‹ MiscellaneesChapitre 22 sur 30 · MONSEIGNEUR LE PRINCE · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR LE PRINCE

Monseigneur Jean-Charles Le Prince fut coadjuteur de Monseigneur Ignace Bourget — 1845-1851 — et premier évêque de St-Hyacinthe — 1851-1860.

Le Prince était le vrai nom de ce frère de mon grand 'père maternel. Dans sa monographie de St- Jacques de Montréal, M. Olivier Maurault note justement: "il signait Le Prince, quand il arriva à l'Evêché, en 182.6," Plus tard, il laissa tomber la particule, en quoi toute la famille l'imita, et l'on est resté avec un nom tronqué. Pourquoi ne pas revenir à l'orthographe originelle, le seule authentique? Un nom de famille, c'est un héritage. L'on n'a pas le droit d'en altérer l'intègre transmission. Puisse un descendant de mes parents maternels restaurer enfin la tradition sur ce point, définie clairement par tous les documents d'archives, et sauver de l'oubli le vocable qui désignait les ancêtres! Il n'est pas bien de s'obstiner à garder un nom qui n'a aucune racine dans le passé, quand il serait si simple et si légitime d'adopter celui qui fut porté par les générations lointaines, auxquelles l'on se rattache par le sang.

Jean-CharlesLePrince était un pur acadien. Chassée de Port-Royal par "le grand Dérangement," sa famille s'était établie, après bien des pérégrinations et des

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infortunes, à St-Grégoire-de-Nicolct, où elle avait fait souche. Sa mère — née Rosalie Bourg — avait cinq ans lors de la Déportation, qui la jeta, elle et les siens, sur les rives inhospitalières du Massachusetts. Ce lamentable exode lui était resté gravé dans la mémoire en traits de feu. Les années avaient beau passer sur ce souvenir d'enfance: l'image se dressait vivace et douloureuse. Elle ne pouvait l'entendre évoquer sans tomber dans une profonde mélancolie. Aussi évitait-on d'en parler en sa présence.

Nous possédons de cette aïeule un charmant pastel exécuté par Louis Dulongpré, ce français qui vivait à Montréal vers 1840, et où il faisait un peu de tout, — littérature, théâtre de société, peinture. Un grand tableau religieux, signé de lui, se trouve, ou se trouvait, à NotreDame. Il avait de belles qualités de portraitiste, si j'en juge par ce dessin enlevé, d'un naturel exquis, que la piété filiale de Mgr Le Prince lui commanda.

Une tradition, naïve comme une légende dorée, mais dont je garantis l'authenticité, a cours dans la famille au sujet de la naissance de Jean-Charles. Sa mère avait élevé une postérité assez nombreuse. Sa mission à cet égard semblait finie. D'autant qu'elle commençait à avoir de l'âge. Et voilà qu'après un intervalle de sept années, elle se sentit à nouveau enceinte. "Celui-ci, dit-elle dès lors, c'est mon petit évêque," — Elle ne cessait de répéter cette parole. C'est par ces mots qu'elle accueillit la naissance de l'enfant. Elle ne fut pas étonnée le moins du monde de le voir devenir prêtre. Pour elle, c'était écrit.

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Quand elle mourut à St-Grégoire, en 1846, à l'âge de 96 ans, son Jean-Charles était évêque de Martyropolis depuis un an déjà. — Ceci, qu'on le croie bien, n'est pas une histoire inventée après coup. Ce n'est, au reste, ni le premier, ni le dernier exemple de cette intuition maternelle, à laquelle Dieu permet de pénétrer parfois si avant dans les secrets de l'avenir.

Voici deux lettres inédites de Mgr Le Prince. Elles ont un caractère intime. On ne les en goûtera que mieux. La première fut adressée à notre oncle Jean, qui devint curé de St-Maurice et chanoine de la cathédrale des Trois-Rivières.

"Monsieur J. Prince,

Etudiant au Séminaire de Nicole t.

"St-Grégoire, 5 mai 1845.

' 'Mon cher neveu,

"Je t'écris de la maison paternelle, au milieu des malades et des mourants; car notre cher Alphonse parait plus que jamais proche de sa récompense. Oh, oui1, proche de sa récompense, car vraiment c est un ange qui s' envole au ciel, et c est là ce qui doit admirablement nous consoler. Je te r avoue, mon cher Johny, je bénis le ciel de ce qu il daigne soustraire ce tendre enfant à tous les dangers du monde et à la séduction du siècle; et tu feras comme nous bien généreusement le sacrifice de ce bon et bien-aimé cousin, qui doit, comme il vient de me le répéter, ? obtenir du bon Dieu par V entremise de la Ste-Vierge, la grâce de connaitre ta vocation aussitôt qu il sera au ciel. Il te demande seulement de continuer à prier pour lui, afin qu il soit toujours bien préparé à se présenter devant son divin juge, aussitôt qu il

