‹ Miscellanées bibliographiques (volume 2)Chapitre 46 sur 101 · IJ · texte numérisé non relu

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tise qui est si vieille. Après cela je ne vois pas surquoy l'avarice ne puisse tondre, vœu qu'elle mort mesme sur les ouvrages de l'esprit.

Mais posons le cas que ta curiosité soit aussi raisonnable que cette autre est deshonneste. Certes si tu as forces volumes, tu as là un fardeau fort agréable, mais qui est fort laborieux ; ton esprit en sera doucement diverty , mus il en restera bien embarassé. L'abondance de ta bibliothèque est une source inépuisable de travail, et un obstacle de repos, n faudra que ton imagination se contourne de plusieurs cotez, et que ta mémoire se charge quelquefois inutilement. Veux-tu que je dise tout ? Les Livres en ont conduit quelques-uns à la science, et d'autres à la folie, pource qu'ils ont voulu prendre plus de nourriture qu'ils n'en ont pu digérer. Le dégoust a souvent fait plus de mal que l'avidité aux esprits, de mesme qu'aux estomacs, et conmie il faut limiter l'usage des viandes, aussi faut il régler celuy des Livres à proportion de ceux qui s'en servent. En cela comme en toutes autres choses, ce qui est peu pour l'un n'est que trop pour l'autre. C'est pourquoy le Sage ne recherche pas l'abondance, mais suffisance des choses. Celle-là est souvent dommageable, ou celle-cy est toujours utile. Et puis quand tu me parles d'une multitude immence de Livres, tu ne considères pas qu'on appelle immence ce qui n'a point de mesure? Or détermine toy-mesme si dans la constitution des choses humaines, il peut y rien avoir de droit, et de proportionné sans une mesure réglée ? Il faut éviter l'excez

— IS3 — mesmeence quî paroist le meilleur, et avoir toujours devant les yeux cet axiome du Comique, Rien de trop.

Mais quand tu aurois encore une plus grande quantité de Livres, en aurois-tu davantage que Ptolomée Philadelfe Roy d'Egypte, qu'on dit avoir mis quarante mille volumes dans la Bibliothèque d'Alexandrie, et ce en un temps où les Livres estoient aussi rares qu'à présent-ils sont communs ? Tous ces volumes pourtant, ramassez avec tant de choix et de peine, apportez de tant de lieux, et conservez avec tant d'empressement, furent tous brûlez à la fois. Tite-Lîve dit que cette Bibliothèque estoit le plus bel ouvrage du soin et de la curiosité généreuse des Rois ; sur quoy Seneque le reprend, disant, que c'estait plustost Vauvrage d'un luxe sçavant, que d'une magnificence raisonnable. Encore, adjouste-t-il, que €^ estoit le pur effet d'un luxe ordinaire qui diployoit sa vaine ostentation par la recherche de quantité de spectacles qu'il produisoit en un mesme lieu. Mais on peut dire que le discours de l'Historien et l'action de Ptolomée peuvent se justifier par la considération des richesses de ce Prince, et du dessein qu'il eut de pourvoir de bien loin aux usages du public. Du moins ne le peut-on assez louer de la version qu'il fit faire d'Hébreu en Grec,* et ce avec tant de frais et de diligence, et par les plus grands hommes de son siècle, des saints Livres qui ne sont pas seulement utiles, mais absolument nécessaires à tout le monde. Mais que dira-t-on si des particuliers ont, je ne diray pas égalé , mais surpassé en ce poinct la magnificence mesme des Rois ?

