LA COMTESSE DES PLATOEURS
DE PAGINE
lui croirait, en lisant cette immortelle comédie des Plaideurs, où Racine a prouvé qu'il eût pu rivaliser avec Molière s'il n'eût mieux aimé rester le premier poèvc tragique de son siècle, en voyant agir sous ses yeux ces trois originaux, affolés de chicane et affamés de procès, qui ont nom Perrin-Dandin, Chicaneau et la Comtesse ; qui aoirait, dis-je, se trouver en présence de personnages ayant réellement existé, que l'auteur n'a transportés sur. la scène qu'après les avoir rencontrés dans le monde et les avoir, pour ainsi dire, forcés à poser devant lui ?
On sait combien était générale, à ce moment de notre histoire littérahre, la manie de ces prétendues clefs, dont se plaint si vivement La Bruyère, et combien on s'acharnait à découvrir, même dans les ouvrages où on ne pouvait soupçonner d'allusions satiriques, les véritables noms des personnages derrière les noms supposée sous lesquels ils étaient présentés au public.
De ces clefs, qui couraient dans les nielles, les unes s'appliquaient aux Caractères ou au TÛimaqtu, les autres à YAstrie, à la Clilie, à YArtatnine et à tous les innombrables romans que cette époque vit éclore ; il y en avait pour les comédies de Molière, et les tragédies de Racine n'en étaient pas exemptes. Dans Alexandre, dans Titus, dans Âssuérus, on reconnaissait Louis XTV; dans Junie, M"*' de Miramion; dans Bérénice, Marie Mancini; dans Roxane et Bajazet, Christine et Monaldeschi ; dans Esther, M""* de Maintenon, et Bossuet dans Joad.
Mais nous n'avons trouvé nulle part qu'un semblable travail ait été tenté pour les Plaideurs ; nul n'a essayé de mettre un nom sur les masques. On a cru que Racine n'avait voulu que dépeindre, sans avoir personne plus particulièrement en vue, la rage de plaider dont est possédée une certaine classe de gens, et railler l'incroyable lenteur que mille formalités absurdes imposaient alors au cours de la justice. On n'a vu dans ses personnages que des créations du poète, nées de sa brillante imagination, comme Minerve sortit toute armée de la tète de Jupiter.
Or, en attendant que vienne le tour de Chicaneau et de Dandin, attachons-nous aujourd'hui à la seule comtesse.
Tout le monde connaît ce caractère, tracé de main de maître. C'est une femme de soixante ans, qui a passé la moitié de sa vie à plaider, d'abord contre les étrangers, ensuite contre sa famille et même contre ses fils, une femme pour qui ce serait un supplice intolérable que de vivre sans procès, et qui s'indigne que l'on cherche des moyens pour l'obliger de renoncer à la chicane.
Eh bien! en 1668, année où furent composés les Plai^ deurs, il y avait à Paris, où elle était venue solliciter pour
un de ses nombreux procès, une dame de l'âge de la comtesse, plaidant depuis aussi longtemps que celle-ci et contre les mêmes personnes. De même que la comtesse de Racine veut faire intervenir son confesseur auprès de Dandin, de même cette dame se recommandait auprès de ses juges du crédit de Tévèque d'Autun ; évèque ou confesseur, c'est toujours une intervention ecclésiastique. Cette dame, enfin, si elle n'était pas comtesse de Pimbesçhe, ou d'Orbesche, avait, du moins, un nom qui rimait richement avecxeux-là : c'était madame de Fontaresche.
