SUR LE MODE DE LEUR EXÉCUTION
ES caractères gothiques employés dans les éditions du XV* siècle n*ont rien de commun avec ceux que les Goths apportèrent en Italie et en Espagne, lors de leurs incursions. Celui dont Ulphilas, évèque arien, Goth de nation, est réputé l'auteur, se nomme gothique ancien^ composé du grec et du latin. Le gothique moderne est la consommation de la décadence de l'écriture dans les xiii^', xiv« et xv« siècles.
Né dans le moyen âge, avec la scolastique, époque de la décadence des arts et des bonnes études, il est le fruit de la bizarrerie et du plus mauvais goût. C'est l'écriture latine dégénérée et chaînée de traits absurdes et superflus. Ce gothique, qui avoit déjà paru dans le xii^ siècle, s'étendit dans tous les États de l'Europe dès le commencement du xiii^. Les motmaies, les sceaux, les médailles, les monuments lapidaires, les cloches en furent empreints. Les états du Nord en conservent encore aujourd'hui l'usage. Ce goût d'écriture se multiplia et fut diversifié selon le génie
des peuples et le caprice des copistes dans les manuscrits et les abréviations.
Ces caractères^ dans l'imprimerie, sont connus sous le nom de lettres de forme à cause des traits angulaires, pointus, qui rendent la forme de ces lettres plus composée. Ils étaient d'abord destinés en Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie, en Flandre, pour les inscriptions publiques, pour les livres d'église, les livres d'images. La ^ible des pauvres, Y Histoire de Saint-Jean, le Donat, et plusieurs autres ouvrages ont été exécutés avec cette espèce de caractères, avant l'invention de la typographie. Guttenberg, Fust, Schœffer et la plupart des imprimeurs du xv' siècle, ont employé, dans leurs éditions, les lettres de somme, moins chargées d'angles et de pointes que les lettres de forme. Les Anglais les désignent sous celui de black-letter ; les Flamands sous celui de lettres-Saint- Pierre; et la plupart des autres peuples sous celui de caractères Flamands ou Allemands.
La bâtarde ancienne, en usage en France dans les xiv« et xv« siècles, dérive des lettres de forme, dont on a retranché les angles et quelques traits. Notre ronde financière, dont on ne s'est point encore défait, en conserve quelques traces. On les remarque plus particulièrement dans le livre de la Civilité que l'on donne aux enfants pour les préparer à la lecture des vieilles écritures.
Vitalique tire son origine des lettres cursives, employées dans la chancellerie romaine. On les appelle aussi lettres vénitiennes, parce que les premiers poinçons en ont été faits à Venise ; aldines, parce que Alde-Manuce en est l'inventeur : mais le nomd'italique a prévalu, parce que ce caractère vient dltalie : presque tous les peuples l'ont adopté. Le pape Jules II, dans son privilège du 27 janvier 1513, accordé au premier
Âlde Manuce^ relativement à son invention des caractères cursifs ou de chancellerie, dit que dans l'impression on les prendrait pour l'écriture. Cum tu... gracorum et latinorum auctorum volumina summa cura et diligentia castigata a paucis annis ad communem omnium literatorum utilitatem cbaractmbus, quos vulgus cursivos seu cancellarios appeUat, im^ primi tam diligenter et pulchre curaveriSy ut calamo conscripta esse videantur.
Ange Roccha, dans sa Bibliotheca vaticatuiy dit qu*Âlde Manuce donnait tant de soins à la correction des épreuves qu'il n'imprimait tout au plus que deux feuilles par semaine.
Le caractère romain fut renouvelé, en Italie, dans les sceaux des papes vers l'an 1430. L'empereur Frédéric in fit graver ie sien en Allemagne en 1470, en même caractère. La France^ sous Louis XI, l'employa dans les fabriques de monnaies. Bientôt ils eurent des imitateurs dans les autres états... Gunther Za3rner, de Reutlingen, est le premier qui, dans l'imprimerie, ait introduit en Allemagne l'usage de ce caractères, en 1472.
