LE MAJOR, L’ INCONNU, F R A N T Z
( II montre de loin le Major à l'inconnu et se retire.) L’inconku, d'un air sombre et d'un ton sérieux .
• Qa’r-A-T’IL pour votre service?
Le major.
Pardonnez-moi y monsieur 5 si je ( le reconnaissant en un
elin- d'œil. ) Que vois- je ? est- ce toi ? Mello !
Horst? ( Ils se jettent dans les bras l'un de T autre. ) Ah ! mou
ami !
Le major»
Est-ce bien toi 5 mon brave ami ?
Oui, c’est moi-même.
Le m a j O r , se jetant dans Ses bras .
Eh ! bon Dieu ! quels chagrins ont altéré tes traits ?
Meinau,Jm ton le plus sombre.
La main du malheur s’est appesantie sur moi ( à lui-même :)
Paix ! Paix ! ( Haut. ) Par quel évènement te vois-je en ces lieux? que me veux-tu ?
Le major.
Rien de plus étonnant. J’étais ici à rêver comment j’aborde-* rais un sauvage inconnu 5 et voilà que je me trouve dans les bras de mon ami.
Ce n’est donc pas moi que tu cherchais? Tu nç savais donc pas que j’habitais cette cabanne solitaire?
Non , mon ami 3 tu as sauvé ce matin la vie à mon beau-frère*
et ma famille reconnaissante souhaite de te voir au milieu d’elle. Je vins tantôt avec ma sœur te prier de te rendre à ses vœux, nous n'avons pu t’aborder. On m’a chargé de tenter le dernier moyen, on m’a engagé de venir t’en faire l’invitation. Voilà L’mcident dont le sort s’est servi pour me rendre un ann que je regrettais depuis si long -teins, et dont mon cœur avait toujours le plus grand besoin.
Oui , je suis ton ami 5 ton véritable ami ; tu es un brave homme , an homme rare; mon cœur est pour toi ce que tu l’as connu. Horst , cette assurance t'est-elle agréable et chère ? Hé bien ! prouve- 1® moi en m'abandonnant, en ne revenant plus.
Le MAJOR.
Quoi ! ce que je vois , ce que j’entends, est une énigme pour moi. C’est toi , Melîo , ta figure , gravée dans mon cœur frappe mes regards ; mais ce ne sont plus là ces traits, qui , pendant notre séjour en France , caractérisaient l'homme le plus aimable , et lai faisaient des amis , avant que son entretien ne fît naître l’impression que sa vue ne manquait jamais de produire.
Me ina o-.
' Tu oublies que tu parles d’un tems déjà bien éloigne de nous. Le major.
Eh ! mon ami , quel langage ! tu n’as pas trente- cinq ans
Mais, pourquoi évite-tu mes regards ? Ceux de l’amitié peuventte blesser? Crains-tu que tes yeux soient aux miens le miroir de ton ame ? Et qu'est devenu cet œil (de feu qui lisait autrefois danstous les cœurs ?
M e i N A U , avec le rire le plus amer .
Ah ! oui , oui , je fus habile , moi , à lire ,dans les cœurs !
Ciel ! quel sourire sinistre vient ajouter encore à l’altération a@tes traits ? Oh ! mon ami ! que t’est- il donc arrivé -2i
Ce M I S A N T H O P I Ë.
M E l N A U , avec une fausse légèreté.
ZéS k. plus ordinaires ; le cours du monde; de,
aventures communes. Horst, si tu veux ne pas éprouver ma haine, paigne-moi les questions ? Si tu- veux conserver mon amitié' abandonne-moi pour jamais?
Le major.
Quel discours ! Quel Spectacle ! Ah ! je t’en conjure, Mello^ ïe veille- toi ! Aux souvenus de nos plaisirs passés, que ton cœur se ranime, et que la présence d’un ami te console ! Betrace-ttk ces jours fortunés , où, dans nos promenades solitaires , le spectacle oe la nature embellie^ pénétrait dans nos âmes, et les disposait aux douces impressions de la bienveillance et vde l’amitié 5 c’est dans
es momens heureux que se forma le lien qui nous unit pour la vie. t’en souvién cirait-il plus?
M e I n a U , avec une sombre sensibilité.
Il m’en souvient.
