UN ASPECT DE L'HISTOIRE ACADIENNE
L'Histoire ne mériterait guère le nom de science, si elle consistait dans la seule nomenclature des faits, ou si elle se bornait à donner un récit des événements, fût-il très agréable et très entraînant d'ailleurs. L'Histoire est science par ce qu'elle comporte de philosophie, qui est la recherche des causes profondes des choses, la méditation des conséquences et des leçons enveloppées dans les réalités de la vie des peuples. C'est à un point de vue philosophique que nous voulons envisager ici la tragique question acadienne. D'aucuns pourront taxer d'impratique cette vue rétrospective sur la page la plus sombre de notre histoire, et peut-être des annales humaines. Il est vrai que nos spéculations demeurent sans effet sur les choses du passé. Mais ce serait limiter singulièrement le champ de l'historien que de lui interdire d'examiner les choses sous un aspect en quelque sorte idéal, et de montrer qu'une race malheureuse aurait pu, en posant tel ou tel acte, orienter différemment ses destinées, et empêcher probablement le cours des contingences de lui être si funeste. . .
Un Aspect de l'Histoire Acadienne
Quand, après un siècle de tentatives mêlées de succès et de revers, la Grande-Bretagne se trouva enfin, par le traité d'Utrecht, maîtresse de l'Acadie selon ses anciennes limites, c'est-à-dire de la péninsule de la Nouvelle-Ecosse, elle eut immédiatement à s'occuper d'un problème dont les données étaient très simples, mais que sa diplomatie s'amusa à embrouiller jusqu'à ce que le temps lui parût venu de le trancher à sa manière, laquelle manqua souverainement d'élégance. Voici quelle était la situation: ce nouveau territoire qu'elle s'était acquis, et qui lui valait beaucoup, moins à cause de la fertilité de son sol déjà en grande partie exploité, que par sa position stratégique, était presqu'entièrement peuplé d'habitants français. Or, une clause du traité d'Utrecht, favorablement amplifiée par une lettre de la reine Anne, assurait à ces habitants le bénéfice de l'option entre l'émigration vers les terres du roi de France, avec tous leurs biens meubles, dans l'espace d'un an, ou le séjour définitif en Acadie où le serment d'allégeance ferait d'eux des sujets anglais. Sagement conseillés par leurs missionnaires en qui ils voyaient leurs chefs naturels, obéissant à un instinct très sûr qui leur montrait dans la soumission à leurs nouveaux maîtres un danger prochain pour leur langue et leurs traditions nationales, plus encore pour leur religion, les Acadiens eurent vite fait de choisir la première alternative.
Mais, — et là était le nœud du problème, — leur exode eût changé la province en un désert; il eût aussi apporté un appoint considérable aux colonies françaises
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voisines. L'Angleterre a toujours été trop réaliste dans ses calculs pour n'avoir pas saisi du premier coup les conséquences désastreuses d'un pareil départ: il fallait donc y mettre obstacle, empêcher les Acadiens de suivre le mouvement si beau, héroique même par certains côtés, auquel ils s'étaient résolus. Et ici commence un drame qui aura son issue en quelque sorte fatale dans la déportation. L'émigration en masse des habitants français eût vidé la Nouvelle- Ecosse au profit des établissements ennemis: ceux-ci eussent profité de ce renfort pour tenter de recouvrir un territoire que l'Angleterre, pour lors, n'était pas en état de défendre avec avantage. Et donc, la réalisation du vaste plan dont la prise de l'Acadie n'était que la première étape, eût été indéfiniment retardée, et peutêtre compromise à jamais. Ce plan n'allait à rien moins qu'à embrasser, dans une immense étreinte, toute l'Amérique du Nord, et à faire de ce continent un pays britannique, non seulement par la loi, mais encore par la langue et la religion. Il importait à la Grande- Bretagne, pour le succès de ses visées lointaines, de garder dans la péninsule cette population acadienne dont l'accroissement était si rapide; il lui importait surtout de ne pas lui permettre d'aller s'adjoindre aux établissements français voisins, en lesquels elle voyait toujours une menace. Malgré la lettre d'un traité, au mépris du droit des gens, par ruse et par violence, les Acadiens seront enfermés dans un territoire d'où ils avaient décidé de partir, pour des raisons d'ordre moral devant lesquelles les sacrifices matériels devaient s'incliner; l'on exploitera cette population robuste et
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laborieuse; on lui fera faire de grands travaux d'endiguement et de culture. Entre temps, tout un programme d'assimilation sera préparé, et c'est-à-dire que l'on s'efforcera d'angliciser ces paysans français, et de les faire renoncer, par l'appât de récompenses, à leur langue et à leur foi. Que si l'on n'y réussit pas, l'on trouvera bien un moyen radical de se débarrasser de ces gêneurs, et de s'en débarrasser de telle façon qu'il n'y ait pas à craindre de retour offensif de leur part.