Noos lisons que Severas Sammonicns, homme d'une grande érudition, et d'une rare littérature, mais qui avoit encore plus de curiosité, laissa par testament à Gordian le jeune, dont le père avoit esté son amy, soixante-deux mille volumes quiestoient en sa possesfion. Véritablement c'estoit là une hérédité capable de satisfaire, voire d'accabler beaucoup d'esprits. Qjiand bien ce personnage n'auroit £dt autre chose en sa vie, et qu'il n'eust eu aucun soin d'écrire ny de chercher; quand il n'auroit pas travaillé à lire et à pénétrer rien de tout ce qui estoit compris en tant de volumes ; tousiours auroit-il eu assez affaire à reconnaistre les noms des Âutheurs, les titres, le nombre et la figure des Livres. Or voilà certes un bel employ, qui fait un Libraire d'un Philosophe I Croy*moy, ce n'est pas là nourrir l'esprit, c'est le tuer, et l'estouffer par la multitude des écrits et des choses, c'est lui faire avoir soif au milieu des eaux. En effet, quand l'ame s'étonne de son objet, elle s'en dégouste, principalement quand elle baye après tout, et qu'elle ne savoure rien.

Et puis, si m as une multitude innombrable de Livres, tu as aussi des Ëiutes sans nombre, publiées, ou par les ignorans, ou par les impies. Les unes choquent la Religion, la Piété et les saintes lettres ; les aqtres, la nature, la Justice, les bonnes mœurs, les arts libéraux, particulièrement THls-

— ISS — toire et la mémoire des choses passées ; mais tontes presque choquent la vérité. Dans la plupart des volumes» voire dans , les premiers, il est bien difficile et bien dangereux de faire un juste discernement dans les matières, veu que le Vray se troir^e meslé avecque le Faux , où il s*agit des plus impor* tans sujets. Mais quand on pourroit s'en rapporter entièrement à l'intégrité des Autheurs, comme à leur autorité, qui pourra remédier à la négligence ignorante des copistes qui confond et corrompt tout ? Cette appréhension, à mon avis, a empesché de grands Esprits de publier les beaux ouvrages qu'ils avoient faits ; et c'est une juste punition pour un siècle si lâche que le nostre, qui a plus de soin de la cuisine que des bonnes Lettres^ et qui examine plustost des faiseurs de ragoust, que des Escrivains. En effet, dés qu'un homme sçait manier la plume, il passe pour un Escrivain approuvé, quoy qu'il soit sans doctrine, sans esprit, et sans industrie. Je ne recherche pas maintenant l'ortographe, puis que le bon usage en est perdu il y a long-temps • Je voudrois seulement qu'on écrivist passablement ce que l'on dicte, ou comme l'on dicte, car quoy qu'on voit paraistre la simplicité du copiste, la substance des choses ne demeureroit pas cachée. Mais aujourd'huy les originaux estant confondus avecque les exemplaires, après vous avoir promis d'écrire une chose ils en écrivent une si différente, que vous avez peine à reconnoistre ce que vous avez dicté vous-mesme. Il vous faut quelquefois désavouer de beaux enfans, pource qu'on en a £dt des Monstres.

Cènes, si l'Orateur Romain, si Tite-Live, ou plusieurs autres illustres de l'Antiquité, et particulièrement Pline se-

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cond, revenoient au monde, je ne croy pas qu'ils pussent entendre leurs écrits ; s'ils les relisoient, ils hésiteraient à chaque ligne, et à chaque mot ; ils les prendroient tantost pour des ouvrages d'autruy, et tantost pour des productions barbares. Parmy les ruines de tant de chefs-d'œuvres mortels, les saintes Lettres subsistent, tant pource que les hommes y ont apporté plus d'application, que pource que Dieu protège ses Poèmes sacrez, ses Histoires saintes, et ses Lois divines, ainsi qu'il en est l' Autheur, et que ce Principe éternel £iit part à ses effets de son immortalité. Les plus nobles de toutes les autres productions périssent tous les jours, voire ont déjà peiy pour la plus grande part. Et ce qui est le pire on n'apporte point de remède à une si grande perte, pource qu'on n'en a point de ressentiment. Cette insensibilité n'est pas nouvelle en ce sujet. On néglige bien l'anéantissement des vertus et des bonnes mœurs, quoyque la perte en soit encore fort grande. Vous apportez beaucoup de soin à pourvoir aux inconveniens des moindres choses^ et toutefois vous regardez la ruine des Lettres, comme le moindre dommage qui puisse arriver. Qpelques-uns mesme, bien loin de la prendre pour une perte, la prennent pour un gain avantageux.

