‹ Miscellanées bibliographiques (volume 2)Chapitre 12 sur 101 · DU PRÊT DES LIVRES · texte numérisé non relu

DU PRÊT DES LIVRES

ES livres ont toujours été la passion des honnêtes gens, disait le poëte polyglotte Fadius Ménage ; si nous paraphrasons cettepensée devenue célèbre, nous dirons que les livres ont toujours été legoût favori, la passion raisonnée des hommes paisibles, rangés, d'un esprit correct et systématique. Un Bibliophile aime ses volumes d'un amour particulier, d'un amour quelque peu vaniteux, de ce même amour de propriétaire que Gavarni a immortalisé dans cette légende de bourgeois possesseur : Mon Mur; uu Bibliophile dit: « Mes Livres » avec la' même intonation satisfaite et glorieuse; il ressent pour euk une tendresse mêlée de crainte, de pudeur, d'effarement bizarre qui se comprend et s'analyse facilement.

Si, dans les mains du gros propriétaire, le plâtre se fait or, les livres deviennent joyaux dans celles du Bibliophile; il vit au milieu d'eux dans une quiétude sans égale, dans le bonheur intime du droit de possession, dans des ravissements béatifiqucs et infinis; il passe de longues heures à les contempler, à les aligner, à les soigner, essuyer, épousscter

avec une joie enfantine; il les connaît page par page^lignepar ligne; il les apprécie par des aflinités variées de sensations douces et charmantes; il pense enfin avec Montaigne que ces bons et sûrs amis, que ses liens, sont encore la meilleure munition qu'il puisse trouver à cet humain voyage.

L'Emprunteur^ Bibliophage et insouciant, ne calcule rieo de tout cela ; il tombe au milieu de ces doctes jouissances, comme un renard dans un poulailler; il est possédé tout à coup d'une fringale de lecture; il arrive et laisse gravir impudemment ses convoitises sur les rayons où juchent les volumes que son esprit voudrait dévorer; il implore avec des paroles caressantes, il jure ses grands dieux que l'emprunt qu'il fait est un empruntforcé, il affirme que le livre demandé sera couvert soigneusement, enveloppé, serré sous clef, loin des regards indiscrets et des mains malheureuses; il invoque Tamitiè la plus confraternelle, la sympathie la moins déguisée et promet de rendre le livre dans la huitaine. — C'est, hélas! la cigale qui quémande à la fourmi. Et la cigale est oublieuse 1

La fourmi ne doit pas se laisser séduire, elle doit être calme et inflexible et répondre sans cesse et toujours par le plus formel refus. Le Bibliophile qui prête un livre se fait injure à lui-même; il travaille à ses peines, à ses insomnies, au châtiment de sa générosité. Un bienfait en ce sens est toujours perdu, et le distique mirlitonesque que fit Charles Nodier pour son ami Guibert de Pixéricourt est encore ici le meilleur axiome à citer :

Tel est le triste sort de tout livre prêté j Souvent il est perdu, toujours il est gâté. ^

Lorsqu'une bibliothèque est bien classée, bien ordonnée,

bien catalogoguée, il faut se faire la loi rigoureuse de n'en laisser sortir aucun volume, ne fût-ce que pour un seul jour, même au prix de registres spéciaux qui porteraient inscrits le titre du volume prêté, le nom et l'adresse de l'emprunteur* — Richard Heber, l'infatigable collectionneur anglais, comprenait fort judicieusement cette, loi toute d'importation et non d'exponation : « Un Bibliophile, disait-il, doit posséder trois exemplaires du même livre : l'un pour la montre; le second pour son usage particulier, le troisième pour prêter à ses amis à ses risques et périls. »

Dans un sage règlement de Sorbonne, (fel.iime/ deLibrariis, mis en vigueur en 1321, il était interdit de prêter un volume sans exiger en échange un gage d'une valeur réelle, plus grande que celle du livre communiqué. Voici du reste le texte de cet article : « [7/ nullus liber presUtur extra domum alicui nec socio nec extraneo sub juramentOy nisi super radium amplius valens et in re que servari potest : puta^ auro, argento vel librojet hac vadia serventur in cista ad hoc deputata. » Richard de Bury disait de même dans son excellent traité sur l'Amour des livres : « Si l'on vous demande un livre, prêtez-le, mais exigez un gage en échange. »

Le roi Louis XI fit demander à là Faculté de Médecine de lui prêter un manuscrit du plus grand intérêt, écrit de la main de Rasés, célèbre médecin arabe du x® siècle, afin de le faire transcrire *. Voici la réponse de la Faculté (147 1) :

« Sire, combien que toujours avons gardé très-précieusement le dit livre, car c'est le plus beau et le plus singulier thrésor de nostre Faculté, et n'en trouve point guère de tel; néanmoins que de tout nostre cœur, désirons vous

• Historia Universitatis Parisietisis, par du Boulay, tome V, p. SSj.

complaire et accomplir ce qui vous est agréable, comme tenus sommes, nous avons délivré à vostre envoyé le dit livre pour le faire escrire, moyennant certains gages de vaisselle d'argent et autres cautions qu'il nous a baillés, en seureté de nous le rendre, ainsi que selon les statuts de nostre Faculté faire se doit... priant Dieu-Sire, etc. n

Le roi s'exécuta, fournit à la Faculté un gage de 12 marcs d'argent et 20 livres sterling et se constitua caution pour cent écus d'or.

