CARNET D'UN SOLITAIRE
ier octobre 191. . .
... Je sors de la clinique où m'ont retenu des jours de cruelles souffrances. C'est la raison pour laquelle je n'ai pas commencé plus tôt à jeter sur ce cahier mes notations intimes. Par une coincidence où il m'a semblé voir de l'ironie, je l'ai reçu le jour même où le bon chirurgien déclarait urgente l'opération. L'issue était inquiétante. Il ne pouvait m'assurer qu'elle ne serait pas fatale. Alors je me demandais, en regardant cette fraîche couverture de maroquin rouge, ce fin papier japon, transparent et mince et velouté comme une pelure de pêche, si je n'avais pas fait préparer tout cela en vain, si le temps me serait laissé de venir ici, chaque soir, me dire à moi-même mon âme. Ce doute me remplissait de mélancolie. Je trouvais amère la destinée. Je suis resté si humain! Mais l'art a eu raison d'un mal dont les ravages étaient si rapides. Les prières faites pour moi m'ont soutenu; elles ont parachevé l'œuvre des hommes. J'ai enduré des tortures. Qu'importe, puisque la vie a triomphé! Me revoici au milieu de mes chères choses familières, dans ce paisible cabinet de travail qui se garnit de livres nouveaux.
Carnet d'un Solitaire
J'ai été admirablement soigné dans cette clinique, dont l'atmosphère est celle d'une maison de famille. Pourquoi entourer les infirmités humaines d'un sombre appareil? Il est déjà assez pénible d'être souffrant, réduit à l'impuissance, sans que tout vous rappelle votre état. Le milieu joue à cet égard un tel rôle. S'il y règne une joie douce, non-seulement l'âme en profite, mais le corps. Il y a réaction heureuse de l'une sur l'autre. Et les ressources latentes jaillissent.
Chirurgiens et infirmières de cet hôpital privé n'appartiennent pas à notre religion. L'une des gardesmalades est même israélite. Et cependant chez qui aurais-je trouvé plus d'attentions délicates, une plus réelle sympathie? La charité est belle, où qu'on le rencontre. Il y a du bon monde dans toutes les confessions. Où s'arrêtent les frontières du catholicisme? Le culte en esprit et en vérité, que Notre Seigneur a donné comme l'essence de son message surnaturel, n'est-il pas infiniment extensif? Ne déborde-t-il pas les limites matérielles? Les hommes, hélas! ont introduit de néfastes divisions dans l'unité mystique après laquelle le Divin Maître a soupiré, pour laquelle II a prié, et qui se réalisera vers la fin des temps, Ut sïnt unuml En attendant, le monde religieux est morcelé en d'innombrables sectes, qui voisinent sans se connaître et sans s'aimer. Il est consolant de penser que la véritable église a une âme à la mesure de Dieu. Les barrières fixées par l'erreur et les passions des hommes ne brisent pas son élan de conquête, lequel va réclamer et cueillir comme son bien, jusqu'aux confins de l'univers visible, les cœurs bien faits, les esprits droits.
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Compatissantes infirmières, j'ai été édifié par votre tenue, par votre charité empressée, discrète, généreuse. Voici que mon horizon intérieur s'est agrandi. Par les exemples de dévouement que vous m'avez donnés, durant ces jours et ces nuits où ma pauvre tête meurtrie se confiait à vos mains expertes, je vois mieux le domaine infini où s'étend, par-delà toutes les apparences sensibles, la religion de Jésus. . .
4 octobre
. . . Vers onze heures, j'ai dû retourner à la clinique, pour un pansement. La température était superbe. Pas de vent. Seulement des souffles épars, tièdes comme des caresses. Un soleil alangui répandait sur les choses une douceur. En attendant que l'on fut prêt à me recevoir, je suis resté sur la vérandah, à me laisser baigner de rayons, à contempler les arbres du parc. L'automne les a revêtus de splendides colorations. Jaune, marron, rouge vif, pourpre, tous les tons de la palette se sont déversés sur les feuillages. Une indicible beauté pare nos bois, à cette saison. Pourquoi faut-il que tout cela passe si vite, que ce sublime décor s'évanouisse au vent du ciel?
