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DES LIVRES

Dans le compte rendu d*un journal belge dont le titre nous échappe^ un critique anonyme, parlant des « Opuscules de S. Van de Weyer, » écrivait ceci : « Un proverbe dit, non sans raison : Rien ne réussit comme le succès! » — Sans doute, et cela est juste. Un succès donne confiance dans celui qui Ta obtenu, c'est ainsi qu'il en amène d'autres. On soutient ceux qui réussissent parce que Ton a foi dans leur habileté.

Curieux de connaître l'ouvrage à propos duquel étaient faites ces sages réflexions, et grâce à l'obligeance de M. B..., un des bibliophiles érudits de la Grande-Bretagne, il nous a été permis de posséder un exemplaire de cet intéressant travail, qui forme 4 volumes in-S**, et est intitulé; CJxfix d'opuscules philosophiques, historiques y politiques et littéraires de Sylvain Van de Weyer, Précédés d'un avant-propos de V éditeur, Londres, Turhnerand C^, iSôj-iSyS» Est-il besoin de dire, en voyant le goût avec lequel cette publication est faite, que M. Octave Delepierre n'y est pas étranger?

Parmi les articles de critique littéraire qui se trouvent dans ce CIjoix d* opuscules ?\\ en est un, entre tous, que nous croyons devoir reproduire.

Il constate d'une étude sérieuse et est, comme le dit M. Van de Weyer, le résultat d'une expérience personnelle. Ed. R.

L n'est personne à qui il ne soit arrivé de réfléchir, au sein de ses travaux et de ses étucfes, sur la prodigieuse quantité de livres qui s'écrivent, s'impriment et se vendent dans les quatre parties du monde. Quand ces réflexions

nous prennent et s'emparent de nous^ il est rare qu'elles ne nous fassent pas de mal : dans notre insatiable curiosité et dans cette ardeur avide qui enflamme quiconque aime la science avec passion (et c'est comme cela qu'il faut l'aimer), nous voudrions tout embrasser, tout approfondir, et parcourir, en homme qui possède la carte générale de nos connaissances, les découvertes contemporaines dans les vastes régions de la science. Mais, à la vue de ces masses effrayantes de volumes de tous les formats et dans toutes les langues, nous sentons notre ardeur tiédir; notre courage fléchit, le découragement nous prend, et nous laissons échapper d'inutiles plaintes sur la faiblesse de l'homme et la brièveté de son existence. Souvent alors, dans notre dépit, nos pensées amères prennent une autre direction : c'est sur les Uvres eux-mêmes que se portent nos regards et nous les interrogeons avec sévérité, nous leur demandons ce qu'ils sont venus faire au monde, s'ils ont apporté quelque richesse nouvelle à la somme de notre savoir; et, il faut en convenir, il en est peu qui répondent à notre attente; il en est peu qui résistent à ce sévère examen, et qui nous récompensent, pour l'acquisition de quelque idée nouvelle, du temps que nous leur avons consacré. Nous le regrettons vivement, ce temps; nous en déplorons la perte: et telle est cependant la force des choses et la nécessité de notre position^ que tous les jours, que nous le voulions ou ne le voulions point, nous sommes condamnés à en perdre de nouveau. Heureux encore si ce que nous Hsons servait du moins à nous rappeler ce quQ nous savons! mais non : nous autres, hommes modernes, nous sommes obligés, à moins de consentir à paraître et à rester étrangers au mouvement qui nous entraîne, à ce qui fait le sujet de tous les écrits et de

-6s toutes les conversions, à dévorer^ par an, un nombre considérable de volumes, qui ne laissent pas plus de traces dans notre esprit que n'en laisse sur notre palais le mets que nous avons savouré la veille.

