CHANGÉES OU SUPPRIMÉES
\l y aurait à faire un curieux ouvrage sur les dédica» ces de livres à toutes les époques, car ces dédicaces, qui sont innombrables, présentent les variétés les plus anor* maies, les singularités les plus extraordinaires. Tel livre insignifiant devient quelquefois digne d'intérêt, en raison de la dédicace qu'il contient, et qui peut, à elle seule, fournir un piquant chapitre à la bibliographie anecdotique. Quelques bibliographes, Peignot, Lalanne, etc., se sont déjà occupé des dédicaces de livres, mais aucun d'eux n'a encore traité ce sujet instructif et divertissant, de manière à classer les dédicaces par genres et par espèces, à l'instar des plantes dans un système de botanique, en indiquant leurs caractères généraux et parriculiers et en tenant compte des circonstances multiples qui ont présidé à leur éclosion plus ou moins heureuse. Ce n'est pas nous qui rédigerons cet ouvrage didactique ou fantaisiste, quoique nous ayons eu l'idée d'en rassembler les éléments ; nous nous bornerons aujourd'hui à signaler quelques dédicaces supprimées ou changées, dans certains exemplaires, ^ui ne laissent pas soupçonner l'absence ou la transformation de ces dédi-. caces.
Le savant Louis du Four, abbé de Longuerue, avait écrit» au courant de la plume, sans consulter d'autres sources que sa prodigieuse mémoire, la Description historique et gin graphique de la France ancienne et moderne, qu'il fit imprimer» à Paris, en un volume in-folio, accompagné de neuf cartes dressées par d'Anville. L'impression étant terminée, il demanda au Régent Philippe d'Orléans la permission de dédier au Roi ce grand ouvrage, qu'il avait entrepris, par gageure^ disait-il, pour prouver qu'un véritable savant n'avait pas besoin de se servir des livres de sa bibliothèque» quand il avait à composer le plus volumineux ouvrage» qu'il devait tirer de son propre fonds. L'abbé de Longue)^ rue, en effet, avait vendu ou plutôt donné sa bibliothèque à l'abbé Beraud, son ami et son admirateur, avant de commencer cette Description de la France^ toute chargée de faits historiques, de détails géographiques, de noms propres et de noms de lieux, de documents statistiques, de chifires et de datés.
L'épitre dédicatoire au jeune roi Louis XV fut imprimée» avec l'agrément du duc d'Orléans, et le volume allait paraître en 1719, quand le Régent fut averti par Tabbé de Fleury, évèque de Fréjus, que Touvrage de l'abbé de Longuerue, qu'on pouvait considérer comme un tour de force littéraire sans précédent, était malheureusement rempli de fautes graves et de renseignements erronés. En conséquence, le duc d'Orléans empêcha la mise en vente du volume et en confia la révision à Tabbé de Fleuiy, qui s'adjoignit Denis Godefiroy et l'abbé Le Grand, pour y fiiire des changements et des retranchements, que l'auteur ne voulut pas toujours accepter. Il résulta de là, que la Description historique et géographique de la France ne parut que trois ans plus tard, en
1722, avec un grand nombre de cartons et sans àom d'auteur. L'épltre dédicatoire an Roi avait été supprimée^ par ordre. On comprend qu'elle ne doit se trouver que dans bien peu d'exemplaires.
Dans la première édition de V Histoire de France^ de Mèzeray (Paris^ Mathieu Guillemot, 1643-51, 3 vol. în-fol.) Tauteur, en sa qualité d'historiographe de France, avait obtenu l'autorisation de mettre, en tète de son livre, une éi>itre dédicatoire à la Reine ; mais, dès la publication du second volume, on accusa Mézeray d'avoir dépassé toutes les libertés que l'histoire permet aux historiens et d'avoir manqué de respect au principe même de la royauté, en osant parler des rois et même des reines avec une audace, qui allait jusqu'à l'outrage. Anne d'Autriche, devenue régente pendant la minorité de son fils, ordonna de supprimer l'épltre dédicatoire, qui n'était plus à sa place dans un ouvrage qu'il faudrait sans doute désavouer et supprimer aussi. Lès exemplaires,~qui n'étaient pas encore vendus chez le libraireéditeur, se trouvèrent donc privés non-seulement de la dédicace à la Reine, mais encore du portrait d'Anne d'Autriche assise entre ses deux enfants. Mézeray, vivement blessé du désaveu tacite et à la fois éclatant, qu'on avait fait subir à son Histoire, y répondit, en quelque sorte, dans son troisième volume, où il fit imprimer, en tète du règne de Henri IV, une nouvelle dédicace, adressée au duc de Brunswick etLunebourg, en date du 9 juillet 165 1. Cette dédicace ne subsista pas longtemps dans les exemplaires, que le libraire Mathieu Guillemot mettaft en vente : un ordre de la cour la fît disparaître, sans que personne y prit garde. Voilà comment la plupart des exemplaires de cette première édition de V Histoire de France, par Eudes Mézeray, sont impar-^
faits de Tépitre dédicatoire à la Reine et de la dédicace au duc de Brunswick et Lunebourg.
