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LES ANNOTATIONS DE TOUT LE MONDE

Rarement an livre peut échapper à toutes les critiques et enlever tous les suffrages de ses lecteurs.

ERTAiNS spectateurs de drames à sensations manifestent leurs émotions par des ondulations de tête, par des cris, des râles, des sanglots étouffés, des expressions de visages sinistres, dignes des Fantaisies de Goya. Ils ne tiennent pas en place, ils sautent, trépignent, battent des mains, s'écarquillent les yeux, et, dans le délire de leur passion, ils adressent au traître qui se promène sur la scène comme une panthère en cage, des anathèmes solennels, des : ah ! misérable ! ah ! lâche ! ah ! bandit ! vil calomniateur ! monstre infâme ! Tandis que vers le dénouement, ils comblent de leurs bénédictions touchantes le terre-neuve courageux et humain qui punit le vice pour récompenser la vertu malheureuse. — Ces spectateurs que bouleversent des sensations si jfranches et si vives, sont ceux-là même qu'un terme d'argot caractérise sous la dénomination de Gobeurs, Il existe des lecteurs d'un tempérament analogue, des Gobeurs de Livres — d'une variété aussi grande, mais moins gracieuse

que celles des dahlias ou des roses, — qui éprouvent Tinvincible besoin de traduire niaisement, ou spirituellement, les impressions bonnes ou mauvaises qu'ils ressentent à certains passages d'un livre. — Ces naïfs et grotesques disciples de Brossette, d'Aimé-Martin et de Berriat Saint-Prix prétendent réfuter un ouvrage, conmiesi un beau jour l'exemplaire qu'ils maculent devait tomber entre les mains de son auteur.

C'est là une monomanie qui semble conmiune aux bibliophobes présents et passés, à cette différence près, que les scolies manuscrites signées par des Josias Mercier, par des Muret, par des François Guiet, par des Ménage, des Balzac, des Furetière, par des génies tels que Corneille et Racine, J.-J. Rousseau et Voltaire ; par des conmientateurs légers, spirituels et charmants comme Jamet le Jeune, sont d'un intérêt puissant, d'une utilité incontestable et incontestée, d'un charme qui ne fait qu'ajouter une valeur inappréciable aux volumes qu'elles enrichissent. De pareilles annotations donneraient matière à un ouvrage de singularités digne de tenter la science d'un Bibliophile Jacob ou l'érudition d'un Gustave Brunet, et le bon Nodier, ce chercheur çxquis, avoue lui-même qu'il eut traité avec joie un chapitre de bibUologie fort curieux à intituler : Des hommes célèbres qui ont signé ou annoté leurs livres, *

Pour conduire à bien une telle œuvre, il faut avoir immensément voyagé à travers la vie et les livres; avoir beaucoup retenu, beaucoup noté et surtout beaucoup paginé toutes ces victimes vagabondes qui échouent malheureusement sur les quais et mendient notre hospitalité, car c'est

* Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, 1829, in-8<», p. 46.

le plus souvent sous les haillons des bouquins de la boîte à quatre sols que se découvrent les plus précieuses annotations manuscrites. Aussi, hâtons-nous de l'avouer, notre but n'est pas de voir les choses d'aussi haut; nos reins sont trop jeunes pour une entreprise de ce genre et nous consignerons simplement quelques types d'annotateurs modernes qui se rencontrent aisément.

A l'écriture seule, on reconnaît l'esprit et le naturel du lecteur — : l'annotateur bilieux blâme avec outrecuidance ; il met des accolades à des chapitres entiers avec ces mots courroucés écrits dans la marge en pattes de mouches menues et sautillantes : Idiot ! faux ! stupide ! — le livre ainsi annoté avec rage est le plus souvent coupé d'une main fébrile et colère, si nous en prenons à témoins les pages meurtries qui ont des barbes affreuses.

A l'écriture fine, archaïque et zélée, on reconnaît ou plutôt on devine le scoliaste, qui, avec une patience laborieuse et un soin jaloux, relève les lettres tombées à l'impression, corrige les errata du texte, les petites vétilles du style et les mots trop souvent répétés. — C'est ainsi que sur un exemplaire du roman de Jacqms qui est cependant l'incarnation de la stoïcité,un scoliaste semble faire (en marge) un crime à George Sand de s'être servie on:(e fois I iu mot stoïque dans son ouvrage.

L'annotateur Prudhomme — car il existe — possède la calligraphie magistrale du professeur d'écriture, — les lettres initiales de chaque chapitre sont ordinairement chargées d'arabesques de sa propre main, et les notes marginales ont une prétention de critique gonflée d'importance. — Nous ne citerons qu'un exemple, relevé sur un volume des Impressions de voyage d'Alexandre Dumas (tom IV, p. 289).

— Après avoir biflfé deux pages que l'auteur consacrait au Duc d'Orléans, notre Prudhonune, trouvant le qualificatif de Rai de France^ appliqué à Louis-Philippe, s'empressa de le barrer, et, ajoutant un 5 à Dett wnais à France^ il s'écrie superbement et magnifiquement, croyant donner une leçon très-sévère à l'auteur: Roi des Français, Monsieur Dumas l — n'est-ce pas typique ?