Nos Bibliothèques publiques, soit dit en passant, auraient bien dû conserver la bonne tradition des anciennes Universités; que de livres dont nous n'aurions pas aujourd'hui à déplorer la perte!

Ce gage, qui était une condition sine qud non y du prêt des Wes, au moyen âge, ne saurait exister dans les rapports intimes et familiçrs de notre société policée. Le refus seul est donc possible.

Le Bibliophile qui prête un volume s'en repent toujours; ce sont d'abord des craintes vagues, un sentiment curieux d'inquiétude qui l'obsèdent; un agacement inconscient qui te tracasse; il sent qu'il lui manque quelque chose, et la place béante laissée par l'absent sur les rayons de sa biblio* thèque le fait frémir furtivement.

« Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres, dit sentencieusement un moraliste ancien; l'on s'en met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la science des hommes desquels on ne voudroit pas dérober l'.-^rgent. » Un livre prêté est en effet à moitié perdu, l'emprunteur le plus honnête s'accoutume à sa vue, il en remet de jour en jour la restitution et arrive, sans qu'il y songe, à se faire tacitement une morale à la Bilbo-

39 - -^ quet : « Ce livre pourrait être à moi, il devrait être à moi,

il est à moi. » Au surplus, on ne se gêne guère avec les livres des autres, on en use sans façon; ce sont les mains humides, les cendres du cigare^ la poudre de Técritoire, que sais-je! Tout contribue à maculer les pages virginales.

Il est rare que le bouquin vagabond ne revienne pas lëgè* rement détérioré comme un écolier qui aurait fait des fredaines; ce ne sont quelquefois que taches insignifiantes, que feuillets froissés; mais aussi, plus souvent, le pauvre volume porte des stigmates indélébiles;, sa reliure est meurtrie, ses pages sont déchirées, et ses gardes n'ont su le défendre des plus vilaines atteintes. André Chénier posséda un Malherbe de l'édition de Barbou petit in-8** (1776) avec la notice et les notes de Meunier de Q.uerlon ; il le prêta, et Malherbe lui revint tout maculé d'encre, dans un pitoyable état. Sur la marge de la première page, le poëte admirable des .... longs corridors sombres a écrit de sa propre main les lignes suivantes :

« J'ai prêté, il y a quelques mois, ce livre à un homme qui Tavoit vu sur ma table et me l'avoit demandé instamment. Il vient de me le rendre (1781) en me faisant mi//^ excusa. Je suis certain qu'il ne l'a pas lu; le seul usage qu'il en ait fait a été d'y renverser son écritoire, peut-être pour me montrer que, lui aussi, il sait commenter et couvrir les marges d'encre. Que le bon Dieu lui pardonne et lui ôte à jamais l'envie de me demander des livres I »

L'indignation d'André Chénier n'est pas bien féroce; combien de Bibliophiles qui, loin d'aimer et d'apprécier Malherbe autant que le malheureux poète, se fussent récriés davantage I

Certain chanoine espagnol assassinait les acquéreurs de

SCS livres^ afin de pouvoir les leur reprendre; c'était certes un terrible Bibliomaney bon à mettre aux Petites Maisons; mais un Bibliophile raisonnable qui enverrait très-succinctement ad Taires l'emprunteur qui lui rapporterait une Vible de ^Cayence couverte d'encre ou de graisse n'aurait rien de répréhensible, et> mon Dieu ! nous serions les premiers à plaider pour lui les circonstances atténuantes.

Souvenons-nous de cette anecdote gasconne de deux amis couchés dans la même chambre :

« Pierre, dors-tu? dit l'un à son camarade.

— Pourquoi? répond ce dernier. .

— C'est que, si tu ne dormais pas, je t'emprunterais un louis.

— Alors... je dors, »

A doncques, dormons toujours; soyons sourds à la voix attendrie et suppliante des emprunteurs; gardons nos livres en avares, en égoïstes si l'on veut; quelque pénible que le refu)^ nous soit. Gardons précieusement nos livres, ne les prêtons pas; c'est le plus sûr moyen de conserver la tranquillité intérieure, la paix de conscience, le bonheur sans nuage, Tivresse paradisiaque de nos voluptés bouquinières.

Octave Uzakne.

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