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y appellera. Nous venons de réciter des prières et des litanies autour de son lit de mort; ah! tu aurais pleuré de tendresse et d 'amour avec nous, si tu V avais vu embrasser amoureusemen son crucifix, passer sur ses lèvres une image du Sacré- Cœur de Jésus que f avais bénite pour lui. En vérité, je n'ai jamais vu de mourant m édifier davantage. Pour ta bonne grand' mère, elle est réellement un peu mieux aujourd'hui, quoique nous ne puissions pas nous fiât ter de la possède) longtemps (car elle aussi veut aller au ciel bien vite); néanmoins il pourrait se faire qu'elle nous édifierait encore quelques semaines. Elle f embrasse, elle aussi, de tout son cœur. Je ne te demande pas, mon cher, de venir me voir, quoique ce fut (sic) une consolation bien douce pour toi et pour moi; cependant je pense qu il sera plus parfait d'offrir à Dieu cette privation réciproque, afin d' obtenir de nouvelles grâces pour Alphonse et pour ta memère. Ainsi fais courageusement ce nouveau sacrifice; ça édifiera tes maitres et tes condisciples. D' ailleurs je suis obligé de repartir ce soir même et des affaires me forcent d'aller embarquer aux Trois- Rivières. Présente mes bons souvenirs aux prêtres du Séminaire et reçois pour toi mes plus affectueux embrassements. Le reste de la famille est assez, bien et t'embrasse avec tendresse. Adieu, cher Johny, prie pour ton oncle dévoué.

-j.-c. prince, v.cr

"Montréal, zS mai 1847.

' 'Mon cher frère,

"J'ai appris avec douleur l'affligeant accident arrivé au bon frère Jean\ heureusement qu il a un courage à toute épreuve, ce bon chrétien-là!

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"S'il n a pas la fortune de ce monde, il aurait sûrement les trésors du ciel. Je vois que V on s'est hâté de lui venir en aide; je n ai qu' une bien petite offrande à lui envoyer. Quant à vous autres, vous êtes en état de supporter bien des pertes de moulins avant d' être à la besace; aussi je pense que vous navel pas eu la larme à V œil pour votre petit malheur. Il faut d" ailleurs apprendre à faire des sacrifices.

' 'J'ai transmis à M. Langevin la bonne lettre que vous lui écriviez C est vraiment une perte pour le commerce canadien que la mort de M. Mas son. Mais les riches, à la fin, n ont plus qu'un tombeau tout comme les plus pauvres. Heureusement que M. Mas son est mort en très bon chrétien! Aussi je me suis empressé d' aller à son service funèbre.

"Notre bon évêque vient d* arriver, à la grande joie de tous ses chers diocésains. Il nous apporte toutes sortes de bonnes choses de la ville éternelle; et des Frères et des Sœurs pour instruire notre jeunesse. Adieu jusqu'au revoir. Mes affections à toute la famille.

"J.C., Ev. de Martyropolis ."

Ces deux lettres sont révélatrices de la nature aimante de Monseigneur Le Prince; et la dernière renferme des indications intéressantes pour l'histoire du diocèse de Montréal. A cela se borne ma collection d'inédits de mon grand oncle maternel. Et pourtant, il a écrit beaucoup, je ne parle pas ici de ses nombreux articles parus dans les Mélanges Religieux dont il fut longtemps le directeur, car nous les avons heureusement; je parle de sa correspondance. En dépit de ses occupations de rédacteur de revue, de

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vicaire-général et de coadjuteur, il se tenait en relations suivies avec les membres de sa famille; il prodiguait ses lettres, surtout à ceux d'entre eux que la vocation appelait au sacerdoce ou à la vie religieuse. Mon oncle Jean-Joel Le Prince, chanoine de St- Hyacinthe, en avait toute une liasse, qu'il me donna à lire. Comme elles étaient belles. Elles débordaient de tendresse paternelle. Mais j'étais trop jeune pour sentir tout le prix de ces missives. Que sont-elles devenues? Quel a été le sort de tant d'autres que le grand évêque adressait aux siens, et où il s'épanchait avec tant de liberté? Hélas! Je crains bien qu'elles ne soient perdues. Et je le regrette. Chaque famille devrait avoir ses archives, conserver avec un soin jaloux tout ce qui peut lier les générations nouvelles aux anciennes. C'est ainsi que se créent les traditions. L'on ne sait pas assez comme il est précieux de sentir du passé derrière soi, et quel trésor se constitue, pour l'histoire générale, dans la préservation de tous les documents particuliers. Surtout quand un membre d'une famille a tenu un rôle dans l'Eglise, la politique ou les lettres, tout ce qui émane de lui est infiniment précieux; et il faudrait garder toutes les manifestations de sa pensée, toute chose où s'est inscrite la pulsation de sa vie. Pour ce qui est de Monseigneur Le Prince, il savait si bien tourner une lettre, avec tant de simplicité, de naturel, il y mettait tant de cœur, que je regarde comme une infortune l'anéantissement de sa correspondance intime où sa grande âme se reflétait.

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