S CÈNE VI I
L A C O MJ E S S E , E ÏJ L AL I E.
H E bien ! ma chère madame Miller comment trouvez -vou*
l’homme qu.i nous quùte?
MISANTROPIE
Qui madame ?
la comtesse.
Mon frère.
Il me paraît mériter l’estime.
la comtesse.
Ceci est une politesse qui ne peut me surprendre de votre part.
Sans compliment, madame, je le regarde comme un très-brave, et très-honnête homme.
LA COMTESSE, riant .
Et même , comme un homme de bonne mine....- n est-ce pas ?
e ü L A L I E , avec une indifférence polie* , Mais j oui.
ps u LA COMTESSE, contrefaisant Eulalie .
Oh ! mais oui; c’est comme qui dirait , mais , non. .. . Je dois cependant vous dire qu’.l vous regarde, lui, comme uue femme très-aimable. Vous ne dites rien à cela?
eulalie.
Que dirai-je? Une raillerie désobligeante ne pent sortir de votre bouche. Ce n’est donc qu’un innocent badinage ; et je suis peu disposée; à m’y prêter.
la comtesse.
Et tout aussi peu faite pour en être l’objet. Non , je vous ai parlé
-sérieusement Eh bien ?
eulalie.
Vous m’embarrassez , madame. J» n’affecterai pas une ridicule et fausse modestie ; il fut un tems où l’on pouvait trouver en iqoi les avantages de la figure ; mais de longs chagrins ont altéré mes traits; et c’est la paix du cœur^qui
répaud les charmes les plus séduisaas w le visage d une
femme
femme. Le regard qui subjugue un hoiihête homme , ne doit être que l’expressjpn d’une ame irréprochable,
la comtés se , avec une bonté affectueuse.
Que le ciel me conserve toujours un cœur aussi pur que celui qui se peint dans vos yeux !
eulalie , comme frapj ée (V un égarement subit ,
Ah 1 que le ciel vous en préserve !
la comtesse étonnée . •
Comment ?
EULâlië, avec des larmes retenues.
Pardonnez , madame, je suis une infortunée. Trois année» de douleur ne rue donnent aucun droit à l’amitié d’une ame noble et sensible ; mais elles m’en "donnent à sa commisération.
la comtesse, avec beaucoup d'amitié.
Parlez , ma chère madame Miller ! ( Elle veut s éloigner* ) Non, demeurez; ce que j’ai à vous dire mérite toute votrq attention. Le ressentiment que vous semblez éprouver contre vous-même ne m’abuse pus. Vous ressemblez un peu à ce bon philosophe qui croyait avoir toujours l’enfer près de luij mais cet enfer n’était que dans son imagination.
EULALIE
Je le porte par-tout avec moi , dans le fond de mou cœur.
la comtesse, avec bonté.
L’amitié est toujours si consolante! C'est pour la première fois que, depuis trois ans, je viens à vous demander votre secret. Je m’étais interdite à votre égard une indiscrète curiosité ; maintenant , un intérêt très-puissant m’anime. C’est avec toute la tendresse d’une sœur que je vous engage à vous ouvrir à moi.
eulalie, avec saisissement , et regardant fixement la Comtesse .
Si c’est un badinage , il est poussé trop loin; si vous dites vrai , rien n’es.t plus affligeant pour moi.
LA COMTESSE
^vant de chercher à pénétrer plus avant dans une telle
4o MIS ANTROPIE
•conduite , permettez-raoi de vous tracer le caractère de mon frère. Je vous donne ma parole que ce ne sera pas la main d’une sœur qui conduira le pinceau. Vous pourrez le soupçonner de légèreté j parce qu’en vous voyant aujourd'hui , pour la première fois , il s’est si violemment épris ; mais, ma chère madame Miller, mon frère , quoique jeune ■encore, est un homme sérieux qui n’a pas encore connu l’amour; il voulait un cœur heureusement formé par la nature , et un esprit cultivé par l’éducation ; ce double avantage , il l’a maintenant trouvé eu vous. Votre secrète bienfaisance dont il a été le témoin.... Je ménage cette rougeur aimable qui, dans ce moment, couvre votre joue. Enfin , mon frère aspire à votre main, son bonheur dépend de vousmême, et je suis sa caution. Jugez si je ne suis pas intéressée à vous demander votre confiance. Donnez-la moi toute entière, vous ne risquez rien : déposez vos peines dans mon eein, je les partagerai, s’il le faut , et les adoucirai si je puis.
