UNE HEROÏNE DE ROMAN MODERNE
Mort de M"* Blanche-Marie P..., soixantesepl ans; le service des obsèques aura lieu en province, dans TOrne.
Je lisais, il y a peu de jours, parmi les nécrologies, ces courtes lignes indifférentes au plus grand nombre, pour moi, pour quelques autres, significalives, évocatrices; celle-ci qui s'en allait modestement, sans guirlandes de phrases autour de l'inscription funèbre, restera, dans l'histoire des lettres, moins une héroïne de roman, que le charmant prétexte d'un livre
UNE Héroïne de. roman moderne 129
délicat et fort: Benée Matiperin, et elle apparaît au seuil rfe l'œuvre des Goncourt dans sa silhouette de jeune fille mondaine du second Empire (elle avait vingt ans en 18S4), dans sa tenue élégante çt simplette si bien datée : « Avec une sorte de crânerie mutine qui ajoutait à la grâce un peu cavalière de son costume, Renée portait un col de piqué droit, une cravate faite d'un ruban noir; les revers d'un gilet blanc s'abattaient sur sa robo de drap taillée en forme de veste, sa jupe avait sur le devant des poches de paletot. » Un peu plus loin, dans le livre nous la voyons, pour peindre, vêtue d'une mode plus féminine : « La jupe de sa robe de
piqué blanc débofdait en flots amples de chaque côté du tabouret sur lequel elle était assise; elle avait cueilli dans le jardin, en pas* sant, une rose blanche et l'avait piquée dans ses cheveuxboufTants, au-dessus deson oreille»; les cheveux bouffants n'étaient ni bruns ni blonds, dit elle-même Renée au cours du roman, et elle se désolait de n'être pas très grande et d'avoir la peau trop blanche.
Voici à peu près tout ce que nous savons
du portrait physique de Renée Mâuperin, de Teffigie apparente, mais les traits moraux de leur vrai modèle, nous verrons au cours de cette étude comme nous les ont bien rendus les Concourt, soit que nous ouvrions les Lettres de Jules de Concourt, soit qtie nous prenions le Journal^ ce fameux Journal parfois si décrié, si mal lu et connu, mais où les chercheurs à venir trouveront tous les caractères d'un temps et ses préjugés châtiés, et les premiers symptômes de méfiance du régime actuel, ainsi qu'un antisémitisme déjà violemment ex* primé.
J'ouvre d'abord les Lettres de jeunesse de Jules de Concourt conservées, éditées avec une si tendre piété par son frère, et j'y lis au moment de la mort de M"''' de Concourt, mère adorée des futurs écrivains, ces lignes à un ami d'enfance :
« Mon cher ami, remercie bien de ma part ton père et ta sœur Blanche et toutes les personnes qui pensent à notre malheur (1848) »; cette Blanche^ qui sera Renée Mâuperin, est déjà associée aux larmes des deux frères, à ce
UiNE HÉaOINË DE ROMAN MODEUNE 131
début de leur vie commune, jusqu'ici empêchée par une grande diff^ence d'âge et de goûts, puisque ce fut leur mère, avant qu'il soit question entre eux du moindre travail associé, qui mit à son lit de mort, comme un symbole de l'admirable collaboration de talent et de gloire, la main d'Edmond, la main de Jules dans la sienne déjà tiède et sans force.