Nicolas Jenson, Français, principal graveur de la monnaie de Paris, fut au moins un des premiers artistes qui détermina la forme et les proportions du caractère romain tel qu'il existe aujourd'hui dans les imprimeries. Il le forma de capitales latines, qui servirent de majuscules : il prit les minuscules des autres lettres latines, espagnoles, lombardes, saxonnes, carolines, qui se ressemblaient beaucoup : il apprécia la figure de ces minuscules, en leur donnant une forme simple et gracieuse. Il est peu de typographes qui aient réuni autant de talents dans la taille des poinçons, dans la fonte des caractères et dans l'impression.
Ce furent Friburger, Guering, Crantz et, après eux.
Simon de Coline, Robert Estienne et Michel Vascosan qui contribuèrent le plus à Tabolition du gothique en France. Il fut toujours chéri en Allemagne, en Hollande, en Flandre, n n'y diffère que par ses formes plus ou moins grossières, plus ou moins carrées ou angulaires, dans les majuscules, les minuscules et les cursives. Les pointes et les angles multipliés, les jambages rompus en angles saillants et rentrants, caractérisent le gothique majuscule. Les angles^ les pointes et les carrés constituent le minuscule. La cursive, composée de ces deux éléments, est formée de lettres liées et jointes avec la précédente, ou avec la suivante, ou avec les deux ensemble, et chargée d'abréviations qui la rendent presque indéchiffrable. En un mot, le gothique majuscule répond au parangon flamand, le gothique minuscule répond au sainhaugustin flamand, le gothique cursif répond au ciciro et philosophie flamand. Les figures de ces caractères n'ont point pris naissance si précisément avec un siècle, qu'on ne les trouve dans le précédent. Elles n'ont point non plus fini tout à coup avec le même siècle : elles se sont perdues insensiblement ou au commencement, ou au milieu du siècle suivant.
Les caractères employés dans la Belgique par les imprimeurs du XV« et du XVI® siècle sont souvent mixtes. Ceux de Jean de Wcstphalie tiennent du romain et du gothique : je les nomme semi-gothiques. Ceux de Martens d'Alost sont> tantôt d'un gothique affreux, tantôt d'un semi-gothique, et, dans le xvi® siècle, d'un beau romain. Ceux de Gérard Leeusont semi-gothiques et gothiques. Ils ont entre eux quelques nuances de grosseur et de forme, il est vrai • mais, en général, les caractères allemands, hollandais, flamands, du même âge, ont une telle conformité, que sans
iadicacion d'imprimeur, de lieu, et sans objets de compa^ raison, il est presque impossible de décider à quel typographe ils appartiennent.
Il n'est pas douteux que les Bataves et les Belges n'aient imité et adopté les caractères des Germains^ leurs préd écesseurs et leurs maîtres, ou la forme des lettres des manuscrits au* tographes qu'ils ont mis sous presse. Et comment les distinguer les uns des autres sans la règle de jugement que je viens d'établir?
Les lettres iourneures, ainsi nommées à cause de leurs figures rondes et tournantes, servirent dans les premières impressions au c(Mnmencement des chapitres, comme elles avaient servi dans les manuscrits.
Les lettres grises sont de grandes lettres initiales à la tète des chapitres et des livres, tr%vaillées en marqueterie, en broderie, en points, en perles ; historiées et représentant des figures d*homme, d'animaux, d* oiseaux, de fleurs, de feuillages, etc. Les copistes dans les manuscrits» les imprimeurs dans leurs éditions, laissaient en blanc les initiales et les capitales des livres, ou y mettaient seulement une minuscule afin que l'enlumineur eût la latitude et la liberté d'orner ce cartouche selon son goût. Les imprimeurs, dès le comaiencement de la typographie avaient des moules particuliers pour les lettres grises. On les voit dans le Psautier de
Les abréviations datent de l'origine de l'écriture. Les sténographes^ les tironiens, les notaires^ les siglaires les ont imaginées : les scribes, les copistes, les clercs, les chancelistes les ont imitées. Ils les ont variées et multipliées au point qu'ils ont rendu leur écriture énigmatique, soit en
conservant une partie des lettres d'un mot, soit en substituant des signes arbitraires à celles qu'ils supprimaient.
