‹ MiscellaneesChapitre 23 sur 30 · MESSIRE ANDRE DOUCET, V.G · texte numérisé non relu

MESSIRE ANDRE DOUCET, V.G

Dans la galerie des anciens curés de Québec, qui décore la sacristie de la Basilique, se trouve un portrait que je regarde toujours avec une curiosité et une sympathie particulières: celui de messire André Doucet.

L'abbé André Doucet naquît aux Trois-Rivières. Son acte de baptême est du 30 novembre 1781. Il était de pure souche acadienne. Son père, Jean, était né à Tintamarre, — aujourd'hui Sackville, Nouveau- Bruswick, — en 175 1, quatre ans avant la Déportation; le 1 février 1778, il avait épousé, aux Trois-Rivières, Marie (Anne) Madeleine Mirault ou Mireau, laquelle était née à Port-Royal, en 1755, de François Mirault et de Marguerite Robichaud. De ce mariage naquirent douze enfants, dont André fut le quatrième. L'une des filles issues de cette union s'appelait Julie- Madeleine, baptisée le 2.6 mai 1797, et qui épousa, le 17 octobre 181 5, Joseph le Prince, né le 14 janvier 1788, de Jean le Prince, né à la Grand-Prée, et de Rosalie Bourg, fille de Antoine Bénoni Bourg et de Félicité Bourgeois, tous deux originaires de l'Acadie. Cette Julie-Madeleine Doucet, sœur de l'abbé André Doucet, fut ma grand-mère maternelle.

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L'abbé Doucet fit ses études au Séminaire de Québec. Il les termina en 1801. Pendant son grandséminaire, il fut chargé d'abord de la classe de huitième en 1802.-03, puis d'autres cours. Le Séminaire voulait le garder; il proposa même de l'agréger alors qu'il n'était que sous-diacre, ainsi qu'on le voit dans une lettre de M. Robert à Mgr Deneault, en date du 30 juillet 1804. Mais, le 2. août 1804, Mgr Deneault écrivait à l'abbé Doucet: ". . . j'ai d'autres vues sur vous". . . En septembre 1805, le Séminaire de Québec insiste dans sa demande, et avec d'autant plus de force qu'il la déclare conforme au désir de celui qui est en cause;". . . M. Doucet m'a dit encore aujourd'hui qu'il persévérait toujours dans le dessein de s'agréger au Séminaire". . . , écrit le Supérieur. Tout fut inutile. Ordonné prêtre le 1er décembre 1805, par Mgr Plessis, André Doucet fut immédiatement nommé vicaire à la cathédrale. Le 9 octobre 1807, il était nommé curé en titre de cette église — et il n'avait pas vingt-cinq ans! Il succédait dans ces graves fonctions à Mgr Plessis, devenu évêque de Québec par la mort de Mgr Deneault, arrivée le 17 janvier 1806. Le 7 novembre 1808, Mgr Plessis confère des pouvoirs extraordinaires à l'abbé Doucet, et enfin, le 2.3 janvier 1813, il le nomme son Vicaire-général. L'illustre évêque avait pour lui une grande affection, au dire de l'historien Ferland, qui ajoute: "c'était un homme aimable, brillant, excellent orateur, chéri de tous ceux qui le connaissaient. ' ' Dans la Notice qu'il a consacrée à l'abbé André Doucet Mgr Têtu affirme que, "d'après une tradition absolument authentique, Mgr

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Plessis avait jeté les yeux sur lui pour en faire son successeur et le préparait pour l'épiscopat." Hélas! ce cher abbé devait avoir une destinée bien différente. Très intelligent, passant pour être le meilleur prédicateur de son époque, André Doucet, — c'est encore Ferland qui le dit, — "manquait d'une qualité bien nécessaire à un curé, il ne savait point mettre d'ordre dans ses affaires." Il n'était pas administrateur. Il ne s'entendait à gérer ni les choses de la fabrique, ni les siennes. Il contracta des dettes personnelles assez lourdes. Avec cela dès le début de son règne, les marguilliers lui créèrent des difficultés et des embarras, souvent pour des raisons qui nous paraissent bien futiles. L'abbé Doucet se découragea, et, le 19 octobre 1814, il adressa à Mgr Plessis sa lettre de démission, laquelle fut acceptée. Nommé le 2.0 octobre curé des paroisses Notre-Dame des Anges et Ste-Foy, l'abbé Doucet partit de Québec en septembre 181 5, et, le mardi 2.4 octobre de la même année, après avoir visité à Boston Mgr de Cheverus, il s'embarquait à Marblehead, en compagnie de M. Charles Germain, à destination de Marseilles. Tous deux entrèrent à cette Trappe d'Aiguebelles, ainsi décrite par Emile Ollivier, qui alla, pour un temps, y chercher la paix, en 1848: "elle se cache au fond d'un vallon solitaire et sauvage, gorge étroite, arrondie en forme d'entonnoir, qu'enveloppent de toutes parts les replis d'une immense forêt; perdue au sein des bois, enfermée par des hauteurs qui la dérobent aux yeux du monde, dominée par des rochers à pic, sans vue, sans horizon, ignorant le reste de la terre: on peut dire de cette

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sainte demeure qu'elle ne regarde que du côté du ciel." (i)

