N. BOURASSA
No. 90, rue St-Denis."
LE MOT MENTALITE
Au mot barbarisme, le dictionnaire dit: "mot forgé dans une langue où il n'existe pas." Or, que Ton parcure tous les dictionnaires français, les plus anciens comme les plus récents, l'on y cherchera en vain; mentalité. C'est donc un mot forgé de toutes pièces. Aucune autorité linguistique n'a osé lui donner droit de cité. Si du moins il venait directement du latin, l'on serait excusable dans une certaine mesure de l'employer; il figurerait parmi les latinismes, en attendant son incorporation définitive au dictionnaire. Mais le latin ne l'a pas, ni rien l'approchant. L'on passe aux grands écrivains d'inventer des mots. Et l'on relèverait, ça et là, dans l'œuvre de Chateaubriand par exemple, tels vocables qui ne se trouvent pas dans nos lexiques. Encore faut-il que ces créations soient conformes au génie de notre langue, qu'elles aient des affinités réelles avec notre richesse verbale, qu'elles comblent une lacune et qu'elles soient empreintes d'une vraie beauté. Le français étant une langue vivante, il est tout indiqué qu'il doit subir la loi d'une juste évolution. Mais seuls les grands artistes ont la mission de travailler, dans des limites précises, à son renouvellement; seuls, ils savent choisir, parmi les vocables qui montent de l'âme populaire,— l'une des grandes sources du langage, — ceux
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dont la frappe est digne de leurs aînés. Laissons-leur le soin délicat de filtrer cet apport, et de trier, parmi tout cet amas de scories, quelques pièces d'or fin. Le mot mentalité n'a aucun titre à être rangé dans la catégorie de ces vocables d'exception. Il est un bâtard pur et simple. Il n'a rien de ce qui s'appelle la trouvaille verbale. Aucun lien de parenté ne le rattache au génie de notre langue. Il n'est pas issu de notre mère latine Je défie de le trouver chez nos grands écrivains du passé. Il ne répond à aucun besoin, puisque nous avons: état d'âme ou dis-position d'esprit, qui rend très bien ce qu'on veut lui faire dire. Et il a une physionomie affreuse et baroque. Il ne reste qu'à prononcer V exclusive contre cet intrus, qui a déjà fait trop de ravages, en France et chez nous, Léon Bloy écrivait: "Quand je lis le mot mentalité, tout courage m'abandonne, je suis un homme fichu." (i) — Partageons l'horreur de ce très grand artiste pour ce vocable effrayant, en gardant toutefois le courage de l'éliminer à jamais de notre beau parler.
(i) Léon Bloy, par René Martineau, p. 36.