LE COMMERCE DES LIVRES ANCIENS
[epuis vingt- cinq ans, le commerce des Jivres anciens a dû subir des conditions nouvelles et tout à fait imprévues : le nombre des libraires qui s'occupent de ce commerce s'est beaucoup augmenté, en raison de l'augmentation considérable du nombre des amateurs, mais, en revanche, on a vu décroître, dans la même proportion, le nombre des livres qui sont l'objet de ce commerce et, l'on peut déjà prévoir que ces livres même ne tarderont pas à lui faire défaut.
Déjà les livres rares et précieux, que se réserve la librairie toute spéciale des grands amateurs, des riches bibliophiles, ont atteint des prix énormes^ qui menacent de s'élever encore et qui, dans tous les cas, ne diminueront point. La hausse exhorbitante de la valeur vénale de ces sortes de livres s'explique d'une manière très logique et très naturelle. Les bibliophiles, les amateurs recherchent les mêmes livres, Içs mêmes éditions, les mêmes reliures ; ces bibliophiles, ces amateurs sont passionnés et pressés de former leurs collections, et ils ne regardent pas à payer fort cher ce qu'ils désirent beaucoup. De là une concurrence effrénée entre les acheteurs qui se disputent entre eux un nombre restreint
d'exemplaires, que les ventes publiques et les ventes à Taniiable font reparaître de temps à autre sur le marché. Les libraires, qui se consacrent au commerce de ce que nous appelons la haute curiosité bibliographique^ sont forcés d'être ainsi les concurrents des amateurs eux-mêmes , dans ces ^ ventes où le beau livre acquiert toujours un prix supérieur à celui qu'il avait, en arrivant dans la bibliothèque de son dernier possesseur.
n ne faut pas s'étonner de la valeur progressive de ces livres rares et précieux, qui deviennent de plus en plus rares et par conséquent de plus en plus précieux. Leur nombre est, en quelque sorte, fixe et invariable ; il ne s'augmente que de temps à autre^ par suite d'un heureux hasard, d'une découverte exceptionnelle, et cependant les bibliothèques, les cabinets d'amateurs se multiplient de telle sorte que le livre, digne de figurer dans ces collections, rencontre simultanément dix amateurs et dix libraires, toujours prêts à en faire l'achat, au moment où il est mis eu vente. Le savant Jacques-Charles Brunet, l'auteur du Manuel du Libraire^ me disait, peu de temps avant sa mort, en me montrant sa bibliothèque : « Ce sont là des folies que je ne recommencerais pas, si elles étaient à refdre; mais j'ai pu constater^ par moi-même, que les bibliophiles sont à moitié fous. » Les folies de notre grand bibliographe fiirent des actes de sagesse et de prévoyance, car sa bibliothèque a été vendue cinq ou six fois plus qu'elle ne lui avait coûté, et elle vaudrait maintenant dix fois davantage. Sunt fata libelli. C'est le sort des livres, c'est-à-dire des beaux livres.
