont sur la Tamise, nous sommes à Eton, établi comme presque tous les collèges anglais, dans une ancienne abbaye, à la cour, aux cloîtres majestueux, aux briques d'un rougo vif, sous les lierres envahissanis. Nous montons voir la curieuse chapelle, puis le park oti des jeux sont installés, mettant sur la verdure profonde des bords de la Tamise les costumes blancs des tennis et des crocA^^^. Vraiment nous admirons le soin donné à la croissance des jeunes gens, l'expansion de cette vie physique compensant la fatigue cérébrale, à l'aide de Tair, de la terre et de l'eau. Ce pays d'Eton est char-

mant, aux co(tag»>s enguirlandés de glycines et de faux ébéniers, du portail aux plus hautes fenêtres, et Ton pense aux regards jetés sur la vie à travers ces stores naturellement ouvrés.

Le Jardin zoologique de Londres — le Zoo.

comme on l'appelle ici, vu par une belle matinée de mai, reporte l'esprit aux premières heures du monde; les animaux n'ont pas cet air prisonnier et navré, cette allure de chiourme qu'on leur remarque chez nous. Cela tient au grand espace, et à ce que l'on tâche de conserver autour de la bête encagée un peu des plantations qui l'environnent. Ainsi les lions s'allongent sur des roches recevant et gardant le soleil, et les oiseaux de large envergure ont la place de leur vol autour du bâton qui les repose. De même les serpents, au lieu de cet amas de couvertures grisâtres où ils s'abritent au Jardin des Plantes, évoluent dans une température suffisante ou dans des bassins de verre traversés de tuyaux de calorifère. Il en résulte plus de liberté et de vérité dans leurs attitudes,

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de richesse dans le pelage ou dans le plumage, et la possibilité de faire connaître de monstrueux lézards ou tortues, même de surprenants habitants du fond des mers; et je revois une lourde silhouette embusquée, recouverte d'écaillés, au bec carnassier, à Timmobile et vitreux regard, à la langue frétillante, tendue en piège. Cela ressemble à un mauvais rêve après une lecture de naufrage. Mais que dire ' d'une petite serre consacrée à Téclosion des papillons, où chaque sorte, dans une cage transparente, est en train de dégager de cocons, pareils à de gros boutons de fleurs, des ailes ressemblant à des pétales, d'abord re[)liées et froissées, puis s'ouvrant, se développant, défrisant à l'air leur soie soufrée, cyanée, historiée d'yeux magiques et de caractères de grimoires !

Magnifique et disparate, Westminster; temple de divinités humaines, c'est-à-dire manquant du mystère et de la majesté du temple, alignant,^ espaçant statues, bustes, pierres tombales, enchevêtrant de loin les bras levés, les

têtes surmontées de couronnes, les sceptres, les attributs, de tous les gris, de tous les blancs de la pierre plus ou moins taillée, plus ou moins vieille. L'effet de la première vue : un vertige de gloires mal assemblées ; et pourtant^ à mesure qu'on avance dans celte nécropole de marbres, cela se range et se comprend mieux.

Voici, dans une chapelle, la tombe de Marie Stuart. Je pense à cette tête détachée, à ce cadavre incomplet, à cette ligne rouge du col qui ne saurait plus tenir un fil de perles. Dans cette autre, la reine Elisabeth au dur profil^ les ' enfants d'Edouard, un berceau de pierre qui marque la place d'un tout petit prince. Puis des amis ou alliés des rois, des inscriptions à peine lisibles. La pierre tombale de Cromwell dont le corps n'est plus là. Une grande salle, l'ancienne salle du chapitre, contient tous les drapeaux et blasons des chevaliers des croisades, c'est-à-dire tout l'armoriai anglais. En haut du chœur, le tombeau d'Edouard le Confesseur, en forme de catafalque ; le bois est vermoulu, les dorures effritées : le jour de la fête du saint, on le livre à l'adoration des fidèles, de sorte

que les catholiques envahissent ce jour-là le temple protestant en l'honneur du grand patron de TA^nglelerre. En face, les deux fauteuils oii sont sacrés les souverains de temps immémorial. Les grands hommes d'Etat, les savants, les navigateurs, explorateurs, quelques familles nobles, ^privilégiées, ont ici leur pierre commémorative, leur buste ou statue, et même des comédiens ou comédiennes y figurent : Garrick, mistress Siddons, figés dans leur dernier costume, leur dernière pose. Intéressant entre tous, le coin des littérateurs et des poètes, tout eahaut de l'église, d'oîi il semble dominer par la force Imaginative. Le «vieux Chaucer, Dickens, Thackeray, Walter Scott, Shakespeare, seulement en effigie, voisinent glorieusement, et, sur le marbre où se lit le nom de Browning, une carte vient d'être posée à côté d'une rose et d'un narcisse entrelaçant leurs tiges ; privilège des poètes, l'hommage d'un passant, d'un voyageur, la survie d'un cœur louché. Et le miracle est fait souvent par deux lignes, deux vers que la rime lie ensemble, comme ces deux fleurs accouplées.

Ce Westminster, c'est notre Panthéon réalisé : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante; et il était difficile d'y mettre plus d'ordre, à moins de répéter les statues, les images, grandeur et attitude, et à celte monotonie il faut peut-être préférer le pêle-mêle d'apparitions disparates.

Rien de semblable chez nous au British Muséum. Ce qui le distingue de notre Louvre, c'est un arrangement mieux distinct, mieux classé : c'est la collection» exotique moderne, la réunion des manuscrits aux autres curiosités d'un pays; enfin, ces admirables frises du Par- Ihénon, comment apportées et rangées là ! mais si bien en place qu'elles ne perdent rien de leur caractère harmonieux. Pour se rendre compte d'un pareil musée, il faudrait toute une semaine d'explorations; autrement, on n'en peut marquer que les points saillants, tels qu'ils se présentent au souvenir, faisant ressortir et groupant ce dont l'esprit fut le mieux et le plus frappé. En traversant rapidement les salles des armes, nous voici parmi

des vitrines de porcelaines chinoises et japonaises, ces flambés, ces familles bleue et rose, ces cristaux imitant le jade, ces jades taillés comme des ivoires. Les minuscules Tanagra s'alignent en poses effilées et, si petites, par la proportion élégante, résument une noblesse, un idéal de beauté. Le musée de Pompéi : tous ces fers et cuivres calcinés et verdis, brûleparfums, statuettes, menus objets d'art, objets plus gros d'utilité familière. On rêve devant ces grains de blé encore distincts quoique noirs et amalgamés, ces peintures polychromes mises au jour, endommagées, mais fraîches encore, d'un ton neuf. L'esprit travaille à l'infini devant le moindre vestige, la moindre constatation de la catastrophe inattendue : n'ai-je pas vu des œufs dans un porte-œufs, dont l'un intact, si fragile et persistant à dérouter toutes les traditions par la seule grâce du hasard !

D'un autre intérêt, des modèles de wigwams, de canots, de pirogues, des coiffures sauvages, des armes de silex, des jouets grossiers, des spé- ^ cimens d'ouvrages de perles et de filet, comme en exposent les sociétés d'aveugles ou d'in-

firmes, travaux rudimentaires de cerveaux enfantins.

Antiquités romaines, grecques, égyptiennes, poteries minuscules et de verte transparence, momies de chats, de singes, objets de sépulture, coipme si tout ce qui reste d'un passé déjà si lointain devait être encore plus lointain que lui, tiré des sarcophages. Ecritures roulées sur du parchemin, et, sous "verre, des momies, ou parées de leur masque aux yeux longs, à la bouche fleurie, ou montrant une petite tête bandée et surbandée, une forme de tête comprimée et diminuée, et des pieds enroulés avec des bandelettes noircies. Parmi ces momies, en un tombeau qui conserve à Tintérieur des traces de guirlandes coloriées, la momie de Cléopâtre, ou gardée pour telle. La momie de Cleopâtre !

Imagine-t-on la mélancolie que dégage ce débris de puissance et d'amour, de royauté et de beauté, quand on songe au triple emprisonnement de la mort, de la tombe et de l'emmaillotement tout autour de ce qui fut une femme entre les femmes, une reine et une aimée? Et

ce chiffre de centaines et centaines d'années en arrière de nous !

Sous le ciel enfumé de Londres, dans ces brumes froides où elle se drape certains matins, la moînie de Cléopâtre, fille du soleil, des sables brûlants, du Nil aux eaux lentes, la momie de Cléopâtre embaumée dans Tencens et la myrrhe et tous les parfums chauds de TEgypte antéchré tienne !

Les frises du Parthénon, aussi déplacées de la blanche Grèce aux rivages bleus : beautés de l'art antique, mouvements de cavaliers et de . piétons comme menés en chœur, dans une danse figurant des actes héroïques, des marches à l'ennemi, ou le défilé après la victoire. Et les chevau;s ont dans Fallure la même noblesse que les hommes; leurs naseaux aspirent l'air de la course ou le chant des trompettes dressées aussi dans la courte perspective. Ensuite, bustes^ et statues, merveilles de tous les arts, gigantesques monuments d'Egypte, pourtant immortellement beaux, sphinx méditatifs ou divinités à tôtes d'aigle, rien ne vaut cette blancheur dorée de la terre grecque, ni la per-

fection de ces sculptures. Des dessins, — signés par Michel-Ange, Raphaël, Vinci, Botticelli, Greuze, Watteau, dans une collection où même les Japonais ont leur curieuse place, — nous passons aux manuscrits, aux spécimens d'écritures de reines, de poètes, de grands hommes. L'Angleterre a le respect et l'amour de ses gloires: elle les honore même dans la représentation de ces papiers jaunis, de ces paraphes volontaires; et la rivalité d'Elisabeth et de Marie Stuart est vivante en deux lettres, où l'une demande et l'autre refuse. C'est l'énorme signature de Cromwell; celle, à peine lisible, en italien, de Napoléon 1", dont le souvenir est à Londres singulièrement conservé, moins le souvenir du vaincu, que celui du grand homme en dehors de toute nationalité.

Après le British, VOympia vu le soir de notre visite au Musée. Comment décrire l'immense bâtisse du théâtre abritant dans son pourtour un bazar d'objets à bon marché, de produits algériens, de bijouterie en laiton, de

bonbons exotiques môles h de la parfumerie au rabais, — bazar à petites boutiques tenues par des femmes, ou costumées, ou coiffées étrangement, et par des Turcs à babouches?

Avant le spectacle, le public flâne dans ce hall tournant, s'amusant à des tableaux à horloge — oîi Ton voit à la base un chemin de fer entrant dans un tunnel, en ressortant à micôte; des troupeaux en marche, un moulin les aMes au vent; — se mirant à une glace qui étire en long les images, ou à une autre qui les développe en largeur. Réunion d'objets hétéroclites de tours en cartonnage, de verdure en zinc, de fleurs en papier. Beaucoup de spectateurs gagnent leurs places en barques : c'est l'originalité de VOlympia^ le lac qui sépare la scène des gradins étages; un vrai lac de profondeur et d'étendue suffisantes pour qu'une dizaine de bateaux de promenade y évoluent à l'aise au mouvement des rames. Ils se rangent, illuminés chacun d'un fanal, au long de la salle, car le rideau se lève sur Y Orient.

Éblouissant spectacle, fait surtoutde marches et de ballets aux mille danseurs, danseuses et

figurants, distincts -par leurs costumes, alternant ou unissant le bleu et le jaune, le violet et le vert dans un déroulement sans fin de gazes voltigeantes et transparentes. Pour agrandir le champ des danses, deux planchers, en forme de ponts étroits, se détachent de la scène, se déroulent, se rejoignent en demicercle par-dessus l'eau. "^

Si le premier lableau de V Orient n'est que ballets, au second se joue une pantomime tragique, après laquelle tourbillonnent, du haut d'une ronde mosquée, des prêtres et* prêtresses aux éblouissants costumes; une fête suit, et sans que cesse de circuler la figuration nombreuse et renouvelée, une dompteuse d'éléphants s'avance d'un côté de la scène, dirige de sa baguette six énormes animaux; de l'autre côté, un danseur de corde, infatigable, étend son balancier, le hausse et l'abaisse, et bondit et rebondit aux sons d'une musique de cirque, tandis qu'au milieu, devant la mosquée dorée, pareille à une énorme ruche dont une nuée de figurants seraient les abeilles agitées,, trois clowns vêtus en diablotins, agiles et rouges,

exécutentsurtroisdchelles accotées OU réparées, se joignant et se disjoignant, des courses, des sauts, de périlleuses grimpées. Un mouvement vertigineux : on ne sait où fixer les yeux, attirés ou distraits de toutes parts.