Plus loin, toujours dans les Lettres^ celle-ci encore au frère de Blanche : « Miile et mille fois merci, mon cher ami, de ta bonne invitation; tu ne peux douter du plaisir que j'aurais eu à passer quelque temps avec toi, à reparcourir cette pelouse où nous avons fait tant et de si belles parties de barres... tout le délicieux petit coin de terre normande coupé de rivières qui m'aurait chanté :
Beaux jours de notre enfance... »
Des années passent, ce n'est plus Venfant qui écrit, mais Thomme approchant de la trentaine en qui beaucoup dimages ont traversé déjà le miroir de son souvenir, mais n'ont pu
effacer les charmantes impressions qu'un visage de .jeune fille tout encadré dune famille heureuse, d'un vert domaine, y avaient laissées. Les lignes qui suivent sont adressées à Aurélien Scholl, que Tamitié des deux frères nous montre à cette date (1856) audacieux et fringant, se débattant parmi des aventures de jeunesse, mais déjà le fulgurant esprit a qui Jules de Concourt pouvait écrire : « Je suis heureux de vous lire parce que c'est une façon de causer avec votre esprit que j'aime comme votre cœur, de tout mon cœur. »
(1 D'oîi nous venons? de vingt jours heureux. Toutes les caresses de la nature, des arbres, de
l'eau, du bleu du ciel une grande et large
maison royalement bourgeoise, un beau train sans bruit, sans exigences; une jeune fille, un garçon avec des grâces de femme, et qui est bien, après vous, le meilleur de nos amis. »
Voici, en quelques citations d'eux-mêmes, toute la genèse de Renée Mauperin dans l'esprit des Concourt, puisque cette lettre de Jules pourrait être signée Edmond; jamais l'un
UNE Héroïne de roman moderne 433
n'écrivant roman, pièce ou simple correspondance, sans que l'autre regardât par-dessus son épaule, n'ajoutât le trait ou la conclusion, les deux frères étant toujours à l'unisson des impressions, des sentiments exprimés, accord parfait qui fit avec l'aide d'un talent à deux plumes, à deux voix, Pœuvre la plus harmonieusement complète.
Par étapes successives, dans ces livres si précieux et documentés où la vie et les pensées des Concourt se trouvent datées à mesure, au jour le jour, peu à peu nous apparaît toute séduisante, et se fixe et s^achève cette charmante figure de Renée Mauperin ; spirituelle et tendre, de nature discrète mais de parole exubérante, elle inaugure, toute en droite honnêteté et en franche raillerie, cette série de femmes si spéciales et curieuses et nerveusement étudiées : Henriette Maréchal, Manette Salomon, ' la Faustin, Chérie ; il en est 'deux autres qu'il est difficile de nommer après Renée, de mettre en face de cette pure et souriante effigie, bien qu'Edmond et Jules de Concourt aient racheté de toute la pitié humaine leur infamie, et du
plus grand talent littéraire, leur bassesse : la. fille Elisa, Germinie Lacerteux.
Renée Mauperin, la voici dans son atelier rustique, et parlant à Denoisel avec cette spontanéité gamine, cet à propos d'artiste féminin, qui dans leur véritable héroïne dut émouvoir d^une amitié si vive les deux frères : ce ne fut pas de Tamour, mais la sympathie la plus fraternelle mêlée un peu de la coquetterie qui nuance et avive ces sortes d'amitiés, jette un fil rose dans la trame toute blanche d'un précieux tissu. Eh bien, ce sentiment particulier et réciproque entre M"® P. et les Goncourt est le même qui anima Denoisel et Renée, camaraderie, affinités morales qui dans le roman affleurent tout à coup aux lèvres de Tami, comme un aveu, bien vite réprimé et corrigé par la gaîté de la jeune fille.
La voici, donnant la comédie à ses amis dans la délicieuse salle de spectacle, si joliment improvisée, réminiscence de celle décrite aussi dans le Journal (1855). « Puis il y avait la comédie ; oh ! la comédie, c'était le grand bonheur, le plaisir des plaisirs, la joie suprême de
UNE Héroïne de roman moderne 135
chacun de nous. Le théâtre était dans la serre : un théâtre au grand complet, un théâtre qui avait une toile, des décors, une galerie... et savez-vous le rouge qu'on nous mettait? du , rouge à 90 francs le pot et qui venait de M°* Martin, la femme du vernisseur du xvni® siècle, et la mère du chanteur, et Ton nous recommandait de l'économiser, s'il vous plaît. » Comme ce dernier détail dut intéresser rétrospectivement les auteurs de la Femme au xviii® siècle^ de la Société française sous la Révolution ! Par ces courtes citations, on peut se rendre compte à quel point les impressions personnelles des Concourt revivent dans Renée Mauperin, leur premier roman, et s'alternent en les complétant dans leur Journal et leurs Lettres pour parer la même figure féminine, pour Tembellir et l'éclairer de ces feux du souvenir, étoiles filantes et glissantes au loin, fusées des artifices éteints et décolorés ; enfin ils commencent à écrire ce qu'ils ont si longtemps projeté et ce n'est pas sans peine, ni hésitation, comme le témoigne cette lettre à G. Flaubert (mars 1863) : « Nous, mon cher Flaubert, nous travaillons
sans travailler. Nous musons. Nous sommes dérangés par ce qui dérange et surtout par ce qui ne dérange pas. Et puis nous avons abordé une jeune fille bourgeoise, de face, en plein : on glisse à tout moment dans les œufs à la .