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On vit dernièrement, je ne diray pas aux champs et parmy les bois, mais, ce qui est étrange, dans la plus grande et la plus fleurissante ville d'Italie, je ne diray pas un Pasteur, ou un bouvier, mais un Gentilhomme d'un grade fort relevé parmy ses Citoyens, qui disoit avec serment « qu'il voudroit » luy avoir cousté beaucoup, et que nul habile-homme

— rS7 — » n'entrast jamais en. son pais, biçn loin qu'il se plûst k » ly voir habiter. » Qjielle brutalité ! On rapporte que ce fut autrefois le sentiment de Licinius le plus grand exmemy des Lettres, qu'il appeloit la peste et le poison de la Republique. Mais peut-estre que la rusticité de son origine doit excuser celle de; ses maximes. Car bien qu'il fiist revestu de la Pourpre Impériale, il n'avoit pas encore dépouillé son premier naturel, qui est la dernière robe que les hommes quittent. En eflfet, ce mot de Flaccus est tres-veritable. Que la fortune ne change point la naissance. M^is que diray-je de vostre Noblesse, qui ne souffre pas seulement que les Lettres périssent, mais qui se souhaite avec des vœux solemnels ? Certes, ce mépris et cette aversion de la plus belle chose du monde, qui est le sçavoir, vous aura bien-tost plongez dans l'abisme de l'ignorance. A cela mesme vous serviront ces Ecrivains sans reserve et sans approbation, qui ne reçoivent de loy ny de jugement que d'eux-mesme, et dont les actions sont les moins examinées en particulier, et quoy qu'ils ne fassent guère que des fautes toutes publiques, n n'y a point d'art ny de profession qui se donne tant de licence que celle-là. Les Artisans et les Laboureurs sont bien plus observez, quoy que le danger de leurs méprises soit fort petit ; où celuy des Escrivains est fort important. Sans choix et sans aveu, tous se poussent à écrire, et ceux qui gastent tout reçoivent des recompenses bien assurées. Or ce n'est pas tant la faute des Escrivains, qui suivant le cours de la vie humaine cherchent le gain, que celle des Docteurs, et des Magistrats, qui n'ont pas le soin de brider cette démengeaison d'écrire, et qui ont oublié ce que Constantin ordonna jadis à Eusebe de Palestine, à sçavoir que es Livres ne fussent écrits que par d'excellens ouvriers.

comme ils ne doivent estre composez que par d'exceUents Antfaeurs. Autrement c*est abuser le monde, au lieu de l'instruire, que de luy donner de beaux ouvrages mal figurez, et des sotises bien peintes*

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Mâds ma plainte s'estend trop sur les autres, elle revient à toy. Qjie te sert ce grand amas de Livres si tonespritn'en est pas capable ? H peut te ressouvenir de Sabinus ce grand idiot, qui chez le Sage Romain tire vanité de la science de ses valets. Je ne trouve point qu'il y ait grande différence entre luy et toy, si ce n'est en ce que tu es plus fol que luy. Vous estes deux Visionnaires qui vous glorifiez esgallement de l'esprit d'autruy : Mais Sabinus se glorifie de Tesprit des valets qui sont véritablement à luy, au lieu que tu te prévaux de Tesprit des Livres qui ne t'appartiennent point, puis que ce sont leurs Autheurs qui sont leurs vrais Maistres. Il esc vray qu'on voit de certaines gens qui croient sçavoir tout ce qui est écrit dans les Volumes qu'ils gardent à la maison. Et lors qu'on tombe sur quelque discours qui a esté traité par quelque grand homme. J'ay, disent-Us, ce Livre dans mon étude, et croyant que cela suffît, ils se taisent avec autant de suffisance, comme s'il ne falloit que cela pour l'avoir dans la teste. Ce discours n'est-il pas ridicule, et croi^ tu acquérir une haute gloire à imiter ces extravagants ?