Ensuite une caravane de gens et de chameaux chargés, sous le ciel qui passe du pourpre coucher de soleil au crépuscule mauve, à la nuit toute scintillanle, présente de curieux et nouveaux effets de lumière. Après l'Orient, c'est le vieux Londres, les monuments moyennâgeux, le défilé, retour des Croisades, les lances et les bannières sortant des poternes, des farces locales et bouffonnes, des noyades dans la Tamise, figurée par le lac artificiel, oii les corporations des vieux métiers, — sur d'énormes galères, tels des chars de carnaval, — aux chairs roses, aux symboliques attributs, évoluent pour finir, ornées de. feuillages et d'oriflammes !

Nous sortons de Londres pour Kensinglon; Tious voyons fuir et s'espacer la ville, en de

tout petits cottages aux jardinets devant les fenêtres, aux babies errant sur les portes, sur les seuils, dans ces costumes que Kate Gi?eenaway a rendus universels ; les grands' conduisant les petits comme sur ses coloriages, les garçons en vestes courtes, petites culottes, bérets ou polos de nuances vives, les fillettes en jupes longues, volontiers vertes ou brunes, ou de ce jaune anglais, plus doré que le nôtre et plus brunissant; quelques-unes ont le petit bonnet' ruche, car il fait frais encore. Puis des costumes tout blancs, ce sont les plus coquets, et des maids tout en blanc aussi, en blanc commun de percale, conduisant de blanches petites voitures dont le baby semble une colombe au nid.

Et les attitudes sur une barrière, comme d'oiseaux perchés, au bord d'un banc de jardin, par rang de taille, rappellent les albums de l'artiste incomparable, et qui a compris l'enfant comme un botaniste la fleur, comme Tinsecte, un entomologiste.

Nous roulons sur une interminable route, par un territoire ni campagne ni ville, et long-

temps plat et poussiéreux ; enfin, voici la Tamise qui surgit partout comme notre Seine, et des pelouses, de la fraîcheur, une délicieuse oasis : les jardins de Kew ; c'est ici que la verdure anglaise a toute sa profondeur, tout son velouté, sous les massifs d'arbustes rares ou au bord de cette petite pièce d'eau devant les serres. Celles-ci, inégalement chauffées, sont d'abord de tempéiature exotique pour de hauts palmiers de loute espèce, bananiers, cocotiers; des grappes de fleurs sortent des élancements de feuillage, se recourbent sur les tiges; puis des orchidées à pétales de cire ou de soie gaufrée, ou d'un velours végétal plus moelleux que l'autre. Dans d'aulres serres les azalées, iris, glaïeuls, et toujours l'orchidée, infiniment variée de couleur et de forme, en solides calices d'aspect fantastique ou féroce, ou repliant des lianes flexibles aux épanouissements d'étoiles. Dehors, sur les gazons, des carrés de tulipes jaunes bordés de pensées de tous les tons violets, de tulipes rosées et de narcisses, des arbres en fleurs: c'est un enchantement pour les yeux et l'on

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admire le soin et le goût, Fart véritable des jardiniers anglais.

Ensuite, par les hauteurs du parc de Kingston , à la vue panoramique, nous gagnons Hampton Court, château royal que j'entendais comparer à Versailles, à cause de Teau, des bassins disposés devant l'entrée principale; mais alors un Versailles plus farouche et sauvage. On en a fait aussi un musée de peinture, où abondent les tableaux italiens avec des Van Dyck, des Velasquez , des Holbein, — le peintre du roi Henri VllI, par qui le château fut habité avec ses six femmes consécutives.

— Dans les grandes salles froides au mauvais éclairage, quelques toiles françaises, de délicieux portraits de Lely, des Hogarth. La cour intérieure a conservé Taspect féodal, si les jardins ont le caractère de notre xvni" siècle ; on se sent dans une résidence de grands souvenirs, et c'est avec la mélancolie qui suit ces visites aux lieux de splendeur et de fêtes abandonnés, que nous roulons dans la grande allée de marronniers menant à Kingston.

Les arbres, en cette saison de mai, dressent

tous leurs thyrses blancs à des hauteurs fabuleuses, semblent d'immenses bouquets d'autel ou des candélabres aux girandoles fleuries sur la route d'un cortège royal.

Nous avons promis une visite en rentrant.

Dans la correspondance de Flaubert, il est question de deux sœurs charmeresses, petitesfilles d'un amiral anglais, les misses C... C'est de rencontres à Trouville, d'étés passés au bord de la mer en compagnie de ces jeunes filles, que datait l'amitié, et Flaubert parle d'une façon charmante de ses visites vers l'Arc de Triomphe. L'une de ces jeunes filles mourut; l'autre, c'est Mrs Tennant, qui, nous sachant à Londres, nous invite à venir la voir, à renouveler la connaissance que nous fîmes d'elle et de sa chère fille par l'entremise de Flaubert il y a une dizaine d'années. Dans l'intervalle, miss Dolly Tennant a épousé Stanley, l'explorateur, celui qui retrouva Livingstone après tant de périls.

Me voici en un luxueux hôtel près de la Ta-

mise, dont le séparent un autre hôtel et de vastes jardins. Bel et luxueux intérieur anglais; un portrait de la fille aînée de la maison par Millais, coloré comme tous ceux de ce pein're, aux joues d'un fard de jeunesse, aux coquets yeux noirs, sous un chapeau de paille ; celui de la plus jeune forme contraste, dans une tonalité calme, aux reflets givrés.

Edison ayant offert à l'explorateur un phonographe comme cadeau de noces, on nous fait entendre la musique du mariage^ musique, d'église, musique de fête pour la réception, le lunch. Malgré le mécanisme, le côté « marionnette )) du son conservé et reproduit, en fermant les yeux Mrs Stanley peut reconstituer la première journée de sa vie de femme, aux accords lents des orgues, à ceux plus vils des airs de danse, sur la mesure desquels défilèrent les mondes savant, politique, aristocratique de Londres, où Stanley compte beaucoup d'admirateurs et d'amis.

En outre, sont conservés sur les cylindres des voix agréables ou célèbres, celle d'un acteur en vogue, celles d'auteurs en visite, le chant

d'une amie. Je le répète, le son se dénature dans ce curieux phénomène, perd son enveloppe comme un fruit qui se fane; c'est un cadavre de son; l'articulation est restée, mais dcpouillép^ décolorée, telle que dans une poupée ou un oiseau mécanique. Les résonnances de Ja voix humaine avec Thésitalion ou Taffirmation d'un sentiment, ce tremblement significatif et qui émeut Tair pour les sympathies ou les antipathies, s'y perdent, s'y évaporent. Ici le hoine s'agrémente des souvenirs de voyage de Stanley et des goûts artistiques de sa jeune femme. Dans l'atelier de celle-ci, aux toiles représentant surtout des enfants, des scènes familières, se rangent des vilrines où se trouvent cordes, marteaux, chronomètres de l'explorateur, reliques non vieilles encore, mais toutes poudreuses du sable d'Afrique, ou tout humides et rouillées des cabines de paquebot. Avec un respect attendri et touchant, Mrs Stanley sort ces atlributs de gloire et donne à mon mari une petite boîte taillée dans un fruit de la forêt des nains, et que Stanley avait destinée à un de ses lieutenants, mort depuis.

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Celte maison Tennant est tout intellectuelle; le mari de la fille aînée, très préoccupé du surnaturel et de ses effets psychiques, est un ami et correspondant du D' Charles Richet.

Tous les matins, c'est dans notre salon d'hôtel un défilé &' interviewers plus ou moins connus, plus ou moins discrets, faisant passer des cartes, faisant valoir des relations communes et harcelant le pauvre auteur sur des. impressions vraiment encore trop incomplètes et trop fraîches. Le Londres qu'il a vu, l'hôtel où il est descendu, les quelques relations, on s'efforce d'exprimer de tout cela une opinion définitive, quitte à contrarier ou révolter les nombreux lecteurs de ces immenses journaux, si serrés d'impression et d'innombrables réclames et qui font penser que les jours sont plus longs à Londres qu'à Paris.

Aujourd'hui, invitation à un thé chez M. Hanvilton Aïdé, un dilettante, un mondain, un

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auteur aussi de littérature romanesque et de musique appréciée : une de ces personnalités qui vous aident à aimer et h comprendre un peuple, vous en font connaître les préférences, les différences, parce qu'elles sont le trait d'union, là communication entre différentes sociétés, — tenant aux arts, h l'aristocratie de nom ou d'argent et pouvant grouper dans un salon les différents éléments d'une nation.

Joli rez-de-chaussée, pittoresque par sa construction, sa hauteur de plafond évoquant presque ces vieux hôtels de notre Marais, qui restent significatifs d'une époque. Aux angles en forme de ruches, des bibelots, de claires porcelaines; puis de beaux tableaux, un ameublement choisi, des fleurs, sans lesquelles il n'est à Londres ni réception ni dîner. On chante : c'est un morceau français dit par une Anglaise ; la langue étrangère rétrécit et comprime un peu la voix par ses sons gazouillants, ses syllabes fermées, mais elle est musicale et gracieuse quand même, et cela fait si grand plaisir d'entendre des accents connus!

Des femmes élégantes, parées, non pas avec

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le soin cherché et raffiné des Parisiennes, mais avec une distinction aristocratique. Les Anglaises ont conservé les bandeaux, les cheveux relevés sur le front, les classiques coiffures féminines, et les visages en gardent un caractère sérieux et modéré à peu près inconnu chez nous maintenant. C'est une simple constatation. Moins de grâce, vraiment, que nos frisures, nos chevelures légères et soufflées, mais les yeux reçoivent de ces bandeaux une ombre favorable, ou de ces fronts découverts ime élévation vers la pensée. Je pense qu'avec nos modes et nos chapeaux élégants, un peu de cette simplicité ressortirait d'autant mieux.

Le thé se donne dans une pièce voisine : de là bien des curiosités pour l'homme connu, mais non indiscrètes, ni persécutantes. Quelques agréables présentations, on chante encore, puis le salon s'éclaircit et se vide, et les dames T... nous proposent un tour de park. '

Le temps est refroidi, une bise souffle; pourtant les équipages se frôlent, presque tous découverts. Du velours, des fourrures, encore quelques coiffures d'hiver; et je constate, dans

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la parure, des duretés, des disparates. Chez nous, cette saison, on assemblait du mauve, du violet, du grenat et du rose, sans rien de choquant : au contraire, un charmant eff(>t, comme si, par leurs nuances invisibles et dernières; ces couleurs s'harmonisaient ; rien de pareil ici; les verts sont de prés en herbes; les bleus, de ciels algériens; les i'ouges, d'uniformes militaires; les violets, de gants d'évôques. Cela nuit aux plus beaux teints; et, vraiment, on dirait toute l'élégance mondaine extérieure, consacrée aux équipages, aux chevaux, aux attelages irréprochables.

Londres le malin, vraiment Londres, tandis que Paris n'est pas lui-même le matin. Dans Piccadilly tous les visages que Ton croise sont animés, rafraîchis par quelque sport, les magasins brillants et peuplés dans la transparence nouvelle de leurs glaces. Les voitures en foule circulent, les petits cabs agiles, balancés sur leurs roues élastiques, les omnibus tout

en annonces et réclames multicolores; c'est un

mouvement sans arrêt, sans flânerie, chacun poursuit un but. Pour gagner la National Gallery, nous traversons un des quartiers les plus vivants de la ville, oii déjà des profils se montrent aux fenêtres des clubs, pencliés sur de volumineux journaux.

Incomparable Musée, la National Gallery, où. Ton admire l'école anglaise dans ses trois grands portraitistes : Lawrence , Reynolds , Gainsborough ; et la réunion des Holbein, des Van Dyck et Velasquez, des Primitifs depuis Botticelli jusqu'à Grivelli. De celui-ciune Vierge à r Enfant : Tenfant Jésus le plus expressif que j'aie vu jamais, endormi, sa pelite tête abandonnée sur une de ses petites mains, avec cette confiance dans le sommeil et dans les genoux de la mère, si puérile et si vraie. C'est émouvant, cette ignorance des clous de la croix et de la montée du Calvaire. Rien que l'enfant; il n'est même plus Dieu, rieii que le fils de Marie. De Holbein un portrait de princesse dans cesraides ajustements, ces guimpes demi-

monastiques, tout co noir presque conventuel que l'Espagne imposait d'une mode austère ; de Hoppner, la comtesse d'Oxford parée d'un collier de corail; des Constable; des Hogarlli; ce Mariage à la mode si terrible avec ses costumes du xviïi* siècle, qui ne servent guère chez nous qu'à des scènes galantes et riantes, la suite des toiles caractéristiques montrant d'abord les deux époux en face l'un de l'autre, dans le bris de leur vaisselle et de leurs bibelots; la fuite par la fenêtre et le coup de poignard qui tue le mari; la mort de la femme, les bagues glissant dans la main qui lui tâte le pouls, tandis que les valets se hâtent à la curée, — cruelle imagination, peinture sombre et triste aggravant le malaise de voir la figure humaine exagérée dans ses traits expressifs.