Mais ce n'est pas là le sujet que je veux traiter aujourd'hui. Je parlerai seulement des livres anciens ordinaires, qui se trouvent un peu partout et qui alimentent, à Paris»
un commerce très important et très intéressant à tous égards. Lày aussi, il y a émulation et concurrence de la part des libraires et des amateurs de second ou de troisième ordre. Les livres sont moins abondants, maiç des années s'écouleront encore, avant qu'ils viennent à manquer, quoique leur nombre diminue de jour en jour. Il y a vingt-cinq ans, la Belgique, la Hollande, l'Allemagne et l'Angleterre semblaient être les dépôts inépuisables où la France pouvait se fournir d'anciens livrer français. Eh bien ! maintenant, ces différente P^ys, dont la vieille librairie pouvait répondre à tous les désirs et à toutes les demandes, n'ont plus que d'anciens livres latins, qui sont à peu près invendables, du moins en France. Il ne reste rien de ce prodigieux amas de volumes que les Werbest de Bruxelles, les Jacob d'Amsterdam, les Weigel de Leipzig avaient accumulés depuis quatre ou cinq générations. Tout ce qui était bon à vendre s'est vendu, et c'est à Paris que nos voisins sont forcés de faire à présent leurs acquisitions de livres français. Il en reste seulement un assez bon nombre chez leSt six cents bouquinistes de Londres, qui publient des catalogues hebdomadaires ou mensuels. Les libraires-antiquaires d'Allemagne publient aussi des catalogues de livres à prix marqués, mais ces catalogues, dont quelques-uns portent le n° LXX ou CC, n'offrent souvent pas un seul livre français qui émerge de cette inondation de bouquins allemands et de vieux Uvres latins. Ce sont ces catalogues à prix marqués qui ont quadruplé le nombre des bibliophiles et des acheteurs. L'intelligent libraire lettré, Pierre Jannet, peut être considéré comme l'introducteur de cette espèce de catalogues en France. De concert avec le terrible bibliophage Ternaux-Compans, il essaya, pendant dix ans, tous les genres, tous les systèmes de
catalogues de livres anciens, et quoiqu'il remplit ces catalogues, soigneusemem rédigés par ordre alphabétique^ de très bons livres qu'il tirait de l'étranger et que Temaux^Compans se chargeait de choisir chez les libraires belges et allemands, il ne réussitpasà faire adopter, par les amateurs, un mode de vente qui présente tant d'avantages. On est routinier, par caractère, et l'on se défie de toute innovation. Le temps, il est vrai, semblait peu favorable au commerce des livres, et ils étaient encore si communs et si nombreux sur le marché de Paris, àcette époque, qu'on croyait les acheter trop cher, même en les achetant à très bas prix : d'ailleurs, tout livre, non coté dans le Manuel , ne sortait pas de la catégorie des bouquins, et les boîtes des bouquinistes regorgeaient alors de bons livres qu'on dédaignait dé décrire dans un catalogue.
• On avait bien le Bulletin du Bibliophiley dans lequel Techener annonçait depuis quinze ou seize ans les livres de
sa librairie ancienne , mais ces livres de choix, en beaux
exemplaires, étaient cotés à des prix assez élevés, et le Bulletin du Bibliophile, destiné seulement aux bibliophiles et aux bibliographes qui consentaient à payer un abonnement de 12 francs par an, n'arrivait que dans bien peu de mains. On est tout surpris, en feuilletant la collection de ce Bulletin, qui ne forme pas moins de quarante volumes, de trouver les livres les plus rares et les plus précieux offerts à des prix, qui ne représentent pas la vingtième ou même la trentième partie des prix actuels. C'est à M. Aubry, mort depuis quelques mois , que revient l'honneur d'avoir fait accepter le catalogue des livres à prix marqués. Son excellent Bulletin du Bouquiniste, créé en 1857, fut, à vrai dire, le point de départ de ce nouveau genre de venté pour les
livres anciens. Ce Bulletin, dont la souscription n'était que de trois francs par an , offrait à tous les petits amateurs de province une prodigieuse quantité de très bons livres, en bon état, décrits avec une scrupuleuse exactitude, qu'on pouvait acquérir, de confiance, sans les avoir vus, à des prix modérés et même minimes. On peut estimer à 200,000 volumes le nombre de ces livres vendus par l'intermédiaire du Bullain du bouquiniste^ qui était non-seulement un catalogue bi-mensuel, mais encore un bon journal de bibliographie et de critique littéraire.
