LIVRES DÉCOUPÉS A JOUR
;e ne sais si nous ne devons pas considérer comme un vrai paradoxe bibliographique l'admission dans les domaines de la bibliophilie de ces livres que les vieux maîtres de la science désignent ainsi : Cum characteribus etfiguris ex nulla nuUcria compositis. Ces singuliers monuments de patience et d'habileté n'offrent, en effet, les signes graphiques, essence même du livre, que dans le dessin des contours qui accusent précisément leur absence, et pour lire commodément ces caractères, qui ne sont composés d'aucune matière, il faut glisser sous le vélin découpé un feuillet coloré qui les restitue à nos yeux.
Quoi qu'il en soit, ces rares et étranges volumes sont de la plus haute curiosité, et je ne chicanerai pas à leurs heureux possesseurs le droit d'en faire l'ornement de leurs musées bibliographiques.
Ils sont rares, ai-je dit ? En effet, bien peu de monuments de ce genre sont parvenus jusqu'à nous. Ils n'ont d'ailleurs, je crois, jamais été bien nombreux, et c'est avec raison que Ton a signalé comme une des merveilles de VExpositian rétrospective du Trocadéro un volume des Psaumes de la pénitenUy venu du cabipet d'un amateur d'Issoudun.
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On a donné la description de ce petit psaatier dans un article de la Liberti, reproduit par la Chronique du Journal général de Vimprimerie (8 juin 1878, n^ 23). L'auteur de cet article s'est surtout appesanti sur l'illustration du volume, très-digne <l'intérèt en effet, et dont j'indiquerai id les sujets, formant un total de sept estampes :
Bethsabée au bain.
David congédiant Une.
La mort d'Une.
David au désen.
Sacrifice de David.
David recevant la veuve de Thécua.
Exaltation de David.
Le livre offre, en outre, deux frontispices; et je ferai remarquer que l'un de ces frontispices a été reproduit par la gravure dans le Magasin pittoresque (année 1862, p. 355).
Dans cette illustration, semble se dérouler, comme le dit très- justement l'auteur de l'article ci-dessus relaté, tout un petit drame, éminemment français par s^s allusions, ses détails d'habillements et d'ornementation, le caractère et l'expression même de ses figures. Au reste, c'était une habitude de ces vieux âges de tout adapter à leur mode. En faisant ainsi revivre avec leurs costumes, leur physionomie^ et comme des contemporains, les personnages de la plus vénérable antiquité, ils ne suivaient pas en aveugles une longue tradition ; ils obéissaient à un sentiment vrai qui avait formé et consacré cette tradition elle-même. C'est le propre de toutes les générations jeunes, de toutes les civilisations à leur aurore, de garder entière leur individualité, si j'ose parler ainsi ; de tout absorber, de tout s'assimiler, de montrer les énergies et la fécondité de leur sève dans une universelle
appropriation. Epoques essentiellement créatrices et, par contre^ nullement imitatrices. Eh! qu'avaient-elles besoin d'imiter, ayant la puissance de créer ? Aussi, leur vie exubérante déborde sur tout. On a vu là une preuve de barbarie et Ton a dédaigneusement rendu un verdict d'ignorance ; mais si quelque ignorance sollicite ici mon sourire, c'est assurément celle de ces juges superficiels et légers de science qui se laissent grossièrement piper aux apparences et condamnent au feu le luxuriant mais absurde ponunier auquel une savante culture n'a pas encore appris à porter des poires. Il en était ainsi au temps où fut composé notre psautier, et, cherchant ici un sens plus précis à cette transformation si ordinaire et si naturelle, il ne répugne pas de voir en David François I^'; dans Bethsabée, la comtesse de Châteaubriant ; dans la veuve de Thécua, Marguerite d'Angoulême. Je suis d'autant plus disposé à admettre le bien fondé de cette interprétation, qui semble tout d'abord une séduisante et ingénieuse conjecture de bibliographe enthousiaste, que le volume, qui date de 1527 environ, fut offert par Marguerite de Valois, alors veuve, à son frère, François I*'.
Le livre a donc, outre sa remarquable singularité, une illustre provenance.
Rareté, suite curieuse de figures, origine princière, que lui manque-t-il aux yeux de la bibliomanie actuelle, dont il se trouve flatter les convoitises les plus à la mode, pour être la perle sans prix et digne de l'écrin des plus opulents bibliophiles?
Qpe parlais-je donc, en commençant, de paradoxe biblio graphique ?
Après cela, nul ne mettra en doute que la cession d'un volume analogue ait été, comme l'affirment les bibliogra-
phes, refusée à l'empereur Rodolphe pour ii,ooo ècus d'or, et que le possesseur actuel de ce joyau ait hésité à le risquer aux regards des pro£mes dans une publique exhibition.
Cet autre précieux volume intitulé : Liber passioms D. N. J. C. est aussi décoré de figures ; je renvoie à la mention qu'en a faite Prosper Marchand dans son Histoire de Vimprimerie (t. I, p. 9).