1 Ah ! je le sens! le sacrifice le plus pénible qu’inspire un Vrai repentir, c’est de renoncer volontiers à l’estime d’une belle ame. ( A part. ) Eh bien! je veux faire ce sacrifice , il commencera la juste expiation de mes fautes. (A la comtesse en hésitant . ) N’entendîtes-vous jamais parler?.... Pardonnez.... N’entendites-vous jamais.... Oh / qu’il est cruel de détruire l’illusion à laquelle, seule, je dois vos bontés. .... Mais il le faut, Eulajie îl’orgueil peut-il encore te convenir?... Ne vous parla-t-on jamais d’une baronne de Meinau?...
LA CQMTESS.E.
Qui vivait dans une cour voisine ? Oui, j’en ai entendu parler. Ce fut elle, je crois , qui a fait le malheur d’un bien honnête homme.
eulalie avec exclamation.
Oh Dieu!..,, oui, d’un bien honnête homme.
LA COMTESSE. 5
Elle disparut avec un malheureux qui l’avait séduite....
ET REPENT II St
EULALIE
Oui..,, ce fut elle.... ( Hors d‘ elle-même , et dan$ un mouvement violent , elle se piécipite aux pieds de la Comtesse ;) Ne me repoussez pas !.... Je suis...,
la comtesse, reculant un peu ,
Grand Dieu !... vous êtes....
Je suis cette odieuse créature...
la comtesse se détourne avec un mouvement involontaire d' horreur , et fait quelques pas en laissant Eulalie à ses pieds; la compassion la retient et la ramène.
Quoi ! vous seriez.... mais elle est a ccabîée.... les remords, la déchirent. Loin de moi cette rigueur extrême qui fait repousser les malheureux! ( Elle la regarde avec attendrissement. ) Levez-vous, ma chère, mon frère et mon mari ne sont pas éloignés; cette scène ne veut pas de témoins : j’approuve le silence dans lequél vous vous êtes renfermé
Levez-vous. ( ( Elle la relève. )
eulalie, avec le cri d'une douleur étouffée.
Ma conscience !... ma conscience!.... Rien ne peut appaiser ses cris vengeurs. ( Saisissaiit avec ardeur la main de la Comtesse : ) Ne me repoussez pas.
LA COMTESSE, avec douceur.
Non, non, je 11e vous repousserai pas. Votre conduite pendant trois années, votre chagrin muet et profond, vos remords , excitent mon admiration. Mon cœur ne vous refusera. pas une place, où, sans être interrompue, vous.puissiez pleurer la perte d’un époux....
eulalie, avec le désespoir de l'égarement Ah ! sans doute, la perte irréparable !
LA COMTESSE
Irréparable!,... C’est assez.
EULALIE, du même ton.
j’avais aussi des enfans.
LA COMTESSE. n" '
C'est assez...
ibieu sait s’ils vivent! J’avais l'époux le plus aimable.
LA COMTESSE
Revenez à vous.
J’ignore s’il n’est plus l
Reprenez vos sens.
J’avais un vieux père !....
la comtesse, avec force Au nom de Dieu , cesses.
£on horreur pour moi lui a coûté la vie !
la comtesse, à elle-même.
Ah! que la vertu outragée se venge cruellement l
E -U L A L I E , dont, les larmes se font, enfui passage j et couvrant son visage de ses mains.
Et moi !... je vis encore 1
la comtesse.
Eh ! qui pourrait haïr celle qui se repent ainsi î ( La serrant dans ses bras:) Eh! non, vous n’êtes pas criminelle ; votre faiblesse fut un songe.... une ivresse.... une
illusion....
Non, non : vouloir chercher a affaiblir mes crimes, c’est me porter un nouveau coup de poignard. Le seul et unique repos de mon cœur, est de me pénétrer de toute l’horreur que j’inspire , et que j’ai méritée.
LA. COMTE' SSE
Ces expresssions sont bien celles du vrai repentir*
Ah! si vous aviez connu mon époux !..,. Lorsque je le vispour la première fois.... il réunissait la noblesse des sentimens à la beauté des traits. J’avais ‘X peine quinze ans...
V ‘ ’• I- tl'WvàÜÂm
et REPENTIR-
la COMTESSE.
Votre union?
Suivit de près.
Et votre fuite ?
J’étais son épouse depuis, deux ans*
LA CO M T E SS E
Abi ma obère, c’est à voire extrême jeunesse que doit être attribuée cette erreud, dont voire cœur était incapable.