Ce n'étaient pas seulement les rois et les reines, qui fai« saient la guerre aux dédicaces malséantes et qui en exigeaient la suppression. Le sieur de Préfontaine, publia, en 1660, chez Cardin Besongne, à Paris, un roman intitulé : VOr-* phelin infortuné, ou le Portrait du bon frire, histoire comique et véritable de ce temps (in-8 de 8 feuill. prélim., non chifirés, et de 395 pages; achevé d'imprimerie 10 may 1660). Ce roman, qui avait toute la saveur et le montant de la littérature picaresque espagnole, dégageait comme un parfum de personnalité sat}nique. Il était précédé de la dédicace suivante :
A nostre illustre le sieur de la Boissiére, chevalier, commandeur de Congot, etc.
Monsieur,
Les tesmoignages que vous m'avez donnez d'avoir pour agréable un amas des parcelles dont je vous ay entretenu de vive voix, me fait prendre la liberté de vous présenter cet Orphelin, que j'ay tasché, malgré toutes ses afflictions, de rendre un peu gay pour vous aller visiter ; je l'ay mesme habillé à la romanesque et tellement déguisé, qu'il n'y aura que vous seul de qui il puisse estre reconneu : ce qu'il luy suffira, puisque ce n'est que de vous. Monsieur, qu'il espère de favorables œillades ; s'il ne vous dit rien de ce qui s'est passé depuis qu'il a l'honneur de votre particulière connoissance, c'est vous asseurer d'autant plus que ce premier rayon de vostre abord a dissipé tous les orages qui jusques-là l'avaient accablé, et l'a nus dans l'espérance d'une félicité asseurée, dont il se promet de vous faire quel-
que jour un nouveau récit. Vous trouverez dans celuy-cy des choses que vous auriez peine à croire, si votre jugement tout clairvoyant ne vous empeschoit de pescher par ignorance, car comme vous n'avez pas esproavë mesme sort, vostre heureuse naissance ayant esloigné de vous tous les malheurs dont la sienne a esté suivie, ses souffrances ne vous passeroient en l'esprit que comme des songes : mais cette prudence, qui yous fait si bien juger de tout, vous fera connoistre que le seul malheur a fait tout le crime de cet Infortuné, qui a lieu d'espérer que vous aurez soin de sa fortune, puisque vous avez déjà commencé à régler sa conduitte. U estoit d'humeur trop libre et grand amy des bonnes compagnies et de la bouteille , mais vous lui avez appris à fuir le cabaret et à changer les bons morceaux contre d'autres plus médiocres, luy donnant plusieurs salutaires instructions, mesme la méthode de se servir utilement de la plume, et autres gentillesses, et il ne lui reste plus, pour paroistre avec tous ses advantages, que d'avoir acquis l'art de vous plaire. Pour moy, je me trouveroy bien heureux, après que vous luy aurez fait l'honneur de le recevoir de ma main, si vous me permettez de me dire, avec luy,
Monsieurj^ Vostre très affectionné bon amy, etc.
Cène dédicace, pour qui savait Ure sous les mots, donnait à entendre que le sieur de Préfontaine était non pas VaffeC" tiornii bon ami du sieur de la Boissière, mais bien son frère naturel, et que ce bon frère^ cet orphelin infortuné, avait eu sérieusement à se plaindre des procédés peu firatemels et peu généreux du sieur de la Boissière. Celui-ci, en s'adres-
sant au Lieutenant Civil, s'empressa de faire arrêter la vente du roman, dans lequel on l'avait mis en scène avec assez peu de révérence, et qui se montrait en public, sous les auspices de son nom et de ses titres de chevalier et de commandeur de Congot. (Ce sieur de la Boissière appartenait sans doute à l'ordre de Malte).
