BUCOLIQUES
Il me semble que ce mot de Bucoliques rend bien le caractère général des poèmes que Madame Blanche Lamontagne-Beauregard vient de réunir en gerbe. Elle a choisi un autre titre: La Maison Nouvelle. C'était son affaire. Mais c'est aussi la mienne de dire que ce dernier n'est pas très heureux. N'est-il pas vague et bien rebattu? Puisque l'occasion s'en présente, je me demande pourquoi nos poètes surtout ne se préoccupent pas davantage d'élire pour leurs ouvrages de beaux et rares vocables. Un bon sonnet vaut un poème. Peut-être aussi un titre distingué et vraiment original. En art, rien n'est indifférent. Ce n'est pas se montrer superficiel que d'attacher de la valeur à un titre. Mistral et d'autres en ont dit la vertu. Quand il sort du banal, quand il est approprié, l'on s'arrête en le lisant ou en l'entendant. S'il a un charme réel, il dispose l'esprit en faveur de ce qu'il annonce. L'imagination travaille dessus, elle se sent inclinée vers une œuvre parée d'un nom de grâce. Tableaux, parfums et poèmes réclament des titres courts et enchanteurs, où se révèle et se reflète leur âme.
(i) La Moisson Nouvelle, par Blanche Lamontagne-Beauregard, Bibliothèque de V Action Française, Montréal, 1916.
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Bucoliques
Le recueil dont nous parlons est un ensemble de bucoliques, presque d'un bout à l'autre. L'inspiration générale en est terrienne. Notre sol, notre nature, notre ciel, nos saisons, nos grèves et nos fleuves, nos maisons éparses dans la campagne, nos types de paysans et de marins, voilà la matière où l'auteur puise le sujet de ses chants. De presque tous, des meilleurs certainement. Car, il lui arrive d'interrompre ses jeux rustiques et divins pour accorder sa lyre à des thèmes héroiques. Paulo majora canamus. Se sent-elle bien à l'aise dans ces hautes sphères? J'en doute. Non que Madame Lamontagne-Beauregard n'admire avec sincérité les grandes figures de notre passé. Mais l'admiration patriotique n'engendre pas forcément l'enthousiasme poétique. Il y a quelque chose de tendu, de factice dans ces pièces. Elles relèvent des "poèmes de circonstance" qu'aucun artiste ne réussit. Même le sublime Beethoven a échoué dans ces sortes de compositions, où il n'y a guère à louer que l'intention. Le génie obéit à des lois capricieuses. Evénements mémorables ou grands personnages de l'histoire n'ont pas toujours le don d'éveiller en lui le dieu. Notre poétesse verse aussi parfois dans l'invective. Je me réfère aux pièces intitulées: r Artiste et Au Vulgaire. L'on est un peu surpris d'entendre cet oiseau pousser ces cris aigus. Ils ne changeront pas le monde. Les hommes, dans leurs grandes masses, seront toujours plus portés vers les plaisirs des sens ou vers la recherche de l'argent que sollicités par un pur idéal. Que les poètes et les penseurs se résignent. Ils seront toujours des isolés,
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et on les appréciera plus ou moins de leur vivant. Mais l'avenir offrira à leur ombre des compensations, car la postérité est juste, en somme. Laisser quatre vers qui chantent dans la mémoire des hommes, ce n'est pas rien. Ne trouvent-ils pas, du reste, à se bercer eux-mêmes à leurs propres cantilènes un plaisir qui les dédommage de l'oubli universel? Laissons le monde à ses folies. Les jouissances de l'art sont pures; elles suffisent à enivrer une existence humaine. Ceux qui en poursuivent d'autres sont vraiment bien à plaindre. A quoi bon leur jeter l'anathème?
Madame Lamontagne-Beauregard est elle-même, quand elle quitte ces domaines où elle s'était un peu égarée, et qu'elle redescend parmi les champs, au bord des grèves, et qu'elle écoute battre le cœur innombrable de la nature. C'est beaucoup de se connaître. L'on se cultive et se développe alors dans la ligne de ses facultés. Autrement l'on risque de dépenser en vain un beau talent. Je ne crois pas me tromper en disant que notre poétesse a l'âme foncièrement paysanne et primitive; elle est faite pour chanter notre terre sous tous ses aspects. Elle la comprend et elle l'aime. Elle l'aime d'abord: c'est pourquoi elle l'interprète si bien. Je voudrais qu'elle se spécialisât de plus dans le sens de cette disposition, tout-à-fait remarquable chez elle. Elle nous donnera peut-être le livre espéré, — un poème complet de la nature et de la vie campagnarde. Nous n'attendons pas moins de celle que j'appellerai un rossignol de nos bocages.