neige ; et puis peindre la bourgeoisie c'est faire le tour d'une pièce de cent sous, on piétine sur place. » Non, car le livre devient vile un roman, c'est-à-dire que la Renée du commencement cesse d'être la simple figure du modèle, et que la voilà entraînée par toutes les lh<îories qu'elle énonça et amenant elle-même, et à son propre tort et dommage, le résultat de ses indignalions, de ses spirituelles colère?, de son mépris des opinions reçues et des phrases en clichés.
Les auteurs se sont dit : étant donnée cette nature de femme délicieuse et complexe, primesautière et réfléchie, aux instincts de liberté dans son austère milieu bourgeois, il faut que tout à coup un prétexte fasse surgir les sentiments droits et fiers, implacables et tenaces de ce caractère exceptionnel. Alors le roman se noue; c'est le mariage en projet d'un frère de
UNE Héroïne de roman moderne 137
Renée Mauperin avec une jeune fille riche, mariage amené par la liaison première du fiancé avec la propre mère de la fiancée et qui indignera Renée, lui fera chercher le moyen de rompre Tunion déshonorante. Henri Mauperin désirant s'anoblir pour déterminer M. Bourjot à lui accorder sa fille, Renée avertira en province les vrais porteurs du litre et du nom qu'Henri voulait s'approprier. Quel drame! Ces nobles ruinés et retournés à la terre, à la sauvagerie ancestrale, sentiront pourtant, dans l'âme déchue de leur dernier rejeton, s'émouvoir l'orgueil de la race. Sitôt averti par un journal que lui adresse Renée dans sa hutte en plein bois, il accourt à Paris, provoque Henri Mauperin, bientôt tué en duel par ce rustre. Renée frappée au cœur, du même coup qui tua son frère et qu'elle avait armé elle-même par sa délation, mourra lentement de la blessure morale, de la lésion physique qu'elle détermina, victime après avoir fait une victime, de sa droiture sans concessions, ni accommodements mondains.
Evidemment les Concourt ont exagéré le ca-
ractère de M"* P..., de leur modèle avoué, mais ils Tout conduite où Tauraient menée sans doute, dans une vie moins calme, les belles illusions de sa jeunesse qui rendent si typiques son petit col droit, son allure garçonnière, son courage à penser, dans Tâge où Ton danse habituellement.
C'est pourquoi la petite ligne nécrologique m'a tant fait rêver, et celle-ci peut-être encore plus: « le semce funèbre aura lieu en province » ; sans doute près de cette maison où le Jowma/ recueillit ces pages à la dale de 1855 : « Quel paradis ce jardin ! Il semblait vraiment ordonnancé pour nos jeux, cet ancien couvent devenu un château bourgeois, et ce jardin tout coupé de bosquets et de méandres de rivière ; en revoyant ces endroits aimés j« me ressouviens des uns et des autres ; tous alors nous étions des enfants, ne songions qu'à être des enfants et c'étaient des vacances remplies à déborder, de passe-temps sans déboires et de bonheurs qui avaient des lendemains, »
C'est donc vers ce paradis de son enfance qu'elle désira revenir celle qui ne s'était pas
UNE Héroïne de roman moderne 139
mariée et chez qui sans doute ies^ souvenirs de jeunesse, comme il arrive dans ces existences non fixées et conclues, ont tei^u la plus grande place ; celle dont ses amis ont écrit cette dernière citation qui pourrait lui servir de glorieuse épitaphe :
« M^'® P..., la cordialité et la loyauté d'un homme alliées à des grâces de jeune fille; la raison mûrie et le cœur frais; un esprit enlevé on ne sait comment du milieu bourgeois où il a été élevé, et tout plein d'aspirations à la grandeur morale, au dévouement, au sacrifice...
elle est faite pour être aimée d'une amitié amoureuse par des contempteurs comme nous des âmes viles et hypocrites du monde. »
Quel beau portrait laissé pour la postérité, pour la conscience des liseurs futurs, de ceux qui fixent définitivement l'image de Têtre si furtif en son humanité, si durable en son essence intérieure !
