LE MICROBE DE LA FIÈVRE PALUSTRE
Le Répertoire s’est occupé, à plusieurs reprises, des expériences faites, il y a plus de trente ans, dans l’Amérique du Nord, par le professeur Salisbury, de New-York. Il s’agissait de constater l’agent de la fièvre palustre ou son microbe. Ces expériences étaient restées inaperçues, parce qu’on ne pensait pas, à cette époque, que les miasmes continssent des germes vivants. On croyait plutôt à des émanations telluriques, où l’hydrogène jouait un grand rôle. Feu le professeur Guislain, dans ses Lettres médicales sur îItalie, en parlant des fièvres de la campagne romaine, dit : « On peut — je crois —- établir en principe que la chimie, malgré ses nombreuses recherches, n’a pas encore jeté tout le jour désirable sur la question. On a voulu trouver la cause des fièvres de Rome dans les terres volcaniques qui composent son sol ; mais comment se fait-il que ces fièvres ne régnent pas également avec la même intensité depuis Naples jusqu’au Vésuve, et tout autour de ce cratère, où les terrains sont évidemment volcaniques? Il n’y a pas longtemps encore, on a cru trouver l’agent de l’intoxication marécageuse dans la génération d’un gaz hydrogène sulfuré ; mais ni les expériences de Boussingault, faites dans les marais d’Amérique, ni celles que Moschati a faites à Milan, ni celles de Rigault dans les marais Pontins, ni celles de Brocchi dans la campagne de Rome, n’ont eu aucun résultat concluant. Morichini y a vu un gaz hydrogène carboné. Quelques-uns y ont admis une décomposition putride de la terre, même là où les eaux de la mer viennent se mêler aux eaux douces (Giorgini). Une autre opinion parle en faveur d’une décomposition putride des matières animales et végétales : mais il y a longtemps que nous avons fait voir qu’il y a bien des terrains paludéens qui fournissent des émanations pestilentielles, sans qu’ils ren-
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ferment des corps végétaux ou animaux—du moins en quantité suffisante pour qu’on puisse y rapporter la cause de l’intoxication palustre, dont la nature est aussi peu connue que celle des poisons en général. Ce que l’on peut raisonnablement avancer, c’est qu’il faut le concours de quelques agents spéciaux pour que les miasmes puissent se former : la terre non remuée, les eaux stagnantes, les eaux de la mer surtout et une chaleur atmosphérique plus élevée, etc. Mais ce qui a lieu dans la combinaison intime de ces éléments, voilà — nous ne cessons de le dire — ce que nous ignorons complètement. Or, l’observation apprend que cet agent intoxicant porte principalement son action sur les fluides du corps, en produisant la décoloration des tissus, et que cette influence déprime fortement l’agent vital, surtout l’irritabilité. » On voit que le célèbre phrénopathe était vitaliste. Le professeur américain fut un des premiers à entrevoir des germés animés ou microbes ; et si ses expériences n’ont pas eu plus de retentissement, c’est quelles sont venues avant l’heure. Sous ce rapport M. Pasteur a été plus heureux; mais il est juste de dire que par les applications qu’il en a faites à la médecine et à l’industrie (1), sa découverte a fait l’effet d’un véritable événement. M. le docteur Laveran, médecin-major de première classe, professeur agrégé au Val-de-Grâce, vient de publier un Traité des fièvres palustres, avec la description des microbes dupaludisme. Dans deux notes, présentées à l’Académie de médecine (séances du 23 novembre et du 28 décembre 1880), puis dans une publication spéciale : De la nature parasitaire des accidents de l'impaludisme, Paris 1881, M. Laveran avait annoncé la découverte (?) qu’il a faite dans le sang des individus atteints de fièvre palustre, comme cause de cette maladie. Pour lui, il n’y a pas de doute : le microbe de l’impaludisme existe; il en a fait la démonstration à l’hôpital San-Spirito, à Rome, et d’autres médecins ayant pratiqué dans les campagnes d’Alger et d’Oran disent l’avoir également constaté. Quant au traitement, c’est celui consacré par le temps : la quinine tue le microbe de la fièvre intermittente ; l’examen du sang des paludiques le prouve, aussi bien que la mise en contact, sous le microscope, d'un sel quinique avec un sang riche en parasites. Il est à remarquer que presque toutes les grandes découvertes en médecine ont pris leur origine dans l’empirisme. Ainsi, nous avons fait voir dans notre Histoire de l'Anatomie, que bien avant Jésus-Christ on avait préconisé contre le goitre leponge brûlée; et cependant ce ne fut qu’en 1821 que Courtois découvrit l’iode
(1) Si sa découverte eût eu trait seulement à la médecine on l'eût contestée, mais du moment où il s’agit de l’industrie, toutes les oreilles et toutes les bourses sont ouvertes. D r B.
MISCELIANÉES
dans les productions marines, et que Coindet l’appliquait au traitement du goitre. A quelle circonstance est due la découverte de la vertu du quinquina? On l’ignore. Ce furent les jésuites qui le firent connaître en Europe ; et Trasbot en vendit le secret à Louis XIV, qui le mit à la mode en en faisant usage dans une fièvre d’impaludisme dont il fut atteint.
