LES MANUSCRITS DU XVHI^ SIÈCLE
E livre occupe dans nos mœurs intellectuelles une place importante, une place qui grandit de jour en jour; on peut le considérer comme le riioteur le plus puissant de la civilisation. Le livre est partout chez lui, chez le rentier, chez le désœuvré, chez le philosophe; les hommes d'Etat, les ministres, les amateurs, les bibliophiles, se le disputent, et quelle véritable course au clocher, quand il s'agit d'une édition originale ! Il n'est pas rare de voir un livre atteindre une somme fabuleuse*, réservée autrefois aux œuvres d'art, le marbre, la toile ou le bronze; il marche aujourd'hui de pair avec les plus remarquables productions du génie humain dans les arts plastiques. Le Uvre a conquis une large place au soleil; ce n'est que justice, après les immenses services rendus aux intelligences et aux institutions. Le Uvre est une autorité avec laquelle il faut compter; c'est, en
* La Biblia sacra latina^ de Gutemberg et Fust , exemplaire peau de vélin en deux, volumes, adjugée 85,ooo francs à un libraire de Lx)ndres, lors de la vente Perkins,en 1873. Beau livre et beUe somme.
somme, une tjrramiie fort respectable. Cette victoire, chose rare, n'a pas fait couler de larmes.
Au xvra* siècle le livre eût de la vogue, un agréable laisser-passer dans les salons, dans les couloirs du Parlement, dans les cabinets d'esprit, dans les ruelles en crédit, soit à Versailles, soit à Paris où M** GeofFrin, de Lespinasse, de Tencin, Du DefFant, l'élégante Madame de Prie, Mademoiselle Chausseraye, Mesdames de Gesvres et de Châtillon, la princesse Palatine, mère du régent de France, la duchesse de Berry et ses frivoles amies de plaisir, tenaient le haut du pavé et dictaient à la conversation des mots d'ordre qui ne furent jamais récusés.
Il faut cependant le dire, à ce moment le prestige du livre fut contrebalancé par une haute nouveauté, une forte attraction, un trompe-l'œil puissant, — nous voulons dire les brochurettes et les feuilles volantes de ruelles. Là fiit l'ennemi du livre, un ennemi d'autant plus redoutable qu'il se montrait pour ainsi dire tout à fait insaisissable ; mobile comme l'esprit d'alors, déUé comme une joUe femme de la Régence, ami de l'autorité par ses sourires et ses compromissions, un ensemble de séductions contre lequel venait s'émousser le bon sens gaulois.
Les dames de grand ton et les petites dames de la galanterie avaient coutume de faire ou de défaire la fortune d'un livre : malheur au pauvre diable d'auteur, s'il n'avait pas sacrifié au dada du jour, à la favorite en titre, au caprice courant ! Une nuée de satiriques en jupons s'abattait sur
l'ouvrage, et la dévastation ne laissait rien à désirer. La femme, arbitre souverain de l'élégance du costume et de l'élégance de la phrase, qu'elle appartint au rh3rthme ou à la prose, qu'elle révélât les secrets de cour ou qu'elle tonnât contre les abus, qu'elle fut grave ou légère, qu'elle ^int de la rue ou de l'Académie, — la femme, disons-nous, mettait un auteur au sommet de la faveur, ou broyait son nom, selon la sensation laissée par son esprit ; — une sensation aiguë, ce quelque chose de presque indéfinissable, même en physiologie, et l'auteur endurait le suppUce de la couronne d'épines.
Les Sottisiers, toujours aux ordres de la femme pendant tout le xvra* siècle, lui décochaient les flèches les plus enfiellées ; — la couronne de roses ceignait les fronts des poètes amoureux de la femme, soutenant son empire, relevant son prestige et faisant fumer pour elle l'encens de Paphos et de l'Olympe.