Ces abréviations devinrent tellement excessives dans le xm* siècle, qu'au commencement du xi\^ on en sentit tout le danger, les inconvénients et les abus. Philippe le Bel, voulant bannir des minutes des notaires les abréviations^ qui exposaient les actes à être malentendus, ou falsifiés, rendit une ordonnance en 1304, qui les fit disparaître des actes juridiques. Déjà, l'empereur Justinicn, dans le w siècle, et Basile, dans le ix^', avaient rendu des édits qui décernaient la peine de crime de faux contre ceux qui se serviraient d'abréviations ou de sigles, en copiant les lois de l'empire. Les abréviateurs du grand parquet y dans la chancellerie romaine, en ont conservé l'usage.
Les manuscrits des xm® et xiv® siècles en fourmillent, et on les doit à la barbarie des temps scolastiques. Les éditions du XV® siècle en sont tellement chargées que l'on a été obligé, en 1483, de publier un traité sur la manière de les lire : Liber dans modum legendi abbreviaturas. De la Curne de Sainte-Palaye a recueilli un alphabet des abréviations latines, pour aider à déchiffrer les écritures. De Vaines et les autres diplomatistes ont aussi donné le leur; mais l'usage aide plus à cette lecture que la théorie. Les signes d'abréviations dans les livres d'images, dans les premières éditions de Mayence, dans celles de Cologne, de Strasbourg, de la Hollande, de la Flandre, etc., sont à peu prèsiles mêmes. Ils diffèrent seulement en nombre.
Les abréviations sont désignées au-dessus des lettres par une petite barre horizontale, par une s courbée t« dans le bas des lettres, à la fin des mots par la forme d*un 9, exemple : décorât^ decoraius; par la forme d'un j, rubrica^
tionibusqj ruhricaiimibusque ; par la forme d'un 0 à rebours odpil concipit; par un xpm christum; deux et pour esse ; 2^ ^f a/erti ; quelquefois par un point pponatur proponatur ; profundiias pfutiditas ; paruipendere puipedere. Martens, d'Alost, excellait dans ce genre d'abréviations multipliées. La manière d'écrire les mots latins a varié selon les siècles et selon l'idiome des peuples. La prononciation est la cause et la raison de cette variété. Un même mot prononcé par un Romain, un Italien, un Espagnol, un Allemand, un Français, un Anglais, un Batavc^ un Belge, est susceptible d'une différence étonnante de sons : de là nait la différence de l'orthographe chez les différentes nations. L'ignorance ou le caprice des copistes, les systèmes des grammairiens, des philologues, ont encore infiniment étendu cette variété.
Dans les manuscrits et dans leis imprimés du xv« siècle, les voyelles et les consonnes u et v, i et j sont confondues, et indistinctement eniployées pour l'une et pour l'autre. On n'y trouve aucune diphthongue a-^; IV simple, ou ao-oeytn tiennent lieu ;«fl//(?, am/fa, s'écrivent oraciOy iiacioyphantasma, fantasma, michi, nichily pour mihiy nihil; ctemplacioy coHdiana, servicia, subiicias, somptiurUy etc., pour contemplatioy qmtidiana, servitia^ subjicias,somnum.
Les Grecs et les Romains ont séparé chaque mot par un point, quelquefois par deux, dans les inscriptions et les monnaies. Ils ont distingué les pauses et le sens complet ou incomplet du discours de la môme manière, et dans l'origine, par un espace en blanc.