QUELQUES OUVRAGES CANADIENS (i)
Commençons par quelques poètes.
Voici des SYMPHONIES, signées d'un nom qui chante: Léo d'Yril. C'est un ouvrage d'élégante apparence, orné de vignettes qui s'essaient à traduire par l'image les secrets enfermés dans les vers. Ces secrets sont du reste assez faciles à deviner: il s'agit d'amour. D'un bout à l'autre de ces Symphonies, l'auteur joue des variations sur un thème unique, en l'honneur de celle qu'il appelle sa divine. Deux cent trente pages consacrées à l'expression de son sentiment, — c'est un hommage qui doit suffire. Il est vrai qu'il en est où ne se trouvent que quatre vers, d'autres trois, d'autres deux seulement. A ce compte, l'on bâtit un volume à peu de frais. Si l'on défalque les vides qui, si habilement disposés qu'ils soient, ne sont que des trompel'œil, il reste tout au plus la matière d'une plaquette. Et je veux bien que toutes ces ardeurs s'adressent à un symbole, et non à un être en cher et en os :
' %Ya* fe^nt d'assimiler V Idéal à Psyché. . . "
(i) Symphonies — Heures solitaires — La chanson du paysan — L'Abord-à-Plouffe — The Clash — La vente de la poule noire — Les Bois- Francs — Un carême du Père Lalande — Une lettre de Napoléon Bourassa.
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il n'en est pas vrai moins qu'un accent voluptueux y perce trop souvent. C'est là le plus grave reproche que nous ferons à Léo d'Yril. Son rêve d'Art s'incarne de façon trop sensible. Il veut être mystique, et il a des aspirations, des descriptions dangereusement réalistes. Et sa langue manque de simplicité et de clarté. Il est à la recherche du mot rare, du mot extraordinaire, en sorte qu'il faut toujours, en le lisant, avoir le dictionnaire à la main. Et s'il n'y avait que les vocables qui fussent étranges! Mais beaucoup de phrases, sinon de pièces tout entières, le sont à un point que j'ai renoncé à en comprendre la signification. En dépit de tout cela, Symphonies est l'œuvre d'un vrai poète, d'un artiste qui ne s'ignore pas lui-même, puisque, dans sa Dédicace, il parle "de son âme d'artiste," et qu'il ajoute:
' \Je sculpte, de mes mots au rythme souple et rare.
Ces compliments qu'il se décerne pourraient nous dispenser de lui en faire. Et cependant il en mérite, pour ses qualités subtiles et fines, son sens de l'harmonie. Je lui souhaite de se libérer des influences de certaines écoles ultra-fantaisistes, qui, sous prétexte d'éviter la banalité, inventent des modes compliquées, brisent tous les vieux cadres. M. Léo d'Yril a l'étoffe d'un poète. Son talent gagnerait à se soumettre aux règles antiques. M. Léon Daudet, dans le Monde des Images, nous dit que les poètes sont utiles à la société. "Les poètes ne sont pas des parures de luxe, dont pourrait se passer une nation." Sans aucun doute. Mais n'est-ce pas à la condition que l'on puisse les
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suivre dans leur vol, et que leurs rêves et leurs formules soient accessibles au commun des mortels? A tous les caprices de sentiments, aux préciosités verbales qu'offrent les Symphonies, nous devons ajouter ceci, qui est un comble: elles se terminent par deux pièces anglaises.
. . .Avec les HEURES SOLITAIRES, de M. l'abbé Arthur Laçasse, nous revenons aux thèmes qu'ont surtout traités les poètes de "chez nous." Est-il besoin d'affirmer que leur charme agit toujours, et que nous sommes bien aises d'entendre exposer à nouveau les grandes idées traditionnelles qui ont façonné notre race et lui ont donné sa physionomie? Religion, Famille, Patrie, — ce sont les divisions de ce recueil, premier-né de l'auteur.