Un moment vint néanmoins où les Sottisiers rompirent ou parurent rompre avec la femme : ce fut celui où leurs attaques allèrent jusqu'au trône, sur les marches du trône, les dernières marches seulement, et flagellèrent sans pitié les reines de la main gauche, les sœurs de Maillé, la fille Poisson, depuis marquise de Pompadour, et Jeanne Béqus, dite Quantiny, depuis comtesse du Barry; — mais ces attaques du Ubelle eurent encore pour instigateurs des femmes, et pas celles du commun, il est facile de le comprendre. Toute la curiosité du xvm* se porta sur ces
revirements de la faveur, sur ces tournois de la méchanceté féminine, sur ces diatrides condensées dans un couplet de ruelle, dans une phrase de boudoir, armes de précision avec lesquelles cette société sur le déclin se faisait une guerre terrible, guerre souvent racontée, avec un bonheur d'expression remarquable, dans les documents manuscrits qui nous viennent de cette époque haineuse et légère. — On le voit, le livre eut un dangereux ennemi, la femme, servie par sa beauté, son éloquence naturelle, une autre éloquence beaucoup plus entraînante, celle des baisers et des larmes, tout le prestige qui s'attache à la fille d'Eve. Le livre, combattu avec acharnement et avec des armes si inégales, vainquit ses nombreux adversaires dans les dernières années de Louis XV, quand les problèmes sociaux occupèrent à la fois les presses et les intelligences de la France et de l'étranger.
Dans cette guerre au livre, qui eût ses armistices et ses traités de paix, la femme du xvni^ se montra frivole, passionnée, rieuse, méchante, ondoyante et diverse ; elle fut la femme prise sur le vif, dans l'improvisation, le premier jet de sa nature ; — et l'on peut à bon droit lui appliquer ces beaux vers d'Ovide, faussement attribués à Juvénal :
... Sipossem, sanior essem.
Sed trahit invitamrnova vis, aliudque cupido Mens aliud suadet ; video meliora, proboque Détériora seqiwr...,.
C'est à la Médée d'Euripide qu'Ovide fait dire : « Si je pouvais, je serais moins insensée; mais une force inconnue m'entraîne malgré moi, la raison me conseille une chose , la passion m'entraîne vers une autre, »
N'est-ce pas là non-seulement la femme vivace et curieuse du siècle dernier, mais la femme de tous les siècles ? Attaqué par la femme, le livre se fit pamphlétaire, discoureur, puis il devint philosophe, la gravité entra dans son évolution finale, le siècle l'y suivit ; la femme elle-même, rendant les armes à la royauté de l'esprit, reconnut son erreur, la confessa publiquement et servit les intérêts de son adversaire plus heureux.
Que de manuscrits, ignorés encore, attestent cette lutte entre la page imprimée et les bavardages de salon ! Qiie de manuscrits, jetés dans la circulation pour soutenir une thèse ou pour accréditer une calomnie, sont entre les mains de gens profanes qui n'en soupçonnent pas l'immense valeur pour l'étude des mœurs, pour la révélation des troubles du cœur, pour la formation d'une vaste synthèse philosophique ! Ces manuscrits, recherchés avec patience parles bibliophiles, pourraient éclairer la marche de la civilisation et rendre plus lumineuse l'histoire intime du xviii^ siècle.
Nos lecteurs ont compris, dès les premiers mots de ce travail, que nous visons tout particulièrement les manuscrits de ruelle, les originaux de ces méchancetés qui s'imprimaient en Hollande, en Angleterre, en Allemagne, et qui revenaient à Versailles sous la forme de Gazette, esprit ailé s'il en fût,
esprit démoniaque soufflé par les femmes, par leurs colères, leurs caprices, leurs rancunes, ces mille et une choses qui ne pardonnent pas, qui s'aigrissent et se condensent dans une pointe mortelle.
Q.ui nous rendra ces manuscrits ? Qui nous mènera à la porte de ce trésor d'un autre siècle? Qui prononcera le Sésame, ouvre-toi, nécessaire à l'admission dans ce sanctuaire féminin ? — Certes, beaucoup de personnes peuvent rendre aux lettres, à l'analyse, à l'histoire, ce service que nous réclamons; un peu de bonne volonté, le souci des néces- ' sites littéraires et philosophiques, l'amour profond du passé, et l'on ne pourra plus dire avec notre immortel Molière que le chemin est long du projet à la chose; ajoutons, en atténuant cette déclaration autant que possible, que ce mauvais vouloir serait coupable. Nous ne voulons pas y croire.