Il y avait là une jeune mère avec son enfant dans les bras. Celui-ci me regardait avec de grands yeux, me souriait, semblait comprendre. Comme sont profonds les yeux de ces petits anges! Qui peut dire ce qui se passe dans l'âme même des tout jeunes enfants? Ne s'éveillent-ils pas à l'intelligence beaucoup plus tôt que nous ne croyons? Ils ne parlent pas encore, et cela nous trompe peut-être sur le jeu de leurs facultés. N'est-ce pas de très bonne heure qu'ils sont capables de
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former de vagues pensées ou des sentiments? Parce qu'ils ne peuvent articuler des mots, qu'ils n'émettent que des sons, il serait peut-être téméraire de conclure que leur raison sommeille. Qui sait si, chez les plus jeunes, chez ceux qui sont encore au berceau, il n'y* a pas déjà une extraordinaire compréhension? Le regard d'un enfant est un clair abîme. Tout l'infini du ciel s'y réfléchit. Pourquoi Notre Seigneur a-t-Il entouré l'enfance d'une si minutieuse protection? Pourquoi a-t-Il impérieusement commandé que l'on écartât de leur vue tout spectacle offensant? Pourquoi, Lui si doux, a-t-Il prononcé des anathèmes, — desanathèmes à désespérer! — contre ceux qui les scandalisent? Sa psychologie divine nous est une révélation de la merveilleuse précocité de l'enfance. Merveilleuse et redoutable. Précocité qui n'a d'égale que sa fragilité. Un rien la déflore et la brise. Comme il faut craindre pour elle l'approche du moindre souffle! Au sujet de l'enfance, la nature a mis au cœur des mères des intuitions supérieures à toutes les lumières de la philosophie. Il m'est arrivé d'entendre, chez les plus humbles d'entre elles, des réflexions sur ce point qui m'ont renversé par leur profondeur, des analyses d'une sagacité rare, des observations prises sur le vif. Je me rappelle ce mot d'une pauvre femme du peuple, prononcé avec un inoubliable accent: "Ah! monsieur, si vous saviez comme c'est étrange, l'âme d'un enfant!"
15 octobre.
. . . J'ai passé l'après-midi dans les bois, mes beaux bois de la source. J'avais la nostalgie de cette
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solitude embaumée.. Il y avait si longtemps que je ne l'avais visitée. J'aime ce coin de terre. Il n'est pas loin. L'on s'y rend en une demi heure. Pourtant, l'on s'y croirait à d'immenses distances de la ville. Je n'y rencontre jamais personne. Mes rêveries ne s'y heurtent à rien d'humain. Elles peuvent se déployer librement, parmi les parfums des pins, quelques chants d'oiseaux, sous les feuillages que le vent balance. Un grand ruisseau y coule. Sa musique fait le charme du silence. Elle ne le trouble pas; elle le rend seulement plus solennel, comme religieux. Il y a aussi, au flanc de la falaise, une source abondante que l'on a captée dans une vasque de granit, large bassin circulaire où elle s'étale diaphane. L'eau jaillit à flots purs. Je ne me lasse pas de contempler son cristal où se mirent et tremblent les rameaux, où viennent choir des pans de ciel. Et sa voix est si douce. Pour les paiens, les sources avaient un caractère sacré. Ils s'imaginaient qu'une divinité les habitait. Et nous, nous, comment ne pas les admirer et les bénir, quand le Christ Jésus en a fait le symbole du Sacrement par excellence? Au milieu de l'Eden, une fontaine s'élevait des entrailles de la terre vierge. Au sein de l'Eglise, jaillit la source éternelle de l'Eucharistie. Mon Dieu, mon Dieu, quand je regarde cette eau limpide et généreuse, image du chef-d'œuvre de votre amour, si claire, si chaste, une aspiration monte des profondeurs de mon être : rendez-moi pur comme ce flot, donnez à mon âme la blancheur et la transparence! Vous qui faites sourdre d'un sol grossier, de la boue et de la pierre, cette substance lumineuse,
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cette aigue-marine, transformez ma vie, et que ma pauvre chair infirme obéisse à la loi de l'esprit. Tout ce qui vient de la terre, votre vertu est capable de l'alléger, de lui donner la subtilité et l'éclat des choses célestes. . .