‹ MiscellaneesChapitre 28 sur 30 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

... Je reçois une lettre de Paris. Elle est d'un jeune italien, M. Ghislanzoni, qui étudie les lettres en Sorbonne, où il prépare son doctorat. Il a choisi comme sujet de thèse, qu'il présentera à l'Université de Milan: Robert de Montesquiou. Il veut savoir si vraiment "ce poète a exercé une influence sérieuse sur mon esprit." M. Ghislanzoni connait un peu mes origines littéraires. Il a vu ou on lui a dit que je suis entré dans la carrière en quelque sorte sous le signe du célèbre comte. Montesquiou a, en effet, écrit la préface de mon premier ouvrage: Propos d'Art. Me voilà classé, du moins dans l'opinion de ce littérateur italien. M. Ghislanzoni doit bien se figurer que je fus le disciple de ce poète, l'un des chefs de l'école décadente. Ce que c'est que d'avoir des liaisons intellectuelles compromettantes. Çà vous reste toute votre vie. Fut-on le plus innocent du monde des théories extravagantes de ses amis, jamais l'on ne pourra faire croire qu'on ne les a pas partagées. La question que Ton me pose a ceci de bon qu'elle m'oblige à des rappels déjà vieux. Il est utile d'évoquer le passé. C'est même la seule chose à faire pour qui n'a plus beaucoup d'avenir. Je ne suis plus à l'âge où l'on peut se permettre les longs espoirs et les vastes pensées.

J'ai connu Robert de Montesquiou à l'occasion d'une série de conférences qu'il vint faire à New-York, au printemps de 1903. Ce fut l'événement de la saison. Il n'était pas arrivé que les journaux lui consacraient déjà force articles. Et quand il eut mis le pied sur le sol américain, ce fut une avalanche, un déluge. Les grands quotidiens étaient remplis de ses faits et gestes. Son portrait s'y étalait dans toutes les poses possibles, tout comme celui d'une grande vedette. La caricature s'en mêla. Il y en eût de bien amusantes, l'une entre autres, où un groupe d'indiens en costume traditionnel, posté sur le rivage, regardait débarquer le personnage. Quel étonnement sur leur figure! Quel contraste entre ces primitifs et l'arbitre des élégances que la France nous envoyait, ou plutôt qui venait ici à un titre très personnel! Car l'on devine que la littérature ne comptait pas pour beaucoup dans tout le tapage organisé autour de cette visite sensationnelle. Montesquiou s'était créé dans son pays une réputation de dandysme qui avait franchi les mers plus vite que sa renommée poétique. Et puis, il était noble, descendant authentique de l'un des héros des Trois Mousquetaires, d'Artagnan. Et l'on sait qu'aux Etats- Unis plus que nulle part, la noblesse exerce une sorte de fascination. Les parvenus de la richesse sont éblouis par les titres nobiliaires. La haute société newyorkaise était donc anxieuse, moins d'entendre que de voir ce comte qui avait fait de sa vie une œuvre d'art très particulier, et dont les excentricités de tenue, au moins autant que les étranges poèmes, avaient défrayé la chronique parisienne. Aussi se pressait-elle dans le

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grand salon de l'hôtel Sherry, en la cinquième avenue, retenu pour ses conférences. Celles-ci avaient lieu une fois la semaine. A trois heures et demie précises, le spectacle commençait, car c'en était un. De derrière une grande tenture de velours, séparant le salon d'une sorte de boudoir où, après chaque séance, se tenait une réception intime au cours de laquelle Ton servait le thé, le comte faisait son apparition sur la scène d'un pas très sûr de lui-même. Robert de Montesquiou était grand et mince; sa longue taille était serrée dans un frac noir. Son teint était brun, presque basané; son abondante chevelure ondulée, qu'il soignait beaucoup, comme tout le reste de sa personne, avait la couleur et les reflets des plumes du geai. Il avait, certes, une distinction souveraine, mais apprêtée, soucieuse de l'effet. Tout en lui révélait le grand seigneur, un peu trop conscient de ses origines. La simplicité des manières, si belle et par quoi tant de nobles cherchent pour ainsi dire à faire oublier ce qui les éloigne du commun des mortels, n'était pas dans ses habitudes. Il tirait du grand à cœur d'année. Je soupçonne qu'il pontifiait même devant son valet de chambre. Sa voix était claire, bien timbrée; elle résonnait un peu comme une musique militaire, car elle avait je ne sais quoi d'impérieux et de hautain. Que disait-il exactement? Quel était le thème de ses conférences? Je serais assez en peine d'apporter làdessus des précisions. Elles n'étaient pas construites à la manière ordinaire. L'ensemble ne s'ordonnait pas autour d'une idée maîtresse. Ou, si quelque idée en faisait le fond, l'on ne la saisissait pas bien, noyée