Dans la seconde partie du xvm® siècle, en 1759, Caracioli, luttait déjà avec des armes très-légères, bulles d'esprit qui s'envolaient dans les boudoirs des petits-maîtres et des élégantes, contre l'envahissement des Gazettes, véritables papiers publics que l'on ne peut mieux comparer qu'à nos feuilles quotidiennes ; — les Gazettes s'imprimaient bien à l'étranger, nous en convenons; mais leur inspiration était ou versaillaise, ou parisienne, toujours française pour trancher le mot ; ce caractère étranger est dû aux tracasseries policières de l'époque, aux soucis du monarque et du ministre, car Louis XIV attachait de l'importance, trop
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d'importance même, à ces piqûres d'abeilles. Bien avant la fin du siècle, le comte de Maurepas, un illustre buUetiniste, quoique personnage de cour et de ministère, enverra, lui aussi, ses productions légères, satiriques et burlesques, aux feuilles de Hollande; le duc de Richelieu suivra cet exemple; la police poursuivra les Gazettes, les saisira, molestera les auteurs dénoncés, mais son autorité ne pourra rien contre les chefs du mouvement, contre Choiseul, contre sa sœur, spirituelle et vindicative, qui n'aspirait à rien moins qu'à recueillir la succession de M°*^ de Pompadour, — contre l'âme des rimeurs de Cour, de Maurepas et l'âme des petitssoupers de Louis XV, ce Richelieu plein de rancunes et d'élégances.
Voici la boutade de Caracioli : « Mais que de folie, « dira-t-on ! et l'on aura raison. Le livre à la mode ne « répondroit point à son titre, s'il ne prêchait que la sagesse; « car la mode est d'être fou. On me critiquera, sans doute, « ainsi que l'imprimeur; et c'est ce que nous demandons. « Je serois bien fâché que mon ouvrage eût l'approbation « de nos Aristarques, qui ne savent que compiler, piller, « mordre et ennuyer : * cependant, si leurs livrets « périodiques, qui sont la ressource des ignorants, prenaient
*En 1759 comme en 1878, il se rencontrait de frivoles ouvriers de la pensée qui ne craignaient pas de mêler un peu de satire aux gauloiseries les plus accentuées ; le passage que nous relevons est assurément un de ceux qui durent éveiller bien des susceptibilités ; il est à remarquer qu'alors le feuilletonniste possédait un libreparler presque illimité; rien ne venait corriger une allusion, aucune demi-teinte, pas de nuances, la crudité de forme se joignant à la crudité du fond. Rieur et méchant, voilà un des côtés de Fesprit littéraire au xvni« siècle. La fin du siècle ne fut pas rieuse.
« la teinture des couleurs que nous indiquons, peut-être « seraient-ils lus des gens de bon goût; lorsqu'ils flatte- « roient un auteur, leur éloge s'imprimeroit en couleur de « rose, et lorsqu'ils satyriseroient, leur censure s'imprime- « roit en noir.
« J'apprends, dans ce moment (1759), que l'on va « suivre mon plan, et imiter, non le style, mais la couleur « de cet ouvrage. (Imprimé en vert.) Déjà les Gazetiers se « préparent à faire imprimer leurs Nouvelles d'une couleur « qui les caractérise ; ainsi, la Gazette d'Angleterre sera « couleur de sang de taureau ; celle de Hollande, couleur « de feuille morte ; celle de Berlin, couleur de feu ; celle de « Saxe, couleur de soufre; celle de Vienne, couleur de « souci ; celle de Paris, couleur mélangée ; celle de Cologne, « couleur brune ; celle de Liège, couleur violette.
« Si chaque domestique porte la livrée du maître à qui il « appartient, et si chaque soldat porte l'uniforme de son c( régiment, il est à propos qu'un livre annonce par quelque « marque distinctive son auteur. Or, cette marque ne peut « avoir lieu que moyennant les couleurs. Le noir serait « abandonné aux prêtres qui écrivent, le cramoisi aux « Souverains, le bleu aux ministres, le jaune aux financiers, « le verd à tout le monde.