De Gainsborough, l'attrayant portrait de Mrs Siddons, visage allongé, boucles en poudre et chapeau encombrant, ombrageant la petite iête, la faisant paraître plus délicate, comme le velours serré au cou l'agrémente, pâlit le teint, avive les yeux; une merveille d'arrangement autant que de peinture; — Reynolds : toujours

son même type féminin au regard en arc remontant, au nez gai, à la sinueuse bouche, en accord avec les yeux par ses points d'arrêt.

Tous ses types se rapprochent de celui qu'il nomme « la Souris », — oui, la petite souris guctteuse et malicieuse et si finement méfiante du piège ; — Lawrence, trop officiel ici, quoiqu'il mette aux figures qu'il peint, un regard vivant, mouillé, un regard qui pense et absorbe, à la fois profond et reflétant.

Parmi les chefs-d'œuvre de ce musée qui en e?t si riche, les Turner, rappelant un peu, dans la couleur des ciels orangés, ces débarquements par notre Claude Lorrain en des pays de rêve, aux heures extrême^ du jour, de tonnes de perles et de diamants, de ballots d'étoffes lamées pour quelque princesse des Mille et une Nuits. Eh bien, Turner a déchargé, éparpillé, vaporisé sur sa palelte ces pierres rares et ces voiles tissés d'argent et de soie. C'est un éblouissement de couleurs vives, mais voilées d'eau en brouillard, de vapeurs traversées de soleil ou de lune. Qu'il peigne un navire dans l'embrun, ou une locomotive dans

tout Téffort en avant de sa vapeur ennuagee, Tiiisation se fait des éléments eux-mêmes, comme Farc-en-ciel par l'atmosphère orageuse. Souvent il se calme pour des rivages ombragés de grands pins, des baies italiennes lignées de ruines et de vagues.

Ce soir nous donnons un dîner à rhôtel,.un dîner où ma responsabilité de maîtressse de maison est' peut-être moins engagée que s'il avait lieu chez moi à Paris, mais dont pourtant Tordonnance m'inquiète par des changements d'habitudes, et tout ce que je sens de dissemblable de notre service à celui-ci. Dès le matin, je sors avec Lucien acheter des fleurs. Quelle gerbe nous rapportons ! Quelle loufl*e d'azalées d'un rose jaunâtre soufré vers le cœur et d'un carmin clair sur les bords! Avec les pousses tendres de l'arbuste, cela fait un surtout, complété par une quantité de petits vases ronds où les jonquilles, narcisses, tulipes, plantes bulbeuses du printemps s'épanouissent en floraisons pâles. Vers six heures,

la table mise, je regarde si tout est en place; ses quinze couverts s'alignent convenablement, mais la nappe me semble déserte comme une steppe blanche : pas de carafes, pas de bouteilles. J'en fais l'observation, et dans son baragouin allemand, franco-anglais, le maître d'hôtel m'explique qu'ici on passe seulement les vins, on ne les sert pas.

Nos invités arrivent, Mrs Stanley en bleu très clair, Mrs Tennant en noir, accompagnées de Stanley, qui me paraît tout petit en regard de ses portraits; la tête est belle, un peu féroce, blanchie trop vite; il s'exprime difficilement en français ayant recours à tout moment à l'obligeante intervention de sa femme; et l'on voit l'aimable visage aux yeux brillants de D. Stanley se tourner et se retourner, suffire aux demandes et aux réponses avec une vivacité charmante. Georges et Pauline Hugo entrent ensuite, celle-ci dans une robe bleue de forme antique qui va bien à sa calme beauté, le corsage flottant, les manches tombantes, puis le romancier Henry James, l'amiral Maxse, Hamilton Aïdé, le critique d'art Phi-

lipps, Huret du Figaro. On cause, on s'anime, le dîner est servi; et me voilà assise entre Stanley qui ne comprend guère mes essais de conversation, et l'amiral, avec qui j'ai quelques souvenirs parisiens et quelques amis communs. En nous aidant de nos plus proches voisins, la table se fait bruyante peu à peu; Léon, Philipps, Georges et Lucien se répondent d'une place à l'aulre. Pauline peut entretenir Stanley dans sa langue. J'ai bientôt l'explication du manque de bouteilles; c'est qu'ici chacun a sa boisson particulière; l'un se désaltère d'eau et de whisky, Vautre de vieille eau-de-vie et d'apollinaris, la plupart de bordeaux, xérès, Champagne absolument purs.

Quant à la bière, boisson nationale, elle n'est pas mondaine, pas reçue et à peine demandet-on un peu d'ale.

J'ai une jolie toilette mélangée de satin soufre ou citron pâle, et d'un crêpe de Chine de même nuance brodé de fleurs mates en relief d'un blanc rosé seulement de place en place par quelques fils de soie dans la trame intérieure, fleurs de pommier, semis et branchages, où

s'écartent aussi de gros nœuds de satin blanc. La soirée se passe le plus doucement, le plus gaimenl possible, et Slanley en est le roi, s'entrelenanl avec mon mari de ses exploralions, de ses dangers, éloquent malgré son hésitation, son bégaiement de notre langue, qui parfois fait passer une expression pittoresque dans l'ignorance du mot vrai. Edmée est charmante ce soir et très admirée dans ses courtes apparitions au salon ou à lable.

Visite à George Meredilh, le célèbre poète et . romancier, dans une campagne anglaise qui rappelle le Dauphiné par de mois vallons verts, des ravins aux douces pentes. A la gare, il nous attend lui-même en vêtements clairs et comme de fête: l'aspect d'un poète gentilhomme aux parfaites manières, à la physionomie distinguée et sympathique. Il a les yeux d'un bleu aigu, le teint saxon, mais sa démarche est incertaine; et, pour dissimuler la fatigue et peut-être la souffrance qui en résulte, il fredonne doucement sur un ton de mélopée presque joyeuse.

En voiture, le grand vent souffle du nord, froid et sain, contre lequel s'abrite le jardin entouré de hauts buis taillés, jardin bien cultivé sur son terrain incliné et que fleurissent en ce printemps britannique, plus tardif que le nôtre, des cytises aux grappes jaunes, encore quelques lilas et des muguefâ d'un blanc de lait sur leur feuillage si franchement vert. Au départ, ces muguets enbouquets pourles clames, seront le souvenir embaumé et fragile de notre courte visite.

Une belle énergie dans cette figure d'artiste, creusée mais si vivante, par ses yeux à l'expression profonde traversée d'étincelles d'esprit et d'un pétillement de petites lueurs. Il paraît extrêmement curieux de notre littérature actuelle, surtout de la plus rare, de la plus expressive et cela frappe chez un étranger. La fille du poète est là, dans l'étroit salon, aussi la fille de Tamiral Maxse, lady Cecil, belle-fille de lord Salisbury — deux jolis types de beauté blonde au teint transparent et velouté; toutes deux habitent constamment la campagne, aux environs.

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De la maison d'habitation, nous montons au clialet de travail : deux petites pièces. Dans Tune, dos livres et des livres empilés sur une table, d(^l)orclant des bibliothèques, livres anglais et étrangers; parmi ceux-ci, un exemplaire de Mireille^ un autre de Calendau^ fatigués d'être feuilletés par une prédilection de poète à poète. Dans l'autre un petit lit de fer pour le travail prolongé, nécessitant quelque repos.

C'est avec un respect curieux que je me trouve dans un de ces endroits privilégiés, songeant aux habitudes de pensée, aux haltes dans la rêverie ou la lecture, de ceux qui les occupent. Que ce soit dans le cabinet de travail de Zola, aux candélabres d'autels romains fleuris d'électricité, aux bibelots chers et rares, ou dans la bibliothèque d'Edmond de Concourt, ayant au plafond une broderie japonaise en haut-relief, aux murs d'introuvables éditions, aux vitres le reflet des roses et des verdures choisies du jardin d'Auteuil, — ou justement dans la maison de Mistral, à l'horizon de cyprès et de roseaux en bordures et d'alpilles

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bleues, je songe à ce qu'ajoute à rinspiration le bien-être des yeux et d'une installation raisonnée.

Eh bien, chez Meredith, ce qui me frappe, c'est le besoin d'isolement, le refuge sur la petite colline dominant l'habitation, et la littérature à part de la vie. Du chalet nous gagnons un haut monticule, de cette herbe rase et fine, élastique sous les pas, si particulière à l'Angleterre; la vue s'étend au vent qui chasse les nuages, fait courir de larges ombres ou de claires lueurs sur les prés environnants, découvre un village pjroupé et resserré dans un rev.crs de terrain. Redescendus chez Meredith, le thé pris, après la légère excitation qui suit,' où la causerie se dépêche et s'anime, nous prenons congé de l'écrivain, en gardant l'impression la plus vive, la plus charmante.

Quand nous ne connaîtrions de lui, nous Français, que son hymne à la France en 1870, la générosité de cette page offerte au lendemain des désastres, nous aurions de quoi l'admirer; mais toute son œuvre est d'observation humaine et d'expression supérieure ; ses poé-

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sieSjSes romans, Y Égoïste^ V Épreuve de Richard Feverel^ lésComédiens ù*agiçues. Je l'ai entendu comparer à notre Mallarmé comme inspiration d'art, originalité et indépendance d'esprit.

On m'a invitée auiourd'hui à une séance au club des damés auteurs de Londres, et j'en ai une vive curiosité. Miss Belloc vient me prendre en cab et nous traversons un Londres embrumé, presque froid, mais dont j'aime les fonds de rues vagues et lointains dans une buée jaune, avec des demi-clartés d'aquarium d'où les passants, les voitures émergeât peu à peu comme des épreuves successives et chaque fois mieux exactes; les monuments prennent un vague de rêve, les statues de reines. Queen Anne, Queen Elisabeth découpent leurs couronnes de pierre, leurs mains armées du sceptre, — car ici les femmes ont régné et régnent, — dans une brume dense, que n'agite ni ne disperse la grandeur ou la maji^^lé de leur geste.

Vraiment, je préfère la ville aujourd'hui

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que sous le soleil. Elle a plus son caractère septenlrional; et ce silence des passanla, leur flegme s'expliquent mieux qu'en ces derniers jours tièdes, oii le soir, des chanteurs ambulants, des pianos en plein air mettaient sous les hôtL'ls des échos d'Italie et des farces de minslrels.

Nous entrons dans une vaste salle en soussol où se trouvent déjà réunies une cinquantaine de femmes jeunes ou vieilles, presque toutes de toilette simple et causant d'une manière animée; très gentiment on me présente, et me voilà tout de suite entourée d'inloriocu- Irices, très gênée par ma presque ignorance de leur langue. Elles y suppléent, les unes dans tm français très étudié, les autres avec des demi-phrases toujours gracieuses et significatives. Voici miss Ward, l'auteur d'un roman à succès, Mrs Stanley et sa mère, voici miss Shaw, qui a fait plusieurs fois le tour du monde pour des correspondances politiques ou économiques parues dans le Times, dont elle est la collaboratrice assidue.

Et je ne vois pas ici ce que nous appelons le

bas-bleu, la femme se servant d'un art comme d'une originalité très voulue, en faisant un moyen d'effet ou. de séduction ou de satisfaction vaniteuse. Ces femmes ont Taîr d'activés et de travailleuses, et presque toutes débattent leur intérêts vis-à-vis des journaux et des revues avec un bon sens, une vue pratique remarquables. Je le répèle, je ne vois pas parmi elles ces protégées des directeurs, ces demi-actrices, demi-aulours, qui déconsidèrent chez nous les lettres féminines. Depuis miss Belloc, mon introductrice, qui, aux côtés do sa mère, rédige ses intéressantes et consciencieuses interviews, jusqu'à miss Shaw, cosmopolite, tous les auteurs restent femmes et très femmes; et après une heure passée dans ces allées et venues discourantes, comme d'une grande classe en récréation, — oui, c'est la même gaieté, la même grâce cordiale, — je rentre à l'hôtel très édifiée sur la femme anglaise, et l'appréciant davantage.

Tout au bout de Londres, vers Kensington.