On croit que la ponctuation des manuscrits est aussi ancienne qu'Aristophane, qui vivait deux siècles avant l'ère chrétienne. On accorde même à ce grammairien l'inven-
don des signes distinctifs des parties du discours. Le point seul, placé tantôt au haut, tantôt au bas, tantôt au milieu de l'espace, qui suivait la dernière lettre^ marquait ces trois sortes de distinction. L'une n'était qu'une petite pause, nommée komma chez les Grecs, inctsum chez les Latins, virgule chez nous. Dans les éditions du xv* siècle, elle est désignée par une ligne oblique. La seconde était une pause un peu plus grande, mais qui laissait encore l'esprit en suspens; on l'iappelait kolon chez les Grecs, membrum chez les Latins : on la note par deux points perpendiculaires. Le demi membrène ou senii^kolon est désigné par un point et une virgule. La dernière pause termine le sens complet du discours, et se marque par un point mis au bas du mot. Dans les imprimés du xv^ siècle, il a la figure d'une étoile. Charlemagne avait tellement senti la nécessité de la ponctuation pour Tintelligence des auteurs, qu'il la fit rétablir par des règles tirées de la version latine de la Bible par saint Jérôme. Il en fit même un des points les plus importants de ses Capitulaires. Âlcuin les fit exécuter à la lettre dans toutes les écoles des métropoles et des monastères, en plaçant au-nlessus des bancs où l'on copiait les livres cette inscription :
Hic sedeant sacrae scribentes flamina legis... Per cola distinguant proprios et commata sensu s, Et punctosa ponant ordine quisque sue.
Démosthène, Cicéron, saint Jérôme ont introduit les stiqueSy ou divisions en versets ou demi-versets, dans les manuscrits grecs et latins.
Vinrent ensuite les alinia^ désignés d'abord par un vide dans le corps du texte; puis par une lettre initiale majuscule.
qui indiquait le commencement du discours. Enfin, dans le même discours^on introduisit trois sortes d^aliniay que Ton trouve dans les éditions du xv* siècle et des suivants, savoir, les alinéa alignis, qui sont de niveau avec les autres lignes de la page : les alinéa saillants, qui outrepassent de quelques lettres les autres lignes; les alinéa rentrants, qui laissent un espace vide au commencement de la ligne, comme on les voit dans les éditions modernes.
Les traits d'union ont été inventés par les anciens grammairiens pour marquer la jonction des lettres d'un même mot. On les a rendus par un simple trait horizontal ou par un double =, quelquefois par une espèce de c couché o . On les voit dans les premiers livres d'images, dans les premières éditions de Mayence, et assez généralement dans celles du xv® siècle, désignés par deux petites lignes obliques //, quelquefois par une seule.
Il en est de même des guillemets , qui portent le nom de leur inventeur, dont on se servait déjà dans les anciens manuscrits, pour distinguer les citations : on les connaissait sous la dénomination à'anii- lambda. Leurs signes ressemblaient assez à ceux des traits d'union. Dans l'imprimerie, ils sont désignés par deux petits o renversés, ou virgules doubles». On les remarque déjà dans les premières éditions des bibles. Les anciens se servaient des mêmes signes que nous pour exprimer la parenthèse. Deux c (le premier en sens naturel, le second en contre-sens) désignaient des propositions incidentes étrangères au sujets ou qui n'y étaient pas nécessairement liées. Jean de Westphalie, Veldener, Gérard Leeu, Martens d'Âlost en ont fait usage dans leurs éditions. Les astérisques étaient connus du temps d'Âristophane, d'Origènes, de saint Jérôme, de saint Grégoire,
dans les manuscrits grecs et latins. Ils étaient figurés, en petite étoile, ou en X cantonné de quatre points. Ils servirent à différents usages. C'était tantôt une marque d'omission ou de restitution d'un texte; tantôt le signe d'un sens tronqué, ou de phrases dérangées; tantôt un indice des maximes, des sentences les plus remarquables d'un ouvrage, ou celui d'addition au texte. C'est dans ce dernier sens que je les ai vus employés, en 1475, par Jean de Westplialie dans le ^reviarium dont. Joan. Fabri super codicem, afin de distinguer le texte du codex d'avec le commentaire.