Elle a donc survécu aux amis de sa jeunesse, M"' P..., trente ans à ce Jules de Concourt, si brillant, exubérant, dont une femme, résumant l'impression de beaucoup^ d'autres,. osait
dire : « J'en ferais mon cœur »; cinq ans à Taîné plus sage, sévère et martial d'allures et qui restera, pour toute une génération qui Tadmira et Taima, une grande figure littéraire des plus significatives d'un temps, des plus rares.
Je doute que M*** P... ait jamais gardé rancune aux deux frères d'avoir si joliment fixé son image dans un livre qui est un chef-d'œuvre ni dans les Lettres et le Journal où elle s'entrevoit discrètement d'ailleurs, et seulement pour les initiés, où j'ai dû la chercher dans la verdure de son jardin, dans les méandres de sa grande habitation provinciale. Et je pefnse que sa jeunesse enfuie, ses amis morts, elle a dû reprendre parfois les pages à elle consacrées, y regarder comme dans un miroir un peu terne et distant, au cadre déjà vieilli, la charmante jeune fille qu'elle fut, capable d'émouvoir ces deux poètes, au point qu'ils cristallisèrent ses regards et ses répliques, ses jolies modes et son cœur généreux, pour en former une effigie impérissable, solide et blanche comme son nom.
Il y a environ dix ans de cela : je connaissais Léon Hennique habitué des dimanches d'Edmond de Concourt et des jeudis d'Alphonse Daudet. Je vis entrer un jour dans mon salon, accompagnée de sa mère, la fille du jeune écrivain, la plus délicieuse enfant, au profil fin, aux cheveux longs bouclés, aux yeux pensifs et magnétiques. Ces yeux-là surtout montraient qu'une petite âme avertie, et dépassant la taille de Tenfant, veillait sous ce front ombragé de sa magnifique chevelure brune.
Cette entant est devenue une charmante jeune fille en même temps qu'un poète des plus distingués, au cours d'une éducation exceptionnelle où le père tenait les conseils littéraires, les souvenirs des maîtres, et donnait l'exemple de ses propres œuvres ; oîi la mère initiait Tenfant à tous ces devoirs de la fe^lme qui exercent à la fois son charme et sa raison et la sauvent de la pédanterie et des prétentions féministes. Je suppose, tellement le talent de Nicolette Hennique se révéla vite, mûr et coloré, qu'entre les lignes de ses lectures enfantines, plus tard de ses cahiers de classe, déjà se levaient, pour l'enfant privilégiée, des mots choisis, des images en esquisses et que la poésie née en même temps qu'elle n'eut qu'à se dégager au déroulement harmonieux et ensoleillé d'une intelligence exceptionnelle : la vocation se manifeste ici dans les conditions les plus rares, l'appel d'un être parmi les élus littéraires avant que cet être ait conscience de lui-même, ni de ses forces morales et poétiques. A cet égard le titre du premier livre de Nicolette Hennique est admirablement chosi : Des Rêves et des Choses^ c'est-
PRÉFACE POUR NIGOLETTE HENNIQUE i43
à-dire ce qui vient à elle par Tattirance de san esprit déjà grave dans .sa puérilité, ce qu'elle formule en poète sans y penser, puisqu'elle fit des vers à Tâge où Ton chante des rondes, par l'expansion du désir et la joie de chanter !
Ce furent d'abord des lignes musicales en assonances plutôt que rimées, irrégulières, par cela même mieux spontanées, où l'on cueillait des vers comme ceux-ci :
Les moulins tout vermoulus Laissent choir le blé moulu Gomme ciels d'or où la neige glisse.
L'inspiration est ua oiseau d'or.