"La coupe ri est pas à1 or, mais on y boit V eau pure," dit de son ouvrage le prêtre-poète. L'eau qu'il nous donne à boire est claire comme les sources qui se cachent au creux des grands monts laurentiens, d'où lui sont venues tant d'inspirations; et, quel que soit le métal de la coupe dans laquelle le breuvage nous est présenté, j'en aime le dessin correct et solide. Ce n'est pas à dire que tous les vers soient également heureux. Ainsi, dans Le Soir, méditation par où s'ouvrent les Heures Solitaires, le poète s'écrie, à la troisième strophe:
"0 moment suave où le jour tombe, et, rieur. . ce qui est d'un rythme plutôt faible. Et la pièce intitulée: Les enfants des riches, contient une strophe, la deuxième, qui est contournée, laborieuse, et pour tout dire, peu française. La partie de ce recueil qui me
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semble la plus personnelle, la plus pensée, la plus sentie, est celle où l'auteur chante la Famille. Tel de ces petits poèmes, par exemple, Au pied du crucifix, est presque du Sully-Prudhomme chrétien. Tel autre, Un Berceau, est d'une grande délicatesse, et tout en nuances. Dans V Ame des choses, je remarque, à la troisième strophe, un vers de onze pieds:
"Pourquoi te chérir, o maison paternelle!"
Faute d'impression, évidemment. Mais les fautes d'impression, en poésie, sont doublement graves. C'est pourquoi je me permets de signaler celle-ci. Et la strophe qui suit serait à reprendre:
"Et le perron croulant avec ses quatre marches" "Ou nous montions, le soir, fatigués de nos marches.
Je crois que la pièce: Le tic-tac de mon horloge eût été mieux à sa place à la fin du volume, sous la rubrique : Au Caprice de la Muse, que dans la partie intitulée : Religion. Mais elle est bonne, au demeurant. J'en veux citer ces vers exquis:
" Tic-tac! . . . et mon horloge, insensible et méchante," 1 1 Jette dans le passé ce qui fut V avenir. .
Ce dernier vers a belle allure, et l'autre révèle chez l'auteur un don précieux, celui de trouver la véritable épithète. . .
LA CHANSON DU PAYSAN, de M. Ulric Gingras, vaut comme promesse, comme indice,
". . . car, poète à vingt ans. . ."
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dit 1* auteur dans {"Epilogue. Et il invoque cet âge comme excuse aux faiblesses que la critique ne manquera pas de relever dans son ouvrage. Et pourtant, on a vu des poètes qui, à vingt ans, et même plus jeunes, faisaient déjà des vers immortels:
"Mes premiers vers sont d'un enfant" "Les seconds d'un adolescent. . ."
Ici, au contraire, nous avons quelque chose d'assez primitif: langue et prosodie sont souvent défectueuses dans la chanson du paysan. De ces vers lourds, gauches, informes, et de ce style tout au plus digne d'un "commençant," il se dégage une espérance de moisson future. Le germe latent que l'on découvre dans cette œuvre me semble être le talent de la description. L'auteur sait voir, et c'est déjà beaucoup. Mais il lui faut travailler, se mettre à l'école des grands modèles, apprendre l'art d'écrire, s'initier aux secrets des rythmes souverains, s'il veut que son don naturel de vision s'épanouisse en des productions qui soient vraiment de la poésie. Il me paraît avoir, dès son premier coup d'aile, embrassé un bien vaste horizon. Publier tout un volume de vers à vingt ans, c'était présumer de sa force. Les génies ont de ces hardiesses. Et j'ai cité l'exemple de Musset. Mais de pareils cas seront toujours l'exception. Les autres, si bien doués qu'ils soient, doivent savoir attendre, et se donner patiemment la formation nécessaire, avant de chanter. Qu'ont-ils besoin, comme premier essai, de vouloir faire vibrer toute la lyre? "Un bon sonnet vaut un poème," affirme le maître de la critique française.
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L'on dit de José-Maria de Hérédia qu'il faisait deux ou trois sonnets dans son année. Mais c'étaient des choses définitives. Tant qu'il y aura du goût dans le monde, et tant que l'esprit latin n'aura pas été noyé sous le flot germanique, la qualité l'emportera sur la quantité. Peu, mais bien, tel est l'idéal français. Je souhaite que nos jeunes artisans d'art ne l'oublient pas.
. . .Notre forte organisation paroissiale a été le plus actif instrument de notre salut, tant dans l'ordre national que religieux; elle reste la grande ressource propre à assurer notre avenir. Au point de vue purement esthétique, c'est encore elle qui a mis sur notre province un superbe cachet de beauté. "Il y a des paysages qui n'ont de charme que par le clocher qui les domine, ' ' a dit un penseur. Les clochers revêtent nos paysages d'une grâce infinie; ils les achèvent en quelque sorte, les animent et les transfigurent, leur donnent une physionomie rêveuse. Sans eux, notre nature manquerait de quelque chose d'essentiel. Et, par exemple, supprimez des bords de notre Saint- Laurent, entre Québec et Montréal, ces flèches, simples mais élégantes, dont la base se dérobe à demi dans de la verdure, et qui fuient, ardentes et fines, vers l'azur, et la poésie de notre sol s'évanouit. Nos paroisses sont créatrices de bonté et de beauté.