Ânne-Marie de Roquette, fille de François de Roquette, contrôleur général des finances en la province de Languedoc, avait épousé, le 25 juin 1637, François de Veye, écuyer, sieur de Fontaresche. Elle ne tarda guère à découvrir, dans les affaires de sa nouvelle famille, la matière d'un bon e;" ample procès, lequel dura si longtemps que, quoiqu'elle ait atteint un âge fort avancé, elle n'en put voir la fin. Voici l'origine de cette cause curieuse qui rappelle par plusieurs points ce fameux procès intenté par Chicaneau pour deux bottes de foin et qui se résume par une invitation à payer vingt mille Uvres :
Dans le testament de M. de Vervins, archevêque de Narbonne, testament daté du 8 décembre 1624, on lisait l'article suivant : « Item, je lègue à M. Pons de Veye, chanoine en mon esglise métropolitaine, mon procureur spécial, mon orloge quy m'a esté donné par Monseigneur le duc de Gesvre, et ma tapisserie rouge de Bergame, avec mon coSrt de noguier quy est dans la cheminée de ma bybliothèque ; six tonneaux de ma cave tels qu'il voudra choisir. » Il parait que le chanoine, avec cette insouciance qu'ont parfois les hommes d'église, ne s'était pas fait délivrer ce
l^s; mais, aussitôt mariée. M"'"' de Fontaresche réclama rhorloge, la tapisserie de Bergame, le coffre de noyer et les six tonneaux. De là, procès contre Gaude de Rebé, archevêque de Narbonne, coadjuteur et successeur de Louis de Vervins, et, après l'archevêque,* contre le marquis de Rebé, neveu et héritier de Qaude. Les évocations et autres incidents de crédit furent cause qu'il n'était pas encore jugé en 1^95, soixante et onze ans aprèjs le décès du testateur; en sorte que Taccumularion des intérêts et des dépens en avait tellement grossi l'importance, qu'il donna lieu au décret saisie de la terre et baronie d'Arqués, possédée par la maison de Rebé. M"^^ de Fontaresche ne put jouir de sa victoire : elle était morte en 169 1.
Néanmoins, elle n'était morte qu'avec la consolation d'avoir bien employé son temps; elle avait plaidé contre son beau-firère Jean-Baptiste, à raison de la terre de Fonuresche ; — contre les sieurs et dame de Peyrat, seigneurs de La Redorte, à raison d'une terre qui avait appartenu à ce même Jean-Baptiste; — contre les habitants du village de Maillac, qu'elle traîna, sans doute par crédit, devant le Parlement de Dijon, dont l'évêque d'Autun. son frère, était conseiller-né ; — contre Jérôme, Pons et Françoise de Veye, probablement ses beaux-frères ou cousins, que nous ne connaissons que par ses procès ; — enfin, contre ses deux fils, à raison de son compte de tutelle.
Tous ces procès sont attestés par des pièces originales qne nous avons eues entre nos mains ; en voici quelquesunes :
« 17 septembre 1653, à Paris. — Arrest de la Cour des Maîtres des requêtes de l'Hôtel, à l'encontre de Taae d'inféodation de la terre et seigneurie de Fonurresche, consenti
en 1(32, par l'archevêque de Narbcmne, à défunt Noël Veye, père de M^ Jean-Bapdste Veye, chanoine en Téglise de Saint-Just, de Narbonne, héritier dud. defiimct M^ Noël Veye, son père ; lequel anest renvoyé les parties devant le sénéchal de Carcassonne, leur juge naturel.
« 7 mai 1663, à Paris. — Lettre de recommandation du prince de G>ndé, à la prière de Tévèque d'Âutun, en faveur de la dame de Veie, dans son procès conore la dame de Peyrat, adressée « à M. de La Terrasse» cons^*^. du Roy en ses conseils, président en sa G>ur de Parlement^ à Tholose. » Signé : Lnds de Bourbon; (et de sa main) « Vous m'obligerez fort de prendre soin de cette affaire. » — cachet de cire rouge, aux armes de G>ndé.
« Sans date. — Autre lettre du même, en £iveur de la dame de Veye, pour le même objet; sans adresse (à un conseiller de la Chambre du président de La Terrasse). Signée : Louis de Bourbon.
« Sans date. — Autre lettre, en £iveur de la dame de Veye, pour le même objet; sans adresse (à l'un des juges de la dame). Signée : A. de Bourbon (le prince de Conti). - « 22 juillet 1666, à Fontainebleau. — Lettre du Roy à MM. de Besons et Tubœuf, intendans de justice en la province de Languedoc. Signée : Louis, et plus bas Le Tdlier ; — original :
« Jay receu plainte de la part de la dam'"^ de Roquette, veufue du feu s' de Veye, de ce que la dam*"* Françoise d'Esperonnat, veufue du s* Pe}'rat, avec l'assistance de ses vassaux, amis et domestiques, faict des attroupemens et commet divers excès et violences, pour empescher que les gardiens et séquestres des fruicts et reuenus de ses terres, establis à la req**. de la dite dam«"*. de Roquette, en vertu