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qu'elle était dans des cascades de vers, dans des flots de vocables. Des mots! des mots! des mots! comme eût dit Hamlet. Mots rares, mots nouveaux, expressions inusitées, une fluence verbale. M. Herriot dit du Rancé de Chateaubriand qu'il se distingue "par la richesse tantôt archaique et tantôt néologique du style." (i) Ici, ce n'était plus seulement de la richesse, c'était de la prodigalité, une folle profusion d'archaismes et de néologismes, des tours de phrases invraisemblables, d'innombrables latinismes, et des vers, des vers, dont quelques-uns étaient beaux, et d'autres de vraies gageures. Tout cela débité par cœur, sans aucune hésitation, sur un ton de commandement, ne laissait pas de faire un joli ramage et chatouillait agréablement l'oreille. L'on n'y voyait que du bleu, mais cela avait un certain charme. Les seuls vocables d'une langue opulente et bien équilibrée comme le français, même si on la force et si on la contourne, même si la pensée ne la soutient pas, ont une telle portée sonore! Disposés avec art, ils émerveilleront à l'audition. A la lecture, ce sera bien autre chose. Un assidu des célèbres dimanches de Mallarmé m'a assuré que sa conversation, ou plutôt ses monologues étaient absolument éblouissants. Ses auditeurs en sortaient littétalement enivrés. Le maître les avait intoxiqués demots. Et Mallarmé est bien illisible. Or, Robert de Montesquiou parlait. Et il était bien difficile de ne pas céder à son ensorcellement. "Quel prestidigitateur!", me dit un français, mon voisin, professeur à l'école

(i) Le Tourment de M. de Rancé. cf. Dans la Forêt Normande, p. 245.

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normale de New- York, à la fin d'une conférence. Comme moi, comme tout le monde, il aurait été bien empêché de dire de quoi il avait été question. Ainsi qu'aux autres, ces enfilades de phrases, ces vers où les mots les plus pimpants et les plus cristallins s'étaient donné rendez-vous, lui avaient versé une sorte d'ivresse. Impression comparable peut-être à celle que l'on éprouverait après une visite chez un grand joaillier de la rue de la Paix, où l'on vous aurait montré des rivières de diamants. Ici les diamants n'étaient pas tous de la plus belle eau. Mais les pierres fausses ne sont pas celles qui jettent le moins d'éclat. Dans la préface de l'ouvrage de Montesquiou: Le parcours du rêve au souvenir, Hérédia a qualifié ce poète de "jongleur de mots, de bateleur de rimes." Il fallait l'entendre pour apprécier toute la justesse de cette expression. Il jouait avec les vocables, et les faisait briller, s'entrechoquer, retentir, rebondir.

Et je reviens à la question que l'on m'a posée. M. Ghislanzoni peut être sûr que je n'ai pas été le disciple de Robert de Montesquiou, prince de l'école décadente. Je crois bien n'avoir été le disciple de personne. Je n'occupe de stalle dans aucune chapelle littéraire. Mon farouche instinct d'indépendance s'est toujours refusé à tout embrigadement. L'abeille compose son miel du suc de fleurs diverses. La culture de l'esprit gagne à s'inspirer d'un large et sage éclectisme. Timeo hominem unius libri. Sans ériger en principe une disposition naturelle, j'ai eu la curiosité des auteurs les plus variés, et j'y ai cédé. Il m'eût répugné de me confiner dans un genre et d'entendre toujours le même son.

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Sans avoir été le disciple du virtuose dont j'ai parlé, je ne nie pas avoir subi en quelque mesure son influence. J'étais jeune, je faisais mon initiation. Je professais un culte pour l'art d'écrire. J'avais la simplicité de m'imaginer qu'une phrase peut se tenir par elle-même, que le style est indépendant de la pensée, la forme distincte du fond. Cette manière de voir est du passé mort. Dans la formation de l'esprit, les tâtonnements sont inévitables. Faut-il s'étonner que les premiers pas soient incertains? Rares doivent être ceux qui, du premier coup, trouvent la vraie voie. Je suis bien revenu de cette erreur de jeunesse. A-telle été absolument vaine? Je n'aurai pas l'ingratitude de l'affirmer. Rien ne se perd. Le travail exécuté à l'aurore peut avoir sa récompense seulement vers le soir. Sans rien regretter des expériences faites par l'apprenti, j'ai vieilli sur le métier. Je me fais maintenant une idée bien différente du style. Laquelle? Peutelle être l'objet d'une définition? Léon Bloy parle "du mystère de l'écriture humaine." Or, le mystère échappe à nos analyses. Silence!. . .

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