L'exemple de M. Âubry fut suivi par plusieurs de ses confrères, et avec succès. Les libraires, qui s'adonnaient spécialement au commerce des livres anciens, comprirent l'utilité de ces catalogues périodiques, à l'aide desquels on pouvait allçr chercher l'acheteur, sur tous les points du monde bibliographique, en l'alléchant, en l'attirant, en le déterminant, par des prix âxes,qui n'avaient rien d'exagéré et qui ne devaient, en aucun cas, s'égarer dans les hasards d'une surenchère. Ces catalogues à prix marqués avaient surtout l'avantage de mettre en évidence une multitude de livres, qu'on ne rencontrait jamais dans les catalogues des ventes publiques, parce que leur valeur médiocre et indécise les empêchait de supporter les frais de ces ventes publiques, frais qui s'élèvent à 15 ou 20 pour cent. La mention imprimée de chaque article dans un catalogue aux enchères équivalait à cinquante centimes environ, et si cet article ne trouvant pas marchand devait être accolé au numéro suivant, c'était une perte sèche de cinquante centimes qu'il fallait ajouter à la perte totale du livre vendu sans profit. On s'explique donc pourquoi les catalogues des ventes publiques n'accordaient pas les droits de description et de mise sur table à la centième partie
des livres, qui méritaient d'être présentés avec avantage dans les catalogues à prix marqués.
^ Ces catalogues se propagèrent à Paris et dans la province : ils étaient la plupart bien supérieurs, sous le rapport de l'exactitude de la description des livres, aux innombrables catalogues volants, qui se publiaient depuis longtemps à Londres et dans beaucoup de villes des pajrs étrangers. Les libraires de Paris et des départements adoptèrent à Tenvi une habitude qui accroissait leur clientèle et qui augmentait le chiffre de leurs affaires. Les catalogues à prix marqués se multipliaient tous les jours, et la vente des anciens livres se développait sur une plus vaste échelle, en prenant un caractère plus sérieux et plus régulier. Les amateurs de livres ne manquent pas en France, surtout ceux qui ont des livres pour les lire et pour s'en servir : on peut affirmer que levir nombre a doublé , par le fait seul des catalogues i pjri^ marqués, dans lesquels ces amateurs, généralement peu "^^ ches et même pauvres , trouvent à la longue tout ce qu ^^ faut pour former non-seulement de bonnes bibliothèqux^^ usuelles, mais encore des collections spéciales fort curieus' qu'il serait impossible de réunir, en ne s'adressant qu'a, ventes publiques, où ne figurent presque jamais les Ywf^^ qu'on est convenu, et souvent sans raison, de laisser tomb^^ dans les abîmes de la bouquinerie.
Il faut remonter à l'époque de la Révolution, pour rech^^*" cher les causes diverses de la disparition et de la destru^*^ tion d'une prodigieuse quantité de livres anciens, qui ofl^ existé en France.
La France était le pays du monde le plus riche en bibliothèques, car, au XVIH* siècle, il y avait une bibliothèque non-seulement dans chaque couvent, mais encore dans cha-
que château, dans chaque habitation de campagne, comme dans chaque hôtel aristocratique, dans chaque bonne maison bourgeoise. En outre, beaucoup de professions libérales exigeaient aussi k possession d'une bibliothèque spéciale. Le magistrat, l'avocat, le jurisconsulte, le médecin, le savant» l'homme de lettres, étaient obligés d'avoir une collection plus ou moins complète de livres relatifs à leurs études, à leurs travaux, à leurs fonctions. De là cette énorme fabrication de livres en tous genres, que la librairie n'avait discontinué d'imprimer et de réimprimer depuis trois siècles. On peut estimer à lo ou 12 millions le nombre des volumes qui composaient alors toutes ces bibliothèques particulières.
Les événements politiques, qui suivirent si rapidement la Révolution inaugurée par la prise de la Bastille, changèrent tout d'un coup la situation des bibliothèques existantes. L'Etat s'empara des biens ecclésiastiques, et par conséquent des admirables bibliothèques qui en faisaient partie, ainsi que de toutes les réunions de livres appartenant aux communautés religieuses. Ce fut, il est vrai, le point de départ de la formation des bibliothèques publiques dans les villes principales , mais , en dehors de ces bibliothèques qui s'établissaient de tous côtés, il resta, soit à Paris, soit dans les chefs-lieux des dépanements, de grands dépôts de Uvres, devenus la propriété de la nation et destinés ainsi à l'usage que l'administration voudrait en faire. On comprend qu'un bon nombre de ces livres, qu'on jugeait sans valeur ou sans intérêt, fut vendu comme vieux papier au poids et mis au rebut. Les Dépôts bibliographiques, qui renfermaient trois ou quatre millions de volumes provenant des couvents supprimés, furent organisés avec plus d'ordre et plus de soin.