Là me revient un souvenir du Chateaubriand des Mémoires d' outre-t07nbe : « Kensington me plaisait, j'errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie qui touchait à Hyde Park se couvrait d'une multitude brillante. » Nous allons visiter HoUand House^ une de ces anciennes demeures anglaises, moitié château, moitié hôtel, élargissant, en pleine ville, des champs de pâturage et des murs de parc. 11 en existait, paraîl-il, un grand nombre, avant l'extension continuelle de la ville, mais cet Holland House reste le type de l'habitation aristocratique, aux longues origines.

Nous sommes reçus par la comtesse II... et sa fille dans un salon dont les larges baies découvrent des pelouses aux splendides massifs de rhododendrons en pleine fleur. On se croirait dans un de ces anciens châteaux des bords de la Loire oîi se mêlent les vieilles tentures et l'ameublement moderne, des boiseries précieusement conservées et des tourelles d'un autre âge, et d'antiques perrons dont les pierres noires s'ornent de fleurs nouvelles.

Ici tous les souvenirs de Lady Holland, du

poète Addison (il mourut dans cette chambre), de Pitt et de Fox, dont voici des portraits par Reynolds; une grande et vaste bibliothèque, des miniatures, des autographes, une vitrine entière consacrée aux reliques napoléoniennes et une série d'appartements capricieusement disposés par l'addition de pièces nouvelles ou de portions d'escaliers.

Partout aux vitres le grand parc étale un panorama varié : sous les sombres parasols des cèdres, des pâturages et des troupeaux : et, quand je pense que Londres est là contre les murs, ses rues, ses magasins, ses squares, cela paraît invraisemblable! La comtesse H..., sa jeune fille, ses hôtes, le comte et la comtesse de M..., nous accompagnent avec les explications les plus gracieuses, les plus xlétaillées, et nous font voir EloUand House jusqu'en ses recoins. Nous avions auparavant visité une habitation luxueuse et toute moderne qui est aussi un musée de peinture, et dont l'architecture semble le souvenir d'un voyage en Italie, avec l'escalier monumental dominé de galeries à la Véronèse. Qu'un bal costumé évoluerait bien

entre ces colonnes, ces baies ouverles où se grouperaient les toiletles multicolores, les coiffures de style, où s'ouvrirait Téventail des Colombines, où surgiraient les masques vénitiens ! Mais ce palais est inhabité, ses glaces nombreuses reflètent seulement des tableaux, le regard fixe des portraits en leur onde figée, ou, quand les volets s'entr'ouvrent, les tapis verts de Hyde Park.

Le même soir, au théâtre de Covent Garden, pour voir le Trovatore^ souvent entendu à Paris : mais ici c'est toute autre chose.

Grande belle salle, public très paré; aux loges, aux fauteuils et aux stalles de parterre, enfin partout, toiletles décolletées, souvent accompagnées et demi-voilées d'une sortie de bal, d'un léger burnous. 11 m'a semblé voir beaucoup d'étoffes orientales, de même que la richesse des bijoux, la beauté des gemmés fait penser à la suzeraineté de l'Inde et aux fréquents débarquements de toutes les colonies lointaines; perles magnifiquement orientées,

diamants figurant des feuilles de josier, parure ducale, mettant au cou de minuscules feuillages qui vont s'agrandissant vers le visage, accentuant leur forme héraldique. Une jolie coiffure dans une loge : cinq saphirs superbes de grandeur différente, entourés de brillants ; sur la petite tète blonde aux simples bandeaux qu'ils auréolent, ces bijoux représentent assez bien des plumes de paon irradiées, Feffet en est charmant. Quant aux toilettes elles-mêmes, je les trouve ordinaires de teinte et de forme; il me parait pourtant que la maigreur assez générale et distinguée des Anglaises pourrait s'agrémenter de modes spéciales, facilement élégantes dans la sveltesse. Enfin le coup d œil général est superbe du flottement des étoffes claires, du doux éblouissement qui en résulte à Tœil, et que l'on devrait exiger pour nos salles de spectacle.

Sur la scène, un ténor aimé et gâté de son public, un artiste italien en représentation, pour qui l'on ne saurait avoir les exigences ni les critiques réservées chez nous aux artistes installés. A un moment de triomphe, on le

rappelle deux fois, trois fois ; il parait, reparaît, puis, devant le rideau baissé au ras de la rampe, le voici encore, dans son costume à boites et crevés, saluant, resaluant et. envoyant des baisers à toute la salle. Pour les costumes, la mise en scène, les décors conventionnels, il me semblait assister à une représentation de notre ancien Théâtre-Italien.

Dimanche de Londres, dont on ne peut se faire Tidée à Paris. Ce dimanche commence réellement le samedi vers quatre heures, quand les magasins, fermés ou près de la clôture, n'offrent plus aux acheteurs que la moilié de leurs articles et du zèle de leurs employés.

Tout Londres s'en va dans sa campagne ou sa banlieue : après Taclivité inouïe de toute la semaine, il faut à la grande ville commerciale ce repos, ce halètement, comme d'une machine (jui répand son surcroît de vapeur. Dans certaines familles tout à fait pieuses, on cuit même les viandes la veille, servies froides aux repas du dimanche. Pas un bruit de piano dans

les maisons, ni d'orgue au parcours de la rue, tout s'arrête, se tait, se repose.

Dans une installation où Ton possède ses habitudes, ses livres, une routine de pensées vivantes, ce dimanche peut s'admettre et fait même l'occasion, soit de grandes courses au dehors, soit de méditations au dedans, après les pratiques religieuses. Mais dans un hôtel où rien ne vit pour nous d'une tradition ou d'un souvenir, où, bien au contraire, restent, diraiton, des atomes étrangers, cette inaction forcée accable et révolte ; nous essayons de la secouer et allons voir des expositions partielles, comme la New Gallery où se trouvent un beau portrait par John Sargent et de délicieux Burne Jones, bien supérieurs à ceux que nous vîmes à Paris.

Puis, en roule par la ville, par la City, non plus grouillante à l'ordinaire, mais toutes ses fermetures abaissées, tous ses bureaux clos.

Plus rien de vivant que les enseignes complètes et détaillées, avec les successions, les associations; et celle-ci, qui m'a fait rêver, m'a donné du peuple anglais la mesure la plus

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familiale : For oiir cliildren^ pour nos enfants. Les layeltes qui débordaient hier des vitrines, ces coquets emmitouflements, ces ajustements écossais ou marins, ces chapeaux, ces toques : for our children^ pour nos enfants. , Les omnibus, les cabs, beaucoup moins nombreux que par la semaine, les cochers en tenue, chapeaux élevés, des fleurs à la boutonnière. Et puis pas un trafic, pas un négoce : c'est la journée pour les âmes. Nous revenons par Green Park, où le dimanche se pratique en sermons improvisés. Il fait froid pourtant : les verdures n'ont pas leur bel épanouissement printanier et se resserrent comme, dans les landaus, les toilettes abritées de lainage sombre ou de loutre. Quand même, malgré la bise rébarbative, des gens grimpés sur des chaises entraides silhouettes prêchent d'une voix monotone; et les passants se groupent flegmatiquement, machinalement.

Comme, en ce brouillard jaune, cette hostilité d'un ciel bas et mou, d'endormante sombreur, se comprend l'amour du home^ qui fit de la maison anglaise le refuge et le type de

rintimité familiale, paré d^élégance et de confortable! Là se joint la gaieté des murs à la gaieté des étoffes, qui mêlent si heureusement l'art indou et Tart japonais avec un rien de notre xvni* siècle, dans la blancheur des boiseries.

Et qu'il y aurait à dire sur le goût des sporls en plein air, des noumtures épicées et des boissons chaudes et fortes, par lesquelles les Anglais essayent de combattre la mélancolie d'un climat où s'alentissent vraiment les énergies physiques et morales! Ce serait aussi l'explication de ce perpétuel dépaysement vers la France, l'Italie et la Suisse, d'un peuple cherchant la vivacité, l'air fortifiant qui manque à son île.

Nous sommes invités aujourd'hui à un thé chez le grand éditeur anglais. M... M... Mais avant, tandis que mon mari et mon fils aîné s'y rendent directement, je vais avec Lucien chez le peintre Aima Tadéma, où nous présente notre guide et notre introducteur à .Londres,

le distingué romancier Henry James. Dans Saint- John's, un hôtel possédé autrefois par James Tissot, mais que le propriétaire actuel a agrandi, y annexant des parties de jardins ou d(^ serres, des bâtiments nouveaux. Cela fait un ensemble intéressant et artistique où l'œil s'amuse des fleurs distribuées partout, des plantes s'élançant au. pied d'un escalier, d'un bassin entouré de dalles de marbre semées de feuilles de roses pour rappeler un tableau récent, de coins et recoins ornés et nombreux.

Dans le grand et bel atelier aux reflets argentés comme d'un invisible clair de lune, le piano peint et incrusté de nacre et d'ivoire garde sur un panneau intérieur des autographes de grands musiciens. Voici des kakémonos curieux, dont l'un montre la foudre sous forme d'un dragon au mouvement lumineux et zigzaguant; enfin des tableaux du maître du logis découverts sur notre demande, ce qui nous permet d'admirer, sur un fond de golfe de Naples, un groupe de femmes autour d'un lion monumental, dressé dans le bleu du flot et du ciel.

Les honneurs nous sont faits avec la meilleure bonne grâce par l'artiste et sa femme, artiste aussi, par sa jeune fille; et nous sortons enchantés de ce logis caractéristique, pour rejoindre dans une grande course Thôtel M...

M..., oîi la foule se presse et s'empresse.

On a réuni là fout ce qui porte un nom dans la littérature anglaise, une compagnie d'intéressants auteurs et même d'authoresses ; pour que les présentations se fassent en ordre, Mrs M... M... ne laisse auprès de nous que peu de personnes à la fois, de sorte qu'après les préliminaires obligés d'une conversation, les premières questions banales, à peine cette conversation engagée, à l'interlocuteur en succède un autre moins informé ; et c'est à recommencer et ne peut se faire Teiitretien intéressant. Cet essai d'entente, surtout en langues différentes, laisse beaucoup de regrets, après le défilé ininterrompu de visages intelligents, aristocratiques, après cette énuméralion de noms connus dans les arts et dans les lettres. Je garde néanmoins un charmant souvenir du joli salon clairement décoré, orné de bouquets

aux feuillages rouges des mahonias, aux fleurs jaunes des narcisses, où l'apparition de deux beaux enfants compléta le charme d'une réunion exceptionnelle.

Après le dîner, sur une invitation de l'amiral Maxse, nous nous rendons à une fêle nautique dans un club voisin de Thôlel. Par des escaliers sans fin qui commencent au sous-sol, s'embranchent, se détournent, nous voici dans une grande salle nue dont le plafond est un vitrage, et le sol une eau très noire sôus les mille feux de Félectricité, autour de laquelle courent une sorte de quai en parquet et une galerie portant sur des gradins la nombreuse et élégante assistance : femmes parées pour le soir, clubmen aux boutonnières de fleurs; — et même je trouve ces toilettes un peu coquettes, un peu bijoutées, pour celte eau noire, pour les jouteurs qui s'y jettent en maillots sombres et s'y livrent à des courses, à des concours, h des sauts de grenouilles, à des élans au bout de cordes flottantes.

Tout> coup sur le haut tremplin, se dresse une jolie silhouette de femme, souple, moyenne, aux cheveux courts. Elle s'élance, fait un long plongeon, reparaît, nage en sirène, coupe Feau d'un bras bl^nc que la perspective étend en longueur, et toujours ce joli bras, dans les remous de sa course, traverse toute la piste nautique. Ensuite une musique d'orphéon, des sauts et des éclaboussures, tandis que pas mal d'invités rejoignent sur le pourtour, comme une actrice dans les coulisses, la jeune femme qui toute ruisselante, sa chevelure en algues aplaties, me fait penser à ces poupées nageuses, jouets d'enfants pour le bain. Ce serait une distraction peu goûtée chez nous : pas assez de lumière, de mise en scène, mais ici les exercices corporels sont appréciés pour eux-mêmes, ont une beauté propre et qui suffit aux spectateurs, aux jolies spectatrices.

Rien à Paris ne peut donner l'équivalent des spectacles de Londres, pas . plus de V Olympia que de Y Empire^ café-concert aux

grandes dimensions où se montrent tour à tour des jongleurs, des danseurs, un ballet de Faust qui pourrait à lui seul fournir toute une soirée, aux innombrables costumes, figures et décors, et où je remarque un agile Méphisto, un travesti au collant rouge, à la coiffure d'un fou moyennâgeux.