Il n'est pas que vous n'ayez souvent rencontré dans le monde des hommes dominés du besoin de. parler (maladie générale et sans remède), malheureusement doués d'une stérile abondance de paroles, et qui, dans un langage terne, lâche, sans couleur, sans originalité, sans vie, comme tout ce qui n'est pas le produit spontané de nous-mêmes et de nos propres pensées, s'en vont répétant imperturbablement les lieux communs les plus usés, ou des idées qui ne, sont point à eux et qu'ils ont maladroitement empruntées à droite et à gauche. Toutes ces pièces d'emprunt et de rapport font le plus plat et le plus ennuyeux ensemble, une lourde et mauvaise marqueterie, une mosaïque ridicule qui vous dégoûterait de la parole même. Et cependant, la poli^ tesse, l'usage, votre position dans le monde, tout vous fait un devoir de l'écouter, comme si ce qu'ils disent était neuf, solide, original, ou frappé au coin du bon goût et du bon sens. N'esft-ce pas là le tableau fidèle de ce que nous sommes forcés de faire à l'égard des mille et une productions modernes qui encombrent nos bibliothèques et nous ravissent un temps précieux que, sans elles, nous eussions consacré à quelque étude sérieuse et utile? Grâce à l'activité de la littérature industrielle, le nombre de ces Uvres devient aussi considérable que Test dans le monde celui des hommes qui n'ont aucune idée qui leur appartienne en propre; mais quand on est de ce monde, il faut lire les uns, comme il faut écouter les autres.

Or, la funeste influence qu'exerce sur nous cette dure et

inévitable nécessité est plus grande qu'on ne le croirait à la première vue. Ce que notre intelligence y perd en force et en étendue ne saurait s'apprécier. En éparpillant ainsi nos forces, nous les diminuons inévitablement; et ce que notre esprit pourrait avoir d'originalité s'efface et s'anéantit par le commerce habituel avec ces livres maigres et décharnés, comme, dans le commerce des âmes faibles et craintives, le caractère s'aplatit insensiblement et tombe dans une déses pérante pusillanimité. Il faudrait, à nos palais un peu blasés, des mets savoureux et fortement épicés; et tout ce qu'on nous présente est fade et sans goût. Il nous faudrait plus que jamais des pensées fortes et viriles; et nous sommes condamnés à nous éclairer aux pâles reflets d'idées mille fois rebattues. Notre style même finit par s'énerver, et par s'empreindre de quelque chose de traînant et de mou, que nous sommes convenus d'appeler élégance, pour nous en dissimuler à nous-mêmes toute la nullité. Enfin, nous contractons l'habitude de lire sans goût, sans suite, sans attention; de lire du pouce et des yeux, comme l'on dit, de laisser dormir notre esprit, qui n'est déjà que trop passif, même dans la lecture d'un bon livre, parce qu'il ne rencontre rien de piquant qui le réveille, rien de neuf ou de profond qui stimule son activité.

Veut-on rechercher les causes de la supériorité des anciens sur les modernes, de ces anciens à qui l'on ne peut contester une vigueur de pensée et d'expression dont nous sommes si loin d'approcher? Je n'en demande pas d'autre que celle-ci : c'est qu'ils avaient peu de livres, et que nous en avons trop; qu'en ayant peu, ils les faisaient meilleurs; que, lisant moins, ils lisaient mieux, et pensaient plus; et que leur attention n'était

pas continuellement distraite et accablée, comme la nôtre, sous le poids de mille publications légères, poésies légères, prose légère y romans, mémoires, vaudevilles, mélodrames, contes, histoires, fort utiles sans doute à qui les imprime et les vend, auxquels il n'est ni possible ni permis peut-être de rester étrangers, mais qui encombrent et obstruent la route du vrai savoir, et nous font paraître pauvres, au milieu de toutes nos richesses. Il est difficile de marcher d'un pas ferme et assuré, et d'arriver bien loin, quand on est obligé de s'arrêter devant chaque brin d'herbe, et de lui accorder un moment d'attention : veut-on savoir ce qui, grâce à la multiplicité des livres, distingue les temps anciens des modernes? C'est qu'il y avait un petit nombre d'esprits d'élite, d'âmes fortes et grandes, qui avaient un caractère, une physionomie, des pensées, un style à eux; et qu'aujourd'hui nous avons tous un certain vernis, une légère teinture de connaissances qui circulent sans cesse autour de nous, et qui, si elles ne jettent pas de profondes racines chez tous, laissent toujours quelque chose après elles; il y a enfin chez nous, uii fond général et commun, et tout le monde, à quelques rares exceptions près, a presque les idées et le style de tout le monde. C'est que, d'un autre côté, les anciens étudiaient et réfléchissaient plus pour eux, et nous plus pour les autres : ils voulaient être, nous voulons paraître. Chez eux, point d'industrie littéraire, point de spéculations intellectus-commerciales : ils n^écrivaient que lorsqu'ils avaient du bon, du neuf, de l'utile à dire. Chez nous, aucune de ces conditions n'étant requise, à peine échappés de l'école, et avant d'avoir eu le temps de réfléchir, nous écrivons sur tout et décidons de tout. Là, écrire était un art; ici, c'est un métier. Alors, après vingt