B E MAJOR
Suis- je donc indigne de ta confiance ? N’éiions-nou, que de* hommes indifférons , unis par le hasard ou le caprice? N’aviousnous pas bravé, la mort ensemble ? Ah ! Charles ! il eu coûle à mou cœur de te rappeler tous mes droits sur le tien. Reconnaistu cette cicatrice ? ( Il se découvre F avant -bras. )
M E 1 N A U j V embrassant.
O , mon frere ! ce fut le coup qui devait faire sauter ma tête, j e ne l’ai point oublié. Tu ne savais pas quel fatal présent tu fusai* à ton aruii
Le major.
Parle 5 je t’en conjuré ?
Tfe ne peux rien, pour moi.
Le major.
Je puis m’ufOigcr
avec loi.
C’est ce que je ne veux point 5 je n’ai plus moi-même d~ ^ar 1 à répandre.
Le Major.
Tu as à déposer tes secrets dans mon cœur , le tien seia soulagé.
MEINAUjdw ton le plus sombre *
Le mien n’est plus qu’un tombeau déjà fermé. Laisse , ami, s’y consumer ce qu’il renferme. Pourquoi le l’ouvrir aujoura -hun
Pour te rendre une existence nouvelle que tu devras à l’amitié . . .v Et sous quel extérieur te retrouvai-je? Rougis de toi-mêmeL. Um homme qui fut doué de tant de raison , se laisser abattre, et fouler, de la sorte par un sort capricieux! Ab ! ce n’est pas là Mello , mon mentor, mon ami ! La noblesse, la fierté de son caractère, l’élevaient au-dessus de l’injustice des hommes et des coups du destin.
M e 1 n A tr.
Ecoute-moi bien. Qu’un monde qui m’est à jamais étranger penser de moi ce qu’il voudra, rien ne m’est plus indifferent:; mais je le sens , tu ne dois point quitter l’ombre de Ion ami , sans connaître ce qui rompit tous les liens qui l’ attachaient a la vie.
Frère , je me séparai de toi en me retirant du service de Erance. Depuis ce moment, rappelé dans mon pays, je me livrai au se-* duisant espoir d’être Utile à la patrie ; les abus étaient sentis, ies^ s— formes désirées; je m’en occupai, je fis des mécontens , et j’acquis, la certitude affreuse , qu’on peut exciter la haine sans la mériter. Erappé de cette insupportable idée , je me tus, je ne parlai plus* Pudeur tardive ! Les hommes 11e pardonnent pas qu’on ait voulu paraitie plus sages qu’eux; je me repliai sur mûi-metùô , je vécus, solitaire.. On m’avait fait lieutenant-colonel , pour s’assurer que je ne transporterais pas ma fortune hors de mon pays. Jeremplis mes devoirs militaires avec exactitude , avec zeie. Mon colonel mourut : il se trouvait plusieurs officiers de mon
qm avaient plus de service que moi, je m’attendais à voir l’un d’eux
“ 5 T ’ eUSété Salisfa!li “a!s U d’un homme
place ava.t un jeune parent, fat et présomtueux , qui, depuis six
• cm, o, s bien que ,e demandais et que jobtins ma retraite. 11 courut quelque railleries amères sur le choix qu’on avait fai. - on me les rmputat ,e fus arrêté; je dédaignai de me justifier , je’demeurai stx mots en prison. Pénétré de l’ingratitude des hommes, quelques mors après , je quittai ce pays ; Gassel fut le séjour que je chois, s. Mon nom , mon rang et ma fortune, ne tardèrent .pas à rn y fane des amis ; des amis ! .... Enfin j’y trouvai une femme !
„e l’,nnocense ^ modèle heureux des qualités
naturelles , et des talens acquis. Elle atteignait à peine à sa quinzième année ; conbien ,e l’a.a.mé ! conbien je fus heureux par elle .' Elle me rendit pere d’un fils e, d'une- fille !.... La nature lesdoual’un et l’autre de là beauté de leur mère j oui , je connusalors levraibonheur!....Ali!
( Il essuie une larme. ) encore- une larme, je ne me flattais plus de
pouvoir en répandre!.... Achevons . ...Un de ceux qui m’attachait le titre
ami, et que ,e regardais comme un homme d’honneur, me trompa ,
m enleva la moitié de ma fortune .' Je dévorai ma peine je
me retranchai,, je réduisis mes équipages , je bornai mes sociétés
J y conserva, un jeune homme, dont les. procédés , le langage et la conduite paraissait justifier mon estime; que j’avais, en secret, soutenue de mon argent; que j’avais élevé aux emplois par mon crédit-....