Le roman avait été supprimé, ainsi que la dédicace, mais le sieur de Préfontaine ne devait pas avoir le dernier mot dans ce débat avec son bon amy : l'édition de VOrpbdin infortuné n'était pas détruite ; il attendait un moment favorable pour la faire reparaître, sous un autre titre, en changeant la dédicace, qui avait motivé l'interdiction de ce roman. Le sieur de la Boissière désarma devant une nouvelle dédicace, dans laquelle son nom ne figurait plus, et il ne renouvela pas ses poursuites contre les Aventures tragicomiques du chevalier de la Gaillardise, où dans le ricit facétieux de sa vie et de ses infortunes il divertit agréablement les esprits mélancoliques. Dédié à Monsieur le chevalier de Congot. Par le sieur de Préfontaine (Paris, Cardin Besongne, 1662, in-8). Le chevalier de la Gaillardise et l'Orphelin infortuné, c'était le même personnage ; le roman de 1661 et celui de 1662, c'était le même roman, c'était la même édition, dont le titre seul avait été changé. Quant à la dédicace au sieur de la Boissière, elle se retrouvait intacte dans la plupart des exemplaires des Aventures tragi-comiques du chevalier de la Gail^ lardise ; à peine si la nouvelle dédicace inoffensive figurait dans quelques exemplaires, pour porter témoignage de son existence vis-à-vis du syndicat de la librairie, auquel le Lieutenant Civil avait transmis l'ordre de faire retirer, des boutiques de la galerie du Palais, V Orphelin infortufU ou le Portrait du bon frère.
On a tout lien de supposer que les amateurs de romans achetèrent deux fins celui du sieur de Préfi)ntamey sous deux titres difFérents, mais l'ouvrage était si gaillard, si plaisant et si original^ qu'ils ne se fâchèrent pas trop d'une tromperie de libraire ou d'auteur, qui leur offrait l'occasion de lire et de relire ce charmant livre, qu'on n'a pas réimprimé dépuis et que les bibliophiles modernes ne laisseront pas échapper, s'ils le rencontrent, par grand hasard, avec l'un et l'autre titre, avec l'une ou l'autre dédicace. Au reste, rien n'était plus ordinaire, au xvn^ siècle, que ces changements de titre pour le même livre qui paraissait, en même temps, sous divers titres, che;s plusieurs libraires. H n'y avait pas de cas rédibitoire à ce sujet, et l'auteur, comme le libraire, s'arrogeait le droit d'attribuer au même livre et à la même édition deux ou trois titres tout à fait distincts et souvent absolument dissemblables. Un exemple entre mille.
Charles Coypeau d'Assoucy, avant de partir, pour la Provence et le Languedoc, avec Les deux pages de musique qui exécutaient ses compositions musicales, sollicita, en son propre nom, un privilège du roi, pour l'impression du recueil de ses poésies et de ses lettres en prose : « Permis de « faire imprimer, vendre et débiter un livre de sa composi* « tion, intitulé : Poésies et lettres de M. d'Assoucy, contenant ce diverses pièces héroïques , satiriques et burlesques, pour ' le « temps et espace de neuf ans entiers. 3* jour d'avril 1653. » Ce privilège obtenu, d'Assoucy le céda et transporta à deux libraires de Paris, J.-B. Loyson et L. Champhoudiy. L'ouvrage, mis sous presse aux frais des cessionnaires , fut achevé d'imprimer, pour la première fois, le 13 juillet 1653 : il formait un petit volume in- 12 de 4 ff. non chiffrés et de 188 pages. Les cessionnaires s'étaient partagé les exem-