ans de méditations, les plus fortes têtes produisaient un petit livret; aujourd'hui, au bout de quelques années de pratique^ nos célébrités contemporaines se trouvent à la tête de trente et plus de volumes.

Si je voulais appuyer tout cela de preuves et d'exemples, ils ne me manqueraient pas. Je dirais, pour ne fixer l'attention que sur ce point, que la décadence de la littérature romaine date de l'époque où les livres se multipliaient de toutes parts, et où les copistes suffisaient à peine aux nombreuses transcriptions de manuscrits. C'est alors que Pline et Sénèque s'écriaient déjà : Non multUy sed multurriy c'est-à-dire, lisez beaucoup peu de livres. Qu'auraient-ils dit, de nos jours, bon Dieu ! à la vue de la prodigieuse activité des plumes et des presses? Et combien leurs craintes et leurs avertissements n'eussent-ils pas redoublé, s'ils avaient pu prévoir l'existence de nos journaux quotidiens, hebdomadaires, mensuels, annuels, de ces Revues; Magasins, Bibliothèques, où notre paresse dierche et trouve, à moins de frais et dans le plus petit espace de temps possible, des jugements tout faits, dont notre vanité et notre amour-propre s'emparent et se parent, avides que nous sommes, en tout et sur tout, de faire les entendus et de trancher du capable !

Je m'empresse cependant de le dire, de crainte que l'on ne s'y trompe et que l'on ne se méprenne sur mes intentions .-toutes ces choses ont leur bon côté, et, prises comme elles doivent l'être, sont éminemment utiles. Je suis si peu l'ennemi du grand nombre de livres, que je crois et affirme que, pour être quelque chose dans une branche quelconque des connaissances humaines, il ne suffit plus de se borner aux productions d'un seul pays : qu'il faut embrasser dans ses études l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Angleterre, etc.,

et que l'homme qui veut avoir une vue complète et profonde du sujet qu'il traite doit appliquer aux livres ce que Beaumarchais disait de Tamour : Trop rCest pas mime assez. Tout ce que j'ai voulu dire, et c'est le résultat d'une expérience personnelle, c'est que nos forces s'épuisent et qu'une grande partie de notre vie s'use et se consume à lire et à faire des riens; qu'au milieu de ce débordement d'écrits de tout genre et de toute couleur, ou plutôt sans genre et sans couleur, force est, à qui ne veut ni s'énerver ni s'étourdir, de se faire un choix sévère de livres substantiels et d'élite, auxquels il revienne sans cesse; que c'est ainsi qu'il pourra retremper son esprit, et lui offrir une nourriture saine et solide, qui lui conserve de la jeunesse et de la vigueur. Et* comme, lorsqu'on a l'air de soutenir un paradoxe, il est bon de s'appuyer de quelque imposante autorité, je dirai, avec Bacon, en ajoutant que cela est beaucoup plus vrai de notre temps que ce ne l'était du sien, que « si l'on considère d'un peu près cette prétendue variété de connaissances que l'on croit répandue dans les livres, production dont les arts et les sciences sont si. fiers, qu'y trouve-t-on? D'étemelles répétitions de la même chose, tout au plus un peu diversifiée par la manière de la traiter, mais dont l'invention s'était saisie depuis longtemps; en sorte que cette abondance, qu'on croyait au premier coup d'œil y voir, se réduit, tout examiné, à bien peu de chose. »

Van de Weyer.

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