Ils servirent à créer une foule de bibliothèques administra-
ûves dans les nouveaux établissements d'utilité publiqiie, â^rès avoir augmenté considérablement les richesses de la Bibliothèque Nationale de Paris.
Mais il était impossible de donner un emploi utile à tant de livres, qui la plupart traitaient des matières religieuses et dont beaucoup étaient en grec et en latin. Les Pères de l'Eglise, qui ont maintenant repris leur valeur vénale, malgré les réimpressions qu'on en fait tous les jours, ne paraissaient bons, en ce temps-là, qu'à faire des sacs et des cornets. Ces pauvres Pères de l'Eglise furent donc impitoyablement massacrés. Il fut fait plusieurs ventes de livres au Dépôt de Louis-la-Culture, transporté plus tard dans les bâtiments de l'Arsenal; la dernière eut lieu en 1816, et le libr^re Merlin acheta, au dessous du prix du papier^ de quoi remplir, de la cave au grenier, deux m|Lisons à cinq étages. Ce Dépôt s'était accru des livres saisis chez les émigrés, mais ces livres n'appartenaient à l'Etat qu'après la condamnation de leurs propriétaires , la peine de mort entraînant la confiscation des biens du. condamné. Si le jugement n'avait pas eu lieu, les livres demeuraient sous le séquestre, et plusieurs bibliothèques d'émigrés contumaces furent rendues depuis, plus ou moins intégralement^ à ceux qui en réclamèrent la restitution de 1798 a 1814.
Au reste, à la suite de l'Émigration, les livres, même les plus beaux et les plus précieux, étaient tombés dans le discrédit le plus absolu. A partir de. 1792, on avait vu se succéder les ventes de bibliothèques, simultanément avec les ventes de meubles, de tableaux et d'objets d'art. Ces ventes ne trouvaient plus d'acquéreurs sérieux, et tout s'y donnait à vil prix. Les étalages des quais et des ponts étaientencombrés de livres excellents, richement reliés, qui se détério-
raient aux intempéries de l'air et qui ne tardaient pas à se perdre sans ressources. C'était ou plutôt c'eût été le bon temps pour les bibliophiles, si les bibliophiles, qui avaient encore le courage de leurs goûts et de leurs sympathies, eussent été assez riches pour acheter des livres. Les libraires, car il y avait encore des libraires très instruits et très intelligents, avaient d'abord essayé de soutenir le prix des bons livres, mais, après avoir acquis, pour peu de chose, un amas d'ouvrages rares et précieux qui remplissaient leurs boutiques et leurs magasins, ils s'étaient vus forcés de renoncer aux acquisitions les plus avantageuses, qu'ils n'osaient plus faire en vue d'un avenir meilleur.