Ji séduisit ma iemme et disparut avec elle ! !!.... Tu sais tout, cm est-ce assez pour motiver ma misantropie ? ou ne te parais -je. qu un visionnaire?. ... Ah ! l’ame de Mello pouvait supporter les injustices', braver les fers et la mort; mais que sent les fers et la mort auprès de l’infidélité d’une épouse adorée !
Le m a j o. h.
Quelle était indigne de toi, Mello ! Répandre des pleurs pour une femme infidèle, c’est un délire inexprimable.
Bonne aux affections que j'éprouve le riom que tu voudras, le
€œür n6sei'ei,d P*5 ^ langage de la froide raison. Ali ? ie Palme encore î
ET RETENTIR
Toi,... ? Où est-elle ?
Je ne le sais , ni ne veux le savoir.
Le major.
Et tes enfans ?
M M N A tJ.
Je fais soigner leur première éducation dans un bourg voisin de eet.te solitude. Je les ai confiés à une Veuve d’un état commun, eu qui j’ai cru voir de l’honnêteté. .... et peu de lumières.
Le'MAJOR, avec un léger sourire .
Encore un trait de misantropie ! Mais pourquoi n’âs-tu pas gardé tes enfans auprès de toi? Ils éusssent adoucis quelques insfans de ta douloureuse existence.
M e i N a xr >.
Leur présence j en m’offrant les traits de leur mère, n’eût servie qu’à me retracer les souvenirs pénibles d’un bonheur évanoui. Je me prive de leur vue depuis trois ans. ( Avec toute Vamerturfie de la misantropie. ) Je ne puis souffrir personne autour de moi , ni enfans, ni vieillards; et si l’habitude ne m’avait rendu comme indispensables les services d’un domestique , je n’aurais pas le mien, quoique je reconnaisse qu’entre les méchans il n’est pas le plus pervers.
Le Major, après un silence , et avec un regard douloureux sur son ami .
Je le sens : de vaines consolations ne sont pas a l’usage d un cœur si profondément ulcéré ! Mais tu ne repousseras point celle de l’amitié, elle doit adoucir tes peines en les partageant. Tu vivras pour ton ami ! Viens avec moi, ma famille t’attend avec impa-*tience !
Quoi ! me retrouver dans le commerce des hommes? Horst,ne me suis-je pas assez clairement explique i
Le major.
J’en conviens. Mais, tu ne peux , sans abjurer le sentiment de délicatesse , te refuser à l’invitation de mon beau-frère.
Ami , iî est aussi des choses qu’il est plus aisé de prescrira qidil n’est facile de s’y résoudre. Si tu savais combien je souffre d’avance de voir un être s’approcher de moi , sans que je puisse lui échapper. Ah ! laisse-moi, laisse-moi dans mon triste repos!
Le major.
Demain, fais ce qu’il te plaira-; mais accorde-moi cette journée?
M E I N AU, sans dureté 3 mais d’un ion ferme • Non, non.
L e ja A j o R.
Charles, mon ami ; ah ! je t’en conjure, ne me refuse pas cette grâce ; c’est la seule , c’est la dernière , si tu le veux, que sollicitera nia vive et constante amitié.
M E I N A U , après un instant de réflexion .
Écoute; pardonne-moi une répugance invincible à me rendre à ce château pour m’y donner en spectacle. Je ne puis cependant refuser de céder aux vœux de mon ami; mais que ce soit une rencontre ? une espèce de hasard. Ramène-ies vers ce pavillon sans me rejoindre ; qu’ils viennent s’y reposer. Quand tu les auras réuuis , tu me présenteras, j’y mets cependant une condition, c’est que tu n’insisteras pas pour que je demeure avec toi.
Le major.
O , mon ami !
M E I H A ïï,
Engage- moi ta parole , où je reprends la mienne?
Le major.
Il le faut bien ï
Je vous [en ter, ch. Préviens ta famille que je ne songé pas à parer mon extérieur.
Le major.
Et REPENTIR. 65
E E MAJOR
Qu’importe ? cet entretien ne sera que celui de la franchise , de la reconnaissance et de l’amitié. Embrasse-moi. . . ( S’arrachant de ses bras : ) Non , Meinau , ce n’est point pour te perdre encore que je t’aurai retrouvé. ( Il sort. )