Et alors, c'est faire œuvre saine que de tirer de l'ombre leurs archives, d'exalter leur vie féconde. Cela s'appelle écrire la petite histoire, petite et souvent merveilleuse, qui s'insère d'elle-même dans la
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grande. Je désire donc féliciter M. l'abbé Froment de s'exercer dans ce genre. La notice qu'il nous donne aujourd'hui est consacrée à L ABORD-A-PLOUFFE. Quel nom pittoresque que celui-ci! Comme il fait image! C'est une trouvaille, et qui vient du peuple. Nos gens sont de grands artistes. . . sans le savoir. Ils vous ont une façon de peindre les choses par le mot, qui n'appartient qu'à eux. L'Abord-à-Plouffe n'est pas encore paroisse indépendante: c'est une desserte de Saint-Martin de Laval. Au point de vue civil, elle est libre de forger ses propres destinées. Sous l'un et l'autre aspect, son avenir est plein d'espérance. Mais l'on conçoit que ses traditions ne soient pas encore nombreuses, M. l'abbé Froment a bien fait de les recueillir et de les fixer dès à présent et de préparer ainsi la voie aux monographes futurs. Il me paraît toutefois que les choses qu'il a glanées n'appartiennent pas toutes à la petite histoire. Que M. le curé Giguère ait perdu son chapeau, dans un coup de vent, en traversant tel pont, il a droit à notre sympathie, car il faisait froid; mais je ne trouve pas que ce fait méritait autrement de passer à la postérité. Je pourrais relever un certain nombre d'autres détails que l'auteur aurait pu s'abstenir de consigner. Pour être "petite," l'histoire est l'histoire; celui qui la raconte doit savoir choisir. Le style de ce travail offre des négligences. Les pages de la fin ne sont qu'une nomenclature. Et les fautes de typographie fourmillent. Je me permettrai d'ajouter que cette plaquette a plutôt l'air d'un "almanach" ou d'un "catalogue" que d'un ouvrage. Les pages en sont
tranchées; les feuillets reliés au fil de fer et non cousus. Or, rien n'est négligeable dans un ouvrage de pensée, pas même l'apparence extérieure. L'enveloppe de l'œuvre d'art, ou son cadre, a son importance. Ce qui compte surtout, c'est sa substance, certes, et aussi la forme sous laquelle elle nous est présentée. L'écrivain doit avoir souci de lui-même et de son public, et se souvenir que la simplicité de ton ne veut pas dire oubli des règles de la syntaxe. Mais j'estime que le fruit de son labeur plaît davantage, s'il s'entoure d'une exécution typographique, conforme aux lois du genre, élégante et correcte.
Au commencement d'octobre mil neuf cent dixhuit, un libraire de Montréal me disait, en me tendant un ouvrage qui venait de paraître : 4 'Ce livre fera parler de lui." C'était THE CLASH, par William Henry Moore. L'auteur, familier à ceux qui fréquentent la salle des Pas-Perdus de notre Parlement fédéral, était parfaitement inconnu comme écrivain. Il ne devait pas tarder cependant à conquérir une manière de gloire en ce domaine. En peu de temps, son nom se répandait d'un bout à l'autre du Canada. La fortune de son ouvrage eut quelque chose d'extraordinaire, dans un pays où le livre est d'un placement plutôt difficile. Nous n'aurons pas été étrangers à son rapide succès. Et je crois que nous en sommes surtout responsables. C'est que cet ouvrage d'un anglo-saxon ontarien prenait ouvertement notre défense contre les attaques perfides dont la race supérieure nous accablait depuis des mois.
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The Clash ne faisait pas qu'épouser notre cause mais il démontrait, avec force arguments à l'appui, qu'elle était la bonne, et que toute l'opposition endiablée menée contre nous par les anglais du Canada, dans les questions de langue, d'éducation, de religion, de participation à la guerre, était à base de préjugés sectaires et d'ignorance. C'était une grande originalité d'entendre s'élever du camp adverse une protestation en notre faveur. L'histoire n'avait pas été prodigue de pareils coups. Ce fut une surprise et une joie. Nous fîmes fête à la voix qui s'efforçait de rétablir les droits outragés de la justice et du bon sens. Pour une fois, la langue anglaise nous parut capable d'exprimer les larges sentiments humains.