Les chiffres appelés parles Lztins custodes paginarum sont arabes ou romains. Les chiffres arabes étaient connus en Europe, avant le milieu du xm^ siècle, dans les manuscrits pour marquer leurs dates. On en trouve quelquefois dans les imprimés du x\^ siècle qui servent au même usage, soit dans les souscriptions, soit dans la première lettre grise de l'ouvrage; mais ils sont rares. Les figures de ces chiffres ont subi le sort de l'écriture : elles ont varié comme elle. Il y en a de particulières au xv^' siècle dont les diplomatistes ont donné la forme.
Les chiffres romains ont été d'un usage presque universel dans les premières éditiçns, soit pour numéroter les pages au haut du rectOy ou à la marge, soit pour marquer l'un, le mois, le jour, où elles ont été achevées. On croit que le nombre des pages a paru pour la première fois en 1469, dans l'édition de Tacite, faite à Venise par Jean de Spire. Je les ai vus dans les éditions de Ther Huernen, exécutées à Cologne en 1470 et 1471, marqués en marge; et dans les éditions de la Belgique, marqués en haut de chaque feuillet au recto seulement. Chevillier nous apprend que Crantz^ Gering et Friburger ont employé pour la première fois les
chiffres au bord supérieur des pages en 1477, dans Seruiotus aures frairis Ltonardi de UtinOy cfd. prœdic.
Dans les anciennes éditions les livres n'ont aucun intitulé, ni lettres initiales des chapitres. Le chrisographc ou l'enlumineur était chargé de les peindre et de les orner de diverses couleurs. Il distinguait même dans le corps de l'ouvrage les initiales de chaque phrase par un trait rouge ou bleu. Le papier était gros, jaune, gris, épais, inégal. Les premiers typographes à Rome commencèrent à le perfectionner. On voit à travers ces lignes transversales et serrées, qui sont comme la trame apparente ^e l'étoffe, que l'on appelle vcrgeureSy de même que les lignes écartées qui les traversent du haut en bas de la feuille que l'on nomme pontuseaux. Les papetiers étaient encore loin de ce nouveau procédé de fabrication qui, en faisant disparaître toutes ces inégalités dans le papier, lui donne cet éclat, cette blancheur, ce poli et ce coup d'œildu vélin que l'on admire dans les belles éditions de Didot, d'Ibarra, de Bodoni^ de Baskerville.
Les marques du papier sur lesquelles on insiste pour déterminer, par leurs ressemblances, le nom de l'imprimeur et souvent la date, ne prouvent absolument rien. Ces marques appartiennent au fabricant papetier et nullement à Timprlmeur. Chaque page, in-folio, in-40, in-S^', était ordinairement divisée en deux colonnes ; très-souvent aussi elle était imprimée à longues lignes. Ces lignes variaient de longueur et de nombre dans les pages, parce que les anciens artistes ne savaient pas encore donner à toutes les lettres de fonte une égalité parfaite de corps et de proportion ; ils ne connaissaient pas assez Yapproche, qui consiste à donner à la tige qui porte les lettres l'épaisseur juste qui leur convient.
afin qu'elles soient entre elles dans une égale distance; ils ignoraient Tusage des interlignes de fonte^ qui sont des lames de métal justes et égales d'épaisseur que Ton emploie aujourd'hui dans l'imprimerie pour élaguer les lignes d'un caractère, et donner à chaque page une dimension géométrique ; enfin ils ont employé des caractères d'un œil différent, et fondus dans diverses matrices, pour composer une même forme.