UNE YOIX DOUTRE-TOMBE.
« Je viens de faire encore un petit tour de France, des sommets de Montmartre à ceux des Pyrénées ; et dans ce voyage ellipsoïde — dans lequel, comme le père Énée.j’ai pu voir et interroger, à l’endroit médical, mores multorum hominum et urbes — je me suis de plus en plus convaincu du désarroi des institutions médicales dans notre belle France, et du piteux état de ceux que leur mauvais sort a condamnés à en être victimes. Je n’ai pu m’empêcber de poser ce dilemme : Ou bien cette science, vers laquelle tant d’hommes soutfrants, éperdus et tremblants, — et les esprits forts encore plus que les autres, — tendent leurs bras suppliants ; ces médecins que l’ingratitude repousse et que l’ignorance orgueilleuse dénigre jusqu’aux jours des nouveaux dangers, — cette science et ces médecins sont, la première illusoire, les seconds inutiles, et il faut les renvoyer, l’une aux régions qu’habitent l’astrologie, les augures et les aruspices, les autres planter leurs choux... Il faut, de plus, alors fermer les Écoles, les Facultés, les Amphithéâtres où disséqueurs et disséqués ne trouvent plus guère d’agrément, les uns dans les autres, — et incontinent évacuer les hôpitaux ou les livrer aux rebouteurs et alors, je vous le prédis, on verra les miracles reprendre leur cours à Paris, et Paris avoir de nouveau sa « Cour des Miracles ». Mais si Hippocrate n’était pas un idiot, Galien un ignorant, et Sydenham un hâbleur; si l’homme redoutant également la souffrance et la mort qui n’attendent pas sa naissance; si l’homme, disons-nous, éprouve sans cesse l’irrésistible besoin de calmer l’une qui le torture, et d’éloigner l’autre qui l’épouvante ; si le bistouri, le trépan, le forceps et le clamp de Kœberlé ne sont pas des bibelots inusités ; si le chassepot n’est pas un mythe et la mitrailleuse une poésie; si les couvreurs, les fumistes et les maçons
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n’ont pas une légion d’anges en guise de parachute (comme dans les tableaux religieux) ; et si les pompiers ne sont pas en amiante ; si les convulsions hystériques et épileptiformes ne peuvent absolument pas passer pour des pas de zéphir ou les jetés-battus d’un ballet d’opéra ; si les loupes du cuir chevelu ne sont pas un agrément de la coiffure, les gibbosités un vertugadin Louis XV ; si enfin la plupart des gens s’obstinent — à tort ou à raison — à ne pas regarder la mort comme le plus grand de tous les biens dont on puisse jouir sur cette terre, où ils veulent rester le plus longtemps possible, malgré que tous ses habitants ne s’occupent guère qu’à se tourmenter ou à se manger réciproquement : des infusoires au tigre royal — et s’il y a une classe d’hommes dont la science, digne interprète de la nature, puisse cicatriser rapidement les plaies et consolider les os brisés par la méchanceté ou la maladresse, calmer les désordres nerveux et fermer les vaisseaux divisés, combler les vallées des pertes de substance, abaisser les collines de l’épine dorsale et lisser un peu la peau des joues gaufrées par la variole ; enfin, dans nombre de cas, éloigner la mort du chevet quelle a déjà marqué de son doigt glacé; si ces hommes-là existent, et leur science et leur pouvoir — quelque borné qu’il soit — il est évident qu’il faut les accepter franchement, les prendre pour ce qu’ils valent, sans déni de justice, sans subterfuge odieux, sans marchandage ignoble, et leur donner des moyens d’existence là où leur existence est utile et nécessaire... Et j’ai vu partout que cela n’a pas lieu, parce que partout on est sous l’influence d’un désordre constant, d’une complète anarchie : je veux dire d’un défaut de coordination relative dans les deux éléments du problème, se résumant dans le nombre des médecins et celui des malades. Pourquoi ne pas établir une sorte de nivellement dans cette distribution inégale et raboteuse, et pourquoi une autorité tutélaire ne comprendrait-elle pas au nombre de ses devoirs de transporter le trop-plein, taciturne, mécontent, boudeur, d’un côté, dans le douloureux déficit qu’on observe dans l’autre? »
D r Combes.
Il est évident que cela ne peut se faire par mesure administrative que là où il est impossible que le médecin existe honorablement ; à moins d’être comme les nonagénaires dont parle le docteur Perdrix dans son rapport à l’Association des médecins du département de la Seine. La santé publique dépend des santés particulières ; celles-ci sont donc d’intérêt général ; qu’un mal contagieux se déclare dans la maison du pauvre, il s’étend rapidement à la demeure du riche. Et puis, les charges de la Bienfaisance publique augmentent chaque fois que disparaît un gagne-
pain. L’État, le Département, la Commune, ont donc intérêt et devoir de régler le service sanitaire privé dans les localités où il ne peut exister par lui-même. L’erreur du docteur Combes a été de vouloir faire de la médecine une sorte de salariat (?) que les médecins seraient les premiers à repousser (1).