On ne saurait imaginer quelles occasions uniques s'offraient, à chaque pas^ dans Paris, aux amateurs qui avaient quelque argent à consacrer à des achats de livres. Le quai de la Ferraille était une foire perpétuelle où des centaines de regrattiers et de revendeurs ignorants vendaient à l'encan tout ce bric-à-brac qui composait la dépouille de la vieille société française. Les livres étaient exposés sur le pavé, pêle-mêle, avec de vieilles hardes et de vieux débris mobiliers : parmi ces livres, on pouvait trouver, on trouvait des éditions rarissimes, des reliures magnifiques, des manuscrits remarquables. C'est là où le libraire Chardin et le bouquineur Méon rassemblèrent les éléments de leurs curieuses collections de livres et de manuscrits. Le même fait s'était produit à l'époque de la Ligue, et lorsqu'après les Barricades de 1588, le mobilier de Catherine de Médicis et de Henri III fut trans^ porté sur la place de l'Hôtel-de- Ville et vendu au plus offrant, Pierre de l'Estoile acheta pour quelques sous plusieurs beaux exemplaires de dédicace, splendidement reliés aux armes de France. Il écrivit, de sa main, sur la garde de
la Bibliotbiquc française de la Croix de Maine, cette note commémorative en partie eflFacée : « Ce beau livre.., estoit en la bibliothèque du feu Roy, à qui TAutheur... l'avoir donné, et Tan 1589. La Ligue qui faisoit inventaire à Paris des meubles du cabinet de Sa Majesté et de ses livres, le vendit à Tencan, devant l'Hôtel -de-Ville, avec plusieurs autres... à ung ligueur qui me le revendit. »
Sous le Directoire et sous l'Empire, l'amour des livres sembla renaître, et l'on vit se former de nouvelles bibliothèques d'amateurs. Mais le prix des livres ne s'augmenta pas sensiblement, parce que la masse extraordinaire de volumes que la Révolution avait fait sortir des couvents, des châteaux et des maisons nobiliaires ou bourgeoises, n'avait pas encore diminué d'une manière visible. Tous les libraires étaient pourvus de livres anciens, pour longtemps, et leurs réserves ne s'épuisèrent pas avant la fin de la Restauration. T ^g rappelle qu'en 1822, la rue du Carrousel, ouverte sur 1 Quartier de Saint-Thomas-du-Louvre, pour faire une mmunication entre le Louvre et les Tuileries, était bordée d'échoppes et de boutiques, dans lesquelles on vendait enore tout ce qui restait d'épaves du naufrage de la France monarchique. Les tableaux et les livres abondaient : des livres très beaux, très bons et souvent très rares ; des tableaux de maître, quelquefois admirables, presque généralement mal conservés : une toile de Watteau valait 5 à 6 francs; une toile de Greuze, is francs, une peinture de Mignard ou de Largilière, 10 francs. Quant aux livres, on pouvait rencontrer pour 2 à 3 francs une édition godiique, un vieux poète, qui se vendrait aujourd'hui vingt-cinq louis. C'est dans une de ces boutiques sombres et humides, que j'achetai, moyennant 25 francs, quatre ou cinq éditions
originales des Œuvres de Qémènt Marot; qui m'aidèrent à préparer une nouvelle édition de mon poète favori, édition publiée en 1824 chezRapilly, et dont les trois volumes in-8 ont coûté 24 francs aux souscripteurs.
Cependant les livres rares commençaient à disparaître des étalages de la rue ; le vieux libraire Royer, qui en avait fait une si belle et si nombreuse provision, venait de céder son fonds à son commis, le jeune Techener, et la librairie d'amateurs était créé sous les auspices de Charles Nodier, de Chateaugîroiî, de Guilbert de Pixerécourt , d'Aimé-Martin : à l'exemple de Techener, d'autres libraires avaient fait appel aux bibliophiles, et une hausse générale, qui ne devait plus s'arrêter, se produisait dans le commerce des livres an* ciens.
Ces livres anciens étaient encore en si grande abondance, que Techener, Crozet, Silvestre, et les autres libraires amateurs eussent été en peine de recueillir tous les jours les innombrables bons ouvrages de littérature et d'histoire, qui se promenaient sur les quais. Force était donc de les laisser à la merci des petits bibliophiles de l'avenir,- qu'on voyait en quête de ces livres, cotés dans le Manuel du Libraire, de Brunet. Tout cela ne se vendait pas très cher, et l'on était sûr, par exemple, de rencontrer, dans les boîtes à cinq sous, ces éditions originales de P. Corneille, de Molière et de Racine, qu'on paie maintenant au poids de l'or. Mais les libraires d'amateurs ne s'occupaient pas de ces bagatelles : les ventes publiques leur offraient amplement de quoi approvisionner leurs fonds de magasin et nourrir leurs catalogues à prix marqués. Or, ces prix-là, quoique très rémunérateurs pour le marchand, restaient encore flottants entre des limites assez restreintes, et ils ne s'appliquaient qu'à
de beaux exemplaires et à des livras réellement rares et corieox.