« Si quelques ennemis de la nouveauté et des joUs « usages, se récrient contre la nouvelle impression que nous « voulons introduire, nous leur répondrons qu'il y a « longtemps qu'on imprime en lettres d'or, et que les « Uvres les plus sérieux et les plus sacrés, tels que les « bréviaires, ont presque à chaque page des caractères « rouges.
« Nous sommes dans un temps où rien ne rebute,
« n'étonne, et où Ton peut proposer les projets les plus « extraordinaires *. Je ne serois point étonné qu'à force « de réflexions, on imaginât au premier jour que Tor se « divisant en mâle et en femelle, on peut accoupler l'un et « l'autre, et qu'en consequence.il en naîtrait des petits. Il « serait, sans doute, fort singulier de voir des Louis neufs, « par exemple, enfanter des demi-Louis, après un certain « temps. Ce n'est pas plus surprenant que la pierre philoce sophale ; et qui sait si on n'en fera pas l'essai ? Ce n'est « que par les expériences qu'on se perfectionne, et qu'on a « pu enfin deviner qu'un livre verd aurait du cours, et qu'il « réjouirait ses lecteurs par la singularité. »
Cette citation, outre l'avantage de nous donner la clef du style précieuse de l'époque, nous prouve, en outre, la haine du livre, la haine de la brochure, car le livre à la mode ne fut pas autre chose, contre les racontars de ruelle, que ces racontars vinssent de Versailles, ou qu'ils présentassent une peinture alléchante des mœurs de la ville. Ce fut une période, courte peut-être, mais à coup sûr bien caractérisée, celle qui s'écoula entre la brochure et le livre proprement dit, le livre d'analyses philosophiques, le livre d'études sociales ; — et, ne l'oublions pas, le manuscrit léger, firondeur, piquant, guilleret, rabelaisien à ses moments perdus, firançais par la pointe de son esprit et la forme aisée de son style, le ma-
* Même en ne sortant pas du caractère bibliographie qui est en propre celui de notre article, ne peut-on pas dire que le xix^ siècle ne le cède en rien à son devancier au point de vue des projets extraordinaires. Rien n'étonnait alors ; rien n*étonne aujourd'hui :
// nous faut du nouveau nen fût-il plus au monde^
est-ce que ce vers ne contient plus une grande vérité ? Le temps a passé; mais Pâme humaine aime toujours le rêve et Tinconnu.
nuscrit circulait encore ; il circula même, on peut le dire, jusqu'à la convocation des États-Généraux, jusqu'en 1789, jusqu'à ces sinistres éclairs qui présagèrent l'orage et la foudre.
Encore une fois, où sont-ils, ces précieux manuscrits? En 1875, dans un livre estimable, un homme de lettres faisait cette remarque en fort bons termes : « Le littérateur, « disait-il, réduit à ses ressources de bibliothèque, se trouce verait souvent dans la nécessité de suppléer aux Mémoires « historiques par des appréciations personnelles plus ou « moins entachées de fantaisie; et, quand on touche au « xvin^ siècle surtout, qui a vu éclore tant de relations « manuscrites, qui a colporté, de ruelle en ruelle, tant de « cahiers fourmillant de vers et de prose, on risquerait fort « de rester sur le chemin de la vérité, attendant cet éclair « inspirateur qui vint illuminer le front de S* Paul sur le « chemin de Damas.
« Beaucoup de copies manuscrites ne seront jamais « pubUées; elles font partie d'archives nobiUaires; les « hommes de lettres sont prudemment tenus à l'écart par « les familles intéressées au secret ; sur ce point, l'histoire « n'a rien à attendre, les descendants ne violeront pas la «conspiration de l'étouflfement ; ces écrits, d'ailleurs, sont « des propriétés personnelles, et nulle initiative ne serait « admise à faire valoir les droits primordiaux de la vérité « dans ses applications aux morts illustres; les Mémoires « ayant trait à la fin du règne de Louis XIV, la Régence et
- îos - « Louis XV, qui ne sont pas entrés dans le domaine public « à l'heure où nous écrivons (1875), — et le nombre en « est considérable, — doivent être regardés conune perdus; « — à moins de révélations que rien ne fait pressentir, « l'historien doit s'incliner devant la force des choses. » (JUs Philippiques, pages 471, 472.)