Mais voici l'étoile, l'attraction : Y... G... avec ses traditionnels et longs gants noirs, une robe verte au décoUetage des affiches des Ambassadeurs et coiffée en bonne femme par son boa de cou : car elle va chanter Lisette^ la Lisette de Béranger, cette ineptie dont toute la salle s'exclame, par tradition. Suivent des folies de son répertoire, mieux appropriées à sa mimique balancée, à sa voix mordante et nette.

Des petites loges où s'abritent des sociétés mondaines, et de toute l'immense salle, les bravos acclament notre divette. Elle s'incline, disparait en ramassant sa jape, revient, recommence, et son grand succès va faire le plus grand tort au numéro suivant : une dizaine de chanteurs tyroliens, les hommes coiffés du petit chapeau, les femmes en guimpes blanches.

sorties d'un roman d'Erckmann-Chatrian avec leurs mines fraîches, leurs corsages carrés, les épaisses chaussures qui leur servent de bases. Leur chant alenli, le cymbalum dont ils accompagnent leurs notes en échos de montagnes, n'empêchent pas le théâtre de se vider petit à petit. Et le paysage paisible qu'ils esquissaient par leurs figures et leurs refrains disparaît bientôt sôus le rideau abaissé piteusement et tristement.

Dès ce matin, je cours à la Fair Children, à l'exposition des portraits d'enfants, une des merveilles de Londres ce printemps. Pour je ne sais quelle œuvre de charité, on a tiré des collections, des châteaux, môme des palais royaux, rappelé de partout, de la campagne et du passé, ces claires images enfantines, qui, par ordre chronologique, commencent à un

portrait d'Edouard VI par Holbein, et à celui de Catherine de Médicis entourée de ses enfants par Clouet, pour linir au portrait de miss Alexander par Whistler, cette merveille de

gris argentins, où Tenfant est si bien campée, fière, et avançant un peu en moue le rouge de sa bouche qui est la note vive du portrait

Voici des Velasquez, des Van Dyck, un Rubens, des Gainsborough, des Romney, une quantité de Reynolds et de Watts, dès Millais, un Carolus Duran. Voici des enfants groupés autour de leur mère sur un perron à vue de parc, d'aulres exécutant des danses dans un salon aux boiseries dorées, d'autres fnaniant des fleurs, des étoffes, des jouets, de ces rondes mains de bébés tenant au bras par un pli de chair, ou de ces menottes agiles et menues, déjà despotiques, tendres, aristocratiques, sachant coiffer une poupée, lancer une balle ou un cerceau. Toutes les beautés de l'enfance, jusqu'à la beauté d'ange des gravures anglaises, sont là réunies; et, comme si ce n'était pas assez, en des vitrines au milieu des salles, des 'broderies, des bonnets, des béguins au fond transparent où l'on rêve ces chevelures de nouveau-nés qui semblent des plumages incomplets d'oiseaux au nid, et ces robes de baptême qui tiennent du surplis et du man-

teau de cour, brodées et surbrôdées, et ces adorables petits souliers qui font comprendre la Noël, les groupant au bord des cheminées hantées cette nuit-là d'un Enfant-Dieu.

C'est à midi que nous arrivons ^our déjeuner à rhôtel de Mrs Tennant, non loin de la Tamise fraîche. En entrant, je me débarrasse, comme j'aurais fait ici, de mon mantelet, de mon chapeau ; et j'apparais nu-tête, ce qui est à Londres une faute d'orthographe, sinon une faute de goût, parmi les autres invitées qui ont conservé leur coiffure de rue, paille, plumes et fleurs, et même leur voile, qu'elles rejettent au-dessus des yeux et des cheveux en s'asseyant à table. Vraiment je m'excuse ; il est bien certain qu'en dehors de son cercle d'habitudes, on peut être exposée à ces menues erreurs — pourtant gênantes, puisqu'elles vous font l'exception.

Charmant déjeuner. M. M..., l'ancien ministre et député, M. B..., du Times ^ des femmes élégantes, Stanley et l'autre gendre de la maison avec qui je fais connaissance par

un entretien sur roccultisme dont il s'occupe . activement. Un excellent menu anglaises agrémenté d'œufs de vanneau, d'un pudding particulier, mais surtout d'une vive conversation à tous les bouts de la grande table. Comme notre littérature française est aimée et commentée à Londres, critiquée dans le bon sens du mot, jusqu'en ses plus jeunes ou moindres auteurs! Que de noms presque encore incoimos chez nous se prononcent ici avec une promesse de réputation et de gloire! L'attention vigilante se porte sur tous. Le regard intellectuel du monde entier est dirigé vers la France ; et c'est une consolation pour certaines infériorités qu'on voudrait nous infliger parfois.

Après une longue causerie dans le petit salon tout peuplé de souvenirs de Gambetta, un ami de la maison, après une séance au phonographe chantant et parlant, une promenade au jardin de pelouses et de grands arbres, on se sépare enchantés les uns des autres. Et je pars chez Bume Jones avec Henry James. Les rues sont encombrées de musiques circulantes; c'est la fête de la reine, et beaucoup de frontons portent

ses chiffres enlacés, son nom symbolique, composés de cordons de verroterie qui seront ce soir de lumineuses girandoles.

La visite à Burne Jones me rappelle celle à Meredith : même simplicité de logis et d'accueil, même amour d'un art solitaire et d'exception, chez le peintre que chez le poète. On nous introduit dans un jardin ou plutôt une prairie si verte, à l'apparence de verger, qui sépare les deux ateliers, dont l'un bâti surtout en prévision de grandes toiles à exécuter. Dès l'entrée, un grand portrait, celui de la fille du peintre, montre le type habituel et favori de ses œuvres, les magnifiques yeux enfoncés et cernés, la bouche pensive, un ensemble de visage bien construit et de rêverie sérieuse qui se retrouve dans ses tableaux, dans ceux que nous voyons presque en esquisse, d'une inspiration héroïque : — d'abord le vaisseau d'Ulysse en proie aux sirènes, petites figures traîtresses groupées dans les roches attirantes, lémures élégantes, toutes femmes, non plus les sirènes de la fable,

moitié écailles. Le navire s'avance, énorme et victorieux ; il ouvre la vague, ses passagers groupés à la proue, sans souci des chants ensorceleurs ni des méchantes fées. Puis, la « suite de Persée », la remise du glaive: un dessin héroïque, de belles attitudes. Burne Jones est le peintre des rêves fabuleux, des grandes légendes, ayant pour inspiratrice la seule beauté aux pieds blancs. A la New Gallery , nous trouverons une Belle au bois dormant prisonnière de buissons d'églantines en fleurs, puis un cortège de jeunes filles dans la campa^ gne ; et toujours ce même type carré, mais an-^ guleux, donnant aux têtes un caractère d^idéalisme grave, une solidité rêveuse. On ne se lasse pas d'admirer dans le modeste escalier, aux murs des ateliers, ces superbes dessins, ces extrémités déliées et souples lignées d'ongles transparents, celte floraison de doigts en pétales renversés et tourmentés de lys.

Je ne vois personne à comparer chez nous à Burne Jones, excepté peut-être Gustave Moreau : ils se ressemblent par le souci d'un art idéal, par le même goût du mystérieux et du légendaire,

avec la différence de la figure féminine plus classique chez Burne Jones, et sacerdotale chez Gustave Moreau, prêtant plus aux interprétations de l'histoire sacrée (Sémiramis, Hérodiade), tandis que Burne Jones nous montrera mieux une Hélène ou n'importe quelle reine ou déesse antique.

Pour nous, Français, envahis d'actualité et qui avons soumis depuis vingt-cinq ans à la réalité exacte, la peinture ou la reproduction des mœurs ou visages modernes et des événements ]es plus contemporains, il y a un charme extrême à retrouver chez des étrangers l'art originel, celui qui s'appliquait à hausser et transformer la vie, qui en faisait sa tâche et sa loi supérieure.

Certainement peindre et fixer son temps, c'est lui rendre le plus grand service, le faire vivre au delà des jours, le faire se ranger dans ce dé- , roulement interrompu où le présent rejoint le passé et déjà s'amorce à l'avenir ; mais on y perd peut-être le vrai but de l'art, — qui est en dehors du temps et de l'espace et doit planer de haut, pour ne pas trop s'asservir aux courants.

Retour par le Métropolitain, ce chemin de fer souterrain qui gronde sous la ville, y maintient une obscure mais active circulation bien préférable à celle de nos tramways aux rails meurtriers.

Aujourd'hui nous verrons là Tour de Londres.

Admiré en route cet aspect de la Tamise, rendez-vous, débarquement des plus lointaines colonies, amassant les vergues et les mâts, les serrant entre ses rives; mouvement inouï, paysage triste qui recule au fond des âges cette grosse tour, cet ensemble féodal. A mesure qu'on approche, l'impression augmente de

château fort, de prison d'Etat ; et, avec l'ordinaire guide, nous pénétrons sous la poterne et dans les grandes cours pavées et sonores, dans les raides escaliers, — dont l'un affaissé, aux marches de pierre ébréchées, g^rde le souvenir du meurtre de deux enfants. Musée militaire : et des ordres et décorations, des armes et des couronnes s'entassent, soit dans la ronde salle d'une tourelle, soit dans ces hautes galeries au

jour terne, si bien appropriées à ces réductions d'instruments de torture, présentant sous une vitrine et en miniature toute la cruauté raffinée des anciens âges. Encore de vastes cours, encore des cachots, et, comme toujours, en redescendant d'une de ces étroites salles au jour et à la place mesurés, nous trouvons chez le concierge ou geôlier un oiseau en cage, seul prisonnier actuel de la Tour.

Le pont de la Tamise nous offre une autre curiosité, celle d'un grand effort d'invention et d'installation, ce pont qui s'enlève, à peine débarrassé de ses passants et de ses voitures, pour laisser circuler les navires, et se rabaisse, redevenu passerelle et communication entre deux rives. Effet gigantesque, cette subite solution de continuité si vite exécutée et comblée. Dans l'heure trouble, le ciel voilé, les quartiers populeux de Londres nous apparaissent en des enfoncements de rues à la Dickens, en des places dont le nom nous semble connu par ses livres; mais le temps a dû éclaircir et aérer, comme chez nous les faubourgs, cet inextricable réseau des rues pauvres où les

misères, les hontes d'une ville, sommeillanles le jour, se hasardent dans Tombre, larves de nuit.

Très beau dîner chez l'amiral Maxse qui a réuni, pour nous, sa lille, lady Cecil, Baljfour et Morley, deux hommes d'Etat considérables, lord et lady X... et une jeune Américaine d'une grande beauté; dîner tout à l'anglaise, hors-d'œqvre d'amandes grillées et de gingembres confits, poissons de la Tamise, vins composés, — ce qui est une élégance et paraîtrait chez nous une hérésie. — Conversation animée de Balfour : on est en pleines élections londoniennes, et j'apprends que les femmes des candidats s'occupent ici de l'élection de leurs pères, frères ou maris. En robes sombres, accompagnées d'une gouvernante, elles pénètrent chez Télecteur pauvre, s'informent de sa situation, de ses désirs d'amélioration dans le travail ou les salaires, et s'engagent pour le futur député à satisfaire les vœux de réforme sociale. Cela est bien : car l'immixtion

de la femme rapproche le rôle politique de rhomme de ses côtés humains et pratiques, ce n'est plus Vanonyn^at de la politique, c'est un être vis-à-vis d'autres êtres, et leur offrant en retour de leurs voix, le bien qu'il pourra leur faire. Mais le caractère anglais s'accommode de ces visites électorales comme de la liberté des jeunes filles à Londres. Les usages, ici, forment une garantie qui ne pourrait exister en France. Je vois les femmes de nos représentants s'aventurant dans les faubourgs : quel risque de plaisanteries plus ou moins lourdes, sinon de railleries plus graves !

Cela môme fait le sujet d'une causerie dans le salon de l'amiral Maxse, entre les dames, car ces messieurs s^attardent à table comme il est d'usage ici, et nous prenons le café sans eux. Ensuite, un peu de musique, de vieux airs écossais tenus sur quelques notes, évoquant des verdures et des brumes, et où l'on sent presque un instrument champêtre ressemblant au biniou breton; ce n'est pas la première fois que je songe à la Bretagne, à Londres. Déjà l'on m'apprenait que certaines

légendes et des noms propres, des locutions du pays de Galles se retrouvaient en Bretagne; ce sont deux pays bien voisins que ceux qui se rejoignent par la mer et l'idiome familier des matelots.