M. Moore n'a sûrement eu aucune arrière-pensée en lançant The Clash. Cet ouvrage trahit chez l'auteur une absolue bonne foi, de la droiture, du courage, du désintéressement. Le succès matériel qui l'a accueilli était une récompense fort méritée, encore que ce ne fût pas là le but visé. L'ambition de ce publiciste nouveau venu, mais bien renseigné, était de produire un effet moral et d'aider à l'apaisement entre les deux grandes races qui se partagent ce pays. Et il a réussi notablement. Je ne prétends pas qu'il faille attribuer à sa seule influence le changement d'opinion que l'on constate chez les anglais du Canada. Mais The Clash y aura eu sa part. D'aucuns, s'inspirant de l'expérience d'un long passé, et suffisamment avertis en psychologie britannique, osent trouver que la réaction va trop loin et dépasse les limites raisonnables. Ceux dont la haine nous inquiétait il y a quelques mois, nous mettent
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maintenant mal à l'aise par leurs explosions de tendresse. Rien comme la modération en tout. Ne quia nimis. N'est stable que ce qui est fondé sur l'équilibre du jugement. Les mouvements purement impulsifs sont dangereux. Et précisément, un ouvrage comme celui de M. Moore, sans être parfait, certes, ni transcendant, repose sur des arguments d'un sens commun si évident, qu'il est de nature à favoriser la pondération de l'esprit. Que les anglais le lisent de plus en plus! Il les prémunira, par sa sagesse élémentaire, contre le retour offensif de leur phobie.
The Clash nous appartenait en quelque sorte par l'âme et l'inspiration. Il était bon qu'il passât en notre langue et devînt ainsi davantage comme notre propriété. D'ailleurs, beaucoup parmi nous eussent été bien incapables de le lire autrement que dans une traduction. Et pourtant, les problèmes qui y sont étudiés et résolus avec une impartiale simplicité, nous regardent au plus haut point. Ceux des Français qui s'intéressent aux choses du Canada ne sauraient également que tirer profit d'un tel ouvrage. Car Dieu sait si notre attitude pendant la guerre, pour ne citer qu'un cas particulier, a été défigurée par tous les journaux de France, et quels reproches amers nous ont été adressés, pour n'avoir pas entendu "la voix du sang," qui nous appelait, pensait-on, sur les champs de bataille de là-bas. Les pages où M. Moore donne les raisons de notre conduite sont propres à éclairer nos charmants cousins. Encore fallait-il qu'elles fussent mises à leur portée.
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M. Ernest Bilodeau s'est chargé de ce soin, en nous donnant une bonne traduction de cet ouvrage, qui aura fait époque. Il y des traductions qui sont des créations, tant l'auteur y a mis d'art personnel, tout en respectant consciencieusement la pensée et le style de l'original. Ainsi, les contes d'Edgar Poe, traduits par Baudelaire. Le travail que nous avons sous les yeux n'est pas de la sorte. C'est une transposition fidèle, mais sans aucune recherche d'élégance. Le style de M. Moore, au reste, n'a rien de remarquable: en raffiner trop la forme française eut été risquer de s'éloigner du modèle. En journaliste pressé, M. Bilodeau nous livre un travail clair, précis. Quelques petites incorrections ont toutefois échappé à sa plume si leste, mais pas toujours assez serveillée: "par des faits," au lieu de "sur des faits" — "originer" au lieu de "tirer origine," etc.
"Qu il est doux, qu il est doux d' écouter des histoires,
' 'Des histoires du temps passé, a écrit Alfred de Vigny.
C'est une histoire "du temps passé," une anecdote de chez nous que nous conte M. Jules Tremblay, dans LA VENTE DE LA POULE NOIRE.
Unenotemarginale porteque cette anecdote ' 'repose sur une croyance ancienne répandue en certains milieux des cantons de l'Est et de la Nouvelle Angleterre." En la recueillant, l'auteur a voulu surtout faire oeuvre de folk-loriste. Nos ancêtres se plaisaient donc à des "diableries," et s'en amusaient aux dépens des esprits assez faibles pour les prendre au sérieux. C'est le cas
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de ce pauvre imbécile de Pitro Miray, le héros de cette aventure, qui, pour prix de ses incantations et de ses négociations avec le "malin," reçut une bonne volée. Mais aussi, pourquoi le sort avait-il voulu qu'il se trompât, et qu'au lieu de dérober une "poule noire" au poulailler de la mère Dègle, il ait mis la main sur un coq? Ce fût toute la cause de la faillite du marché qu'il voulait faire avec Satan. Du moins, l'idiot en demeura-t-il persuadé, car, à quelqu'un qui lui demandait un soir s'il avait déjà vendu la poule noire, Pitro, maussade, pensa tout haut:
— Ci égal, si c ava pâs été un coq!