Faudra-t-il définitivement s'incliner devant cette force des choses ? Est-ce qu'il ne se rencontrera pas un bibliophile, possesseur d'une riche bibliothèque,contenant quelques-unes de ces merveilles, qui mettra à la disposition d'un littérateur amoureux du xvm® siècle, les feuilles volantes, les originaux si curieux des articles anglais et hollandais ? Ce serait rendre un signalé service à l'histoire, à la langue, à l'étude des mœurs ; ce serait véritablement faire œuvre de justice et de tolérance ; car, qu'on veuille bien le remarquer, ce n'est pas, à Dieu ne plaise ! pour le plaisir de renouveler en public des discussions politiques épuisées, des satires qui n'auraient plus ni le sel, ni le charme, ni l'attrait de l'à-propos, — ce n'est pas pour discuter sur les mérites ou les défauts de tel ou tel régime gouvernemental, que l'on suppUe les heureux détenteurs de ces manuscrits de vouloir bien en laisser prendre une copie, — -^non, mille fois non ! la politique n'a rien à voir là-dedans; le but réel, le seul but, c'est d'éclairer l'histoire officielle par les récits plus mouvementés, personnels et quelquefois vivants, de l'histoire racontée par les brochurettes et les articles manuscrits ; aucune passion de parti ne vient jeter ici sa note aigre et discordante ; il ne s'agit que d'histoire, d'analyse et de littérature. Ces œuvres légères et
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persifleuses du siècle dernier ont tout l'attrait du fruit défendu ; elles eurent tant d'esprit, et du meilleur, tant de sel, et du plus fin, ces ruelles et leurs échos !
Ce sel attique, qui trempe le bout de son aile dans l'humour rabelaisienne, — cet esprit français, qui élargit encore son horizon, qui l'illumine par les adorables sourires de la fenune et les passions ardentes de son cœur, — tout cela, ne veut-on pas nous le rendre ? Poser cette question, est-ce donc aussi la résoudre ? Nous nous reftisons à le croire.
Nous tenons à dire toute notre pensée avec une franchise, une indépendance que l'on voudra bien nous pardonner. Ainsi, ce n'est pas faire œuvre de restauration du passé, ce n'est pas faire de la peinture locale que de nous servir, sous vernis de hautes nouveautés, des redites, des mots connus d'écrivains célèbres; — ces redites, quelques charmes qu'elles puissent emprunter d'ailleurs à la réputation méritée de leurs auteurs, ne nous apprennent rien, mais absolument rien. Cette tendance est d'autant plus fâcheuse qu'elle tend à se généraliser en France ; les Anglais font la même chose pour leurs grands classiques, Shakespeare, Lord Byron, et leurs romanciers illustres; les Revues littéraires des deux pays donnent dans le même travers.
L'histoire anecdotique, car telle est la chose, dite simplement, sans guirlandes de fantaisie appropriées à la circonstance, — cette histoire raconte à sa façon, merveilleuse façon, en ce sens qu'elle se grave avec une surprenante facilité dans les intelligences ; mais encore est-il nécessaire,
pour ne pas dire indispensable, que Ton ne borne pas son travail littéraire à une sèche et brève nomenclature. Il serait désirable, au contraire, que Ton rattachât ces souvenirs, ces mots, ces couplets, ces révélations, aux époques qui les virent éclore, qui les portèrent comme Tarbre porte le fruit et comme le nuage porte la foudre; de cette façon, on n'est plus seulement un anecdotiste plus ou moins lettré, plus ou moins élégant, avec plus ou moins de flair, de pénétration, — on participe de l'historien; le passé s'anime; les figures qui passent sous nos yeux n'ont plus ni poudre, ni fard, ni mouches adroitement posées; elles vivent, et de cette intensité de vie à l'indiscrétion de leurs secrets il n'y a qu'un pas.
