PAR RACINE
uisque le vent souffle aux éditions originales, tout ce qui peut servir à jeter un peu de lumière sur leur authenticité présente un certain intérêt. Aussi nous ne manquerons pas d'informer nos lecteurs de nos découvertes à ce sujet.
Voici, par exemple, la première édition de h Thèdre de Racine qui a toujours été décrite ainsi, par Brunet et les autres bibliographes :
Phèdre et Hippolyte, tragédie par M. Racine. Paris y Claude Barbin^ ou Jean Ribou, 1677, — in-12 de 5 flF. et 74 pages. Privilège accordé au sieur Racine, trésorier de France en la généralité de Moulins, le 11 février 1677; achevé d'imprimer le 15 mai.(Voy. Brunet, Manuel du libraire^ tom. IV, col. 1082.)
Or, il existe sous la même date et avec le même titre, une autre édition de Phèdre, composée de 6 ff. prélim., y compris
la figure frontispice (que Brunet a oubliée) et 78 pages. Cette édition est de la plus insigne rareté ; pour ma part, je n'en connais que deux exemplaires. J'ai trouvé l'un vers la fin de Tannée dernière, l'autre il y a quelques semaines. On m'en a cité un ou deux autres, et c'est tout ce que l'on connaît jusqu'ici. Comme il s'est élevé depuis quelque temps parmi les amateurs une assez sérieuse discussion sur la priorité de l'une de ces éditions, je vais établir les principales différences qui les distinguent.
Pour être concis, je désignerai la plus rare, celle que l'on essaye maintenant de faire adopter pour Toriginale, Tédition en 78 pages, sous le nom d'édition J, et j'appellerai l'édition en 74 pages, décrite par Brunet, édition B.
Le titre, le firontispice, la préface, le privilège et la liste des acteurs sont exactement semblables dans les deux éditions (sauf les modifications de signatures dont il est question ci-après). Les fleurons sont aussi les mêmes, excepté en tête de la scène 11 du 11® acte et en tête de la scène v du 111° acte. Mais ils sont plus accentués et le tirage en est plus noir dans l'édition A.
Les signatures sont différentes. Dans l'éditionen 78 pages, la signature A commence avec le texte de la pièce, à la page qui suit la liste des acteurs. Les 6 feuillets qui précèdent forment le cahier signé A, dans lequel la gravure compte comme i" feuillet. Dans l'édition en 74 pages, le cahier A commence au titre; de sorte que dans cette dernière le feuillet du début de la pièce est le 6« du cahier A. La gravure ne compte pas dans les signatures.
La disposition du texte commence à être différente à partir de la page 8. Dans l'édition fi, les lignes deviennent plus serrées. Ainsi la strophe d'ŒnonCy qui contient 7 vers.
se termine au bas de la page 8 dans l'édition JB, tandis que dans l'autre les deux derniers vers sont reportés en haut de la page 9. Et ainsi de suite jusqu'à la fin, le texte devenant de plus en plus compacte dans l'édition B.
A la fin du i®^ acte, page 19 de l'édition A, se trouve un gros fleuron que l'on voit aussi sur plusieurs autres ouvrages publiés par Claude Barbin, notamment sur les titres des Œuvres de 'Racine^ édition de 1676. Ce fleuron n'existe pas dans l'édition J?, et le f" acte finit à la page 17. — Un autre fleuron est placé à la fin de la scène v du ii* acte de l'édition A; il n'y en a pas à cette place dans l'édition B.
Autre remarque très-importante :
La strophe onzième de la scène v du 11* acte (page 32 dans l'une et page 29 dans l'autre), la fameuse déclaration
de Phèdre : « Ouy, prince^ je languis ^ » est précédée par
erreur du mot Hippolyte, au lieu du mot Phèdre, dans l'édition J?, de sorte que ce mot se répète en tête de deux strophes consécutives.. L'édition A ne contient pas cette faute.
On remarque aussi quelques différences dans l'orthographe des mots. Par exemple, au dernier vers de la strophe qui précède celle dont je viens de parler et qui commence ainsi : (Hippolyte), «/^ voy de vostre amour... » le mot toujours est écrit tousjours dans Tédition A, et toujours dans l'édition B. — A Tavant-dernière strophe de la même scène trentième vers (édition A), on lit : « Venge-toy^ punymoy... » Dans l'édition B c'est écrit puni-moy.
La disposition du texte redevient la même, page pour page et ligne pour ligne, dans les deux éditions, à partir de la scène v du if acte; seule, la pagination diffère.
On trouve quelquefois rédition B avec un faux titre remplaçant le titre ordinaire, à la suite de l'édition de 1676, des Œuvres de Racine, On n'y trouve jamais l'édition A qu'avec le grand titre.
Il serait trop long de rapporter ici les motifs allégués par divers amateurs en faveur de la priorité de Tune ou de l'autre de ces éditions. Je ne citerai que deux lignes, pour établir la provenance du premier exemplaire dont j'ai parlé plus haut (édition A). L'amateur qui me l'a envoyé habite la Pologne, et en m'expédiant Phèdre avec d'autres livres, il m'a écrit : « Je vous recommande particulièrement cette pièce, qui est l'édition originale, et provient de la bibliothèque de Jean Sobieski, roi de Pologne. Ce prince recevait directement de Paris, aussitôt qu'elles paraissaient, toutes les pièces des grands auteurs français. Il est évident qu'on lui a envoyé une première et noil une seconde édition de Phèdre et Hippolyte. »
Ce curieux exemplaire, encore revêtu de sa première reliure en veau, et parfaitement conservé, se trouve aujourd'hui dans la précieuse bibliothèque de M. Eugène Paillet. L'autre appartient à M. Aug. Fontaine.
J'espère un jour revenir sur ce sujet et pouvoir donner une aflSrmation à mes lecteurs sur la préférence que l'on doit accorder à l'une ou l'autre de ces éditions.
ASMODÉE