André Doucet ne séjourna que dix-huit mois dans cette solitude, où il avait suivi les exercices du noviciat avec ponctualité et grande édification, ainsi que l'atteste le certificat que le supérieur du couvent lui remit à son départ, le 9 juin 1817. Sa santé, que tant de déceptions et de chagrins avaient compromise, surtout les dettes qu'il avait laissées au Canada, ne lui permettaient pas de faire sa profession religieuse dans ce monastère. Il se décida donc à revenir, non pas à Québec, mais au pays de ses pères, en Acadie. En novembre 1817, il est à Halifax. Tour à tour missionnaire à Ste-Anne du Ruisseau de l'Anguille, comté de Yarmouth, à Tucket et à Pubnico, il se fixa à Ste- Anne d'Argyle, qu'il desservit jusqu'en juin 1814. En juillet suivant, il était à Tracadie, Nouvelle Ecosse, où il mourût le 19 décembre de cette même année. L'abbé André Doucet, ancien curé de Québec, ancien vicaire-général de Mgr Plessis, s'éteignait dans l'exil, l'abandon, le dénuement, à l'âge de quarante-deux ans et vingt-et-un jours.

Nous avons, de notre grand oncle, une lettre inédite que nous réproduisons ici. Cette lettre, écrite sur grand papier, porte, au verso du deuxième feuillet, l'adresse suivante: Délie Marguerite Doucet,

Trois Rivières.

Recommandée aux soins de N. B. Doucet, Ecuyer.

(1) Emile Ollivier en 1848, d'après son journal intime. Revue des Deux Mondes du 1er février 191 8. p. 606.

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— Marguerite-Elisabeth Doucet était la sœur d'André, de dix ans plus jeune que lui, ayant été baptisée le 14 mars 1792.. Elle épousa, en 1813, François Héli. C'était une femme d'un esprit supérieur. Nicolas Benjamin était son frère, né en 1781. Il devint notaire et se maria aux Trois-Rivières, le 5 août 1807, à Marie Euphrosine Kimber. Le mariage fut célébré par Mgr Plessis, assisté par le grand Vicaire Noiseux, l'abbé Doucet, curé de Québec, et autres. Le notaire Doucet exerça sa profession à Montréal de 1804 à 1855.

Voici la lettre:

"Ma pauvre Pagy" QPœgy était le surnom dont on avait baptisé Marguerite; ma tante Pagy a vécu très vieille; son souvenir et ses bons mots sont restés très vivants dans la famille.}

"J'ai reçu ta lettre en son temps et elle ma causé un plaisir réel. C était la première fois que je voyais de ton écriture et tu ne m écrivais que pour me témoigner ta gratitude; le plus petit bienfaiteur s' attend toujours à un peu de reconnaissance et quand le "beaucoup" a lieu, il ne peut pas manquer d 'avoir de la joie; j'en ai eu, mon enfant, et crois le bien. Pour ton orto graphe, Qsic) il faut avouer quelle n est pas très correcte. Il y a dans ta lettre tel mot de trois sillables (sic) construit tout exprès pour faire trois fautes. Il est vrai que V orto graphe n est pas nécessaire au bon sens, et que V on peut bien aussi, sans elle, être honnête, vertueux, et tout ce qu il y a de bon; vois notre père: écrire correctement ne fut jamais plus son défaut que le tien, et il sera peut-être éternellement le plus honnête homme d* entre nous tous. Cependant quand on a comme toi le moyen de se procurer cette connaissance, on fait mal de ne pas le faire.

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"Un commerce de lettres est pour toute personne sensible et pensante une source féconde de jouissances innocentes et pour quoi ne se pas mettre en état £ en jouir! Elles sont si peu communes dans cette courte vie. D' ai leurs, vous autres femmes, vous naissez, avec le stile Qsic) épistolaire dans les doigts et les hommes avec des forces supérieures ne peuvent même pas marcher de front avec vous autres sur cette ligne, y ai des exemples frappans de cette vérité dans ta lettre même et tu ne t en doutes pas. Par exemple un homme de bon sens se serait mis en vain à la torture pour trouver la tournure facile et naturelle que tu employés (j/V), sans efforts, pour me prévenir que je pourrai rencontrer en te lisant quelques mots mal écrits. Cette phrase: ' 'je disais à Dawly le curé ne pense plus à nos 'claques,' les nôtres sont pourtant bien minces,*' est d'une simplicité charmante. Sur une semblable matière, Mad. de Sévignê se serait exprimée tout comme cela. Concluons, ma petite, c est-à-dire ma grand' sœur, que tu dois apprendre V orto graphe au risque d' employer à cette étude le tems que tu mettrais à te gâter le gout de V esprit par la lecture d'une demie (sic) douzaine de romans. Tu souhaiteras à Dawly, à Julie et la petite nièce de la maison, milles choses heureuses pour le cours de la présente année, gardant toutefois par devers toi une bonne part de ces souhaits.

Tout à toi,

DOUCET, ptre.

"8 janvier — il (i8n)"

— Cette lettre me rend tout rêveur. Je me demande si celui qui écrivait de la sorte, si joliment, avec tant decharme et de finesse, n'était pas plutôt fait pourvivre dans un séminaire, parmi les livres, tout entier à

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l'étude, que pour être jeté dans l'administration paroissiale. Qui sait ce qui fût advenu si, au lieu d'être mis si jeune à la tête d'une cure importante et difficile, l'abbé André Doucet avait pu suivre son premier dessein de s'agréger à ce séminaire de Québec où Ton désirait tant le garder? Quoi qu'il en soit de ses infortunes, provenant surtout de difficultés financières dans lesquelles ses trop grandes charités l'avaient jeté, notre grand oncle a laissé le souvenir d'un prêtre zélé, pieux, doux et bon, ami des pauvres, auxquels il se donna entièrement jusqu'à la fin. In finem dilexit eos.

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