Encore une conversation intéressante à propos des enfants, de la famille. Certes, je rends justice aux femmes anglaises : j'ai déjà dit qu'elles nous sont supérieures par la culture générale et les aspirations religieuses, ne restreignant pas leur'esprit aux seules préoccupations du foyer. Mais le contre-coup de ce perfectionnement intellectuel, c'est une certaine négligence de leurs devoirs de mères; dans les familles riches ou aristocratiques, elles en sont au point de notre xvm® siècle français, avant Rousseau : les enfants nombreux s'échappent deux fois par jour de la nursery pour le bonjour et le bonsoir à leurs parents; mais les nourrices, les gouvernantes s'en occupent presque exclusivement, les instruisent et les promènent.

Et même, les mères anglaises nous trouvent un peu sentimentales, un peu excessives dans

nos soins à l'enfance ; Tesprît de leur pays le veut ainsi. « Mon fils a neuf ans, je voudrais le garder avec moi, mais je dois Tenvoyer à Eton, nous disait une charmante femme, autrement on penserait que je veux me singulariser. » Peut-être celte éducation en dehors de la famille esl-elle nécessaire chez une nation dont la moitié est destinée aux colonies lointaines, jeunes gens qui seront dans la marine, la diplomatie ou le grand commerce international, et jeunes filles destinées à les épouser.

La beauté anglaise, la plus douce, la mieux affinée, garde quelque chose de hautain^ une raideur de la taille, une expression d'yeux bleus un peu farouche et qui va bien avec certains prénoms conservés du vieux tempfe : Edwin, Edith, Maud, Barbara, Hilda, Ethel, Winifried.

Le musée deKensington; un musée de reproduction des plus beaux monuments, des plus belle œuvres connues, tombeaux, arcs detriom-

phe, colonnes, temples, statues. C'est le tour du monde des merveilles, un résumé de l'art universel, en des salles et des salles remplies de tapisseries, dentelles, bijoux, céramiques ; même deux serres-aquariums y conservent des plantes et des feuillages sous-marins dont la copie peut servir à des dessinateurs industriels. Cela explique ce progrès des dessins d'étoffes anglaises actuelles, oîi il y a do tous les arts exotiques, outre un caprice savant tiré de la nature même : fleurs, guirlandes, traitées d'une façon toute spéciale. En cretonnes, mousselines, tentures de ces gazes qui ont le mouvement lumineux d'un reflet dans l'eau, l'Angleterre est inimitable, comme dans les nuances de ces brises tissées ou de ces céramiques qui parent à l'extérieur toute maison britannique et sont, avec les tiges grimpantes, la gaieté de ses murs sombres.

Un musée de peintures et dessins aux étages supérieurs, — une salle consacrée aux portraits d'auteurs anglais ; — des manuscrits en quantité. C'est aussi abondant, mais moins beau .que la National Gallery ; seulement immense

par rinternationalisme et le voyage que fait Tesprit dans ces grandes salles, du meuble français de Riesener au sarcophage de Ramsè&. Mais quelle joie de retrouver justement toute la grâce française, dans cette toilette de Marie- Antoinette, ces sièges Louis XVI, même ces tables et bureaux de Boule que Timilation vulgaire a gâtés chez nous, mais qui restent dans ce musée étranger les beaux et rares meubles auxquels rien n'est comparable à Tentour.

Un épisode bien anglais, nous dit-on, de l'ancienne et aristocratique Angleterre. Parmi les invitations cordiales et nombreuses qui nous viennent de la campagne, même d'Ecosse^ de châteaux hospitaliers tout disposés à accueillir le romancier étranger avec sa famille, il nous en arrive une de tout près, d'une rue voisine de la nôtre. Les matins de drawing-room, nous vîmes sortir de là de miroitantes et riches parures féminines, installées dans un antique carrosse. La vieille lady qui occupe cet hôtel clos et discret nous convie à un thé, chez elle.

Certes rinvitation est tentanle et honorable, mais il y manque la démarche personnelle, la visiteqn'en France on ne manquerait pas de faire pour appuyer Tinvitatioa, et à laquelle ne suppléent ni lettre ni carte. Nous refusons avec un certain regret et une reconnaissance aimable pour la bonne intention.

Oxford. La campagne est longue à se dégager des banlieues de Londres, des docks, des fabriques, de ces annonces en banderoles, se découpant et s'alignant sur un pré vert, sur des fonds d'arbres non taillés, — ces arbres aux branches touchant terre que je trouve un peu nuire aux perspectives, à Taération visuelle des pa?'ks. — Oxford est à une certaine distance, mais, sitôt entrés dans la principale rue bordée de vieilles façades conventuelles, on se sent bien loin et surtout loin dans le passé, au temps où ceci était une ville religieuse, au lieu de la ville universitaire que nous voyons maintenant. Car chacun de ces collèges est un ancien couvent et les noms en témoignent.

encore : Magdalen, Christ-Chuich, Trinity- College. Ils.en gardent Taspect: dans tous, une chapelle, un ancien réfectoire de moines, un cloître ; le cloître, si bien approprié à la méditation, avec ses quatre galeries droites bornant un carré de verdure, légère, inculte, un peu tombale, ses arceaux égaux se succédant à la marche, mais sans distraire la prière ou r élude.

Reçus par le directeur de Trinity-College et par sa femme, fille du doyen de Westminster et qui a su se distinguer dans les lettres, nous nous reposons d'abord dans un grand salon, très joliment meublé, aux nombreuses fenêtres formant chacune un coin de retraite : des V livres, de la musique, un bureau à écrire; nous sommes dans un intérieur intellectuel.

Tout un massif de rhododendrons étale ses nuances mauves, roses et pourpres, derrière un petit canapé ancien, et fait pendant à des touffes d'hortensias violetés. Oh! les fleurs d'Angleterre, ces amies, cette grâce de toute réception! J'en envie Tabondance, la floraison éclatante, quoiqu'elle tienne bien un peu, me dit-on, à

Tair humide, au ciel voilé. Pourtant aujourd'hui tout est ensoleillé.

Après la visite du collège même, où nous admirons Tinstallation des écoliers ; — chacun sa chambre, un petit salon d'étude et de collation; — et les pelouses oii s'agite un tennis, nous poursuivons notre course d'Oxford, et retrouvons presque partout, avec un nombre d'élèves plus ou moins grand, des bâtiments plusou moins majestueux, le môme cloître, la même chapelle, la même verdure exubérante dans X^^parks de récréation.

Saisissant, l'aspect de cette ville universitaire oîi d'antiques murs, clochetons, tourelles, assombris et vieillis par combien de siècles, abrilent toute la jeunesse d'un peuple, -tout son espoir de gloire et de science! Mais il y a une fête sur la Tamise, des joules où la foule s'achemine sous une magnifique avenue de vieux arbres. Beaucoup de jeunes gens et des jeunes filles, sœurs des élèves, en toilettes claires, souvent blanches, et portant sous ce petit chapeau rond marin, si avantageux aux jeunes traits qu'il dégage, ou la longue natte

nouée au bout, d'un ruban, ou ce chignon rond, très volumineux, bien anglais, cette masse de cheveux derrière la tête empruntée aux coiffures grecques, avec plus de lourdeur cependant.

Le fleuve présente un aspect brillant et gai ; le soleil s'écaille sur une infinité de petites vagues rebroussées. Presque chaque collège a son bateau sur la Tamise, lourd bateau amarré, club des étudiants, remise de leurs canots, yoles, et de leurs vêtements de sport.

Petit à petit sortent les longues barques aux nombreux rameurs diversement .costumés, blancs et bleus, blancs et rouges, tout blancs : et, après un lointain virage, la course commence, avec les ordinaires acclamations, les encouragements des spectateurs, les cris, les débandades sur l'autre rive, où les piétons suivent les rameurs en les excitant.

Enfin le canot vainqueur revient à son point de départ, suivi de toute la flottille ralentie et flâneuse : la course est finie, aussi notre promenade. Nous rentrons fatigués, enchantés, et notre souvenir d'Oxford se mêle à celui des

tableaux anglais de Tissot, où il a mis justement quelques scènes dans ces paquebots de la Tamise, avec des miroitements de soleils et de vagues à travers des stores mi-baissés.

Pour retrouver Meredîth, et aussi pour répondre à une aimable invitation, nous avons accepté à diner chez de grands industriels dont nous voyions Tautre jour les fabriques immenses non loin du Crystal Palace ; ils occupent un hôtel dans Piccadilly. Réception cordiale et luxueuse ; la table, dans toute la longueur de ses quinze couverts, éblouissante de roses de toutes sortes, parmi lesquelles les roses-France dressent leurs corolles abondantes, d'un si beau rose d'étoffe triomphante. « Roses-France pour M™® Daudet «, disent à plusieurs reprises les maîtres du logis. Belle et gracieuse, la jeune femme en longue robe de velours noir; le décolletage carré sur une guimpe de dentelle donne à sa tête ronde et frisée un caractère de tableau ancien italien. Les yeux sont superbes, ouverts et bleus et imperceptiblenaent inégaux

dans le regard. Elle a pour Meredith ces soins, cette attention que commande la sympathie pour un grand talent.

Le poète ne perd rien aux lutnières d'une soirée, quoique je Taie vu pour la première fois dans Tencadrement rustique de son cottage.

Même simplicité courageuse, même sourire, où la grâce triomphe de la souffrance. Un peu de causerie et de musique dans le salon aux meubles gais, aux fenêtres arrondies; un violoniste de talent se fait entendre, que tout à rheure mes enfants retrouveront chez lord B..., le directeur du Moming Post, un des grands journaux de Londres; maison où se mêlent toutes les aristocraties et qu'occupa lord Byron : — on montre encore la porte par laquelle il s'échappa, non seulement du logis, mais du mariage, vers la vie libre et tumultueuse.

Ici se closent notre séjour et mes souvenirs; évidemment, pendant un si court voyage, il a dû se perdre dans ma mémoire bien des intéressantes figures, bien des conversations, que

ma presque ignorance de la langue anglaise a laissées près de moi, inentendues.

Au résumé, j'aime l'Angleterre pour la grandeur de ses traditions, son activité, son intelligente curiosité des autres peuples, même la largeur d'idées que les colonies nombreuses étendent autour d'un pays ; pour le parti qu'elle a su tirer d'un climat triste et dont la tristesse tient plutôt à la paresse de l'atmosphère qu'au ciel constamment bas, sinon couvert et pluvieux... Et pourtant, à mi-route de Douvres à Calais, avec quel plaisir j'ai trouvé que changeait la lumière, à mesure plus éclatante, parmi les déchirures bleues entre les nuages, et se diffusant et s'étalant sur la mer pendant qu'on approchait de France, — comme si le ciel lentement remontait à une altitude habituelle et réjouisseuse de nos yeux.

Départ de Paris, la nuit; à cinq heures du matin, réveil en Suisse : de la neige sur d'abruptes montagnes noires, Tair frais des glaciers, des scieries encore immobiles sur des canaux, les toits plats des chalets, les cascades lentement jaillissantes; la neige tombe fine d'abord, puis plus forte à mesure que nous montons^ et bientôt Taltitude est si grande que les flocons épais rasent la terre dans une chute horizontale. Nous sommes en pleins frimas

COURSE RAPIDE A VENISE 24î

extérieurs, avec la douce sensation du wagon chauffé et de la buée aux vitres.

Passage inouï du Saint-Gothard; le train longe les précipices, les torrents aux étroits ponts de bois, les pentes de sapins noirs, frangés de grésil et ruisselants, dans les fouettements du vent, dans les halètements de la machine double, locomotive de montagne»^ Après Tarrêt à Goeschenen, dans un hivernage de gâchis et de froid, la descente du Gothard par une dégradation très sensible, des chutes plus rares de frimas moins denses, nous amène bientôt féeriquement vers une autre température, un autre climat : le ciel remonte et bleuit, les arbres s'égouttent dans le soleil, et s'alignent dans Tair léger, des amandiers en fleurs roses et rouges.

Le lac Lugano s'étale et se contourne^ inouï de classique beauté, de maisons blanches bien italiennes avec des persiennes, des

rideaux peiats sur les façades. Ce sont des terrasses pour des romans d'amour, des rives en échos pour les désespoirs chantés des poètes; puis des plaines et des plaines, l'entrée en Italie, le Milanais aux noms de batailles riant, accidenté, étageant des chapelles de pèlerinage, des paysages des Primitifs aux petites collines en labyrinthes plantées d'arbres menus, oii court une eau dénuée de berges, à môme Tépaisse verdure. On y rêverait les méditations d'un saint Jérôme ou d'un François d'Assise.

Nous sommes entrés dans Milan par la porte triomphale où s'engouffrent tant de souvenirs de notre propre histoire, et l'hôlel où nous descendons est un bien vieux palais, sombre, dallé, voûté. La ville garde encore le passage de Napoléon dans l'Arc de triomphe qu'il n'a pu finir, son immense amphithéâtre, et je cherche aux vitrines des magasins d'antiquités les menus vestiges, médailles, statuettes :

on imagine si bien sous ces peignes emperlés,

COURSE RAPIDE A VENISE 24b

ces bracelets de camées à la grecque, les frisures de Joséphine et les souples mouvements de ses écharpes de Tlnde.