Ne faut-il pas que, dans les contes les plus invraisemblables, les incidents soient liés et suivis de façon à nous donner l'illusion de la vérité? Cela manque un peu ici. Il y a des incohérences qui nous réveillent brusquement. Ainsi, comment se fait-il que Pitro Miray, qui "avait traversé la crise de ses années scolaires sans apprendre à lire," nous soit présenté, à la page suivante, achevant de s'initier, dans un traité de magie blanche et noire, aux secrets des incantations? Et comment, le soir même où, dans un grand mystère, il s'enfonçait dans la Savane pour s'y livrer à des rites ténébreux, des hommes du village se glissent-ils juste à temps derrière lui, pour se moquer de sa crédulité, et lui donner, à la place des "cent piasses" qu'il rêvait d'avoir pour prix de la vente de son âme, "cent coups de pieds?" L'on n'a peut-être pas le droit de demander aux superstitions populaires une précision et un enchaînement trop fermes. Ceci est du folk-
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lore; et peut-être cette branche de l'archéologie s'interdit-elle d'arranger sa matière conformément à toutes les exigences de l'art de conter? Peut-être a-t-elle pour principe de laisser aux vieux récits leur rugosité, leur caractère informe et naif , leur allure souvent débraillée? La science a des lois si rigoureuses. . .
. . . Les Bois-Francs sont ma petite patrie, profondément aimée. C'est là que j'ai eu mon berceau, au pied des montagnes, près des grands bois d'érables, où, enfant, je suis souvent allé "aux sucres." Là que dorment mes morts, dans la bonne terre maternelle. Quand je veux me reposer vraiment, oublier tout ce que la vie, les absences lointaines, les contacts avec tant de figures étrangères, ont déposé en mon âme de sentiments superficiels et de choses acquises, c'est là que je reviens. J'y reviens pour me retrouver. Et alors s'opère en moi comme une suppression des années vécues en dehors de cette ambiance saine, la seule qui s'harmonise vraiment avec l'être intime. Les souvenirs s'y lèvent de partout, jeunes, frais, étonnamment réels. Le Cardinal du Bellay, écrivant de son ambassade d'Italie au Roi de France, le suppliait de lui donner un long congé, car "j'ai besoin, disait-il, d'aller respirer l'air de ma naissance " L'air de ma naissance, — je le savoure parmi les collines natales, dans les vallées gracieuses, le long de la rivière Nicolet, réstée la même dans le perpétuel écoulement de ses eaux; et quelle ivresse calme j'en reçois! La nature, bonne gardienne des impressions d'enfance que je lui
ai confiées, me les rend neuves, entières, me redonne mon âme des premiers jours. . .
Aussi ai-je lu avec un particulier intérêt le grand ouvrage que M. l'abbé Chs-Edouard Mailhot a consacré à cette région, largement découpée à même les Cantons de l'Est, et qu'il a intitulé précisément LES BOIS-FRANCS. Ce nom pittoresque apparaît officiellement pour la première fois dans une lettre de l'Archevêque de Québec, en date de septembre 1838, à l'abbé Denis Marcoux, vicaire à Saint-François-du-Lac, le nommant vicaire à Gentilly, avec ordre de visiter les colons des "Bois-Francs." Mais il s'était déjà introduit dans le langage populaire. Le peuple est créateur de mots. Les hardis défricheurs, qui s'étaient les premiers aventurés loin des rangs du "bord-del'eau," à la recherche de terres nouvelles, frappés du caractère forestier qui régnait ici — érables — frênes — noyers — merisiers — hêtres — donnèrent à ces immenses domaines l'appellation qui leur convenait et qui leur est restée. Elle est très belle, au surplus, dans sa figure de vérité.