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J'aimerois bien mieux te voir bien foumy d'esprit, d'éloquence et de doctrine, ou plûtost d'innocence et de vertu.

que de quantité de Livres. Mais ces qualitez-là ne sont pas vénales comme les Livres, et je ne sçay, quand bien elles le seroient, si elles trouveroient autant d'acheteurs qu'ils en trouvent tous les jours. Ceux-cy parent des murailles, mais elles ornent les âmes, qui sont facilement négligées des hommes, pource qu'elles ne sont pas veuês des yeux du corps. Certes si l'abondance des Livres rendoit les hommes doctes, ou gens de bien, ceux qui seroient les plus riches, pourroient estre les plus doctes, et plus gens de bien du monde. Or nous voyons bien souvent arriver tout le contraire. Tu me diras icy que les Livres te servent d'aydes pour apprendre ; mais prens garde qu'ils ne te servent d'empeschement. Comme la trop grande multitude des combatans a quelquefois fait perdre la victoire à qui l'eust emportée avec un plus petit nombre; ainsi la multimde des Livres a porté préjudice au progrez de quelques-uns, qui eussent esté plus sçavans Disciples s'ils eussent eu moins de Maistres. La disette en ces deux cas est venue de l'abondance. Je ne veux pas dire par là, si tu as trop de Livres, qu'il t'en £aille deffaire, m ne dois en rejetter pas un qui soit bon, mais tu dois en séquestrer quelques-uns pour te servir des meilleurs, et prendre garde que ceux qui pouvoient te profiter, estant lus à temps, ne te nuisent estans lus hors de saison.

Considère encore en voyant cette grande variété de volumes, que la diversité des chemins trompe souvent le voyageur, et que tel qui alloit seurement par un seul sentier s'est trouvé embarrassé à un pas fourchu. Or si Ton peut

s*«carter où il n*y a que deux voyes, que fera-t-on où il s'en présentera une infinité ? Ainsi tel qui eust profité efiicacement du choix d'un seul Livre, en a ouvert et feuilleté inutilement plusieurs. Le beaucoup est à charge aux Âppren* tifs, et le peu suffit aux Maistres ; Le trop est incommode aux uns et aux autres, quoy que les plus fortes espaules portent plus aisément Texcés du fardeau. Et ne croy pas t'ennoblir par l'éclat de tant de nobles Ouvrages, puis que ton nom n'est pas celuy de leurs Autheurs. Je ne voy que ce Roy d^gjrpte dont je parlois tantost, qu'une Bibliothèque ait rendu fameux ; encore peut-on dire qu'il est plus illustre par la version des Septante, que par ses quarante-mille volumes. L'ouvrage de tant d'esprits paroistroit sans doute admirable, si depuis on n'avoit veu encore un plus grand miracle d'un seul esprit. Mais il faut prendre une autre route que tu ne fais pour tirer quelque gloire de tes Livres ; c'est de les bien connoistre, et non pas seulement de les avoir. Il faut les commettre à ta mémoire plûtost qu'à ta Bibliothèque, et les renfermer dans ta teste, et non pas dans un Armoire. Autrement le Libraire et l'Armoire mesme emporteront toute la gloire qu'on peut attendre de ce costé-là. Pour conclusion, en gardant beaucoup de grands Autheurs, represente-toy, que tu tiens beaucoup d'illustres prisonniers, qui, s'ils pouvoient sortir ou parler, te feroient peut-estre condamner légitimement à une prison personnelle ; Maintenant ils pleurent dans le silence, avec ce regret, que bien souvent un avare ignorant possède en abondance, des biens dont beaucoup dé sçavans ont tant de disette.

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