UN NOUVEL AUTOGRAPHE DE MOLIÈRE
|a découverte d'un autographe de Molière est un événement trop intéressant pour que nous n'en informions pas de suite les lecteurs des Miscellanus. On sait que les signatures, même isolées, de> notre grand poète comique, sont d'une rareté extrême, et quant aux lettres ou aux simples billets de quelques lignes, on n'en connaît point. H faut dire cependant qu'en 1873 on crut avoir trouvé un fragment assez important de l'écriture de Molière, un « reçu de six mille livres, » daté de Pezenas, 24 février 1656, écrit sur huit lignes, y compris la signature. Il parut à ce propos une brochure intitulée : Rapport sur la découverte d'un autographe de Molière, présenté à M. le Préfet de VHé^ raulty par M. L. de la Cour de la Pijardière (Louis Lacour). A cette brochure était joint un fac-similé complet de la fameuse pièce. Mais l'authenticité de cet autographe fut contestée, et bien qu'un bibliophile et moliériste passionné, une autorité en cette matière, M. Paul Lacroix, en citant cette pièce dans sa Bibliographie moliiresque et en reproduisant le fac-similé dans Y Icotwgraphie moliéresque, ait paru confir-
mer Tassertion de M. Louis Lacoor^ le nombre des croyants à cette découverte est resté fort restreint. D'ailleurs l'écriture et la signamre de ce reçu diffèrent sensiblement des signatures connues. H était donc difficile de se prononcer affirmativement^ comme Ta fait l'auteur du rapport.
Cette pièce est conservée dans les archives du dépanement de l'Hérault, avec une autre du même genre découverte depuis par M. Louis Lacour. '
M. Paul Lacroix cite quelques autres autographes peu importants, et on trouve aussi dans VIsographie des hommes cilibres le fac-similé d'un fragment de lettre adressée à Louis XrV, mais non signée, et que l'on a attribué à Molière parce qu'il y est question du Tartufe. Ce morceau se trouve à la Bibliothèque nationale, à côté d'une quittance signée.
Nous avons eu à notre tour, ces jours derniers, l'immense satisfaction de rencontrer une ligne écrite de la main de Molière, et accompagnée de sa signamre. Et, chose plus curieuse encore pour les bibliophiles^ c'est sur le titre d'un volume que se trouve ce précieux autographe.
Le volume a pour titre : Airs et va$idevillcs de cour. Dedie:^ à San Altesse royale Mademoiselle. A Paris, ches^ Charles de Sercy, au Palais, au sixième Pilier de la Grand*Salle, vis-à^ la montée de la Cour des Aydes, à la Bonne Foy couronnée. M.DC.LXV. Avec privilège du Roi. U est de format in-12 et relié en veau brun du temps. En tète se trouve un frontispice gravé ; puis, vient le titre imprimé que nous venons de citer ; et c'est en haut du titre qu'on lit ces mots écrits de la main de Molière : « DÔkkè par Serct, ue 18 octobre 1663. J- B. P. MOLIÈRE. »
Or, k la suite du Privilège du livre, on voit l'adevé d'imprimer àixk du 17 octobre 1665. C'est donc le lendemain
de la publication des Airs et vaudevilles de cour que Charles de Sercy, Tun 4es éditeurs des pièces de Molière, fit homnu^e au grand poète de l'exemplaire en question.
C'est un plaisir bien grand de trouver un livre ayant incontestablement appartenu à Molière, qui a dû le lire quelquefois, le placer dans ses rayons, et même y attacher un certain intérêt, puisqu'il a écrit en tète les quelques mots cités plus haut. Il est même possible qu'une ou plusieurs pièces de ce recueil aient inspiré à l'illustre poète la fameuse critique du sonnet d'Oronte dans le Tartufe; car on y rencontre à foison les insipides madrigaux et les fades i)ouquets à la Belle Philis qui était alors une des divinités. •• légères à la mode. Est-il même impossible qu'il contienne, pamii lés pièces anonymes, quelques péchés de jeunesse de Molière, qui, parait-il, en aurait laissé s'éparpiller dans différents recueils du temps ? Mais n'insistons pas sur cette idée, qui fera peut-être jeter les hauts cris aux moliérophiles.
Notre volume a été trouvé dans un grenier de province, au milieu d'un tas de bouquins plus ou moins endommagés par l'humidité ou la vermine. Mais un heureux hasard a fait que celui-<i est resté dans un parfait état de conservation, quoique cependant l'encre de l'autographe ait un peu pâli.
La signature de Molière est très-lisible. Elle re^emble beaucoup à celle que l'on conserve à la Bibliothèque nationale. L'écriture est assez correcte, et malgré quelques lettres un peu effacées on lit parfaitement la mention cidessus.
Ce livre, d'ailleurs très-rare, disons-le en passant, est à notre connaissance le second qui soit revêtu de l'écriture
de Molière et le premier qui porte sa signature. Cest par conséquent un véritable trésor de curiosité.
Qpi donc aura l'heureuse chance de dénicher une lettre de Molière ou même le manuscrit d'une de ses pièces, ne fût-ce, (soyons modestes ! ) que celui du Misanthrope ou de V Imposteur} Ce mortel privilégié pourra se vanter d'avoir trouvé une belle et bonne fortune. Mais, hélas! soit que Molière ait écrit très-peu, soit que ses autographe^ aient été soigneusement détruits par ceux dont il a fustigé si ver* tement les vices ou les travers, les recherches qu'on a faites à ce sujet depuis de longues années sont toujours restées et resteront peut-être toujours infructueuses. Qpi sait pourtant ?...
ASMODÉE