Les marges dans les principales éditions étaient fort larges, soit afin que les auteurs ou les lecteurs puissent y ajouter leurs remarques à la plume, soit afin que des possesseurs eussent la faculté de les faire embellir d'ornements de diverses couleurs, comme les anciens manuscrits.
L'encre à écrire, à raison de sa fluidité, ne pouvait servir à imprimer. Il a fallu en imaginer une plus gluante qui pût tenir sur les caractères. Celle que l'on employait dans Timprimerie tabellaire, pour la confection des images, était claire et pâle. Jean et Hubert Van Eyck, en trouvant l'art de mêler avec les couleurs l'huile de lin ou de noix, pour en faire un corps solide et éclatant, ont probablement donné lieu à l'invention de Tencre d'imprimerie. Elle s'est perfectionnée particulièrement à Mayence^ en Hollande, en Flandre, où elle a atteint un noir d'une si grande perfection, qu'elle n'a éprouvé aucun déchet, depuis plus de trois siècles, comme on peut s'en convaincre en voyant les premières éditions.
Les ornements typographiques furent employés par les premiers artistes allemands. On voit aussi que Jean de Westphalie en 1475, Jean Veldener en 1476, Colard Mansion en 1477, Gérard Leeu, en 1480, et presque tous les imprimeurs, ont enrichi leurs éditions de portraits.
d'écussons, d'images, de lettres grises et de figures gravées sur bois.
Quant au nombre d'exemplaires que les premiers imprimeurs tiraient d'un ouvrage, généralement il n'excédait pas trois cents. Le papier, le parchemin, la presse, les enlumineurs^ les traducteurs, les correcteurs nécessitaient de grandes dépenses. De là la rareté, la cherté même des livres de première édition. Ils imprimaient tout au plus trois cents feuilles par jour. Cette petite quantité procédait du défaut de leurs presses qui n'avaient ni la mobilité, ni le roulement des nôtres. Il est probable qu'ils en employaient plusieurs pour l'impression d'un même ouvrage. Ma conjecture est fondée sur le récit authentique de Braun. Il nous apprend qu'un ancien abbé, Melchior de Stamham, voulant établir une imprimerie dans l'abbaye de Saint-Ulric à Âugsbourg, prit en 1472 un habile ouvrier de cette ville, nommé Saurloch. Il employa une année à préparer tous les instruments nécessaires. U acheta de Jean Schuessler cinq presses, qui lui coûtèrent 73 florins du Rhin; il en fit construire cinq autres petites, fit fondre des caractères d'étaiu, et commença à imprimer en 1473. Il donna une édition du volumineux miroir de Vincent de Beau vais. Il en achevait la troisième panie lorsqu'il mourut. Il avait dépensé 702 florins à élever son imprimerie et à la faire valoir. Son successeur Henry, trouvant sa maison obérée, vendit les trois panies du spéculum pour 24 florins.
Le prix des livres variait dans une même ville à raison du nombre des imprimeurs et des imprimés. Souvent un typographe réimprimait dans le même endroit l'ouvrage mis au jour par un de ses concitoyens. Les premières éditions étaient contrefaites dans d'autres États et circulaient de
proche en proche; Use faisait un commerce d'échange entre les principaux imprimeurs. Le prix des livres, pour les particuliers, variait selon les localités et les circonstances. Le Caiholicon de Jean de Janua fut vendu en 1465, au monastère de Sainte-Marie d'Altenbourg, 41 écus. Le même, dix ans après, ne coûta que 13 florins d'or. La Bibk de Mayenu de 1462, imprimée sur parchemin^ fut achetée 40 écus d'or par Guillaume Toumeville, évoque d'Angers, et ce fut Herman de Stathoen, facteur de Fust et Schœffer, qui la lui vendit en 1470. Le Missel de Wurtzbourg, imprimé sur membrane, fut cédé à William Kewsth, Anglais, pour 18 florins d'or en 148 1.
P. Lambiket.