LA SERINGUE DE PRAVAZ
L'article que nous reproduisons ici est plein d’humour, cet esprit sérieux des Anglais sous une forme plaisante. C’est le Ridendo castigat mores d’Horace.
« C’est un charmant petit outil de mort qui porte le nom de son inventeur, mais qui a été perfectionné par d’anonymes artistes. Déjà, par luimême, en tant que seringue, il constitue un progrès pour les morphinomanes. L’absorption de leur liquide chéri par la bouche laissait un goût amer et occasionnait des nausées. Avec les instruments de Pravaz, il est loisible de s’intoxiquer plus proprement, sous forme d’injection. Aussi est-ce effrayant ce qu’on en vend. On m’a cité un débitant installé dans un
des quartiers les plus riches de Paris, qui peut à peine suffire aux commandes. C’est une procession chez lui de beaux messieurs et de belles dames, faisant arrêter leurs équipages à quelques portes en avant ou en arrière. Ces clients viennent acheter et emporter eux-mêmes. Par un reste de honte explicable, ils n’aiment pas à faire envoyer à domicile.
» Pour cette clientèle de choix, la seringue de Pravaz s’est faite élégante et « select ». Elle se confectionne en argent et même en or; mais où le fabricant s’ingénie surtout, c’est à la dissimuler luxueusement. Un savant, M. Regnard, est entré là-dessus dans de curieux détails au cours d’une conférence à l’Association scientifique de France. D’après lui, la seringue ordinaire, difficile à manier et à cacher, est décidément passée de mode. Elle ne sert qu’aux morphinomanes sans vergogne, espèce rare. Les autres éprouvent une âpre jouissance à donner le change sur leur vice aux profanes avec lesquels ils se trouvent. Vous les voyez, dans un salon, tirer de leur poche un porte-allumette, un porte-cigare, un étui en argent. Du diable si vous vous doutez que ces gentils bibelots contiennent un petit flacon de morphine, une seringue tout amorcée, avec laquelle leur possesseur se piquera, en un clin d’œil, à la jambe pendant que vous aurez le dos tourné et qu’il fera mine de se gratter ou de relever une chaussette récalcitrante.
» Mais ce qui paraîtra aussi stupéfiant que la morphine elle-même, c’est que les bibelots dont je viens de parler constituent maintenant un article d’étrennes. On s’adresse ces cadeaux-là entre morphinomanes aux approches du jour de l’an, comme on s’enverrait des marrons glacés. Le raffinement va jusqu’à faire graver sur l’envoi les armoiries du destinataire, s’il en a. Impossible de s’entre-tuer plus galamment.
» Je n’ai pas à dire ici comment on devient morphinomane. La chose a été exposée souvent et plus savamment que je ne saurais le faire. D’ailleurs, que ce goût se contracte à la suite de douleurs qu’on veut calmer ou tout simplement par bravade, « pour voir », c’est tout un quant aux résultats. Le seul point sur lequel je veuille insister aujourd’hui, après plusieurs médecins dignes de foi, c’est l’énergie, la vaillance de caractère qu’il faut pour se guérir radicalement. Cela n’est pas suffisamment connu dans le public, et c’est grand dommage. Combien de commençants se disent : « Bah! il sera toujours temps d’enrayer. » Eh bien, non.
» Combien de malades veulent et ne veulent pas guérir ! Combien se remettent à moitié entre les mains d’un médecin et prennent ensuite je ne sais quel malin plaisir à le tromper! La morphinomanie qui développe le goût du vol — les enquêtes faites sur les larcins opérés dans les grands magasins en témoignent amplement — inocule également l’amour et près-
DE MÉDECINE DOSIMÉTRIQUE. - RCP
que la volupté du mensonge. Un médecin soignait une malade depuis un mois. Elle n’allait pas mieux et il flaira une ruse : « Ah ! docteur, pouvezvous me soupçonner? Fouillez partout. Il n’y a pas une goutte de morphine chez moi. » Le docteur ne fouilla pas, mais, se rappelant subitement un trait qui lui avait été conté dans un hôpital, il passa brusquement derrière la malade et lui enleva le peigne du chignon. Une seringue tomba des cheveux dénoués.
» Il n’y a rien à tenter avec ces incorrigibles, mais il me semble qu’avec les malades sérieusement désireux de guérir, d’utiles réformes peuvent être apportées au mode de traitement. La principale, à mon sens, consisterait à suivre une pratique adoptée en Allemagne. Chez nos voisins, tout morphiné qui entre dans un établissement ad hoc signe un papier par lequel il aliène absolument son libre arbitre. Il devient une chose entre les mains des directeurs et des médecins qui proscrivent non seulement toute sortie, mais jusqu’aux visites de famille. On ne leur laisse même ni argent, ni livrets de chèques avec lesquels ils pourraient essayer de corrompre les gardiens. »