Moins nomendaturer et mieux analyser, rapprocher des faits contemporains les plus légèreà révélations de l'histoire, les aperçus les plus froids, les plus sobres en apparence, telle est la route à suivre, telle est la route que suivront tous les écrivains soucieux de la tradition historique. Etre un simple chroniqueur ne peut suffire au besoin de clarté qui tourmente aujourd'hui les esprits ; on commence à le comprendre; on le comprendra de mieux en mieux, au ftir et à mesure des travaux sur le passé.
Il y a des époques privilégiées pour la chronique. Est-il besoin de citer les intrigues amoureuses de Louis Xiy ? les événements si rapides et si mélangés de la Régence, cet éclair de malices et de plaisirs entre deux longs règnes ? les scandales des favorites sous Louis XV, scandales racontés par le vers, la prose, la Gazette, le livre, la brochure, les manuscrits, etc., etc. ? Non, sans doute, rappeler ces nombreuses sources d'informations serait puéril.
Le lien qui rattache ce que nous nommerions volontiers
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LES PRÉCIEUSES tUTiLiTÉs DE l'histoire aux événements du jour, aux guerres, aux succès, aux revers diplomatiques, aux cjiutes, aux élévations des personnages de la Cour et des Parlements, — ce lien ne sera jamais trop visible, jamais trop en relief; c'est là surtout qu'on peut appuyer sans crainte de rompre.
Les Revues littéraires sont outillées d'une manière admirable pour les travaux anecdotiques de l'histoire ; leurs lecteurs sont des gens lettrés, instruits, passionnés pour l'art de bien dire, de bien penser; ils peuvent même communiquer des documents puisés dans leurs bibliothèques, dans leurs papiers de famille, dans leurs portefeuilles d'autographes, et nous en connaissons de très-riches; dans ces conditions de lecture et de publicité, les Revms peuvent rendre, à la science historique, la précision minutieuse d'Augustin Thierry ; nous y comptons d'autant plus que ce progrès ne sera pas le seul. Une nouvelle méthode sera mise en œuvre ; l'investigation critique s'enrichira.
Une belle pensée amène toujours avec elle un tour de phrase digne de la présenter au public lettré ; il y a alors un double charme, celui du style, celui de l'histoire mieux scrutée, mise en son vrai jour; la langue et la légitime curiosité des gens instruits trouvent là des avantages, une émulation, une récompense.
Allons, debout et tous à l'œuvre, critiques, joumaUstes, hommes de pensée et hommes d'art, lundistes, dramaturges et poètes, et vous aussi moralistes, légistes, philosophes, —
que la Légion sacrée se lève, qu'elle cherche, qu'elle veuille de cette volonté forte qui découvre de nouveaux cieux et de nouveaux continents, et les vieux manuscrits reviendront prendre dans la librairie de luxe une place qui leur revient de droit. Les rats, — chose horrible à penser, — les dévorent pçut-être dans quelque château inhabité, au fond de quelque chambre remplie de livres ; — allons droit au plus pressé ; et pour nous réconforter, répétons-nous cet adage consolant:
Labor omnia vincit
Improbus, et duris urgens in rébus egestas.
(Virgile. Géorgiques.')
Et puisque, s'il faut en croire le plus grand poète de l'antiquité latine, tout cède à la puissance du travail infatigable et à celle de la nécessité, nous sortirons vainqueurs de cette lutte entreprise au nom de l'art, de la justice et de l'histoire.
Après cette pacifique levée de boucliers, le lecteur voudra bien nous accorder le temps nécessaire à la recherche de certains documents; nous ne désespérons pas de faire la preuve de notre thèse ; les manuscrits de ruelle existent, ils nous sont nécessaires ; les amis de la langue française et les admirateurs de la tolérance historique, nous les rendront; nous les engageons vivement à la générosité sur ce point ; et, si d'aventure ils ne savaient à qui confier ces feuillets jaunis et rongés par le temps, nous les accepterions volontiers.
LoYS Francia.
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