Les documents officiels nous prouvent que l'idée de la déportation des Acadiens s'est présentée à l'esprit des hommes d'Etat anglais, dès 172.0, dans les premières années qui ont suivi le traité d'Utrecht. Mais il fallait laisser à cette idée le temps de mûrir; il fallait diriger vers la province un courant d'émigration britannique, allemande et irlandaise — colons de hasard destinés 1 remplacer éventuellement les descendants légitimes des défricheurs du sol; il fallait aussi essayer de fondre la race acadienne dans le grand tout britannique. Les Anglais, Shirley et autres, ont-ils sérieusement cru à la possibilité d'une pareille transformation ethnique? Ont-ils vraiment pensé que ces gens, si profondément attachés à leur âme et à leur foi, se laisseraient entamer par l'hérésie, verseraient dans l'apostasie nationale et religieuse? Ou bien n'ont-ils adopté ce plan infâme que pour gagner du temps, et qu'afin de puiser, dans l'irréductible opposition que les Acadiens y feraient, un prétexte de plus pour les déraciner, et pour les semer aux quatre vents de l'espace, sur des plages hostiles? — Ce qui est certain, c'est qu'en 1755, par le
ministère de Charles Lawrence et Cie., le projet, lancé dès 1710, de leur Bureau de Londres, par les Lords du Commerce, commença d'être exécuté et fût poursuivi consciencieusement , pendant plusieurs années, jusqu'à ce qu'il ne restât plus, dans toutes ces régions maritimes ouvertes et colonisées par la France, un seul habitant français. Selon une expression naive et mélancolique, que l'on cueille encore aujourd'hui sur les lèvres des fils du peuple-martyr, les Acadiens furent brutalement dépaysés par les Anglais, en l'an de grâce 1755 et audelà.
Voilà, dans un raccourci nécessaire, le tableau des procédés de l'autorité anglaise à l'égard des Acadiens.
Et maintenant, que faut-il penser de l'attitude constante de ces derniers, durant toute la période qui va du Traité d'Utrechtà la Déportation? Ils avaient choisi d'émigrer en territoire français. Obstacles sur obstacles furent entassés par les gouverneurs pour empêcher ce départ. Mais ces obstacles ne créaient pas la prescription de leur droit à s'en aller. En 1730, ils consentent à prêter un serment d'allégeance comportant la réserve expresse et officielle qu'on ne les obligerait à prendre les armes ni contre les français, ni contre les sauvages leurs alliés. Et cela leur fait une situation à peu près acceptable. Lorsque Cornwallis vient remettre tout en question, déclarer qu'un tel serment ne valait rien, et qu'il veut leur en imposer un autre, absolu cette fois, ils invoquent encore la clause du
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traité d'Utrecht et réclament la liberté de s'en aller là où il leur plaira. Les Acadiens parlent de droit, ils comptent toujours sur leur droit, quand l'évidence leur montre que le droit est lettre morte pour leurs maîtres. L'expérience a eu beau leur enseigner qu'ils n'avaient aucune justice à attendre des gouverneurs ou de la Métropole, ils gardent une conduite passive; ils ont confiance en la bonté de leur cause. Et l'on se demande pourquoi ils ne se sont pas agités plutôt? Pourquoi ils n'ont pas eu recours à la force des armes pour venger leurs griefs? Ils étaient les plus nombreux; ils pouvaient balayer facilement la garnison que l'Angleterre entretenait avec parcimonie à l'autre bout de la province; puisqu'on foulait aux pieds, avec insistance, les plus légitimes principes d'équité et d'honnêteté, il semble qu'il ne restait plus aux victimes qu'à se faire justice elles-mêmes. Pourquoi ont-ils au contraire permis à leurs bourreaux de leur forger des chaînes que rien ne pourrait briser? Sans doute, ces braves gens manquaient d'instruction; et puis, ils professaient pour l'autorité un respect touchant; le pouvoir leur en imposait naturellement; dans la rectitude de leur cœur, avec leur caractère pacifique, ils se figuraient que tout finirait par s'arranger au mieux de leurs intérêts. Mais ils avaient leurs missionnaires, hommes distingués, instruits, clairvoyants, — un Le Loutre, par exemple, un Le Guerne, — qui avaient parfaitement discerné la réalité de la situation, et qui, mieux compris, mieux secondés, pouvaient imprimer aux événements une toute autre tournure. La France, par l'apathie qu'elle a mani-
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fcstée à l'égard de ces colons si fidèles à son souvenir, a eu sa part de responsabilité dans leur malheur. Puisqu'elle avait accepté et signé le traité d'Utrecht, elle devait voir à ce que la clause principale en fût respectée. Et lorsque l'on sait que, fût-ce sans le secours de la France, les Acadiens pouvaient briser l'inique autorité qui les torturait, et qu'au lieu de se lever en masse contre elle, ils l'ont tranquillement laissée préparer leur ruine, l'on ne peut se défendre d'un sentiment de regret et de tristesse. Les Acadiens étaient les maîtres de leurs destinées. Au-delà de certaines limites, la soumission n'est plus que duperie. Que l'on consulte la doctrine de Saint-Thomas sur les cas où il est permis aux peuples de prendre les armes pour faire triompher leurs revendications, et l'on jugera si le peuple acadien n'avait pas mille fois le droit de secouer le joug d'une autorité profondément injuste. Qui dira les conséquences que leur attitude a eues sur l'avenir des possessions françaises en Amérique? Et voici, pour terminer, ce qu'un critique autorisé, le T. R. P. Alexis, O. C, écrivait, dans une appréciation de notre tome deuxième à! Acadie\ . . . ' 'quant aux Acadiens, ils nous semblent dignes de pitié plutôt que d'admiration. Us ont pratiqué toutes les vertus privées; n'ont-ils pas manqué un peu de vertus civiques? Tendre la joue à l'insulteur est pour l'individu vertu évangélique; combattre et mourir pour ses droits est vertu de citoyen."