plaires rires, pour y mettre des titres avec leurs noms et adresses. Les exemplaires de J.-B. Loyson furent intitulés : Nouveau recueil de Poésies héroïques, satiriques et burlesques de M. d'Assoucy; les exemplaires de L. Champhoudry : Poésies et lettres de M. Dassoucy, contenant diverses pièces héroïques, satiriques et burlesques. Charles G))rpeau d'Assoucy ne se fit aucun scrupule d'adresser la même dédicace à deux et peutêtre à trois mécènes, qui en avaient payé chacun la façon. Cette belle dédicace commençait ainsi : « Quand je pense « qu'en trois livres que )'ay mis au jour, j'ay presque « espuisè, en trois personnes, toute la vertu de ce qui fait <c accueil aux Muses. J'avois presque creu que le plus diffi* « cile des ouvrages de Tesprit estoit de faire des bons vers, a mais depuis quelque temps j*ay changé d'avis, et je dis « qu'il est encore plus difficile de trouver qui en fasse cas <c et les reconnoisse. » Cette dédicace, dans. les exemplaires deL. Champhoudry, était adressée « à Monseigneur Bordier, conseiller du roi en ses Conseils, intendant des finances et seigneur du Reincy. » Dans les exemplaires de J.-B. Loyson, d'Assoucy avait substitué au nom de Monseigneur Bordier, celui du comte de Harcourt, grandécuyer de France. C'est ainsi que d'Assoucy, l'Empereur du burlesquCy avait su tirer d'un sac deux moutures. Le conseiller Bordier et le comte de Harcourt furent peut-être dégoûtés des dédicaces pour toujours et se dirent à euxmêmes ce que Molière disait plus tard au Roi dans sa dédicace des Fâcheux : « C'est une espèce de fâcheux assez insupportable, qu'un homme qui dédie un livre.
P.-L. Jacob, bibliophile.
TABLE
Pages.
Aux Bibliophiles ^ x
La véritable édition originale des Caractères de Théophraste
(par La Bruyère), et celle des Réflexions ou sentences et
maximes morales (par le duc de La Rochefoucauld), par
Asmodée, 3
Anagramme, pseudonyme, anonyme 7
De la stéréotypie, par Louis de Villotte 9
Bibliophiliana . . « 11
Livres français perdus, par Gustave Brunet %3
Du papier, par Jehan Guet. . • • 1 5
Signes distincti& des éditions originales de Montesquieu,
par Louis Dangeau ,,. . . . .' 19
Remarques sur les éditions du xv^ siècle et sur le mode de
leur exécution, par P. Lambinet • ^ 21
Du prêt des livres, par Octave Uzanne 35
De la classification des autographes, des estampes et des
gravures, par Ed. Rouveyre 41
Quelle est la véritable édition de Phèdre et Hippolyte, par
Racine, par Asmodée 4S
Méthode pour nettoyer les estampes, par Jehan Guet 49
Edwin Tross et ses publications relatives à FAmérique, par
le bibliophile Job 53
L'illustromanie, par Octave Uzanne 57
De la multiplicité des livres, par Van de Weyer 63
Procédé pour raviver l'écriture sur les vieux parchemins,
par *** 71
Les prières de la marquise de Rambouillet, par Prosper
Blanchemain 73
Les annotations de tout le monde, par Octave Uzanne. ... 77
Lmet à def, par le bibliophile Job 83
Alfired de Mtmet et ses prétendues atuqaes cootre Victor
Hugo, par Ch. de LorenlooL 85
Lirres itnaginaîres et sotireiiirs de bibliographie satirique,
par René Kerviler 91
Les manuscrits du rrui^ siècle, par Loys Franda 95
Quelle est la comtesse des Plaideurs de Racine, par Oldbook 1 1 o Un livre rarisrime imprimé à Toulouse, par le bibliophile
Job 117
Livres découpés à )0ur, par Gustave Mouravit lai
Du plagiat, par Alexandre Piedagnel 1 27
Des impressions microscopiques, par Louis Mohr 141
Nouvelles remarques sur les petits conteurs, édition Cazin.
Londres 1778, par Asmodée • 148
Des livres et des bibliothèques, par •'•••♦ i5i
Catalogue des anagrammes, devises et pseudonymes des
poètes du XVI* siècle, par Prosper Blanchemain 161
Livres commencés et non achevés, par Gustave Brunet. . . 168
Des titres de livres, par Octave Uzanne 171
Les livres imprimés en couleur au xviii* siècle, par Léon
de Labessade « 177
La légende flamande de saint Brandan et sa bibliographie,
par Louis de Backer 191
Des dédicaces de livres, changées ou supprimées, par P.-L.
Jacob, bibliophile «.•»...••...•» soi