Enfin, je ne dois pas omettre dans la liste des singularités du même genre, un livret plus moderne possédé par la bibliothèque de Rouen : c'est un modeste Abécédaire, dont il fut fait hommage à Louis XIV enfant. Celui-ci, moins fameux, n'est pas aussi riche, aussi curieux que ses aines ; il n'a pas, comme eux, dans son suje^ exclusivement religieux, la preuve d'une origine monastique ; du moins, il ne le cède en rien au volume des Psaumes à l'égard de sa provenance, éminemment royale aussi.
Tous les ouvrages que je viens de mentionner ont été, lettres et estampes, découpés à jour dans le vélin à l'aide d'un petit instrument tenant à la fois du canif et du burin, et qui portait le nom de canivet. Les amateurs d'antiquités pourront trouver des renseignements sur cet instrument dans l'ouvrage si digne d'être recherché et où brille à chaque page l'immense et sûre érudition de Léon de Laborde, Notice des Emaux, etc., 1853 (t. H, p. 193-194).
Le procédé du découpage au canivet était bien simple, mais il offrait peu de ressources et il ne donnait de résultats satisfaisants qu'à force de soins, de lenteur et d'application. La dextérité, l'attention soutenue, l'habileté consommée qu'il exigeait, expliquent suffisamment le petit nombre des œuvres qu'il a produites.
Dans V Abécédaire, le monument le plus moderne de ceux
que nous avons cités, c'e^t encore ce procédé du découpage par' le canivet qui a été employé; mais je ne veux pas terminer cette note sans relater une des dernières et des plus curieuses applications du découpage à jour dans le vélin.
C'est en plein xvra* siècle que nous retrouvons l'emploi d'un procédé imaginé, sans nul doute, dans les loisirs et la patience des cloîtres, et qui semblait destiné à périr avec les habitudes et les traditions des vieux âges. Il faut convenir, toutefois, que ce même xvm^ siècle a vu d'assez nombreux produits d'une autre œuvre de patience beaucoup plus hâtive et moins artistique : je veux parler de ces volumes composés en entier au moyen de l'estampage à l'encre de caractères découpés dans le cuivre : Cum caracteribus œre pertusis.
Mais, revenons à notre sujet :
Dans l'application nouvelle, l'archaïque canivet a disparu et ce sont les ciseaux, l'instrument des habiletés et des élégances féminines (l'influence de la femme est panout, comme je l'affirmais naguère, dans ce raffiné xvm® siècle) ; ce sont, dis-je, les ciseaux qui opèrent ici les merveilles. Je ne puis mieux faire que de rapporter le témoignage enthousiaste de Grimm ; il parle de visu. Cette fois, il ne s'agit plus de livres, mais de petits tableaux, c'est-à-dire d'une production imitant la partie qui excite le plus d'admiration et d'intérêt, et qui est véritablement la plus prodigieuse, dans le volume des Psaumes et dans le Livre de la Passion :
« Je veux vous rendre compte, écrit Grimm, du talent le « plus singulier et le plus incompréhensible que j'ai vu à un « citoyen de Genève, appelé M. Huber. Cet homme extraor- « dinaire prend un morceau de vélin et y découpe avec des c< ciseaux des tableaux dont il crée les sujets et l'ordonnance c€ sans dessin. Il est impossible d'imaginer quelle chaleur.
« quel goût, quelle poésie , quel charme M. Huber sait
« répandre dans ses tableaux. Je lui connais plus de deux
« cents sujets dont le plus médiocre ferait honneur au
« meilleur peintre... Le feu, l'expression, l'illusion qu'il
« sait mettre dans ses découpures n'ayant d'autre ressource
« que la superficie d'un morceau de parchemin, sont une
« chose réellement incompréhensible. Ses tableaux font
« d'autant plus d'effet qu'ils laissent plus à faire à l'imagi-
« nation... Cet homme a son imagination et sa poésie au
(c bout de ses doigts et sait nous remuer et nous charmer
« avec une paire de ciseaux... On a vendu à Paris une
« grande quantité de ces tableaux découpés dont les plus
« grands ont été payés jusqu'à six louis. On les place entre
« deux verres, dont l'un est terne, et on les voit ainsi à la
<c lumière. Il y en a de petits de trois livres, d'un louis et
« même de douze francs ; mais il n'y en a aucun qui ne soit
« susceptible de tourner la tète à celui qui est appelé à
« l'amour des ans. »
(Correspondance^ éd. Maurice Tourneux, t. IV, p. 176-177.)
Je m'arrête sur ce dernier et remarquable exemple de découpage dans le vélin. Il est surprenant que dans un livre destiné à recueillir toutes les particularités extraordinaires concernant les livres et intitulé : Curiosités bibliographiques, on ne rencontre que quelques lignes sur le Liber Passionis (1845, in-i8, p. 41). Je ne doute pas que des recherches entreprises avec soin sur un sujet aussi curieux ne donnassent matière à une monographie fort digne d'intérêt et qui mérite de tenter le zèle d'un bibliographe.
Gustave Mouravit.