De TEglise le Dôme, tofut en marbre, dédié à la Vierge naissante, je retiens derrière le maîtreautel, les confessionnaux ouverts, et laissant voir, au milieu de leurs boiseries sculptées et presque du même ton brun et patiné, des têtes de confesseurs, aux crânes d'ivoire jauni, creusées de rides marquées en noir. Le vieux palais des Sforza se dresse, massif, hors de date, au bord d'un jardin nouvellement planté, ce qui forme un contraste, un désaccord nuisible à Thistorique d'une ville. Le Musée contient de beaux; Crivelli, enfants Jésus, Vierges aux expression^ d'une humanité nerveuse et raffinée, aux sourires remontants, aux yeux de tendresse et de malice, et des fleurs et fruits singulièrement épanouies et mûris.

J'avais déjà remarqué ce peintre à la National Gallery de Londres, dans notre Louvre, et je

ne lui trouve pas, aux notices d'étude des

246 MIBOmS ET MIRAGES

Primitifs, la place supérieure qu'il devrait avoir. Le Mariage de la Vierge par Raphaël m'enchante à cause du oalme, de la suavité surnaturelle des figures, et je note un surprenant Christ mort de Mantegna, aux marques des clous gonflées et violacées» à T étonnant raccourci : c'est du naturisme de foi, une ferveur à marquer le supplice, k plaindre le Dieu dans le martyre subi par l'homme.

Nous partons pour Venise à travers une campagne riche et * monotone, aux villas entourées de pins et de cyprès; et toujours au pied des hauts sommets où la neige subsiste reflétant le bleu firmament, ces petites collines en labyrinthes d'arbres trop verts; le lac de Gôme passe comme un enchantement, un coin de nature choisi des fées et qui résume, vite disparu au déroulement du wagon, la beauté d'une Terre promise. Voici Vérone, Pise, Mantoue; à chacune d'elles se rattache un lambeau d'art, de poésie, une pierre du passé, ce qui fait de l'Italie le vaste monument des

gloires défuntes, d'un idéal évanoui. Autre témoignage pour cette terre classique de la beauté traditionnelle : à la gare de Brescia derrière un vitrage de salle d'attente où le vide fait tout autour chambre noire, nous s^pparait une femme au long visage, au nez fin, à la sinueuse bouche, un Luini vivant encadré d'un châle brun, que les mains ramènent sous le menton aigu, d'un ge&te frileux; motif de peintre, tableau vivant, le musée en plein air.

Les lagunes commencent à paraître, espacées comme les clairs provençaux, puis se rapprochent, se rejoignent; maintenant c'est la mer en espace illimité que nous traversons sur un pont étroit pour l'arrivée à Venise. Unique au monde ce quai d'embarquement, cette eau noire où barbottent en gigantesques oiseaux, la foule des gondoles pressées, serrées, noires et sinistres ; le jour tombe, c'est presque dans une nuit du ciel, où Teau luit encore de reflets plombés^ que nous nous enfonçons à travers ces petits canaux sonores où montent les chants

d'une gondole amarrée, en même temps que les cris de virage de^ gondoliers, au tournant des Canaletti : saisissants, ces coups de voix, comme les appels de la destinée aux détours de la vie, et comme Mendelsohn en a rendu la rythmique fatalité dans ses Romances sans paroles. Et les hauts palais baignant leurs marches frustes, les petits ponts en voûte où les passants découpent des ombres légères prennent à nos yeux Taspect fantastique de la première vue, augmenté par le clapotis de Teau sur les pierres, sous les rames ; de Teau partout; notre sommeil en reste traversé de lueurs et de rumeurs.

Dans Venise la rouge,,. C'est Musset qui hante notre mémoire ce matin, comme hier c'étaient Shakespeare et le More de Venise.

Première sortie, premier aspect de là ville inconnue. Du patio de Fhôtel tout oriental, avec ses citronniers en fruits et ses palmiers, nous entrons dans des ruelles orientales aussi, étroites, aux balcons ouvragés se rejoignant

presque et reliées au-dessus des canaux par les ponts étroits : Gondola^ signera. Signora^ gondola; je n'entends que cela sur mon passage dans le silence relatif d'une cité, sans chevaux ni voitures, aux rues dallées sans trottoirs.

L'une d'elles, large et claire, contient de gaies

boutiques de camçloles,verreries, perles fausses, miroirs ornés de fleurs peintes, banales photographies, musique aux titres de Clair de lune et de lagune.

Oui, la gondole vaut mieux, au large du Grand Canal bordé de palais, parfois aristocratiquement habités, parfois comme en notre Marais parisien, déshonorés par des enseignes d'industrie, des annonces de marchands de meubles, de dentelles, de soieries d'art; et toujours les perrons au-dessus de l'eau, et des gondoles au niveau des perrons. Le Rialto pittoresque étend d'une rive à l'autre son échafaudage de boutiques, ses ascensions de marches nombreuses, et vraiment Venise est belle dans son architecture hétéroclite, orne-

mentée, brodée, comme un coquillage de mer, à Téternel murmure" des vagues dans ses volutes, et dont les contournements, les finesses un peu usées, se compliquent encore dans leurs reflets sans cesse plongeants et remuants.

Les silencieux petits canaux n'ont pas cette splendeur finissante, ces tons de soleil couchant, de gloire au déclin, mais j'en aime les palais abandonnés , aux portes que lâchent ' leurs gonds, aux porches visibles, aux fenêtres dont les barreaux tombent; des voûtes noircissent vers des fonds mystérieux, le lion de pierre qui gardait le seuil s'édente et fléchit, des restes de dorures s'oxydent au contact de Teau : tout ce qui s'en va fait regrel et pitié à notre vie qui s'active, et le surexcitant voyage est le contraste le mieux trouvé pour faire goûfer l'ancienne splendeur et le déclin poignant des choses. Pourtant voici qu'une gondole armoriée d'une couronne comtale et drapée du long voile noir à l'arrière, attend à l'anneau du pâli comme un équipage à la porte d'un hôtel parisien ; même

tout à rheure en descendra une Vénitienne élégante, presque à la mode frai^çaise, mais un peu au-dessus du ton : des bandeaux noirs, des yeux luisants et noirs dans des traits un peu Jaunes et bouffis ; le peuple ici a ces mêmes yeux de fièvre, dans des visages plus aigus.

ri

Des Canaletti^ des Canaleiliy des ponts que |

traversent 4^3 femmes à gestes nobles, de bruyantes petites filles; toute la vie est chez les enfants ; il y a de la gravité dans l'allure de cette vieille race que le voisinage de la mer rend, comme la race bretonne, silencieuse et rêveuse. Ce n'est plus le bavardage marseillais inépuisable et vide, les criailleries du port de Toulon; les figures ont celte brume que la lagune met au soleil pourtant méridional; des fleurs de printemps circulent, malgré l'absence presque complète de jardins dans Venise :

renoncules, tubéreuses, violettes en paquets; elles viennent de Vintimille ainsi que les quelques primeurs.

La place Saint-Marc, un émerveillement!

Au fond IVglise presque byzantine par ses tours, ses dômes, précédée de hauts mâts vénitiens supportant des drapeaux qui claquent au vent de mer ; les procuraties de marbre roux forment, par Talignement de leurs colonnes basses, cet espace régulier où la foule circule sans cesse, où s'abattent à tout moment des tourbillons de pigeons gris nichant partout dans les vieilles pierres. Puis toujours sur la place, le Campanile en vigie *, la Tour de THorloge, l'entrée du Palais des Doges dont s'aperçoit Tescalier monumental ; édifices disparates de dates et de genre, mais formant un tout harmonieux dans sa bizarrerie. Enfin au bout de la Piazzetla qui continue la Piazza^ entre les deux colonnes de granit, supportant, Tune le lion de Saint- Marc emblématique, l'autre Saint-Théodore et le crocodile, le port, la mer qui fait de cet espace étroit un départ vers l'ancienne puis^sance de Venise, vers le lointain et Tinfini.

\. Écrit en 1900.

Jamais place de ville n'eut cette grandiose échappée.

Le Palais des Doges suscite Tidée d'une domination de gloire et de vie extraordinaire; un peu la sensation de notre Louvre dans les peintures, les dorures, les plafonds encaissés; mais la peinture triomphe ici, non comme peinture de musée, mais comme appropriation aux panneaux, aux décorations de toutes sortes. La gloii'e du Paradis par le Tintoret s'étend dans toute la largeur d'une salle, avec ses mille figures expressives, son apparente confusion aux détails précisément distincts, sa couleur violente à la fois et crépusculaire, comme les effets du ciel en suites d'orage.

De Véronèse, des plafonds, des peintures allégoriques, des Venise glorieuse aux chairs nacrées, aux rousses torsades emperlées ; un Enlèveineritd'Europeivïorsi^hdX.k.^vh^VéïAonv^' sèment des balcons sur la mer et la Piazza, après la Galerie des Doges où figurent tous leurs portraits, celui de Marino Faliero recou-

vert d'un voile noir avec cette inscriptioa explicative : Hic est locïis Marini Falieri deçàpitati pro crwiinibiis, nous descendons aux prisons obscures, au Pont des Soupirs, nous voyons la Salle du Conseil des Dix, la boîte aux dénonciations, tout le rouage d'une politique mystérieuse et forte puisque la tradition en est venue jusqu'à nous. Retour par ces ruelles de Venise oii souffle comme le- vent du passé, dispersif et destructeur, la brise marine chargée de bruits de rames et d'appels tristes de gondoliers.

Cette station de Saint-Thomas où nous descendons pour visiter l'église des Frari me semble un coin plus ancien de Venise, plus abandonné aussi. Peu de boutiques, sinon d'alimentation ou de mosaïques à bon marché; peu de passants; des vieilles au pas des portes, des enfants se glissant dans les ruelles, sauvages comme des petits chats, et des placettes en angles avec de pauyres revendeurs, et des étalages de fruits et de légumes comme je n'en

ai vus qu'ici; composés avec un goût, un soin des couleurs singulier, mêlant harmonieusement les piments et les oranges, les caroubes, les choux-fleurs comme de petites perruques poudrées, les citrons doux, les marrons en sacs et les chapelets d'oignons.

Bien curieuse église les Fraîn, me rappelant Westminster par ces défilés de tombeaux, de bustes, de dalles et de statues, équilibrant une image équestre, un lourd sarcophage au-dessus des baptistères, tout près des autels, comme en élan vers l'immortalité. Toujours de belle peinture : un admirable Titien, des Tintoret, des Bellini. « Ici nous n'avons pas de copies », me dit fièrement le guide. Je suis étonnée de Fabsence d'offices en cet après-midi de semaine sainte; à peine, dans les difîérentes églises où nous entrons, un sépulcre entre des draperies rouges, quelques banquettes provisoires comme pour une distribution de prix; et les gens entrent, sortent après une courte prière. Ni sermon, ni salut, ni musique; rien que ce

court et profond agenouillement des longs châles vénitiens, à cette heure laissant libre la tête ornée d'épingles d'argent, mais enveloppant tout le corps d'un souple enlacement de lainage gris ou noir.

Nous revenons par ces petites places triangulaires, aux pauvres boutiques. Un chat se chauffe sous un rayon égaré; un fripier étale des perles démodées mais non pas anciennes.

Il y a ici une misère de peuple sordide, sans couleur ni pittoresque

A TAcademia, lès Véronèse, un Christ chez Levy^ tellement ressemblant aux Noces de Cana du Louvre que cela parait le même tableau démarqué. Rien n'y manque: les portiques, les seigneurs en costumes du xvi® siècle, le groupement à peu près semblable des personnages; des Tintoret admirables: entre autres le Miracle de saint Marc. De Pordenone cette Vierge enlacée d'une longue ceinture que son ascension développe autour d'elle ; des Longhi si mystérieusement masqués qu'ils figurent la

Venise triomphante et cruelle ; un plafond de Tiépolo aux couleurs fouettées, écumeuses; puis un bijou unique, des fleurs de Léonard de Vinci, des myrtes, violettes, boutons de roses, caressés au crayon, oîi il y a une science de la fleur, une flexibilité des tiges et des pulpes, le sentiment botanique exalté par un artiste incomparable; du Carpaccio, Idi Légende de sainte Orsola où revit la vieille Venise dans ses costumes, ses accessoires et emblèmes, et ses gondoles. Par-ci, par-là quelques peintres étrangers, mais peu; c'est de l'art italien presque exclusivement.