La fleur est comme nos yeux, Elle parle sans paroles...
L'ombre est le deuil de l'air
Parmi cet exquis volume se trouvent pour*tant des sonnets très purs, absolument réguliers * dont l'un, sur Prométhée, intitulé Délivrance, annonce le. labeur savant des Douze travaux héroïques, le présent livre, dont nous aurions dû, peut-être, parler plus tôt, mais nous vou-
lions marcpier les étapes progressives d'un jeune talent que Tinspiration continue, le choix des mots, et surtout Tallégresse hardie des images classent parmi les tout premiers; nous voulions indiquer les origines poétiques de l'auteur en même temps que ses origines de naissance.
M. Léon Hennique est créole; Tune de ses œuvres les plus remarquables, Pœuf^ rtons raffirmeéloquemment,et dans les poésies de sa fille, Parisienne, nous reconnaissons l'alliance des deux races, le choc créateur de deux atmosphères, si remarquable parmi les poètes et dont témoignerait le génie des Chénier et desLeconie de Lisle, des Dierx et des Hérédia ; c'est le souvenir ou la prescience de soleils plus brillants parmi nos ciels voilés,, de fleurs aux enivrants parfums opposées à nos violettes et d'une vie orientale aisée et libre hantant, dans la claus- Jration de nos saisons tristes, des êtres en qui se débat un exotisme d'origine contraire à leur vie présente.
De ce regret inconscient, de ces différences peut-être douloureuses, se dégage un charme incomparable, un mélange harmonique, mais
qui ne sV.st pas formé sans des pauses de mélancolie et des tourments d'exil; et Nicolette Hennique, qui n'a jamais, je crois, fa^t de lointains voyages, acquiert néanmoins, de son hérédilé, l'heureuse contradiction dont nous parlions tout à l'heure et dont résulte une richesse d'épithètes, un prisme de mots plus remarquable encore dans les Labeurs héroïques que dans Des rêves et des choses,
La personnalité s'affirme, l'inspiration se.
régularise en douze' sonnets parfaitement complets de faclure et de rythme et qui, s'ils célèbrent les travaux d'Hercule, sont eux-mêmes douze travaux accomplis^ d'une belle turbulence, imagés, évocateurs, mouvementés, si bien qu'ils étonnent dans l'œuvre littéraire, pourtant si remarquable et si précoce, d'une jeune fille.
La splendeur de l'antique Fable ne perd rien
dans ces sonnels de sa vigueur ni de sa grâce ;
la pourpre des massacres s'y mêle aux bluets
bleus, au vol des cygnes et des colombes, et la
biche aux pieds d'airain que poursuit Hercule
fuit :
Dans lobscure forêt dont l'ombre est une étreinte.
Nous retrouvons ici des vers qui semblent non composés, mais jetés dans une œuvre par une inspiration ailée et fugace et qui ne sont pas des vers d'écrivain j maiè des vers de poète tels qu'il s'en inscrit parfois dans les songes, et qu'on ne peut retrouver au réveil :
C'était un jour de ceux qu'à regret Tété perd, Nul souffle ne troublait Toisive té des arbres, Le ciel ombrait déjà ses voiles fleurissants.
Mais je ne voudrais pas par des citations, atténuer l'eflfet de ces beaux sonnets faits pour être récités d'une voix sonore et ferme, car chaque syllabe y a sa place et son timbre, et tout l'ensemble montre la plastique d'une ancienne colonne où s'enlèveraient en spirales les animaux domptés par Hercule ; hydres, oiseaux géants, sanglier, chien aux triples mâchoires. D'exotiques floraisons s'entrelaceraient autour de la stèle que surmonterait de tousses
rameaux le pommier aux pommes d'or du jardin d'Hesper et qui symbolise le talent et le succès sévèrement gardés par le Dragon ; mais ici le. monstre désarme, la conquête est certaine de Tarbre fabuleux etNicoletteHennique peut se reposer à son ombre étoilée de merveilles.