L'ecclésiastique, et bien plus, le fanatique religieux, ont une grande tendance à l'annotation : la plume imbue d'encre bleue ou le crayon finement taillé tracent des caractères un peu âgés mais fermement conduits ; c'est surtout sur les romans qui ont eu leur quart d'heure de célébrité, aux passages scabreux où la femme s'abandonne et renonce à sa foi, à son honneur, à ses plus chères croyances, pour se livrer tout entière à son amour, c'est principalement aux chapitres vigoureux, piquants et passionnés que la note intervient terrible, implacable et vengeresse : Et Dieu ? disent ces lignes fiévreuses, et la Religion? et les principes du Devoir ? Malheureuse I que faites vous ? et Demain 11

Un numéro de la Revue Britannique (janvier-février 1836), nous fournira un exemple curieux d'annotation ecclésiastique. — En marge d'un article sur Erasme et son Epoque extrait du Fraser* s Magasine^ et en regard de cette phrase : « Chez Luther au contraire, quelle grossière véhémence, quelle puissance du sang et de la chair, quelle force colossale, quelle sympathie populaire !

Cette annotation se trouve :

Et vous croyex, que c'eût été un tel homme que le Dieu des Chrétiens eut choisi pour réformer son ouvrage 1

L'Anglaise fine et déUée trahit le Bas bleu. Le volume est alors vierge de toute autre empreinte; on sent que des

doigts blancs et rosçs ont frémi sur le vélin — le Bas-bleu contrairement au fanatique cité plus haut a toutes les indulgences ; son âme généreuse comprend et excuse les fautes de son sexe, elle recèle des trésors de bonté pour la femme qui tombe ou qui s'aflFaisse, et toute son aigreur s'épanche sur le Don Juan perfide, sur le séducteur pervers et mensonger. Les notes courent rapides et serrées en marge des périodes chaudes et langoureuses; nous aurions trop de citations à faire et nous nous abstiendrons... sagement.

L'annotateur puéril, sceptique et persifleur ; L'annotateur Desgenais est le plus nombreux* Il crayonne au-dessous des titres, fait des jeux de mots partout et ne respecte rien. — Sous le faux-titre du Fa Diè:(e d'Alphonse Karr il écrira : Fadaise; il mettra cette épigraphe, ce Cave canem^ sur le premier volume venu : « Lecteur prends garde de mourir. » A moitié chemin de sa lecture, il griffonnera en baillant : « Jusqu'ici je ne vois rien de bien intéressant , » au mot fin, il paraphera avec joie ce trait : Redeo ad vitam. C'est ce même farceur qui étale au milieu d'un blanc de page : Ici mon esprit se repose. — L'écriture de cet annotateur queue-rouge est généralement lourde et décèle la main d'un employé de bureau ou d'un clerc d'huissier à court d'expéditions et de papier timbré.

Nous n'en finirions pas si nous vouUons placer ici les diflFérentes physionomies de lecteurs écrivassiers. — - Il nous faudrait parler des scoUes politiques passionnantes et acerbes où l'opinion de l'un réfiite l'opinion de l'autre ; nous aurions à nous étendre sur les grammairiens, sur les annotateurs des annotateurs et surtout sur les plus terribles, les plus farouches, les plus bibliophages entre tous, sur les pédants Latinistes et les quinteux Hellenestes, qui, ne voyant

rien de nonvesLU Sub Jove, entassent les notes sur les notes, citent tour à tour, Martial, Juvénal, Plante ou Térence, Anacréon et Théocrite, Plutarque et Cicéron, Hérodote et Saint-Ambroise avec une autorité, une persévérance et un entrain du diable dont ils sont possédés.

Mentionnons encore cependant cette classe de gens qui écrivent leurs noms sur tous les monuments, ces vaniteux de la possession qui signent ces lignes solennels sur les exemplaires qu'ils possèdent : J'appartiens à M*** ou : Ce Livre est à moi.., un tel, — La vanité est seule conseillère, et cela est si vrai que J.-A. de Thou lui-même signait son nom sur le titre des volumes qui n'étaient pas reliés à ses armes.

La plupart de ces livres ainsi annotés, critiqués, commentés et applaudis, ont pour nous un grand intérêt; c'est une sorte d'édition t^^ntTTWw très-précieuse, très-piquante, et d'un autre côté, disons-le, nous avons rencontré quelquefois dès phrases soulignées naïvement comme : « Je t'aime, je t'aime de toute mon âm^, ,..à toi pour la vie, » et sur ces tristes volumes maculés, dont les marges sont rougies par la pression des doigts, devant ces déclarations d'amour timides dans leur hardiesse ; devant cet endroit où- tant de lecteurs et de lectrices se sont pris sans doute à rêver, nous sommes restés de longues heures à échafauder et bâtir des romans dont les péripéties nous ont plongé dans des jouissances plus vives que la lecture même de l'ouvrage où ces mots passionnés se trouvaient manuscrits.

Octave UzANNE.

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