‹ Misanthropie et repentirChapitre 8 sur 57 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

LES MEMES, TOBIE, sortant de sa cabane . FRANTZ.

Oui, oh! oui, cet auteur a raison; j’ai oui-dire que c’est précisément pour cela qu’il fuit la solitude : il vaut mieux s’étourdir dans le tourbillon des plaisirs et dea affaires.

( L'inconnu ne l écoute pas , continue sa lecture . )

i5 MIS ANTROPIE

T O B I E s avançant sur la scène.

Oh! quel bien cela fait , de se sentir échauffé par les rayons du soleil, après ces longues semaines.;.. Dans le ravissement de ma joie, j’allais presque oublier d’en rendre grâce au créateur. ( Il se découvre , regarde le ciel , et prie en silence. )

( L'Inconnu baisse son livre , et regarde attentivement Tobie. )

FRANTZ à t Inconnu , avec sensibilité.

Ce vieillard a bien peu de satisfaction sur la terre, et cependant il remercie la Providence du peu qu’elle lui accorde.

l’inconnu.

Parce que l’espérance conduit à la lisière les hommes cle

tout âge.

Mais enfin, l’espérance est le charme de la vie.

l’ in connu.

Elle est la source de toutes nos erreurs.

{Tobie s’est approché sur le bord du théâtre. ) FRANTZ à Tobie.

Je vous félicite, bon vieillard* vous vojlà, à ce que j@ vois , échappé à la mort.

TOBIE

Oui; pour cette fo:s encore, Dieu et les secours de la meilleure des femmes , ont prolongé ma vie, peut-être de quelques années.

FRANTZ

Mais vraiment, vous me paraissez d’un âge bien avancé. TOBIE.

Je touche à ma soixante et douzième. Je n’ai plus aucune satisfaction à me promettre sur la terre *,... mais il est un» au re et meilleure vie.

FRANTZ

Vous pourriez vous plaindre du sort qui, si près du tom-

. ET REPENTH i*

beau , vous rejette dans le monde. Pour les malheureux , la mort n’est point un mal.

Suis-je donc si malheureux? Est-ce que je ne jouis pas de la beauté de cette matinée? N’ai-je pas retrouvé la santé / Croyez-moi, un convalescent qui, pour la première fois, respire un air libre et pur , est dans ce moment; du moins, la créature la plus heureuse que le soleil éclaire.

C’est un bonheur auquel l’habitude rend moins sensible.

T O 3 I Et

Vraiment oui; mais non dans la vieillesse. On jouit de la santé avec économie. J’ai beaucoup souffert, et je souffre encore; mais je n’en mourrais pas plus volontiers. Lorsque mon père, il y a quarante ans, me laissa cette chaumière , j’étais dans la vigueur de l’âge ; je pris une femme active, douce et bonne; Deu bénit mon ménage, et me donna cinq enfans. Cela dura dix ou douze ans. Je perdis deux de nos fils; j’endurai cette perte avec résignation : il survint une grande disette; ma compagne m’aida à la supporter; mais quatre ans après, Dieu me la reprit, et bientôt, de mes cinq enfans, il ne me resta qu’un seul fils. Tous ces coups me frappèrent presque sans intervalle. Je fus long-tems à pouvoir revenir de mon accablement : mais enfin , le teins et ma soumission à la Providence , produisirent leurs effets. Je repris goût à la vie; mon fils prit de l’âge et des forces ; il me soulagea dans mon travail : à présent, je me vois privé de ce cher enfant, qui s’est engagé , qui s’est sacrifié pour moi par une généreuse imprudence : ce dernier coup m’enlève mon unique consolation, mon seul appui; je ne peux plus travailler; je suis vieux et faible ; et sans madame Miller, il me fallait mourir de faim.

Et la vie a cependant encore des charmes pour vous ?

Pourquoi non, tant qu’il reste dans le monde un être qui tient à mon cœur. N’ai-je pas encore un fils l

Et qui sait si vos jeux le reverront l

Ma:s il vit dans ma pensée, et il soutient mon existence. Quand je serais encore condamné à ne plus le revoir, eh bien! j’attendrais encore la fin de ma carrière sans la désirer; car voici la cabane où je suis né : voilà un vieux

tilleul qui a cru avec moi-, et puis mais j’ai presque

hente de vous l’avouer, j’ai aussi mon vieux chien Fidèles qui m’est cher.

F R A N T Z souriant .

Un chien !

Oui, un chien, et riez-en tant qu’il vous plaira. Madame Miller, cette femme, la bonté même, vint un jour dans ma cabane; mon vieux Fidèle se mit à gronder quand elle entra. «Pourquoi (me dit-elle) conservez-vous cet » animal \ vous avez à peine du pain pour vous. » — Ehl mon dieu! lui dis-je , si je m’eu défais , qui est-ce qui m’aimera l

F R A N T Z à l’Inconnu , qui rêve profondément.

Je voudrais que vous eussiez entendu...

L’INCONNU

J’ai tout ouï.

Hé bien ! je désirerais que ce vieillard put vous servir d’exemple.

L’iNCONNU, après un silence , en lui donnant son livre.

Tiens, vas remettre ce livre dans le pavillon, et ouvres-* Ætt les fenêtres du côté de la prairie.

ET REPENTIE

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