L'église des Saints Pierre-et-Paul, encore un musée; comme c'est le vendredi saint, le Christ en ivoire est déposé sur les dalles du chœur et les femmes, pour l'adoration, s'agenouillent autour dans les poses les plus affaissées, les plus humbles, les plus attentives; l'absence de bancs et de chaises forme le côté pittoresque de la plupart des églises vénitiennes, parce que l'affliction, la piété semblent plus

imprévues dans le contournement ou le ramassèment d*un corps, ou relancement que lui donne la prière invocatrice. La statue équestre du Coleoni est sur la place même de l'église, près du canal, et c'est une des plus belles que Ton puisse voir ; le cheval est superbe, ce qui est rare dans l'art vénitien où Ton sent que les chevaux sont exécutés sans modèle; croupes énormes, cols gras, rien de la bête fière et belliqueuse. Retour par le quai des Esclavons, où nous passons devant l'hôtel Danieli, le même où Alfred de Musset et M°** Sand vécurent dans le drame et la maladie, inaugurèrent les méprises et les douleurs de cet amour tragique qui trahit si bien l'antagonisme de leurs deux génies disparates.

Revenus à Saint Marc, à cette chapelle tout à l'entrée de l'église, devant cette Vierge dorée, entourée de fleurs fraîches, sous cette inscription : Sainte Marie, mère des grâces. Et c'est là que s'arrêtent les femmes dans leurs longs châles drapés, là qu'elles accomplissent le plus

volontiers leurs méditations, leurs pèlerinages de chagrin ou de misère.

Je ne puis me lasser de ces pigeons bleus descendant des ProcuratieSy piétinant les dalles de laPiazza de leurs agiles pattes roses; frisés, coquets, roucoulant, indolents, ou d'un grand tourbillon enveloppant les tourelles et les dômes pour venir s'abattre encore, avec le mouvement d'un pan d'étoffe qui tombe à terre.

Notre domestique romain nous apprenant que sa femme est malade à Rome et sous le coup d'une opération grave, nous disait : « J'ai fait le vœu si cela réussit de ne plus prendre pendant un an, ni café, ni thé et de ne plus manger de macaroni I » Vœu héroïque, sublime pour un Italien !

Dimanche et lundi de Pâques : cloches, pro-

menades, toilettes; les artisanes, celles qui' n'ont pas de chapeau, portent enroulée au cliignon une bande de chenille noire, parfois retombante et se nouant au cou ; rien de plus gracieux. Entendu la messe de Pâques à une petite chapelle contre un pilier, le grand autel trop envahi, non accessible pour tous. L'assistance debout, serrée, pressée, est dominée par les hautes croix, les lustres en girandoles lumineuses et mullicolores. Le luxe est inouï de «:es dorures dans cet éclairage et semble faire partie d'un culte païen, à force d'éclat et de somptuosité.

Rencontré tout le monde cosmopolite des ambassades, un peu semblable à celui qui circule à Paris, Londres ou Vienne. Tranchant sur la banalité générale, un bien vieux comte Mocenigo énumérant ses gloires de famille; son grand-père, un doge célèbre dont les portraits ornent les palais et les musées; sa mère, une de Sales, arrière-petite-nièce du grand saint François. Ce sont encore des comtesses ita-

liennes très anglicanisées par la nuance des cheveux, la simplicité du petit costume voyageur, la correction de toute leur personne; tant TAngleterre façonne le monde à son image, comme les grands hôtels, à ses habitudes de confort et de cuisine insipide. Et Venise, dans Taimable salon où je suis reçue, dans rhospitalité française dont rien ne remplace la grâce et le sourire, me semble tantôt, une carte d'échantillons de beaucoup de races, où l'Allemande se mêle à la Romaine, l'Irlandaise à la Vénitienne. J'admirais même avec une certaine curiosité la femme de l'ambassadeur de Turquie exotique et bizarre; la bouche trop grande, les yeux étroits et longs abrités d'un chapeau fleuri qui n'était vraiment pas la coiffure de ce type lointain, faisant rêver de grilles et de voiles.

Nous traversons la place Saint-Marc vers la fin de la journée, gagnons la Merceria où l'on entre dans la Tour de l'Horloge^ cette succession de petites ruelles en passage dont les boutiques

banales, mal assorties, n'ont pour elles que l'infinie variété; les fausses perles y mêlent partout leurs chatoiements, leurs nuances fragiles et tendres. Encore une église visitée, remplie de majestueux catafalques et de chapelles sombres ; non loin de là, dans un angle de mur un petit autel en plein air, éclairé d'une lampe suspendue et qui vacille et cligne en un regard attentif; puis dans la confusion des rues, où l'absence de trottoirs et de voitures mêle tous les passants hâtifs, parmi du peuple sordide, des touristes aux lorgnettes en sautoir et des soldats italiens en grand nombre, à cette veille de la réception de l'empereur d'Allemagne, nous arrivons au Riallo. Extraordinaire dans toute la largeur du Grand Canal, ce pont à trente-six marches, la moitié montantes ou descendantes, séparées par une large plateforme. Tout du long de chaque côté des rampes, des étalages humbles et peu curieux, mais qui reportent l'esprit à noire Pont-Neuf tel qu'on le voit sur de vieilles gravures émargées et jaunies.

Par uu temps de pluie, dans les barques ouvertes du petit commerce de Venise, les hommes et les femmes du peuple s'habillent de lainages brunâtres, roussâtres, rougeâlres de toutes ces nuances déteintes aux intempéries dont le Titien ou le Tintoret revêtent leurs Saint Sébastien, Saint Jérôme, Saint Marc, leurs Saintes Madeleine ou leurs vierges Marie. Les modèles se retrouveraient dans le peuple de toutes ces saintetés de musée, bien mieux que dans la société oîi les mélanges de nationalités affaiblissent la race.

Dans la soirée, des feux de Bengale s'allument en face de nous, à la Dogana : l'eau- les reflète toute imprégnée d'un rouge et d'un vert de drapeau; c'est l'annonce du passage du roi et de la reine d'Italie, venus pour recevoir l'empereur et l'impératrice d'Allemagne. Dès le lendemain matin, les préparatifs commencent pour la solennelle arrivée.

C'est un va-et-vient de gondoles affairées

sous un ciel qui reste froid et gris ; on voit circuler d'imposants personnages à en juger par leurs croix et rubans; beaucoup de malles et paquets chargeant les barques; et dans l'agitation fébrile, tout à coup se hâtant pour se cacher, plus légère et plus rapide que les autres, une gondole funèbre, la première que j'aie vue à Venise; noire, elle se distinguerait à peine de ses pareilles sans les bouquets et les couronnes, mettant sur le felze sombre leur fragilité éblouissante et remuante à chaque coup d'aviron : la mort voyageuse, la mort parée pour la traversée funèbre.

Vers midi, sortent du port, derrière la Dogana, les gondoles municipales ayant gardé leurs vieux et antiques costumes, à la façon des Scaramouches ou des Mascarilles de Tancienne comédie. Les rameurs nombreux ont des collants de satin mi-partie bleu et jaune, rouge et brun, vert et rose, et des manches à crevés et à bouillonnes; c'est une rapide vision de la vieille et triomphante Venise, de ses

réceptions de souverains en toute puissance et splendeur.

Un peu plus tard, arrivant de droite, ce sont les gondoles aristocratiques, aux armes brodées à Tavant, quilaissent voir leurs conducteurs poudrés et culottés à la français^; ou vêtus en marins de fantaisie, avec des cols tranchant sur le lainage sombre des costumes ; on reconnaît au passage les livrées et les couleurs des grands noms, des noms de doges que Ton retrouve partout ici, aux portraits et aux marbres des musées^ aux tombeaux des églises, à la face des antiques monnaies. Le temps reste froid, et dans ces gondoles ouvertes, les femmes élégantes, pour garder à leur toilette un air de gala, ont jeté dessus des sorties de bal, des manteaux clairs, aux hermines, aux loutres, aux zibelines tièdes.

En contraste moderne et pratique, circulent bientôt des torpilleurs, des pyroscaphcs, un peu surprenants au milieu des proues des gondoles, argentées et brillantes, en forme de manches de mandoline, ou de la clé fantaisiste d'une portée de musique inconnue.

Tout est dans Tattente ; même le silence de Venise en est encore accru, malgré le battement de l'eau sur toutes les pierres, et les virages en tous sens.

Enfin deux heures ; et le canon tonnant, dont Técho nous revient renforcé du port et de la Dogana, annonce l'entrée du yacht impérial.

Entre les deux colonnades de la jetée apparaît une énorme masse blanche, un monument qui flotte, un gigantesque cuirassé tout blanc, comme la casaque d'un cuirassier, ou le Cygne de Lohengrin. Cela s'avance vite pour tant de poids, et le Hohenzollem apparaît en entier, si bien armé, blindé, ses canots de sauvetage au flanc, ses ancres à l'arrière, dont l'une bientôt jetée, l'arrête et le fixe.

Immédiatement, le tourbillon des embarcations diverses se précipite au-devant de l'énorme vaisseau en décrivant des cercles, des circuits où vraiment l'arrière et l'avant des gondoles ont des coups de tête ou de queue, d'oiseaux ou d'amphibies gigantesques se hâtant et se frô-

lant. Une barque se détache du Hohenzollern : c'est l'empereur qui vient faire sa visite au roi Humberl, accompagné de l'impératrice; tous deux abordent devant ce grand jardin à côté de la Bibliothèque, et rapetisses par les distances, par l'espace vide autour d'eux, ils apparaissent sur le court perron, lui grand, fort, dominateur, superbe, elle plus vulgaire, en toilette sombre de voyage.

Quelques moments après, et toujours au retentissement des canonnades réglées par le protocole, le couple impérial revenu vers son yacht, c'est le roi et la reine d'Italie, lui petit, sans prestige, elle élégante et jolie, et vêtue d'un bleu saphir éclatant au-dessus des vagues, qui vont rendre la visite reçue, montent en minces- silhouettes l'escalier jeté au côté du navire.

Ensuite c'est la dispersion par tout le grand canal, par tous les canaletti, de la flottille si diverse; l'eau calme ses remous, reprend ses reflets habituels, rejoint son cristal brisé, et l'envie me prend de faire le tour du grand yacht blanc, si imposant, immobile le long

du jardin public. Intact dans sa blancheur souveraine, ordonné, soigné, resplendissant, ses marches de velours rouge déployées au dehors et gardées par des matelots armés, sa mâture déliée, étayée, le navire impérial garde à bord des visites à panaches, des uniformes dorés et fièrement portés. En arrière du Hohen" zo/lem, de même taille, mais d'une couleur d'acier ou de fer, se tient le Victoria, du nom de l'impératrice douairière, et qui semble l'accompagnateur et la défense de l'autre yacht : un fort flottant.

Sous nos fenêti*es, après toutes les illuminations de la soirée : cordages en feu, fusées détonnantes, feux de Bengale en brumes lumineuses, après toutes les promenades de la Sérénade aux girandoles enflammées, aux musiques officielles, et toutes les chansons rythmées par le balancement aigu des gondoles, nous n'entendons plus que Thahituel bruit de l'eau, que le grincement des amarres aux palis, que le battement du flot, parfois

une caresse sur la pierre, ou l'arrivée des vagues fortes quand le mouvement de la mer envahit le port; bercement au sommeil, remuement de pensées tristes à cette perpétuelle, inquiète, persistante agilalion de Teau.

Visite à Saint-Georges Majeur et à la Salute, dont les façades nous apparaissent de nos fenêtres à chaque heure du jour et sous des ciels si différents, dont je préfère le ciel orangé, doré du couchant; il colore Venise si bien, si complètement, qu'elle est restée empreinte de ses soleils au déclin, qu'elle semble elle-même, et pour toujours, l'éternel couchant d'une ville

Je n'oublierai jamais les lins de jour regardées de notre hôtel de l'Europe, où me hantent les souvenirs de Wagner et de Chateaubriand : l'embrasement de Saint-Georges, les différents tons du clocher et de l'église en portique, briques et marbres, effeuillements de roses de Fête-Dieu, flottements de tulles et d'écharpes;

par dégradations successives, cela retombait au soufre, au jaune pâle, touchait à un vert liquide que bleuissait peuà peu la nuit venante, sans que mes yeux aient jamais l'impression d'un changement brusque, le passage heurté d'une couleur à une autre. Et ce n'était pas de la tristesse qui m'envahissait en même temps, mais un sentiment plus impersonnel et plus vaste, celui des vieilles choses, pourtant si durables dans leur caducité, que le temps use avant de les détruire, mais dont il fait si lentement et si sûrement des ruines.

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