‹ MiscellaneesChapitre 17 sur 30 · SOUVENIRS DE VERDUN · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE VERDUN

... Ce soir, je suis tout envahi par mes souvenirs de Verdun. La mémoire, quel instrument merveilleux, "l'une des facultés du génie," a dit Ozanam. Les choses y sont enfouies, comme mortes. Puis, à un moment ou à un autre, telle ou telle de ces ensevelies ressuscite. Et sa vie nouvelle a un relief, une intensité extraordinaires. Pourquoi est-ce Verdun qui, ce soir, se présente à ma pensée? Quelle cause assigner à cette évocation de la ville immortelle? C'était en mai 1911. Il était assez tard quand j'y arrivai. A la gare, un garçon criait : 1 'Hôtel du Coq Hardi ! Hôtel du Coq Hardi!" J'entrai dans sa voiture. Le lendemain matin, d'assez bonne heure, je m'acheminais d'abord vers la cathédrale dont j'apercevais les tours massives, dominant tout le quartier des ruines. Pauvre église massacrée de fond en comble. Le cloître attenant avait peu souffert. L'on avait aménagé une chapelle le long des murs extérieurs en partie effondrés, c'est là que se célébraient les offices. J'y entrai faire mes dévotions. L'on procédait à la cérémonie de la remise des huiles saintes. L'office achevait presque. Quand il fut fini, l'archiprêtre qui enfilait l'allée entre deux rangées de bancs, me remarqua. Il voulut bien m'invitera venir déjeuner à la cure avec tout le clergé.

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L'heure du déjeuner était à midi. O ce vénérable et doux vieillard! Ses traits me demeurent présents, je n'avais jamais vu figure plus divinement calme. Il me restait le temps de m'acquitter de mon bréviaire, d'errer parmi les désolations de la ville. Quelle tristesse! Il faut avoir contemplé cela de ses yeux pour comprendre tout ce que cette guerre a accumulé d'horreurs. Des maisons et des maisons écroulées. J'entrai dans une petite boutique pour acheter des cartes-postes. "Eh bien, ma bonne dame, dis-je à la propriétaire, mais comment pouvez-vous vivre au milieu d'un tel spectacle de mort?" — "Il est vrai, monsieur, ce n'est pas gai. Mais je suis revenue quand même, car ici nous sommes chez nous." L'ancien évêché, devenu musée, et que l'on parlait de rendre à son ancienne destination, était intact. La cathédrale lui avait servi comme de rempart. C'est un palais sobre et superbe. En arrière s'étend un vaste jardin d'où la vue descend vers la Meuse, qui alors débordait. Ses flots se répandaient par mille canaux dans ces mêmes champs, théâtre de si épouvantables carnages. Cà et là, des laboureurs ouvraient le sol. La vie reprenait ses droits sur la mort. A l'heure dite, j'étais à la cure. L'on fut pour moi aimable, sympathique, fraternel. Il y avait nombre de prêtres, jeunes et vieux. Tous étaient si gais, pleins d'entrain. Pourtant, en quel état étaient leurs œuvres? anéanties pour la plupart! Qu'est-ce que cela fait? Ils les recommenceraient, voilà tout. Cela me parutsi beau, cet optimisme, ce courage véritablement surnaturel. Je demande à Monseigneur le Grand-Vicaire, à la droite duquel je

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Souvenirs de Verdun

suis assis, quels émoluments touchent ces prêtres de paroisses. ' Tous ce que nous pouvons faire, me répond-il, c'est d'assurer à chacun un traitement de 1500 francs par an (pas même cent piastres de notre monnaie.) Pour le reste, chacun se débrouille comme il peut." Ce clergé est pauvre, il est dans la misère. Voilà qui le marque d'un sceau plus divin!

... Il est cinq heures. J'attends le train qui doit me ramener à Paris. Il a deux heures de retard. Dans une salle de la gare, je salue le Maréchal Franchet d'Espérey, qui est là, en civil, avec sa femme et sa fille. Il lit tranquillement le journal. Sur les banquettes, sur la plateforme, une foule de personnes, venues des quatre coins de la France, et qui s'en retournent aussi dans "leur pays." C'était aujourd'hui l'exhumation des morts dans les cimetières de guerre, là-bas sur les collines dévastées. Ces bonnes gens ont présidé à la reconnaissance de ces victimes; elles sont venues réclamer les restes d'un fils, d'un frère, d'un mari, d'un père, d'un fiancé et les faire diriger au pays natal où ils dormiront mieux leur dernier sommeil, à l'ombre du clocher de la paroisse, mêlés aux cendres des ancêtres. Chacun a un souvenir cueilli sur une tombe éphémère, qui une croix blanche, une de ces croix de bois chantées par Roland Dorgelès, qui une couronne funéraire de rieurs métalliques, qui une autre relique, que l'on gardera à la maison en souvenir de l'éternel absent, ou dont l'on ornera à nouveau la place qu'il occupera à jamais au sein de la terre maternelle pour laquelle il a offert le sacrifice de son sang.

Jnstitution des Sourds-Muets Montréal

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