ANTONINE COULLET
Oui, le talent est un don inné, Técho de forces intérieures et inconnues encore, malgré toutes les psychologies, et je n'en veux pour preuves que ses manifestations chez des êtres trop jeunes pour que les réminiscences comptent dans leur esprit dénué d'empreintes; le goût du rythme pareil à celui de la musique, le goût des images pareil à celui de la peinture, se révèlent précocement chez les poètes jeunes, et, s'associant, les mettent au point des producteurs, puisque c'est bien la poésie, ce dé-
ANTOiNINE COULLET 149
veloppemènt d'horizons nouveaux, aux sons d'une mesure harmonieuse. Volontiers parlerait-on de surnaturel à propos de ces vocations à Fâge des jeux puérils, et qui avertissent l'enfant de la beauté, du mystère et de la douleur. Le petit livre d'Antonine CouUel, la plus jeune poétesse de notre temps, puisqu'elle compte douze ans accomplis, est là pour témoigner que ce n'est pas en étudiant, en travaillant que l'on devient poète ; on n'acquiert pas, mais on développe un don, et cette enfant qui interrompt ses jeux pour saisir une plume, qui joue à la poupée entre deux strophes, est simplement une charmante prédestinée. Certains de ses vers semblent, sans corrections ni retouches, tomber sur le papier, comme une fleur d'été tombe de l'arbre, comme un insecte aux ailes brillantes tombe des gouffres de l'azur; rien n'annonçait l'image, ne la sollicitait. Ici, à la fin d^une description supposée du désert, elle dit :
La lune au cercle d'or descend avec beauté.
Plus loin, parlant d'un quadrige aperçu au
VTîv -iMS ET MIRAGES
fi.:' 1 ^- SI. r. finirai parisien, elle traduit son kizi ri ':• r^iTO- t-eao vers :
J^ '^jLt ir s: ^ ; .-f-^ 1 : r,r;iril se dresse dans un chant !
A. t^rs:
r >-< Tn.^> s^.x'fra. -î-t ^a^ corbeille Terte Z* I' 'S ''w:Li5 r- 1 rs iT::ur de ses bras nus >-2: : .. f . : i^ -«-^r:^ <cr la fleur entr'ouvertc.
F* >• :--:L>:r T-?r? me p»)ait, surtout parce c .- ^ -*^ l'^i'-L r-minia. décrit et apprécie une 7." ■*--*- T.Lrr.:^ îiKe pensée coquette que je >*.* M - r :^: -v^r ^^«s i;ird dans Fœuvre future
:- k , * ^^ T»->:r^ss^, car il faut qu'elle reste * T. TT* -»-: iS-s rVmTne: c^est notre meilleure ":: • a 1 * "^.-r.v»r > f-minisme, puisque fémi- 3 ^rj«f -1 T x^ :uA i^ faire œuvres appropriées i T î^ - :• : L:i;-r<. i ïl:> devoirs, à notre vocation .- . n i: :fs i^ ! fa derur-iêter sur les terres
> .>xr':>. r/^> Tr^i-sît^. peu favorables au dé- ^ . Tr-^r : *:r rnrr.s-'^^s délicates à tiges frêles, tc -'--:.. " :: f:rv T::uf:e->s où dêlruites par le ^-»->. T *:ç^ ?. ;f it eux îmapner les dispositions
ANTONINE COULLET 151
intimes, Tatmosphère choisie ou se développerait le mieux une intelligence aussi précoce, aussi bien avertie déjà des enthousiasmes, des rêveries, même des tristesses de la vie. Il faudrait 1 ^envelopper d'une grande tendresse fortifiante et jamais apitoyée, lui garder soigneusement les jeux enfantins de son âge, ne lui permettre Ja lecture que comme distraction suprême, et lui donner, non pas Téducation en commun qui nivelle pour un temps toutes les jeunes cervelles au niveau du médiocre pour la facilité des classes, mais des études particulières à l'ancienne mode, non encombrées d'un fatras de détails fastidieux, de paragraphes inutiles, pour laisser se développer en paix et en force, loin des serres chaudes, la plante rare et si originalement nuancée de ce précoce talent, où je sens une âme française éprise déjà de nos ciels gris, des dolmens surgissant des bruyères :
Tout pleurait, tout semblait dans le deuil du printemps.