C'est donc des "Bois-Francs" que M. Mailhot s'est fait l'historien. Il faut croire que cette terre, si riche en essences variées et résistantes, ne l'est pas moins de traditions humaines: car deux volumes relatent son passé de vie, et je crois savoir qu'un autre suivra. Abondante matière, où les traits des missionnaires et des premiers curés voisinent avec ceux des colons qui ouvrirent à la race ces nouveaux débouchés et furent les semeurs d'avenir. Combien ces volumes dont le premier a paru en 191 4 — et l'autre en 1910,
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représentent de recherches patientes à travers les Archives des Greffes, les souvenirs de familles, les traditions locales; combien l'auteur a déployé de travail à colliger des documents épars, et à reconstituer de nombreuses généologies d'ancêtres, et à rassembler tant de menus faits qui ont signalé l'origine de nos paroisses, je n'essaierai pas de le dire. Il faut être du métier pour le comprendre. Quiconque lira son ouvrage, s'il est natif des Bois-Francs, il y prendra plaisir extrême; s'il est d'ailleurs, il sera émerveillé de voir la place méritée que notre "petite patrie" tient dans la grande. L'Histoire des Bois-Francs est une page de plus ajoutée à celle que nos pères ont écrite partout où les ont portés leur esprit de foi, leur divination de nos destinées, leur amour du sol canadien. La croix, la hache et la charrue, c'est la sublime trilogie de mots qui résume et enferme tout ce que nos temps primitifs ont inspiré d'actes de religion, de courage au labeur, d'espérance invincible en la vertu de la terre. . .
... De tous nos orateurs sacrés, le Révérend Père Louis Lalande, de la Compagnie de Jésus, est le plus connu, et j'ose ajouter le plus célèbre. L'on se rappelle avec quel éclat il a inauguré une carrière déjà longue. C'était, je crois, en 1898. L'on annonça qu'il allait prêcher tout un carême au Gésu. La curiosité publique en fut piquée. Plusieurs se demandaient — des timides comme il y en a toujours! — s'il n'était pas un peu hardi de confier à un jeune prédicateur de "chez nous" ces grandes conférences quadragésimales, qu'ils s'ima-
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ginaient convenir uniquement à des étrangers. Car, à cette époque, il y avait une chaire qui semblait absorber et effacer toutes les autres, et qui seule pouvait, pensait-on, se prêter à l'exercice de ce grand genre oratoire, si pratiqué en Europe. Les autres étaient bonnes pour les simples retraites. Celle-ci, — une tradition en faisait comme le lieu nécessaire et exclusif de l'éloquence sacrée. Elle avait toujours été occupée par des maîtres, dont le talent réel avait encore bénéficié de ce prestige dont nous enveloppons volontiers tout ce qui nous vient d'ailleurs. Et donc, la nouvelle qu'un carême allait être prêché par l'un des nôtres, dans une autre église, créa un très grand intérêt, mêlé, chez quelques-uns, d'une vague angoisse.
Le Révérend Père Lalande se tira avec gloire d'une entreprise qui n'était pas sans péril. Ses conférences le placèrent tout de suite au rang des meilleurs orateurs de la chaire. Elles avaient à la fois la solidité de la substance, l'accent apostolique, la tenue littéraire très moderne, au meilleur sens du mot. Et tout cela était donné avec vie, chaleur, mouvement. Les comparaisons que l'on ne manqua pas d'établir entre les conférences du Gésu et celles de Notre-Dame, furent loin d'être défavorables aux premières. Depuis ces années déjà lointaines, le Révérend Père Lalande n'a connu que des succès. Enseignement, prédication de missions un peu partout, conférences sur des sujets religieux, littéraires, patriotiques, nombreux ouvrages où l'orateur révèle de précieux dons d'écrivains, voilà les domaines dans lesquels s'est déployée son intelligente et généreuse activité. Peut être faut-il regretter
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qu'il soit descendu sitôt de sa chaire du Gésu? En se spécialisant dans le haut enseignement doctrinal, il eût développé harmonieusement ses beaux dons oratoires, et eût donné à ses compatriotes ce qui leur manque encore: un sujet suivi, traité par le même, un cours de dogme ou de morale, adapté à leurs besoins particuliers. La vérité religieuse nous arrive du haut de multiples tribunes, mais fragmentée en quelque sorte. Chaque prédicateur en livre une partie ou l'autre. Mais comment faire la liaison entre ces morceaux épars? Il nous faudrait un grand ensemble, coordonné avec rigueur, enchaîné, méthodique, tel qu'on en présente aux auditeurs de Notre-Dame de Paris. Et ceci ne peut être que l'œuvre d'une seule pensée. Je regrette que le Père Lalande n'ait pas été appliqué à cette mission qui me semble urgente. Cela ne veut pas dire que les autres formes d'apostolat auxquelles il s'est livré n'aient pas été infiniment fructueuses. Tout au contraire. J'ai précisément sous les yeux le dernier sermon qu'il a prononcé, sermon difficile, où l'on voit reparaître sous le missionnaire l'orateur sacré des grands jours. C'était à l'occasion du jubilé sacerdotal de Mgr Dauray, curé de Woonsocket. Cette circonstance imposait au prédicateur toute une série de compliments. La juste part d'hommages discrets payée au vénérable jubilaire, ainsi qu'aux personnages éminents qui rehaussaient l'éclat de la fête, le Père a fait un sermon d'idées, tout plein de vues remarquables. A propos, l'autre jour, je causais littérature canadienne avec un prélat. Nous remarquions qu'entre autres lacunes, elle était à peu près totalement dépourvue de
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sermons ou de mystique. Les œuvres que nous avons produites en ce genre se comptent sur les doigts. Aussi, nos prêtres et nos communautés cherchent-ils ailleurs un aliment spirituel. Ne serait-il pas possible de le trouver ici? Pour les sermons, en particulier, le jeune clergé aurait avantage à puiser ses inspirations dans des recueils nés au pays, et où les divers aspects de la question religieuse seraient envisagés du point de vue qui nous concerne. Je souhaite que le Révérend Père Lalande nous donne bientôt un choix de ses sermons. Il aura alors, et à nouveau, bien mérité des âmes et des lettres. . .