Ce fut la fin d'une industrie librairiermCy qui avait eu sa raison d'être et son succès relatif, à la suite du branle-bas général de toutes les bibliothèques privées qui s'étaient trop multipliées avant la Révolution de 1789. Il y avait eu alors tant de bouleversements et de déplacements de livres, que beaucoup d'excellents ouvrages en étaient sortis incomplets. Pour leur conserver un peu de valeur^ il fallait songer à les compléter. De là, la création d'une vaste librairie spéciale de compUtagCy fondée vers 1798 par un vieux bouquiniste qui connaissait bien les livres et qui était l'ami du savant libraire Bleuet. Imaginez une vieille maison de la rue des Prêtres Saint-Germain-l'Auxerrois, toute remplie de livres anciens, parfaitement classés, parmi lesquels on retrouvait, à l'aide d'un catalogue par fiches, le volume isolé dont on avait besoin pour faire un exemplaire entier. Ce volume, il est vrai, coûtait souvent assez cher, mais beaucoup moins cher que n'eut coûté l'ouvrage qu'il venait compléter. On put ainsi rappareiller et rassortir une foule de bons livres et de livres rares, qui seraient allés, sans cela, disparaître dans le gouffre du vieux papier. Nous avons vu, il y a peu d'années, cette librairie de complitage^ bien amoindrie et bien appauvrie, parce qu'elle était devenue presque inutile et presque improductive, tomber dans le déddn et l'abandon, malgré les derniers efforts d'un intelligent et patient libraire M. Lécureux*.
* M. Alexandre Piedagnel, dans un travail iotéressant, publié chez Ed. Rc^veyre en 1878, et entièrement épuisé aujourd'hui, a retracé avec beaucoup de tact et d'à propos la vie du père Lécureux. — Voyez : Un bouquiniste parisien. Le Père Lécureux,
Mais une autre industrie était née, terrible et menançante, en face de cette librairie hospitalière qui ne demandait qu'à sauver du pilon les bons livres incomplets. Cette industrie n'était autre que l'équarissage des anciens livres. On sait quel est l'affreux et lucratif métier de l'équarisseur, qui dépèce les chevaux morts et qui ne fait pas de grâce aux chevaux blessés. Tout en est bon, quand le travail est bien fait, et un vieux cheval, habilement débité, écorché, taillé, misen pièces, rapporte à l'artiste équarisseur trois ou quatre fois autant qu'il le paie sur pied, mort ou vivant. Peau, crins , corne, os, rien n'est perdu, tout se revend en détail, à prix courant, et les horribles mélanges de viscères putréfiés, que les Êiuves du Jardin des Plantes repousseraient avec dégoût, servent à fabriquer de la colle-forte. Eh bien ! l'équarisseur de livres faisait son œuvre avec la même conscience : le vieux livre relié était également débité^ de telle sorte que tout ce qui le composait^ papier, carton, veau ou basane, planches on gravures, avait son usage déterminé et sa valeur spéciale. . Il faut dire, aussi, que cette fatale industrie destructive avait été créée, en quelque sorte, par une nouvelle exigence in* dustrielle, qui s'était produite, non dans la typographie ou la librairie, mais dans la cordonnerie pour dames*
Les dames, je me plais à le reconnaître, sont tout à fait innocentes de l'effroyable hécatombe de livres anciens qu'on a faite pour elles, à leur insu, pendant plus de viogt* cinq ans. Il ne faut en accuser que les maîtres cordonniers
précédé d'une étude sur les Joies du bibliophile, suivi d'une Lettre sur le commerce des ouvrages incomplets au XVIII^ siècle et d'un éloge dû livre, par* Alexandre Piedagnel. Frontispice à l'eau -forte, dessiné et gravé par Maxime Lalanne. Paris, Edouard Rouveyre, éditeur, 1878.
et surtout les féroces équarisseurs qui étaient leurs complices ou plutôt leurs agents provocateurs. Voici ce qui se passait dans le mystère de la cordonnerie. Le quartier qui forme le talon de la chaussure a besoin d'être fortifié par une doublure en cuir plus mince et plus rigide que celd de l'empeigne ; mais le pied délicat des femmes ne s'acomode pas de ce quartier dur et solide qui soutient le quartier d'un soulier d'homme. Les cordonniers avaient donc imaginé de doubler le quartier des chaussures de dames, avec de la peau de veau ou de mouton, déjà assouplie, qu'ils empruntaient à la reliure des vieux livres. Onvoitd'icirobjct principal du travail de l'équarisseur de vieux livres. Lespeaa% de veau ou de basane, détachées des reliures anciennes, étaient empilées, selon leur grandeur, et formaient des paquet^ plus ou moins volumineux qui se vendaient à la cordonnerie de Paris. Pendant vingt-cinq ans, ce commerce de vieille peausserie a causé Vimmolatim de deux à trois millions d^ volumes.
Les dénicheurs de bons livres anciens se souviennent encore du roi des équarisseurs, de cet honnête et farouche (juillet, qui avait ses magasins et son atelier sur le quai Saint-Michel, vis-à vis de la Morgue. Touchant voisinage! Cet ateher ressemblait à l'antre de Polyphème : on n'y voyait que vieilles reliures en lambeaux, livres écorchés ou déreliés, amas de vieux papiers, de gravures, de bouts de ficelle, détritus bibliographiques en tout genre. C'est là que trônait l'impassible (juillet, les bras nus, le couteau à la main, les reins ceints d'un tabUer de boucher. U passait sa vie à dépecer des livres et à en classer méthodiquement les débris. Si le livre privé de sa reliure lui semblait digne de quelque pitié, il ne le déchiquetait pas immédiatement : il le réser-
▼ait pour ses clients, libraires ou bouquineurs, qui venaient sans cesse passer en revue les lamentables dépouilles de réquarissage. Souvent le livre était sauvé et allait se rajeunir, en faisant peau neuve, chez le relieur. Mais une fois qu'il avait été condamné à mort par le dédain ou Toubli des acquéreurs ordinaires, il ne tardait pas à être mis en pièces et destiné à divers usages, selon la qualité du papier. Le papier fort, bien collé, des anciens livres, servait à faire des sacs pour les treilles; le petit papier, déformât in-8 et in-4, fournissait des sacs à l'épicerie ; le petit papier mou et spongieux, sans résistance et sans solidité, était fendu pour faire des canonnages. Qjie Dieu fasse paix à l'âme du bon et respectable Opillet, malgré les massacres de livres qu'il a si longtemps exécutés de sa propre main et non sans une affreuse jouissance! « Bon an, mal an, me disait-il un jour en riant dans sa barbe, je travaille plus de 50,000 volumes. Mais, ajoutait-il avec onction, je ménage les livres de piété, car je les vends toujours bien, et tout habillés. »
On ne doit pas oublier, que déjà, dans le 17* siècle, les livres qui ne s'étaient pas vendus chez le libraire se trouvaient inévitablement destinés à envelopper le sucre et le cannelle, comme dit Boileau, et une édition tout entière ne faisait qu'un saut quelquefois du libraire chez l'épicier. L'épicier a été, de tout temps, le fléau du livre imprimé, et on doit lui imputer la perte préméditée d'une panie des volumes anéantis, disparus, depuis le commencement du siècle. Combien de chefs-d'œuvre littéraires ont été roulés en cornets ! Les livres vendus au tas ou au poids allaient donc tout naturellement chez l'épicier. C'est là que les bouquinistes des quais s'approvisionnaient d'habitude, et le livre pouvait espérer de reprendre sa place dans une bibliothèque, lors-
qu'il venait à se montrer dans leurs boites en plein vent. D y restait, offert au passant, durant plusieurs mois , après lesquels, brûlé, raccorni par le soleil, mouillé, gâté par la pluie, il se voyait condamné en dernier ressort et sans appel, et le bouquiniste le livrait, en soupirant, au marchand de vieux papiers, qui l'envoyait à la fonte pour le transformer en papier d'emballage ou en carton. Il faut estimer à plus de vingt mille volumes par année le nombre des malheureuses victimes de cette triste métamorphose.
P. L. Jacob, biUiû^le.
(A suivre).
Q.UELQ.UES NOTES