Veut-on me permettre maintenant de m'écarter un peu de la littérature proprement dite, pour faire une incursion dans un autre domaine de l'art? L'autre soir, M. Arthur Letondal, dans une charmante allocution, évoquait le souvenir de Napoléon Bourassa. Et M. l'abbé Olivier Maurault, dans une belle étude qu'a publiée Y Action française de février 191 9, a dit de ce dernier : ' 'il fut le premier maître de Philippe Hébert. Or, par une bonne fortune inespérée, je viens de recevoir un document inédit, trouvé dans les archives de feu P.-L. Tousignant, d'Arthabaska, qui fut si longtemps propriétaire-directeur de Y Union des Cantons de l'Est, lequel confirme l'assertion de M. l'abbé Maurault, et nous reporte à l'entrée de Philippe Hébert dans la carrière où il devait s'illustrer:
Quelques Ouvrages Canadiens
"Montréal, 18 septembre 1873."
"Monsieur le Curé,
"J'ai vu à l'Exposition Provinciale l'œuvre de l'un de vos jeunes paroissiens, nommé Hébert; comme je trouve dans ce petit travail l'indication d'un talent sérieux pour la sculpture, je me suis intéressé à son auteur. Je fais des démarches pour lui procurer les moyens de vivre à la ville au moins pendant un an sans qu'il ait à s'occuper de trouver son pain de chaque jour. Je crois qu'en le mettant dans des conditions semblables, il sera aisé de lui préparer une carrière honnorable (sic) pour lui et les siens. Je lui offre, pour ma part, le coucher, un lieu et les outils pour travailler; je lui donnerai les leçons de dessin et lui procurerai les models (sic) dont il peut avoir besoin pour apprendre son art. Mais il faudrait pourvoir à sa nourriture et à ses autres petites dépenses, tel (sic) que lavage, habillement et garniture de lit. Pour cela il faut m'adresser à d'autres personnes. Mais je n'ai d'autres recommandations à présenter en faveur du jeunehomme que celle de son talent. Je ne le connais que par son petit travail et sa figure. Veuillez donc m'adresser au plus tôt quelques mots sur lui: ce que vous connaissez de son caractère. Car le talent c'est le diamant, le caractère, c'est l'ouvrier qui lui donne sa valeur. Je me servirai de votre lettre; si» vous pouviez m'adresser encore le témoignage d'une autre personne recommandable du village, cela ajouterait au poids de la vôtre. Si vous croyez, après cela, pouvoir quelque chose pour lui, je crois que vous ne le ferez pas sans fruit; je crois que le jeune homme a un talent de bon
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aloi qui peut le conduire à excellente fin. Il me dit qu'il a été Zouave du Pape. Si monsieur Moreau était ici, je m'adresserais à lui. . . enfin, un mot de votre part m'obligera ainsi que votre paroissien, j'aime à le croire."
4 'Je suis, Monsieur le Curé, votre tout dévoué,
Noble lettre, en vérité, sympathique, paternelle. A cette époque, Philippe Hébert, de retour de Rome oû il était allé comme Zouave, demeurait dans sa paroisse natale, Ste-Sophie d'Halifax. M. l'abbé Brunet en était le curé, et c'est à lui que Napoléon Bourassa a dû s'adresser. Par quel hasard cette lettre est-elle tombée aux mains de Tousignant? Nous l'ignorons. Nous savons seulement qu'elle est belle, touchante, et bien digne de celui que l'on a appelé "le père des beaux-arts au Canada."